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avril 2007

CHAVEZ ET LA "REVOLUTION" AU VENEZUELA

Au début des années 60 les jeunes dirigeants de la révolution cubaine ont été fêtés dans le monde entier par la nouvelle gauche et les forces progressistes. Hugo Chavez, élu président du Vénézuela pour la première fois en 1998 et réélu en 2006, est devenu le Fidel Castro de ce début de 21ème siècle.

Ancien militaire avec le grade de colonel et dirigeant charismatique d’un mouvement populaire, Chavez a dénoncé l’occupation de l’Irak, s’est occupé de la pauvreté, a ridiculisé George Bush et a résisté aux politiques néo-libérales poursuivies par Washington en Amérique latine et ailleurs.

Chavez a survécu à un coup d’Etat militaire instrumenté par les USA, à un lock-out et une grève générale dirigés par les employeurs et les syndicats, puis à un nouveau référendum pour le destituer en tant que Président. Face à cela il est devenu de plus en plus radical au fur et à mesure de la mobilisation des masses vénézuéliennes.

En 2005 il a annonçé que seul le “socialisme” offrait une alternative au néolibéralisme et à l’impérialisme. Il a reçu un soutien éclatant lors de sa récente réélection avec 62% des suffrages; il a aussi promis « d’approfondir la révolution”. Ce n’est donc pas surprenant qu’il soit devenu le symbole de la gauche internationale.

L’ampleur du changement social

Mais quelle sorte de socialisme veut nous offrir Chavez ? Il peut sembler osé de se poser une telle question quand, dans le Tiers-monde en général, le néolibéralisme, la réaction, le fondamentalisme religieux et la guerre sont à l’ordre du jour.

Mais c’est précisément parce que Chavez et son mouvement sont devenus des modèles qu’il est nécessaire d’étudier la réalité du changement au Vénézuéla. Il est nécessaire de regarder au-delà de la rhétorique et des vœux pieux qui entourent la « révolution bolivarienne » et examiner l’ampleur des changements réels et le programme qui les sous-tend.

Beaucoup à gauche préfèrent ne pas trop approfondir et se laisser aller à exagérer les réussites du gouvernement vénézuélien. Les meilleurs dans ce domaine sont ceux qui, se réclamant pourtant du Trotskisme, sont depuis les années 50 à la traîne de chaque mouvement radical, de Tito à Péron, de Castro à Ortega.

Ils pensent que « l'outil émoussé » du Stalinisme ou du nationalisme de gauche peut se substituer à la construction d’un parti révolutionnaire de type bolchevique, que le “processus révolutionnaire” peut diriger de tels mouvements vers le renversement du capitalisme et l’établissement d’un Etat ouvrier, malgré leur programme réformiste inapproprié. Pour ces groupes la tâche des révolutionnaires est d’intégrer ces mouvements, de les encourager et de donner des conseils de gauche de temps en temps. (1 – Les notes se trouvent en bas de page)

Un processus révolutionnaire ?

Y a-t-il une révolution au Vénézuéla ? Chavez se considère certainement comme un révolutionnaire et fait référence à la révolution bolivarienne. Mais il se réfère à une révolution nationale, à une lutte pour l’indépendance vis à vis de l’Espagne dirigée par le bourgeois Simon Bolivar. Cette période est utilisée par beaucoup de partis en Amérique latine pour se positionner en faveur d’un « changement radical » comme Chavez l’a fait lui-même.

D’un point de vue marxiste il n’y a pas eu de révolution au Vénézuéla. Il n’y pas eu non plus de «processus révolutionnaire”, c’est à dire une lutte constante où les masses progressent vers le socialisme et la révolution. Au contraire, ce fut une période de luttes politiques impliquant des mobilisations de masse à grande échelle, mais épisodiques.

Chavez fut élu président en 1998 avec un programme prônant un changement démocratique radical et un projet économique en alternative au néolibéralisme et à la domination étasunienne du continent sud-américain.

Ce programme menaçait le pouvoir de la vieille oligarchie, représentée par les deux partis traditionnels, Accion Democratica et Copei, au pouvoir plutôt pour piller que pour gouverner l’Etat. Il menaçait aussi les intérêts de l’impérialisme étasunien. Il y eut alors une série de tentatives antidémocratiques pour exclure Chavez du pouvoir, et des périodes de luttes de classe intenses et radicales.

Il y eut une situation prérévolutionnaire de courte durée au moment du coup d'Etat d'avril 2002 quand les masses sont descendus dans la rue en présence d’une armée divisée, et lors d’une longue mobilisation de la classe ouvrière pendant deux mois, avec quelques occupations d'usines en plein lock-out des patrons entre décembre 2002 et février 2003.

Mais la faiblesse de la classe ouvrière, sa petite taille, un important secteur informel, un chômage et un sous-emploi élevés et des dirigeants syndicaux corrompus comme ceux de la Confederacion de Trabajadores de Venezuela, la CTV, n'ont pas permis aux luttes de se transformer en situation révolutionnaire ou en période de double pouvoir où des conseils ouvriers auraient pu agir sur le contrôle de la société.

Au contraire, Cuba en 1959 et le Nicaragua en 1979, ont vécu des révolutions où l'armée fut vaincue et démantelée, où le gouvernement et l'appareil d'Etat furent renversés, et où des grèves générales et des insurrections armées conduisirent à un double pouvoir dirigé par des organisations populaires armées. L'appareil d'Etat au Vénézuéla n'a jamais été sérieusement menacé (sinon durant la crise de 48 heures au moment du coup d'Etat d'avril).

Cela n'a pas empêché les supporters occidentaux du Vénézuela de penser que Chavez était au contraire à la tête d'une "révolution" ni de considérer la dernière victoire aux élections présidentielles comme "une nouvelle étape de la révolution". (2)

Un gouvernement réformiste radical

Il n'y a aucun doute que Chavez préside un gouvernement réformiste radical depuis qu'il est au pouvoir en 1998. Le programme du Mouvement pour la Cinquième République (MVR) est centré sur un nombre de tâches primordiales, dont la première fut de réunir une assemblée constituante afin de mettre en place une nouvelle constitution.

Cette mesure était vitale pour briser le pouvoir des vieux partis corrompus, pas seulement au sein du parlement, mais aussi à la Cour Suprême et parmi les municipalités et pouvoirs régionaux. Dans le même temps il y eut une participation électorale active et des initiatives citoyennes qui ont particulièrement augmenté la participation des travailleurs et des plus pauvres (l'électorat a augmenté de 11 à 16 millions depuis 1998), des forces sociales que le vieux système cherchait à écarter du processus électoral.

Mais il n'y eut pas d'assemblée constituante révolutionnaire, convoquée pour résoudre la pauvreté des paysans en expropriant les grandes propriétés latifundiaires ou en remettant le pouvoir économique aux mains des travailleurs en expropriant les banques, les grandes entreprises industrielles et les monopoles de communication.

Ce ne fut pas non plus un organisme qui initia la lutte contre l'impérialisme en abolissant la dette importante dûe à l'étranger. Elle resta scrupuleusement dans les limites de la légalité bourgeoise, respecta scrupuleusement la propriété privée, accentua le rôle de l'Etat pour encourager l'entreprise privée, et dans ce sens donna l'autonomie à la Banque Nationale Vénézuélienne. Les propositions pour respecter le droit de choisir des femmes dans le domaine de l'avortement furent rapidement rejetées, apparemment selon la volonté de Chavez.

Bien que la constitution soit remplie de jolies phrases pour construire "une société proactive, participative et démocratique" et permette quelques initiatives sous la forme du référendum et de la révocation, c'est une constitution "bonapartiste" et centralisée classique, concentrant le pouvoir dans les mains du Président et de ses ministres. Ainsi Chavez a profité de sa majorité des deux-tiers à l'Assemblée Nationale pour faire voter des lois qui réduisent les membres de l'Assemblée à de simples spectateurs des initiatives prises par l'Exécutif.

Répartir les bénéfices du pétrole

Les initiatives du gouvernement Chavez pour aider les pauvres des villes et des campagnes ont contribué à sa popularité à l'intérieur du pays comme à l'étranger. En gagnant la bataille pour le contrôle des bénéfices de la compagnie nationale du pétrole (PDVSA) Chavez a pu appliquer les promesses électorales faites aux masses.

Une série de missions sociales a été lancée en 2003, les plus importantes dans la santé et l'éducation. Barrio Adentro a utilisé des milliers de médecins cubains pour mettre en place des cliniques médicales pour les travailleurs et les plus pauvres dans les secteurs qui n'avaient jamais eu accès à la santé gratuite auparavant. Un large programme d'alphabétisation, La Mission Robinson, fut lancée, utilisant encore le modèle des campagnes d'alphabétisation à Cuba des années 60, dans le but de permettre à un million de gens de lire, écrire et apprendre l'arithmétique de base.

Une autre mission avait pour but de réinsérer les adultes dans le milieu scolaire; 600 000 furent concernés par ce programme. Le budget de l'éducation fut largement augmenté et se maintient maintenant à 4% du PNB, alors que les dépenses sociales totales augmentèrent de 8,2% du PNB en 1998 à 11,2% en 2005.

Une banque de développement pour les femmes a été créee pour former et fournir des micro-crédits aux femmes investies dans le secteur informel. De petites sommes ont été allouées aux mères avec enfants à charge et le salaire minimum augmenté. En 2004 la Mission Vuelvan Caras a permis d'impliquer des millions de personnes dans des programmes de formation, la majorité dans le domaine agricole. Dans le même temps fut lancé un programme de migration des villes vers la campagne avec un logement et du matériel offerts pour mettre en place de nouvelles coopératives agricoles.

L'armée a joué un rôle important lors de ces missions à la mesure de la détermination de Chavez d'intégrer l'armée dans le programme de gouvernement et de l'impliquer dans la réforme. Etant donné que le nouveau gouvernement continuait de collaborer avec le vieil appareil d'Etat et ses fonctionnaires, connus pour leur corruption et leur léthargie, il était primordial d'utiliser l'armée et des missions afin de pallier à la bureaucratie restée en place.

L'armée n'a pas seulement joué un grand rôle pour diriger le PDVSA pendant et après le lock-out, elle a aussi permis de mettre en place un plan de distribution de produits alimentaires subventionnés appelé Mercal. Actuellement les magasins d'alimentation Mercal fournissent dans les quartiers pauvres des villes et dans la plupart des zones rurales isolées les produits de première nécessité, entre 25 et 40% moins chers que les prix du marché.

Ces mesures ont été d'une grande importance pour alléger la pauvreté. Avec les plans d'ajustement structurel du FMI dans les années 90 et les coupes dans les dépenses sociales, la population vivant avec moins du salaire minimum est estimée à 80%. L'Office national des statistiques vénézuélien rapporte que 50% de la population était en dessous du seuil de pauvreté en 1998 alors qu'à la fin 2005 ce chiffre était tombé à 43%.

Mais la réduction de la pauvreté est sous-estimée sous le régime de Chavez car ces statistiques ne mesurent que l'entrée d'argent, pas le niveau de vie. Plus de la moitié de la population (54%) reçoit maintenant des frais médicaux gratuits, et environ 40-47% de la population s'approvisionne en nourriture avec Mercal. (3)

Si les travailleurs et les classes pauvres ont vu sans aucun doute leur niveau de vie augmenter, la vie reste très difficile pour la majorité du peuple vénézuélien. Ce n’est pas le cas pour les classes moyennes et les employés. Chavez a peu fait pour modifier l’énorme différence de richesse entre riches et pauvres qui défigure le Vénézuéla.

Ce pays est à mi-chemin d’un boom économique, les taux de croissance ayant atteint 18%, 10,3% et 10,2% ces trois dernières années grâce à une hausse continuelle des prix du pétrole. Comme toujours dans le système capitaliste ce sont les riches qui en ont bénéficié le plus. Le Financial Times a écrit récemment au sujet du “consumérisme enfiévré” de la classe moyenne avant les récentes élections, notant que l’importation de véhicules automobiles a triplé en une année avec l’apparition de “nouveaux véhicules dans les rues de Caracas, y compris les derniers modèles de Hummers, BMW et Audi, provoquant des embouteillages.” (4)

Il n’y a rien de surprenant à cela, Chavez n’est pas un socialiste révolutionnaire et il n’a jamais prétendu que l’expropriation des capitalistes et des richissimes faisait partie de son programme. Il a la chance de pouvoir laisser libre cours à son agenda socialiste réformiste et à son programme anti-pauvreté sans avoir à taxer les riches et redistribuer leur richesse, parce que le pétrole, qui compte pour 80% des gains dus aux exportations, a augmenté de moins de 10$ le baril en 1998 à presque 50$ cette décennie.

Même l’opposition s’est adaptée à cette nouvelle situation politique et économique, avec Manuel Rosales, le candidat de l’opposition aux élections de décembre 2006, qui promit de garder le programme social et de créer une allocation mensuelle pour les plus pauvres, la Mi Negra Card, qui leur aurait certainement distribué directement 20% des profits pétroliers.5 Ces promesses ont peu entamé le soutien pour Chavez mais elles ont sans aucun doute aidé à accentuer le soutien pour l’opposition et contribué à ses 4,2 millions de votes.

L'économie change-t-elle ?

Le mouvement de Chavez (MBR 200 et MVR) a toujours eu une programme de transformation économique tout en prenant parti pour une politique radicale et une réforme sociale. Depuis sa période militaire Chavez a toujours critiqué la dépendance énergétique de l'économie vis à vis du pétrole.

Pour les vieux partis corrompus et la classe dominante, tant que l'industrie pétrolière rapportait des milliards de dollars pour financer ses partis de gouvernement et acheter la classe moyenne et l'aristocratie ouvrière du CTV, le reste de l'économie, la pauvreté rurale par exemple, avait peu d'importance.

L'agriculture stagnait et le Venezuéla importait deux-tiers de ses besoins alimentaires dans les années 80, 75% de la terre était possédé par 5% de propriétaires terriens, de vastes fermes et des latifundia étaient en jachères ou sous-exploitées alors que les propriétaires s'impliquaient dans des entreprises commerciales plus lucratives, liées au monde urbain et au boom pétrolier. Comme partout en Amérique latine des centaines de milliers de travailleurs agricoles ont migré vers les villes pour survivre dans des bidonvilles et dans le secteur informel qui représente la moitié de la force de travail. 90% de la population est maintenant urbaine.

La chute des prix du pétrole au début des années 80 a provoqué la fin des projets publics pour diversifier l'économie comme les usines d'acier et d'aluminium de Ciudad Guayana alimentées par de grands barrages électriques. Dans les années 90 ces industries laissées à l'abandon furent soit privatisées (acier) soit à même d'être bradées (aluminium et pétrole). Chavez et le MVR ont dénoncé ces politiques néo-libérales comme inféodées à l'impérialisme et ont proposé un plan économique alternatif basé sur un "développement endogène".

Le but du Plan National de Développement 2001-2007 était de développer et de diversifier l'économie en dehors du pétrole pour développer de nouvelles industries et revigorer l'agriculture. Il s'inspire du travail d'Osvaldo Sunkel, un économiste chilien, influent dans le développement économique latino-américain. C'est une critique à la fois du néolibéralisme et des modèles de développement des années 60 de "substitution aux importations", où des tarifs douaniers importants étaient utilisés pour protéger les industries naissantes en Amérique latine. (6)

Le plan engage clairement le gouvernement vers une politique d'économie mixte, encourageant à la fois le capital privé et le capital étranger. Il utilise l'Etat, à la fois pour contrôler les industries stratégiques comme le pétrole et pour encourager la promotion des industries exportatrices. L'Etat se doit de créer des conditions favorables pour l'investissement, dans l'infrastructure et surtout dans la formation de la force de travail.

C'est un modèle pris sur le développement économique japonais et plus largement asiatique des années 60 et 70 où l'Etat joua un rôle important pour encourager les monopoles économiques tournés vers l'exportation. Ceci est perçu comme une alternative au modèle de dérégulation néo-libérale voulu par Washington.

Ceci explique pourquoi Chavez, malgré l'hostilité de Washington, est resté en bons termes avec le capital étranger, particulièrement avec les multinationales du pétrole, du gaz et les compagnies minières qui ont continué à investir largement au Vénézuéla. (7) Une série récente d'accords de "sociétés à risques partagés" pétrolières et gazières ont remplacé les accords opérationnels existants et ont augmenté les participations de PDVSA à 51%.

Ces changements ont été acceptés par des compagnies comme Shell, BP, Texaco-Mobil et Repsol. De nouvelles propositions ébauchées par Chavez dans un discours en janvier semblent vouloir étendre ces changements à l'importante région Orinoco, où des compagnies comme Conoco Phillips, Total, Chevron et Exxon Mobil ont beaucoup investi dans d'importants projets pétroliers. A l'heure actuelle le gouvernement ne possède que 40% de ces champs pétroliers, qui, s'ils étaient viables économiquement, pourraient donner au Vénézuéla les plus grandes réserves de pétrole du Monde, devant l'Arabie Saoudite elle-même.

Pour justifier l'accord controversé sur les 51% courant jusqu'à la fin de 2006, le ministre de l'énergie et du pétrole, Rafael Ramirez avança, "Nous n'avons fait qu'arracher des griffes de l'impérialisme les plus grandes réserves de pétrole au Monde", un argument correctement caractérisé par un commentateur comme "Orwellien" dans sa doublepensée. (8)

"L'économie sociale"

Une partie tout à fait mineure de ce plan, mais qui a été repris par les supporters de Chavez dans le monde entier pour démontrer la nature socialiste du gouvernement, a pour but d'encourager et de développer "l'économie sociale", une production basée sur les coopératives, la famille et les microentreprises autogérées. L’objectif dans ce secteur décrit dans le plan, est "de transformer les travailleurs informels en petits dirigeants" et créer une nouvelle "classe manageuriale" compétente. (9)

La Banque de Développement pour les Femmes, des missions sociales comme la Vuelvan Caras dans le domaine agricole, et le soutien généreux de l’Etat pour les coopératives associées à ces missions ont été mis en place dans ce même but.

Le ministre de l'économie populaire, Elias Java avança que “notre idée est de poser les fondations d’un nouveau modèle socio-économique que notre président appelle le socialisme du 21ème siècle”. Il est certainement vrai que Chavez voit le développement du modèle coopératif et des Entreprises de Production Sociale (EPS) ainsi nommées comme le base de son socialisme. Mais ce n’est pas un “nouveau modèle socio-économique”, c’est un retour aux idées de Proudhon, Saint-Simon et Robert Owen, des idées que Marx et Engels ont caractérisé comme utopiques ou “socialistes petites-bourgeoises”.

Le nombre de coopératives a ainsi drastiquement augmenté, d’environ 800 en 1998 à 100 000 en 2005, employant un million de personnes. Beaucoup sont minuscules, car la Banque de Développement pour les Femmes a octroyé plus de 75 000 micro-crédits pour des “micro-entreprises”. Ils concernent les travailleurs les plus pauvres dans les bidonvilles et le secteur informel, fournissant du travail avec des aides et des subventions publiques mais le plus souvent avec des “salaires”, plutôt des profits partagés, en-dessous du salaire minimum. Les travailleurs des bidonvilles sont aussi encouragés à devenir “propriétaires”, à venir chercher des titres de vente pour leur terre ou leur maison au sein des Comités de Terre Urbains (CTU).

Au sein du secteur minier, des coopératives de 10 à 15 mineurs côtoient les principales multinationales comme le plus grand producteur d’or au Vénézuéla, l’Américain Hecla, et l’entreprise canadienne Crystallex qu’elles essaient de concurrencer. (10)

Dans le milieu rural le nouveau développement agricole subventionné est organisé en coopératives et les petits producteurs existants sont encouragés à en former, même minuscules, afin de recevoir l’aide publique.

C’est une politique petite-bourgeoise parce qu’elle développe une stratégie orientant les masses vers de petites unités de production, travaillant pour eux-mêmes dans un secteur commercial possédé par tous. Au lieu d’extraire les travailleurs du secteur informel vers le monde du travail reconnu, avec un vaste programme de travaux publics, en étendant et en développant la propriété publique industrielle, des services, etc., Chavez veut les encourager à devenir de petits capitalistes.

Marx et Engels eurent une vive réaction contre de telles stratégies. Dans leur polémique avec les proudhoniens allemands sur les solutions à apporter à la question de la crise du logement provoquée par une migration de masse vers les villes, ils écrivaient: “. . . il faut remarquer que la “prise actuelle” de tous les instruments du Travail, la prise de l’industrie dans son ensemble par les travailleurs, est à l’exact opposé de la « rédemption » proudhonienne. Avec cette dernière le travailleur individuel devient le propriétaire de son logement, le paysan de sa ferme, l’outil de son travail, avec la première solution les « travailleurs » restent les propriétaires collectifs des maisons, usines et outils de travail.” (11)

Les coopératives peuvent être un outil utile pour la transition vers le socialisme, là où les travailleurs ont déjà exproprié les capitalistes et établi leur propre Etat. Elles peuvent être utilisées pour décourager l’individualisme et la compétition existant dans la paysannerie en tant que transition vers une agriculture collective sous forme de fermes d’Etat. Comme Trotsky et une partie des Bolcheviks l’ont reconnu, il y avait un compromis nécessaire, une voie vers une solution socialiste à la question de la terre qui aurait évité la politique brutale de Staline d’une collectivisation forcée.

Cependant, la stratégie d’une construction du socialisme aux côtés d’un système capitaliste est à la fois réformiste et utopique. C’est développer une stratégie de transformation de l’économie étape par étape, étendant toujours plus loin les secteurs coopératifs de l’économie. C’est éluder la question de l’Etat capitaliste et la nécessité pour le prolétariat de le renverser et mettre en place un régime socialiste.

Au contraire Chavez prône une transformation économique graduelle, le capitalisme "se développant" vers le socialisme, une stratégie réformiste. C'est aussi une vision utopique puisqu'il ne reconnaît pas les avantages du capitalisme monopoliste (technique de pointe, accès au capital, division internationale du travail, haut niveau de productivité et d'exploitation) sur les entreprises coopératives.

Les coopératives ne peuvent être compétitives qu'en adaptant leurs "salaires" en dessous de celui des travailleurs des entreprises capitalistes.

Réforme agraire ne signifie pas révolution

Le problème crucial au Vénézuéla est la question de la terre. A peine 1% des propriétaires possèdent 60% de la terre, la grande partie est laissée en jachères ou sous-exploitée alors que le Vénézuéla doit importer presque tous ses besoins alimentaires. La propriété des grands domaines est souvent constituée grâce aux transferts d'une grande partie de la terre appartenant à l'Etat au moyen de la corruption. Pendant ce temps 75% des paysans pauvres essayent de survivre avec 6% de la terre.

Début 2001 le gouvernement Chavez a légiféré une réforme agraire très modérée qui a pour but de redistribuer des terres gouvernementales sous-exploitées et quelques grands domaines inutilisés. Une nouvelle loi en janvier 2005 visait les grands domaines privés de plus de 5000 hectares (12000 âcres) où il était prouvé que la terre était sous-exploitée. Le gouvernement et sa bureaucratie avancent très lentement pour appliquer ces lois.

C'est la pauvreté et la volonté d'obtenir la terre de la part des paysans, des travailleurs agricoles et de leurs militants qui ont poussé à l'application de ces lois. Des initiatives sont souvent prises en dehors du cadre légal pour occuper et prendre la terre. Ce fut le cas par exemple de la multinationale Vestey, dont les propriétaires britanniques sont connus pour fraudes fiscales. Ils trouvèrent leur ranch El Charcotte occupé et furent finalement obligés de céder 20% de leurs terres inexploitées.

Les grands propriétaires ont souvent résisté, engageant des milices, souvent originaires de Colombie, pour intimider les paysans au moment des occupations.

Des militants sans-terre ont été tués et la police locale est corrompue, même l'armée s'est associée aux attaques contre les occupations. Une conférence de paysans début 2005 a critiqué la lenteur de la réforme agraire et la collaboration des juges locaux avec des chefs de l'armée pour lancer des attaques contre les paysans essayant d'occuper la terre. Les militants sans-terre ont fait appel à des unités d'autodéfense, à la mise en place de fermes collectives, et à "une révolution dans la révolution", un mot d'ordre repris aussi par le mouvement ouvrier pour montrer la nécessité de se débarrasser des "obstructeurs" et des réformistes. (12)

En juillet 2005, 6000 paysans et ouvriers agricoles ont protesté devant l'Assemblée Nationale contre l'impunité des propriétaires apparemment responsables de la mort de 150 paysans ces dernières années.

Ces organisations représentent sans aucun doute l'avant-garde du mouvement paysan. Le gouvernement Chavez veut au contraire mettre en place pacifiquement une agriculture coopérative, sans s’aliéner la majorité des grands propriétaires et les multinationales. C'est vouloir en partie établir un secteur de petits producteurs dans l'économie, pour échapper à la nationalisation et à l'expropriation des grands domaines de production agricole qui mettrait ceux-ci sous le contrôle et la direction des travailleurs, la seule stratégie qui puisse effectivement résoudre la question de la terre au Vénézuéla.

Nationalisation, co-management et contrôle ouvrier

Dans l’industrie aussi, le gouvernement vénézuélien est jusqu’à présent peu pressé de nationaliser les entreprises capitalistes. SIDOR par exemple, la principale installation sidérurgique à Ciudad Guayana, privatisée juste avant l’élection de Chavez en 1998, reste toujours au privé.

Seule une poignée d’usines en activité ont été étatisées, mais Chavez a encouragé les travailleurs à prendre en charge et à redémarrer sous forme de coopératives une centaine d’installations fermées. Le gouvernement est déterminé à encourager les travailleurs à former leur propre entreprise mais peu enthousiaste pour s’occuper des entreprises capitalistes viables.

Invepal, une usine de papier, a été l’une des premières nationalisations entreprises, mais seulement après une longue campagne. La compagnie a fermé et a été occupée par les travailleurs. En 2005 elle fut finalement nationalisée et placée en co-management, avec 49% de parts pour les travailleurs et 51% détenue par l’Etat. L’usine d’aluminium Alcasa fut aussi placée en co-management, cette fois sur l’initiative du ministre du travail parceque sa gestion publique était complètement corrompue et incompétente.

Ces mesures sont encore perçues comme des “expériences” par le gouvernement, plutôt que le début d’une nouvelle politique dans le pays. Au contraire, les industries d’Etat stratégiques comme PDVSA et l’industrie du gaz ont été déclarées “hors normes” pour de telles expériences. Pendant quelques temps, au moment de la lutte concernant le lock-out de PDVSA, les travailleurs ont formé des “comités de direction” pour exercer un contrôle et prévenir des sabotages, mais une fois que l’Etat et les militaires eurent fermement repris le contrôle, ces comités ne furent pas encouragés et tombèrent en désuétude.

Hugo Chavez a récemment évoqué un changement de politique à l’égard des nationalisations. En janvier 2007 il a promis de s’occuper de “secteurs stratégiques” de l’économie. Les promesses ne demandent qu’à être tenues.

Il s’est engagé à ce que la licence d’émission de la Radio and Caracas Télévision (RCTV) privée ne serait pas renouvelée tant qu’un opérateur privé plus sympathique ne serait pas trouvé (RCTV avait soutenu le coup d’Etat en 2002). Il a annoncé que l’entreprise de télécommunications, Canty, dont l’entreprise étasunienne Verizon essaie de se débarrasser de la plupart des actions, passerait sous le contrôle de l’Etat, et il a proposé la nationalisation possible de l’entreprise d'électricité Caracas.

Si une telle politique se limite à une nationalisation capitaliste d’Etat de quelques entreprises importantes, et à augmenter les parts du gouvernement au sein des sociétés pétrolières, il ne signifie pas un changement fondamental de la nature de l’économie mixte vénézuélienne, bien que sans aucun doute il sera saluer par les admirateurs de Chavez en Occident pour avoir annoncer « une nouvelle étape dans la révolution”.

Dimension internationale

Chavez est assez intelligent pour savoir qu’un programme en faveur du développement national du Vénézuéla qui irait à l’encontre du consensus de Washington concernant les privatisations, la dérégulation et la libéralisation du commerce, ne pourrait pas survivre s’il se limitait aux frontières du pays. Il tire cela de l’internationalisme de Bolivar et de ses tentatives pour mettre en place une fédération unifiée des états latino-américains.

Lors d’une interview en 1995 il déclara comment Bolivar voyait “l'unification de tous ces territoires balkanisés d’Amérique Latine pour lutter contre le pouvoir impérial du Nord. Actuellement tout le monde se bat pour cet objectif, pas seulement le Vénézuéla.” (13)

Alors que Chavez n’a pas hésité à faire de grands projets tels qu'une seule monnaie latino-américaine, une OTAN latino-américaine (sans les USA bien sûr !) et un OPEC continental, ses initiatives se sont seulement limitées et dirigées vers la construction d’alliance contre l’intervention US. Il a aussi essayé de diversifier l’investissement étranger pour réduire sa dépendance vis à vis des USA et de l’Europe. Les nouvelles multinationales chinoises ont participé à la plupart des projets, comme la création d’une entreprise pétrolière, Orimulsion, une implantation importante dont le contrat prévoit l’achat de toute la production.

Il a cherché à maintenir la discipline dans l'OPEC pour soutenir le prix du pétrole, fourni du pétrole bon marché à Cuba et à des prix préférentiels aux 11 Etats d'Amérique centrale et des Caraïbes. Il a dépensé beaucoup d'énergie pour s'attirer la sympathie des Etats latino-américains afin de torpiller la mise en place par les USA d'une Zone de Libre-Echange des Amériques (ZLEA) en proposant une alternative avec l'Alliance Bolivarienne des Amériques (ALBA).

L'ALBA est encore une organisation en développement mais se présente comme une entité non-marchande pour l’intégration politique et économique. Pour l’instant seuls le Vénézuéla, Cuba et la Bolivie y ont totalement adhéré. Telesur, une nouvelle chaîne latino-américaine, une alternative à CNN, en est une des mesures récentes, une banque de développement et une entreprise pétrolière continentale sont planifiées. Rien n'a pourtant empêché le Vénézuéla de rejoindre le Mercosur en juillet 2006, l'union commerciale latino-américaine basée sur des principes totalement néo-libéraux.

Organisations populaires et Bonapartisme

Hugo Chavez n'est pas unique en Amérique latine. Il poursuit une longue tradition de dirigeants militaires progressistes qui ont été scandalisés par la pauvreté de leur pays et par sa prosternation devant le géant US du Nord. Certains d'entre eux ont essayé de développer leur économie et de se libérer de l'impérialisme au travers de régimes militaires, d'autres ont utilisé la voie civile.

Les premiers héros de Chavez ont tous été des représentants des régimes militaires progressistes, Torrijos au Panama, Velasco au Pérou. Son organisation militaire secrète, le MBR-200, fut formée pour renverser un gouvernement élu et mettre en place un régime militaire, une stratégie qui finit par l'échec du coup d'Etat de 1992. A la fin des années 90 la crise économique, tout en discréditant les vieux partis, fut d'une telle ampleur que Chavez cru avoir une chance en lançant un mouvement civil pour l'élection présidentielle.

Mais comme pour chaque nouveau mouvement populiste, le raz-de-marée électoral en 1998 posa à Chavez de sévères problèmes. Il n'avait pas de parti de masse solidement enraciné dans toutes les couches de la société, dans les entreprises, les écoles et les universités, les bidonvilles et les quartiers ouvriers, chez les paysans et dans les communautés indigènes, une organisation de masse pour le défendre contre les manœuvres antidémocratiques de l'opposition et de l'impérialisme. Il n'avait pas non plus d'organisation de masse pour soutenir et appliquer réellement ses politiques les plus radicales.

Le deuxième aspect était particulièrement important car il est venu au pouvoir électoralement, pas au moyen d'une guerre civile ou d'une révolution comme le fit le FSLN au Nicaragua, et il fut en fait le prisonnier d'une bureaucratie d'Etat inamovible et hostile. Même la nouvelle constitution échoua pour changer cette situation embarrassante. La plupart des changements et expérimentations en cours réalisés par des organisations de la société civile, les Cercles Bolivariens, les Cercles Patriotiques, les Conseils Communaux Acte 1, les Unités de Combat Indigènes et actuellement Les Conseils Communaux Acte 2, ont été des tentatives de Chavez pour construire une telle base.

Comme tous les "Bonapartes" de gauche, les dirigeants qui ont à choisir entre les masses d'un côté et le capitalisme et l'impérialisme de l'autre, Chavez a besoin et possède des liens forts et directs avec les masses. Ses meetings de masse, ses bains de foule et ses programmes populaires du dimanche à la radio et Alo Presidente à la télé, un mélange d'émission politique partisane et de "Myke Gyver", où quiconque ayant un problème pourra y écrire et où le Président essaiera de trouver une solution, tout reflète la dépendance de la révolution bolivarienne vis à vis d’une seule personne, son dirigeant.

Mais il doit encore construire des organisations qui puissent mobiliser des millions de personnes pour menacer les capitalistes quand cela est nécessaire et dissuader l'impérialisme d'une intervention.

Les partis qui soutiennent Chavez, comme le plus grand, le MVR, n'ont pas vraiment de poids dans la société vénézuélienne. Ils savent qu'ils sont des créatures du Président, des partis qui n'auraient aucun avenir sans lui. Ils sont aussi très antidémocratiques, basés sur le clientélisme de bas en haut, et sont souvent corrompus aux niveaux locaux et régionaux. Ainsi les masses attendent des changements de la part du Président, pas de ces partis que beaucoup méprisent.

Chavez le sait très bien lui-même. Il menace et dénonce régulièrement son propre parti, se plaint de son incapacité à faire avancer les choses. Ses tentatives permanentes de construire des “organisations populaires” en dehors de ces partis et des structures municipales ont provoqué des conflits et des tensions. Il y eut des conflits entre les Conseils communaux/UBE et les élus locaux légaux, tous se réclamant élus et mandatés démocratiquement.

Récemment Chavez a convoqué une réunion des militants du parti, peu après les élections de décembre, et a annoncé à des supporters surpris qu’un nouveau parti devait être construit, un “Parti Socialiste Unifié du Vénézuéla” à partir de la base. Ainsi, alors que l’ensemble des places bons marchés l’ont acclamé, les bureaucrates du parti dans leurs fauteuils ont fait pâles figures. (14)

En fait le vrai pouvoir se trouve entre les mains d’un petit groupe de conseillers et de ministres, de maires et de gouverneurs, et surtout chez les supporters de Chavez parmi les officiers de l’armée. Les débats politiques au sein de ce groupe ou du MVR se déroulent dans le dos des masses et les différences sont finalement tranchées par Chavez lui-même. Loin d’être la merveilleuse “démocratie participative” comme le revendique certains supporters aux yeux écarquillés en Europe, ce n’est qu’un bonapartisme tout à fait classique où les initiatives sont prises d’en haut pendant que les masses sont encouragées à débattre pour les appliquer.

Cela ne signifie pas que les masses soient passives, mais elles n’ont simplement pas des organisations de masse avec lesquelles elles pourraient exercer leur pouvoir sur l’Etat. Il n’y a pas de conseils ouvriers et paysans, de comités d’usines et de parti de masse révolutionnaire. Ainsi les mobilisations contre la Droite et pour défendre Chavez et son programme social, ont projeté des centaines de milliers de personnes dans la vie politique. Ils participent aux élections, aux missions sociales, aux Maisons bolivariennes et aux clubs culturels, mais ils n’ont aucun pouvoir ou contrôle sur la direction prise par la politique publique.

Où est le socialisme du 21ème siècle au Vénézuéla ?

A une époque où le socialisme apparaît en retrait d’un néolibéralisme triomphant, il peut paraître exagéré de critiquer un dirigeant qui attaque directement George Bush et sa politique. Cependant ceux qui n’explique pas aux travailleurs les limites de la Révolution bolivarienne, son caractère fondamentalement bourgeois (même si elle semble radicale ou le prétend) ne rendent pas service aux plus pauvres et aux opprimés ni à la cause de la révolution internationale.

Tout mouvement “révolutionnaire” autoproclamé attire des supporters radicaux et dépourvus d’esprit critique, celui de Chavez plus que les autres. Mais les leçons de l’Histoire montre que même s’il met en place un gouvernement radical, même s’il applique de nombreuses réformes excellentes qui profitent aux masses, même s’il détruit le capitalisme lui-même qui est à l’origine de l’exploitation et de la pauvreté, ces acquis seront remis en question. Ce fut la leçon de la révolution nicaraguayenne en 1979 où les acquis des années 80 furent rapidement balayés par les gouvernements néolibéraux des années 90. (15)

Bien sûr le Vénézuéla possède d’énormes avantages comparés à un pays pauvre comme le Nicaragua car son sous-sol est riche. Mais les nombreuses réformes et les programmes sociaux développés au Vénézuéla sont entièrement dépendants des prix élevés actuels du pétrole sur le marché mondial. Un effondrement aussi rapide que ne le fut la hausse, pourrait balayer la plupart de ces réformes et Chavez avec elles. C’est parceque la révolution bolivarienne n’a fait aucune tentative pour changer fondamentalement le pays. Le pouvoir des multinationales, des capitalistes et des nababs des médias est resté intact, tout comme leur richesse.

Il pourrait en être autrement pour eux maintenant après plusieurs défaites électorales, mais un changement dans l’économie pourrait leur rendre le pouvoir si les désillusions s’accroissent et si les promesses de Chavez d’une nouvelle ère ne se concrétisent pas.

Beaucoup à gauche pense différemment, pour eux la révolution bolivarienne propose un nouveau modèle. Michael Lebowitz et son livre “Construisons maintenant le socialisme du 21ème siècle” est typique. Il croit que Chavez a pris “rendez-vous avec le marxisme”, que le développement de “l’économie sociale”, des entreprises publiques et des coopératives de “complémentaires deviennent de plus en plus une alternative à la logique du capital”.

“Ces deux formes de propriétés se développent étape par étape au dépens du capital privé, qui jusque là a conservé ses enclaves, spécialement dans les médias, la banque, les télécommunications et l’alimentaire.” (16)

Lebowitz est en fait en train de reprendre pour le 21ème siècle la théorie stalinienne de la révolution par étapes. L’économie sociale augmentera graduellement jusqu’à ce que la société se transforme, mais pour le moment elle devra coexister à côté des “enclaves” capitalistes. Il ne reconnaît clairement pas que « la queue ne remue pas le chien » et qu’au Vénézuéla le capitalisme est la force principale de l’économie. Mais c’est parce que comme beaucoup d’autres, la TMI (Tendance Marxiste Internationale) par exemple, il pense que l’Etat est déjà entre nos mains, ou plutôt entre les mains “révolutionnaires infaillibles” du Commandant Chavez.

En fait l’Etat reste capitaliste, protégé par une force de police et une armée. L’armée n’est pas, comme Chavez l’aurait voulu, une “union civilo-militaire’”, mais un corps d’hommes armés au-dessus de la société et séparée d’elle. Elle est organisée avec une discipline militaire, dirigée par des officiers qui ne sont en aucun cas des socialistes révolutionnaires, mais qui sont en accord avec Chavez pour maintenir un capitalisme à économie mixte. Quiconque oublie l’importance de l’armée oublie toutes les leçons du Chili en 1973.

Les développements au Vénézuéla offrent d’énormes possibilités à un parti de la révolution socialiste pour s’organiser au sein des masses, parmi les travailleurs, les plus pauvres et les ouvriers agricoles. Mais un tel parti devrait être le champion d’une réelle démocratie ouvrière, organiser un réel contrôle ouvrier et lutter pour des conseils ouvriers tout autour de lui. Il devrait développer une critique intransigeante des défaillances du programme bolivarien dans son ensemble, tout en soutenant chaque mesure prise dans l’intérêt des travailleurs et des plus pauvres.

De plus il mettrait en avant son propre programme d’action révolutionnaire pour s’attaquer aux questions les plus brûlantes, par exemple aux problèmes chroniques de logement, non pas en offrant des « titres de propriété» dans les bidonvilles, mais par un vaste programme de construction de maisons modernes, en expropriant les terrains nécessaires (y compris le très distingué terrain de golf au coeur de Caracas) et les maisons secondaires peu habitées de la bourgeoisie.

Le système de santé a été sans aucun doute amélioré grâce aux docteurs cubains mais il pourrait être bien meilleur en expropriant les hôpitaux privés, habituellement le privilège des Vénézuéliens riches, et les mettre à disposition des masses. Les grandes disparités des richesses devraient être remises en question par un impôt progressif sur les fortunes et l’expropriation des biens douteux.

Ce dont le Vénézuéla a besoin est un gouvernement ouvrier révolutionnaire, qui mette les usines, les mines, les banques et les propriétés agricoles à la disposition des masses, tout en développant un plan de production sous la direction des conseils ouvriers et paysans décidant démocratiquement ce qui doit être produit. Un tel gouvernement devrait prendre des mesures immédiates pour armer les ouvriers et encourager immédiatement la formation de syndicats et de comités de soldats, rendant les officiers responsables devant les soldats du rang.

Ces quelques mesures révolutionnaires pourraient réellement mobiliser les masses et démarrer la construction d’un réel socialisme du 21ème siècle. C’est en organisant un parti socialiste révolutionnaire de masse, seul capable de combattre, indépendant de l’Etat de Chavez, que les masses vénézuélienne peuvent espérer atteindre cet objectif.


Notes

1 Tout d’abord parmi les sympathisants de la Tendance Marxiste Internationale (TMI) et leur campagne de défense du Vénézuéla. Voir “The Venezuelan Revolution; a Marxist Perspective” par Alan Woods qui explique “l’instinct infaillible” de Hugo Chavez. De la même manière des sympathisants sans aucun esprit critique s'expriment dans le Green Left Weekly, le journal du DSP australien et dans l’International Viewpoint, la revue sur internet de la Quatrième Internationale. Cette épidémie s’est aussi étendue au SWP britannique qui n'avait déjà pas l’habitude de se préoccuper des références révolutionnaires du FSLN au Nicaragua ou de Castro. Une Socialist Review récente (Décembre 2006) affirma que “Hugo Chavez est le plus éminent représentant du processus révolutionnaire le plus avancé au Vénézuéla …”

2 Voir par exemple “After the election, Venezuela's Road to Socialism” sur le site internet de la TMI, In Defense of Marxism, qui affirma dans un reportage sur un discours postélectoral de Chavez que “le président Chavez ne projetait pas de plans concrets pour avancer vers la révolution … Cependant, un des points les plus importants dans son discours, et qui pourrait avoir un plus grand impact dans la nouvelle période qui s’ouvre après cette victoire révolutionnaire, est l’idée que la révolution non seulement continue mais qu’elle va devenir plus intense.”

3 Voir “Poverty Rates In Venezuela: Getting The Numbers Right" par Mark Weisbrot, Luis Sandoval, David Rosnick, Centre de recherché économique et politique, à http://www.cepr.net/publications

4 “Petro-populisme”, Financial Times, vendredi 1er Décembre, un troisième mandat attend le bouillant président du Vénézuela.

5 Voir “Mi Negra Plan Manuel Rosales: Opposition Candidate for President of Venezuela”, par Sean Kriletich sous upsidedownworld.org

6 Voir par exemple “Development From Within: Toward a Neostructuralist Approach for Latin America” Osvaldo Sunkel. Voir aussi l’interview “Commanding Heights” disponible en html sur Google.

7 Chavez est tout à fait ouvert à l’importance des investissements étrangers. Il a fait savoir clairement dans un entretien avec Marta harnecker que si le gouvernement avait pris position pour l’annulation de la dette, il se serait privé de tels investissements. Voir “Understanding the Venezuelan Revolution”, Monthly Review Press 2005, p 110.

8 “Joint Ventures: Venezuela’s Faustian Pact with Foreign Capital” by Steve Mather, venezuelanalysis.com

9 Voir “Build it Now: Socialism for the 21st Century” Michael Lebowitz, Monthly Review Press 2006, Chapitre 7 pour un résumé du plan 2001-07.

10 Un visiteur récent dans ce secteur a rapporté sur Crystallex: “Il n’est pas difficile de remarquer leur terre : une clôture élevée entoure leur immense terre andine, et au niveau de la porte principale des gardiens avec casques et matraques tiennent à distance toute personne non désirée … Il est clair que ces compagnies minières sont là pour l'argent et rien d'autre." "The Open Veins of Venezuela", Jeroen Kuiper, venezuelanalysis.com

11 Engels, "La question du logement", troisième partie. Le socialisme petit-bourgeois n'était pas seulement limité aux proudhoniens. Engels affirma dans son introduction de 1887 qu'il était présent dans le Parti social-démocrate allemand et sa fraction parlementaire. Il l'expliqua par la montée de "l'étapisme" dans le parti qui remis la revendication d'un " transfert de tous les moyens de production vers la propriété sociale" à un avenir lointain tout en soutenant dans le présent les "avancées sociales" pour "l'édification de la classe ouvrière".

12 Reportage traduit d'El Nuevo Topo par Earl Gilman

13 Cité dans "Hugo Chavez and the Venezuelan Revolution", Richard Gott, p183

14 Voir "Its my party and I'll cry if I want to" par Michael Lebowitz sur le site internet du Monthly Review www.monthlyreview.org

15 Voir "Lessons of Nicaragua", www.permanentrevolution.net/ ?view=entry&entry=1061

16 Michael Lebowitz op cit
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