|
|
|
|
  |
4 février 2001
|
 |
Rosa Luxemburg : Révolutionnaire, théoricienne, combattante
En 1919, le mouvement révolutionnaire international perdait lun de ses combattants les plus courageux, lun de ses théoriciens les plus brillants.
Le 15 janvier 1919, dans une Allemagne secouée par la crise révolutionnaire, Rosa Luxemburg, dirigeante des insurgés du Spartakusbund, était sauvagement assassinée par des soldats de lEtat bourgeois aux ordres du gouvernement social-démocrate. Elle fut assassinée en même temps que son camarade Karl Liebknecht. Ces assassinats par la soldatesque étaient le produit dune terrible et sanglante campagne anti-communiste conduite par lEtat, qui avait pour objectif lécrasement du soulèvement révolutionnaire des travailleurs de Berlin.
Pour la bourgeoisie il fallait rétablir lordre au plus vite et liquider les dirigeants du tout jeune parti communiste, qui avaient marqué de leur empreinte le mouvement ouvrier allemand et international. Cest pour cela que Rosa fut tuée.
Luxemburg avait donné toute sa vie à la révolution socialiste. Comprendre sa trajectoire politique cest aussi montrer son combat pour le programme révolutionnaire dans les années tumultueuses de la fin du siècle dernier, jusquà léclatement des révolutions à la fin de la première guerre mondiale.
Elle fut la première à comprendre à quel point lInternationale était rongée par le centrisme. Longtemps avant Lénine, elle combattit le centrisme de Kautsky à la fois sur le plan théorique et sur le plan pratique.
Elle joua un rôle fondamental dans les débats qui marquèrent la vie de lInternationale et qui demeurent toujours dactualité :
Où se trouve la ligne de démarcation entre réforme et révolution ? Comment traiter les centristes qui se disent révolutionnaires ? Comment manier la grève générale ? Quelle politique face à la question nationale ? Quel est le rôle du parti ? Y-aura-t-il une "crise finale" du capitalisme ? Comment mobiliser les travailleurs contre la guerre ? Quelle Internationale construire ?
Certes toutes ses réponses nétaient pas bonnes. Notamment, elle sest profondément trompée sur la question nationale, sur le rôle de la spontanéité de la classe ouvrière et sur le parti. Mais en posant ces questions, elle nous fournit une méthode dont on peut encore se servir, une rigueur politique et une foi infaillible dans la capacité de la classe ouvrière à résoudre les problèmes de lhumanité, mais aussi lexemple dune femme révolutionnaire, dirigeante et théoricienne, dont il nexiste malheureusement que peu dexemples dans lhistoire du mouvement ouvrier.
Nous nallons pas dans cet article raconter sa vie - il existe suffisamment douvrages (1) - mais plutôt retracer son combat pour le programme révolutionnaire et contre le centrisme et le réformisme au sein de la Deuxième Internationale, ainsi que pour la construction dune nouvelle Internationale pendant et après la Première Guerre mondiale.
La jeunesse
Rosa Luxemburg est née le 5 mars 1871, à Zamosc en Pologne - qui faisait alors partie de lempire tsariste, près de la frontière avec la Russie. Elle a pu profiter de la formation de son père, qui, ayant suivi sa scolarité à Berlin, était entre en contact avec des idées progressistes de lEurope occidentale. Son père faisait partie de la couche de juifs polonais pour qui la solution à loppression résidait dans la démocratie bourgeoise.
Touchée très tôt par un handicap aux hanches, Rosa fut mal-soignée, ce qui entraîna une déformation permanente : jusquà la fin de sa vie, cette petite femme pleine dénergie et de passion, boitera lourdement.
Son premier contact avec la politique eut lieu à lécole. A lépoque, les lycées polonais étaient très politisés du fait de linterdiction de la langue polonaise, élément central de la politique de "russification" mise en oeuvre par lempire.
Le nationalisme polonais fleurissait parmi les jeunes, mais bon nombre dentre eux - comme Rosa - ont rapidement progressé vers une solution plus radicale et efficace de leur oppression : le socialisme révolutionnaire. En quittant le lycée, elle décida dadhérer au Parti prolétarien, et devient par la suite dirigeante intellectuelle du Parti Socialiste, parti marxiste, dont le rédacteur en chef était Leo Jogiches, son compagnon.
Chassée de Pologne à cause de ses activités politiques, Rosa partit en 1889 étudier la botanique et les mathématiques à lUniversité de Zurich (la botanique fut toujours lune des passions de sa vie), avant de se tourner vers les sciences politiques. Dautres figures du mouvement socialiste international, comme Plekhanov et Axelrod, étaient aussi exilés à Zurich. Très rapidement, elle fut connue comme une femme brillante, douée dun esprit redoutable.
En 1893, elle fut déléguée de la section polonaise au troisième Congrès de lInternationale Socialiste. A ce Congrès, alors quelle navait que 22 ans, elle attaqua les vétérans de lInternationale - y compris Engels - par le soutien quils apportaient à lindépendance de la Pologne. LInternationale soutenait cette revendication déjà du temps de Marx (voir article plus bas). Malgré son erreur, on ne peut quadmirer le cran de cette jeune femme, prête à sopposer aux fondateurs du mouvement au nom de sa politique.
En 1898, Rosa partit pour lAllemagne, où elle devint très rapidement connue. Elle effectua son premier travail parmi les mineurs polonais de Silésie, chargée de faire campagne pour le parti social-démocrate allemand, le SPD, lors des élections. Ses interventions lors des réunions électorales connurent un franc succès, et montraient que ses talents nétaient pas uniquement intellectuels.
Cest aussi en Allemagne quelle rencontra les dirigeants de la IIe Internationale, Kautsky et Bebel, avec qui elle commença une étroite collaboration avant de les combattre, et Clara Zetkin, qui sera son amie et sa camarade pour le reste de sa vie. Cest principalement en Allemagne que Rosa Luxemburg mènera ses combats pour la défense de la méthode et du programme marxiste, contre les déformations réformistes et centristes.
Au temps de Rosa Luxemburg, le mouvement ouvrier international était très différent de ce quil est aujourdhui. A lépoque, toutes les tendances politiques du mouvement socialiste se trouvaient dans la même organisation. Lhistoire de lInternationale, fondée en 1889, alors que limpérialisme, commençait à se développer, se confond totalement avec le combat politique qui s'y déroula pour comprendre la nature de la nouvelle époque, et y apporter les réponses programmatiques nécessaires.
Cest pour cette raison que les positions de lInternationale apparaissent souvent comme un mélange confus et peu clair, si on les compare aux positions politiques actuelles.(2) Mais cest justement dans le cadre de leur temps quil faut juger les militants de lépoque, pas selon les critères daujourdhui.
En effet, laile gauche de lInternationale - représentée par Luxemburg et Lénine - étaient en train délaborer le programme révolutionnaire, de comprendre la nature de la politique révolutionnaire et de la tester. En même temps, dautres forces, composées de réformistes et de centristes, cherchaient, eux aussi, à contrôler cette organisation immense qui influençait des millions de travailleurs dans le monde entier.
Mais il fallait attendre le déclenchement de la première guerre mondiale pour que tout le monde reconnaisse à quel point lopportunisme avait rongé l'Internationale. Cest la toile de fond de toute la vie militante de Rosa Luxemburg.
Réforme ou révolution ?
Il y a cent ans, le SPD connaissait une influence grandissante parmi les travailleurs. En Allemagne, la dernière décennie du siècle fut marquée par un boom économique et le développement des organisations ouvrières, des syndicats et du SPD.
Le développement de limpérialisme allemand, en particulier lexploitation de lAfrique et de lAmérique du Sud, assuraient lexistence de super-profits. Ces derniers permettaient aux capitalistes de distribuer aux travailleurs quelques miettes du gâteau (des augmentations de salaire, et un certain nombre dacquis sur le plan des libertés démocratiques).
Il en résultera une explosion du nombre dadhérents dans les syndicats et le SPD, et un renforcement des tendances réformistes au sein du mouvement ouvrier allemand. La faiblesse des partis bourgeois conduisit alors bon nombre de démocrates bourgeois à venir nicher dans le SPD. Ces tendances furent renforcées par la croissance de la richesse de la société allemande, et aussi encouragées par la mort dEngels en 1895. La révision du marxisme fut rapidement mise à lordre du jour à la fin des années 90.
Le premier social-démocrate à sattaquer dune façon générale à la méthode de Marx et à sa caractérisation du capitalisme comme un système de crise fut Edouard Bernstein, dans une série darticles qui avait comme titre "Problèmes du socialisme" et, enfin, dans son livre au titre ô combien évocateur, "Le Socialisme Evolutif".
Pour Bernstein, le boom que connaissait alors lAllemagne montrait que les analyses de Marx étaient devenues fausses et quil fallait les révisera. En particulier lexistence dune démocratie bourgeoise en Grande-Bretagne, et les réformes démocratiques annoncées par le régime semi-absolutiste dAllemagne, le confortaient dans son idée que la démocratie bourgeoise était laboutissement logique et inévitable du capitalisme, et quelle devait devenir lobjectif principal du SPD. Le socialisme, en tant quobjectif, en tant que programme, était "oublié". Selon sa formule, "le mouvement est tout, le but final, rien".
Kautsky, quon allait appeler sans ironie "le pape du marxisme", sopposa aux conceptions révisionnistes de Bernstein. Dans une série de réponses, Kautsky défendit lanalyse marxiste des contradictions du capitalisme.
Mais il ne fut pas seul en lice. Luxemburg, elle aussi, attaqua le "révisionnisme" de Bernstein et affirma la nécessité historique de la révolution socialiste, mais elle le fit dune façon qui dépassa de loin lorthodoxie stérile de Kautsky.
Dans ce débat, apparaissent toutes les contradictions de lInternationale, dont personne ne sétait réellement rendu compte. Luxemburg fut presque la seule à comprendre à quel point un réarmement politique de toute lorganisation internationale était nécessaire.
Dun côté, il y avait le réformisme, incarné par Bernstein, qui prônait clairement labandon de toute idée de révolution et dorganisation de la classe ouvrière pour prendre le pouvoir. Cette position découlait directement du vécu de bon nombre de militants et de dirigeants syndicaux, pour qui le réformisme "marchait", en ce sens quil permettait des acquis immédiats, même si cela avait un prix, assurer la paix sociale.
Puis, il y avait ceux qui, comme Kautsky, voulaient défendre lorthodoxie marxiste - lanalyse du capitalisme comme une société de crise - mais pour qui cette analyse navait aucune conséquence réelle.
Pour Kautsky, le programme marxiste navait de réalité que lors dune période révolutionnaire ; la fin de siècle nen étant pas une, il ne sopposait pas aux conséquences pratiques de la tendance réformiste représentée par Bernstein : la croissance pacifique des syndicats, laccent mis par le parti sur le parlementarisme.
Sur le fond, sa défense du marxisme - bien quelle ait reçu lappui de Lénine - était une défense centriste.
La réponse de Luxemburg fut complètement différente. Elle représentait la troisième composante de lInternationale, laile révolutionnaire.
Dans ses articles, qui situaient clairement lenjeu - "Réforme sociale ou Révolution ?" - Rosa attaquait à la fois le schéma évolutif de Bernstein et le refus de Kautsky davancer un programme, qui à partir des luttes quotidiennes des travailleurs, serait capable de les souder dans une offensive contre le capitalisme.
Cest ce combat - mené tantôt par Luxemburg, tantôt par Lénine - qui allait marquer lhistoire de lInternationale jusquà son éclatement en 1914. Le 4 août 1914, la quasi-totalité des sections de la social-démocratie capitulait et votait les crédits de guerre.
Même si lampleur des dégâts napparut quaprès leffondrement de lInternationale, et que lenjeu des débats napparut souvent que quelques années plus tard, ce combat pour le programme révolutionnaire constitue un exemple fondamental de la façon dont les révolutionnaires doivent combattre le réformisme et le centrisme.
A travers ce combat, on comprend également que le programme marxiste, loin dêtre un dogme figé, est quelque chose de vivant, qui a besoin dêtre réélaboré à la lumière de lexpérience.
Luxemburg contre Bernstein... et Kautsky
Selon Bernstein, la lutte économique des syndicats combinée au combat politique pour les réformes conduirait inéluctablement à une société plus juste. Les syndicats prenaient de plus en plus le contrôle de la production et les salaires, tandis que des lois progressistes diminueraient le droit de propriété des capitalistes. A un moment donné, la redistribution de la richesse conduirait à une transformation socialiste.
Comme le souligne Rosa Luxemburg, "dans la conception bernsteinienne, le caractère socialiste de la lutte syndicale et parlementaire réside dans la croyance quelle exerce une action socialisante progressive sur léconomie capitaliste." (3)
Cette politique de Bernstein - opposée à celle de Marx - est lancêtre des politiques réformistes actuelles, qui du PS au PCF, veulent nous faire croire quon peut apprivoiser le capitalisme, sans le détruire.
Cest la base théorique et les conséquences programmatiques de cette révision que Rosa cherchait à extirper et à détruire.
Pour Luxemburg, lune des erreurs fondamentales de Bernstein était de remettre en cause lanalyse marxiste daprès laquelle la société capitaliste est une société de classes antagoniques : "En déplaçant la conception du capitalisme des rapports de production vers des rapports de propriété, il déplace la question du socialisme du domaine de la production vers le domaine des rapports de richesse, cest à dire vers le rapport entre capital et travail au rapport entre riche et pauvre." (4)
Comment Bernstein justifiait-il cette révision fondamentale ? Par lexistence des cartels et dun nombre croissant dactionnaires. Selon lui, lunification des capitalistes dans des trusts, et lexistence dun actionnariat élargi, offraient la possibilité damadouer le capitalisme, de le rendre plus démocratique.
On nest pas loin du "capitalisme populaire" et de la politique de dé-nationalisation soutenus au cours des années 80 par certains dirigeants socialistes en France et ailleurs !
Pour Bernstein, le parlementarisme devait être lexpression sine qua non de la politique du parti. Pour lui, la démocratie constituait "la loi fondamentale de tout développement historique" qui conduirait inéluctablement au socialisme.
A lopposé, Luxemburg expliquait quil ny avait pas de lien nécessaire entre le développement du capitalisme et la démocratie. Encore une fois, Bernstein faisait dune étape particulière du capitalisme une caractéristique générale et cherchait à la transformer en nécessité stratégique.
Rosa expliqua la nature de classe de lEtat, y compris de ses organes représentatifs. Même si ses derniers peuvent revêtir une forme démocratique, ce sont toujours des instruments au service de la classe dirigeante. Dès que la démocratie soppose à ses intérêts, la bourgeoisie nhésite pas à la sacrifier.
Presque 90 ans plus tard, son analyse résonne toujours juste face à ceux qui, suite aux expériences des pays de lEst, voudraient nous faire croire que nous sommes entrés dans "la fin de lHistoire" :
"Et au total le parlementarisme napparaît pas du tout, comme le croit Bernstein, comme un élément immédiatement socialiste qui imprégnerait peu à peu toute la société capitaliste, mais au contraire, comme un moyen spécifique de lEtat de classe bourgeois pour formuler et faire venir à maturité les antagonismes capitalistes." (5)
Enfin, sur "le mouvement" et sur "le but final", Luxemburg montrait lerreur de Bernstein et les conséquences de sa position. Sur la question des syndicats, elle considérait que leur travail était fondamental pour la classe ouvrière, mais elle souligna quils ne lui permettaient pas de parvenir à sa libération car "les coopératives et les syndicats se révèlent par conséquent absolument incapables de transformer le mode de production capitaliste." (6)
Comme la dit Marx, "les syndicats soccupent trop exclusivement des luttes locales et immédiates contre le capital. Ils ne sont pas assez conscients de tout ce quils peuvent faire contre le système lui-même de lesclavage salarié. Ils se sont tenus trop à lécart des mouvements plus généraux et des luttes politiques."
Luxemburg poursuivait : "A cause de ces facteurs objectifs, qui sont le fait de la société capitaliste, les deux fonctions essentielles du syndicalisme se transforment profondément, et la lutte syndicale devient un véritable travail de Sisyphe." (7)
Elle ne remettait pas en cause limportance du travail parlementaire, mais sopposait à lidée que le parlementarisme pourrait conduire à linstauration du socialisme. En effet, au coeur de la politique de Bernstein il y avait lidée que la conquête du pouvoir par les travailleurs ne serait pas nécessaire.
Comme lexpliqua Luxemburg : "Le socialisme ne résulte donc pas dune façon automatique, dans tous les cas, de la lutte quotidienne de la classe ouvrière. Il nest que la conséquence des contradictions croissantes de léconomie capitaliste et de la compréhension par la classe ouvrière de la nécessité dabolir inéluctablement ce régime par une révolution socialiste. Quand on nie le premier point et que lon refuse le second, comme le fait le révisionnisme, le mouvement ouvrier se réduit à un simple mouvement corporatif et réformateur, et lon aboutit, en dernière analyse, par la seule vitesse acquise, à labandon du point de vue de classe." (8)
A partir du moment où Bernstein niait lexistence des contradictions dans la société capitaliste, il niait limportance de lobjectif socialiste. Il faut comprendre le rapport entre la réforme et la révolution de façon dialectique; il ne sagit pas de voies alternatives qui devraient conduire à la même destination. Il ne faut pas comprendre le combat pour les réformes comme "la longue marche de la révolution", ni la révolution comme une série de réformes condensées.
Toutes les réformes, même lacquis le plus maigre, sont des conséquences de la lutte de classe. Soit elles sont accordées à la suite dune lutte, soit elles sont accordées pour désamorcer précisément une lutte.
La politique révolutionnaire consiste à mobiliser la classe ouvrière afin de défendre les acquis existants et de créer des formes dorganisation et de pouvoir capables dorganiser la société sur des bases plus rationnelles, une fois le pouvoir du capital balayé.
Pour organiser la lutte, il fallait un programme. Pour Luxemburg, comme pour les autres membres de laile révolutionnaire du SPD, la seule riposte efficace à lopportunisme consistait dans le développement de tactiques nouvelles pour la prise du pouvoir. Quelques années plus tard, le débat sur la grève de masse a offert à la gauche la possibilité daller plus loin dans la pratique révolutionnaire. Et, bien entendu, Luxemburg était au coeur du combat.
La grève de masse
La grève de masse était depuis longtemps un sujet de débat dans le mouvement ouvrier. Au sein de la Première Internationale, les anarchistes croyaient quà elle seule, la grève générale conduirait au "grand soir" : selon leur théorie, il fallait que tous les travailleurs se mettent en grève pour que le système capitaliste seffondre.
Les marxistes, comprenant la nature du capitalisme - et de la grève générale - un peu mieux que les anarchistes, sopposèrent à cette position. Malheureusement, en voulant mettre laccent sur la question du combat politique, Marx et Engels rejetèrent complètement lutilisation de la grève générale. Cette position unilatérale était erronée.
A partir de 1893, la question revint à lordre du jour. Cette année-là, les travailleurs belges montrèrent comment une grève générale, tout en ne conduisant pas nécessairement à la porte de la révolution, pouvait être une arme utile pour les travailleurs au cours de la lutte de classe.
Devant ce tournant dans la lutte, Engels changea de position et reconnut limportance potentielle de cette forme de lutte, mais continua à la subordonner au combat politique. Après la mort dEngels, lInternationale maintint cette analyse, mais fit du parlementarisme sa principale tactique.
Pourtant, des grèves générales éclataient à nouveau en Belgique en 1902, en Hollande lannée suivante et, la plus grandiose de toutes, la grève générale de la révolution russe en 1905. La même année, les travailleurs de la Ruhr lancèrent une série de grandes grèves.
La direction politique et syndicale du mouvement allemand avait peur. En mai 1905, le Congrès des Syndicats à Cologne adopta une résolution condamnant toute discussion sur la grève générale, car se serait "jouer avec le feu". La même année, le Congrès du SPD réunit à Jena lors de la plus grande agitation sociale jamais vue en Allemagne nétait plus en mesure déluder la question.
Au cours du débat, lun des dirigeants du parti allemand, Bebel, prétendit que la grève générale ne pouvait être quune tactique défensive, quil ne fallait utiliser que lorsque les deux conditions dexistence du parti - le suffrage universel et le droit de se syndiquer - étaient attaquées. Mais la tâche centrale nétait pas encore dorganiser les travailleurs et dappeler à une grève générale là où il le fallait, mais de chercher à augmenter la force des syndicats et la représentation parlementaire du parti.
Luxemburg nétait pas daccord. Pour elle, il fallait reconnaître la réalité de cette nouvelle forme de lutte et chercher à lappuyer, au lieu de la reléguer derrière un travail routinier. Cest ainsi quen réponse à la myopie de la direction du SPD déclara :
"Et pendant que les bureaucrates du mouvement ouvrier en Allemagne cherchent la preuve de sa force et de sa maturité dans les tiroirs de leurs caisses, ils ne voient pas que ce quils cherchent est devant leurs yeux, dans une grande révélation historique. Car, historiquement, la Révolution russe est un reflet de la puissance et de la maturité du mouvement ouvrier international, avant tout, par conséquent, du mouvement ouvrier allemand." (9)
Rosa Luxemburg comprenait le combat des masses de façon dialectique, comme un phénomène dynamique, attirant toutes les sections de la classe ouvrière, et pas seulement les travailleurs les mieux organisés :
"La grève en masse nest que la forme revêtue par la lutte révolutionnaire, et toute modification dans les rapports des forces aux prises, dans le développement du Parti et dans la séparation des classes, dans la position de la contre-révolution, agit immédiatement par mille voies invisibles et incontrôlables, sur laction de la grève. Mais avec cela, cette action même ne cesse presque pas un instant. Elle est la pulsation vivante de la Révolution et en même temps son plus puissant ressort. En un mot, la grève en masse, telle que nous la montre la Révolution russe, nest pas un moyen ingénieux, inventé pour donner plus de force à la lutte prolétarienne; elle est le mode de mouvement de la masse prolétarienne, la forme de manifestation de la lutte prolétarienne dans la Révolution." (10)
Les dirigeants droitiers, qui cherchaient dabord la vie paisible et à renforcer leur rôle de négociateurs avec le capitalisme, répondaient que la grève générale ne serait pas utile en Allemagne, où lexistence du parlement et des syndicats donnait à la social-démocratie la possibilité dorganiser la classe ouvrière selon des méthodes classiques.
Mais Luxemburg comprenait mieux que ces lèche-bottes du capitalisme le rapport entre le combat politique et le combat économique. Sous le capitalisme, les dirigeants du mouvement ouvrier cherchent à tout prix à séparer les deux domaines : dun côté il y a les syndicats, de lautre les partis politiques. Cette vision - toujours défendue en France par les dirigeants syndicaux de la CFDT et de FO et, de façon honteuse, par les "trotskystes" du Parti des Travailleurs (11) - fut attaquée par Rosa :
"Létat de guerre économique incessant des travailleurs avec le capital tient en éveil lénergie militante dans toutes les pauses politiques; il forme, pour ainsi dire, le vivace réservoir permanent de la puissance de la classe prolétarienne, où la lutte politique puise toujours de nouveau ses forces, et, en même temps, la percée infatigable du prolétariat sur le terrain économique, tantôt ici, tantôt là, mène à tous moments à des conflits isolés, mais aigus, engendrant insensiblement lexplosion de conflits politiques sur une grande échelle. En un mot, la lutte économique est lélément qui conduit perpétuellement dun noeud politique à lautre, la lutte politique est la fécondation périodique du terrain pour la lutte économique. Cause et effet permutent à tout instant de place, et ainsi lélément économique et lélément politique, dans la période de grève en masse, bien éloigné de se distinguer nettement ou même de sexclure comme le veut le pédantisme schématique, ne constituent, au contraire, que deux faces entremêlées de la lutte de classe prolétarienne" (12)
Ainsi, lors dune grève générale, les frontières traditionnelles entre le combat politique et le combat économique sont détruites. Durant une grève générale, la routine, létroitesse desprit, sont balayées par le fait que la classe toute entière est entrée en action. Doù le potentiel révolutionnaire de la grève générale.
Trente ans plus tard, Trotsky, écrivant tout de suite après la grève générale de juin 1936, appliquait la même méthode :
"Les grèves de juin ont montré quelle exaspération et quelle volonté de combat se sont accumulées, sous lapparence trompeuse de la passivité, au sein des masses prolétariennes des villes et des campagnes. Elles ont mis à jour enfin lextrême instabilité de lensemble du régime, le manque de confiance des classes dirigeantes dans leurs propres forces, leurs perpétuelles oscillations entre Léon Blum et de La Rocque, ces trois conditions : volonté de lutte de lensemble du prolétariat, mécontentement profond des couches inférieures de la petite bourgeoisie, confusion dans le camp du capital financier, constituent les prémisses fondamentales de la révolution prolétarienne.
Loffensive militante des masses a revêtu, cette fois encore, la forme de la grève générale. Les revendications partielles, corporatives, importantes en elles-mêmes, ont constitué, au lendemain dune longue période dimmobilité, le moyen par lequel les masses les plus larges ont pu se dresser et sunir contre la bourgeoisie et son Etat.
Une grève générale ouvrant une période de combats révolutionnaires ne peut pas ne pas combiner en elle les revendications corporatives et partielles, et les tâches générales, bien que peu clairement formulées encore, de lensemble de la classe. Cest dans cette combinaison que réside sa force et que se trouve la garantie de la jonction entre lavant-garde et les réserves profondes de la classe." (13)
Spontanéité des masses et parti léniniste
Lune des faiblesses les plus importantes du combat politique de Luxemburg, de sa lutte contre la gangrène réformiste et centriste au sein de lInternationale, provenait de sa compréhension du rapport entre la spontanéité des masses et la conscience révolutionnaire. Cest sur cette question fondamentale quelle sest opposée à Lénine, et a défendu des positions dont certaines tendances anarchisantes ont cru - à tort - pouvoir se réclamer au nom dun prétendu "luxemburgisme".
Dans son oeuvre "Que Faire ?" (1902), Lénine a expliqué que, "Par lui-même, le mouvement ouvrier spontané ne peut engendrer (et nengendre infailliblement) que le trade-unionisme; or, la politique trade-unioniste de la classe ouvrière est précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière." (14) Cette position, maintes fois contestée, est, de toute évidence, juste. En général, la plupart des travailleurs ont une conscience réformiste - cest à dire "trade-unioniste". Ils ne défilent pas tous les jours dans les rues et ne créent pas chaque lutte des conseils ouvriers. Malheureusement.
Cela vient de deux facteurs. Le rôle des syndicats est dabord de défendre les travailleurs contre les capitalistes, dassurer le fonctionnement de la loi de la valeur selon laquelle toutes les marchandises (y compris la force du travail de la classe ouvrière) sont échangées à leur valeur. (15)
Cest lorigine du mot dordre syndicaliste - et réformiste - "un salaire égal pour un travail égal" contre lequel Marx a polémiqué dans sa brochure "Salaire, Prix et Profit".
Cest pour cette raison que Lénine souligne que "la conscience politique de classe ne peut être apportée à louvrier que de lextérieur, cest-à-dire de lextérieur de la lutte économique, de lextérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons." (16)
Cela ne signifie pas, bien entendu, que seuls des groupes révolutionnaires composés dintellectuels seraient détenteurs de la vérité. Ce que Lénine veut dire, cest que lexpérience de lexploitation seule ne conduit pas inéluctablement à lidée quil faut détruire tout le système.
Pour cela il faut plus, par exemple une explication scientifique de lexploitation ou un appel à la solidarité à la suite de lécrasement dune manifestation. Des centaines de milliers de travailleurs ont été gagnés au marxisme par la première méthode ; cest la deuxième qui a convaincu des millions de travailleurs de participer à la révolution de février 1917 en Russie.
Lénine ne niait pas que, du fait de son expérience de lexploitation et de la lutte de classe, la classe ouvrière soit mûre pour lidéologie et laction révolutionnaire. Il écrivait :
"On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme. Cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière; cest pourquoi les ouvriers se lassimilent si aisément" (17)
Après la révolution russe de 1905, il enfonçait le clou : "La classe ouvrière est social-démocrate dinstinct, spontanément, et une activité social-démocrate de plus de dix ans na pas peu contribué à transformer cette spontanéité en conscience".
Au début, Luxemburg avait une position proche de celle de Lénine. Dans "Réforme sociale ou révolution ?" (1898) elle soutenait que "Le socialisme ne résulte donc pas dune façon automatique, dans tous les cas, de la lutte quotidienne de la classe ouvrière" (18)
Mais, après la scission du parti social-démocrate russe, et le développement de lidée léniniste dun parti davant-garde, Luxemburg fléchira vers le spontanéisme. Sappuyant sur lexpérience du mouvement spontané russe de 1903, Luxemburg mit en avant lidée que, sur le fond, les révolutionnaires nont quà suivre les actions des masses :
"En général, la tactique politique de la social-démocratie nest pas quelque chose qui peut être 'inventée'. Cest le produit dune série de grands actes créateurs, produits quand la lutte de classe - souvent spontanée - cherche à progresser." (19)
Cette position est totalement erronée. Toute organisation révolutionnaire qui lappliquerait serait obligée de se limiter aux revendications et aux actions spontanées des masses. Or, toute lhistoire du mouvement ouvrier montre que, même si surgissent toujours des actions - voire des révolutions - "spontanées", sans une direction consciente capable de diriger la masse, le mouvement sera voué à léchec.
Pire, comment concilier cette position avec le soutien à la grève générale ? En effet, la grève générale peut devenir le seul moyen de répondre à une attaque dirigée contre toute la classe ouvrière, mais la grande masse des travailleurs nen est pas encore consciente. Dans ces circonstances, il revient au parti, qui peut comprendre la lutte de classe dans sa totalité, davancer ce mot dordre et de se lancer dans lagitation et la propagande pour la grève générale avant que les masses nen reconnaissent le besoin par elles-même.
Rosa Luxemburg, en même temps quelle glissait vers le spontanéisme, attaquait Lénine, qui voulait construire un parti démocratique centraliste, car, pour elle, ce parti ne pouvait être qu'"ultra-centraliste". En 1903-4, dans les conditions de clandestinité qui prédominaient alors en Russie, Lénine mit laccent sur la nécessité dune organisation très centralisée, où le comité central prédominait, ayant le pouvoir de nommer des comités locaux etc.
Pour Rosa : "Lultra-centralisme revendiqué par Lénine est rempli de lesprit stérile du contre-maître. Ce nest pas un esprit positif et créatif. Lintention de Lénine nest pas dabord de rendre lactivité du parti encore plus rentable, mais plutôt de contrôler le parti - de canaliser le mouvement plutôt que de le développer, de le restreindre plutôt que de lunifier." (20)
Cette position pour nous est fausse. Lintention de Lénine nétait pas de contrôler le parti, mais de forger un instrument capable de mener au bout la destruction du terrible appareil dEtat tsariste. Sur la question du parti, Lénine, comme lhistoire allait le montrer, avait raison contre Luxemburg.
Certains anarchistes se sont emparés de ce type de critique - comme ils lont fait de celle émise par Trotsky au même moment - pour faire dire à Luxemburg quelque chose quelle naurait jamais dit : que le mouvement spontané contient tout ce quil faut, et que le parti ne peut être que nuisible au mouvement. Cest une analyse erronée, qui prétend séparer la question organisationnelle de la question de la politique, du programme.
La pensée de Rosa Luxemburg est, en fait, beaucoup plus complexe. Dans ses critiques adressées à la politique organisationnelle de Lénine, elle attaqua dabord les actions du principal appareil bureaucratique du mouvement ouvrier à lépoque, celui du SPD et des syndicats allemands. Par contre, ses critiques de Lénine, même si dures, étaient dabord de lordre hypothétique.
Plus tard, elle dit clairement que le parti révolutionnaire doit jouer un rôle fondamental. En 1913 elle écrit : "Il est vrai que les masses ne peuvent remporter de succès que si la direction assurée par le parti est conséquente, résolue et dune clarté transparente. (...) Historiquement, le parti social-démocrate est appelé à constituer lavant-garde du prolétariat; parti de la classe ouvrière, il doit ouvrir la marche et assumer la direction." (21)
Rosa Luxemburg nétait pas léniniste, mais elle voulait toujours - avec raison - mettre laccent sur le fait que la force motrice de lhistoire, cest la lutte de classe, et que seule la classe ouvrière est capable de changer ce monde. En ce sens elle nétait nullement anarchiste ; elle reconnaissait limportance du parti, de son rôle dirigeant.
Mais que signifiait pour elle justement "le rôle dirigeant du parti" ? Il faut admettre que ses positions - écrites parfois à des années de distance - sont contradictoires. Pourtant, il existe une certaine continuité dans sa pensée sur le rapport entre parti et masses, quelle discute du SPD ou du modèle de centralisme démocratique défendu par Lénine pour la Russie tsariste.
Ce quelle craignait avant tout, cétait létouffement de la créativité des masses, quelle avait tant vu dans le mouvement ouvrier allemand en combattant les bureaucrates réformistes. Sur ce plan, ses critiques de la réalité allemande étaient beaucoup plus féroces que les craintes quelle pouvait émettre contre les risques détouffement qui pourraient naître à ses yeux du centralisme démocratique.
Trotsky a fait un résumé assez juste de cet aspect de la pensée de Rosa Luxemburg, en 1935 : "La théorie de la spontanéité de Rosa fut une arme salutaire contre lappareil encroûté du réformisme. Le fait quelle ait parfois été dirigée contre le travail de Lénine dans le domaine de la construction dun appareil révolutionnaire, a révélé ses aspects réactionnaires. Mais, chez Rosa elle-même, ce nétait quépisodique. Elle était trop réaliste, au sens révolutionnaire, pour dégager des éléments de sa théorie de la spontanéité un système métaphysique achevé." (22)
Russie 1917 : la révolution en marche
Emprisonnée à maintes reprises pendant la guerre à cause de son action révolutionnaire (voir encadré), Luxemburg était en prison depuis déjà 18 mois quand la révolution doctobre 1917 éclata. Encore plus dépourvue dinformation que le reste de la population, Rosa suivit les événements daussi près que possible. Dans un article inédit, écrit en été 1918, elle analysa le développement de la révolution russe. (23)
Dans cet article elle soulève une série de critiques importantes contre les bolcheviks. Dabord, sur la question de la paix de Brest-Litovsk, sur la question nationale, et sur la politique agraire, elle prône une politique qui, à notre avis, sest révélée erronée par la suite et que plus personne navance aujourdhui. Elle sopposa à laccord de Brest-Litovsk, elle suggère que les bolcheviks auraient du mobiliser les paysans autour de la nationalisation de la terre et elle poursuivit son opposition à lautodétermination des nations opprimées.
Par contre, dautres de ses critiques sont souvent reprises par des opposants à la révolution bolchévique, notamment par les anarchistes. Elle examina de près la dissolution de lAssemblée Constituante par les bolcheviks, et admit que largument de Trotsky, qui explique comment la Constituante, élue avant la révolution, était dominée par les forces contre-révolutionnaires et était moins représentative que les soviets, était "fort convaincant" (24). Pourtant elle considérait que les bolcheviks avaient tort et quil fallait conserver des formes parlementaires à côté des conseils ouvriers :
"Contre les infections et les germes morbides, laction libre des rayons solaires est le moyen le plus efficace pour purifier et pour guérir (...) la révolution sous la forme de la liberté politique la plus large est le seul soleil qui sauve et purifie." (25)
Mais il faut constater quelle ne comprennait pas lampleur de la guerre civile grandissante, ni la menace de la contre-révolution. Aucun pouvoir prolétarien ne peut garantir "la liberté politique la plus large" devant une contre-révolution de plus en plus organisée. Dailleurs, dans la crise révolutionnaire qui va traverser lAllemagne en 1918, elle prônera une politique fort différente, proche de celle des Bolcheviks.
Malgré ses critiques, elle soutint clairement et nettement la révolution, et le parti bolchevik, utilisant des termes qui doivent faire moins plaisir aux opposants au léninisme :
"la véritable dialectique de la révolution inverse ce précepte de taupe parlementaire : on ne passe pas de la majorité à la tactique révolutionnaire mais de la tactique révolutionnaire à la majorité. Seul un parti qui sait diriger, cest-à-dire faire avancer, gagne ses adhérents dans la tempête. La fermeté de Lénine et de ses amis à lancer au moment décisif le seul mot dordre mobilisateur - tout le pouvoir aux mains du prolétariat à fait presque en une nuit de cette minorité persécutée, calomniée, illégale (...) la maîtresse absolue de la situation.
Les bolcheviks ont aussitôt défini comme objectif à cette prise du pouvoir le programme révolutionnaire le plus avancé dans son intégralité ; il ne sagissait pas dassurer la démocratie bourgeoise mais dinstaurer la dictature du prolétariat pour réaliser le socialisme. Ils ont ainsi acquis devant lhistoire le mérite impérissable davoir proclamé pour la première fois les objectifs ultimes du socialisme comme programme immédiat de politique pratique.
Tout le courage, lénergie, la perspicacité révolutionnaire, la logique dont un parti révolutionnaire peut faire preuve en un moment historique a été le fait de Lénine, de Trotsky et de leurs amis. Tout lhonneur et toute la faculté daction révolutionnaires qui ont fait défaut à la social-démocratie occidentale, se sont retrouvés chez les bolcheviks. Linsurrection doctobre naura pas seulement servi à sauver effectivement la révolution russe, mais aussi lhonneur du socialisme international." (26)
Voilà une compréhension tout à fait révolutionnaire et internationaliste de la révolution doctobre. A la différence de tout ceux qui, comme Kautsky et les mencheviks, se sont opposés à la révolution, voire à la dictature du prolétariat, Luxemburg reconnut la révolution - et son parti dirigeant - comme les siens. Et, fondamentalement, à la différence des staliniens en tout genre, elle comprend clairement que, sans révolution allemande, point de salut pour la révolution bolchevique. Pour elle, comme pour Lénine et pour Trotsky, lidée réactionnaire de "socialisme dans un seul pays" lui était complètement étrangère.
Dans les mois suivants, tandis que la révolution allemande prit de lampleur, limportance du travail de Lénine en construisant un parti révolutionnaire va savérer totalement nécessaire, la clé de toute situation révolutionnaire.
Allemagne 1918-19 : le dernier combat
Tandis que lannée 1918 se poursuivait, la situation militaire de limpérialisme allemand saggrava. Au début du mois doctobre, le gouvernement décida de demander la paix auprès des alliés. Le régime commençait à seffondrer. Des prisonniers politiques - dont Liebknecht - furent libérés en octobre. Rosa demeurait prisonnière.
A la fin doctobre, les marins de Kiel organisèrent une mutinerie, refusant de combattre. (27) Le 4 novembre un conseil des travailleurs et des marins prit le pouvoir à Kiel. Très rapidement, tout le pays fut touché ; partout des comités de travailleurs et des conseils dusine apparurent. Le 8 novembre, des centaines de milliers de travailleurs faisaient grève. Le Kaiser dut quitter le pays et le SPD, dirigé par Ebert, prit le pouvoir, mais chercha à maintenir la monarchie.
Le jour-même, Luxemburg était libérée. Fatiguée, malade, durement touchée par les conditions de détention, elle arriva à Berlin le 10 novembre. La gauche allemande était en désarroi. En décembre 1914, les révolutionnaires, avec Luxemburg à leur tête, avaient créé un courant révolutionnaire au sein du SPD pour sopposer à la direction réformiste. En janvier 1916, ce courant devint un groupe indépendant, connu sous le nom de Spartakus. En avril 1917, Spartakus rejoignit lUSPD, le Parti Social Démocrate Indépendant, créé à la suite de lexclusion dune opposition centriste du SPD.
LUSPD comptait des centaines de milliers dadhérents, mais son programme était confus, centriste. Malgré la politique foncièrement réformiste du SPD, lUSPD participa avec ce dernier au "Conseil des représentants du peuple" qui était le nouveau gouvernement. Liebknecht refusa, sachant fort bien quil serait devenu prisonnier de la politique pro-bourgeoise du SPD.
Dès le retour de Rosa à la vie politique, la Ligue Spartakus fut fondée. Contre la confusion des centristes de lUSPD et la politique réformiste du SPD, Luxemburg avança un programme clair. Dans son premier article pour Rote Fahne ("Drapeau Rouge"), le journal de Spartakus, elle montra à quel point elle avait changé depuis son article sur la révolution russe :
"Du but de la révolution découle clairement sa voie; de la tâche découle la méthode. Tout le pouvoir aux mains des masses, aux mains des conseils douvriers et de soldats, consolidation de loeuvre de la révolution contre les ennemis à laffût - telle est la ligne directrice pour toutes les mesures du gouvernement révolutionnaire." (28)
Comme les bolcheviks avant elle, elle dénonçait le danger de la contre-révolution bourgeoise : "Le gouvernement actuel convoque lAssemblée constituante, il crée ainsi un contrepoids bourgeois aux conseils des ouvriers et des soldats, il déplace ainsi la révolution et la pousse sur la voie dune révolution bourgeoise, il escamote les buts socialistes de la révolution." (29)
Mais malgré ses critiques, malgré ses appels à la création dun véritable pouvoir ouvrier, la majorité des travailleurs demeuraient sous linfluence des centristes de lUSPD qui, eux, appuyaient la création dune institution parlementaire.
Sentant la faiblesse de la direction de la classe ouvrière, la contre-révolution reprit des forces et chercha à balayer le réseau des conseils ouvriers et de soldats tissé dans le pays.
A la fin de lannée, Spartakus fusionna avec lIKD, organisation basée à Brème qui avait rompu avec le SPD pendant la guerre. Le KPD, le Parti Communiste dAllemagne, était né. Juste avant, Spartakus et lIKD organisèrent un rassemblement à Berlin auquel 250.000 travailleurs participèrent. LUSPD penchant de plus en plus vers la droite et vers la politique réformiste et pro-impérialiste du SPD, la situation politique était en train de se polariser.
A la fin de lannée, le gouvernement navait plus de troupes dans la capitale. Pour combler ce vide, le gouvernement "socialiste" fit appel à la droite pour créer le Freikorps, véritable bras armé de la réaction. Au début du mois de janvier, le gouvernement chercha à limoger Eichhorn, chef de la police berlinoise et... membre de lUSPD.
Des manifestations eurent lieu, suivies de loccupation des journaux réactionnaires. Un Comité Révolutionnaire fut établi qui se donna pour tâche immédiate de renverser le gouvernement, mais ne fit rien pour. Les masses refusèrent la nomination du nouveau chef de la police à Berlin et une manifestation énorme de 500.000 travailleurs traversa la ville. Malheureusement, il ny eut aucune tentative réelle pour organiser, mobiliser et armer ces travailleurs devant la menace croissante de la contre-révolution. La prise du pouvoir apparaissait de plus en plus irréaliste.
Dans les jours qui suivirent, le Comité Révolutionnaire fut paralysé devant la pression du gouvernement et commença à négocier. Le 8 janvier, Luxemburg attaqua la politique du Comité et Liebknecht démissionna. Alors que les freikorps se renforçaient, lheure de la retraite avait clairement sonné. Luxemburg le comprit et appela les dirigeants de lUSPD à prendre leurs responsabilités.
Le KPD nétait pas en mesure dorganiser la retraite temporaire des travailleurs. Sans organisation réelle - il avait moins de 300 militants à Berlin - le KPD nétait en mesure ni de convaincre les masses de sarmer et de créer des milices ouvrières capables de vaincre la réaction, ni de les retenir en cas dabsence dune force suffisante, rôle peu populaire mais absolument nécessaire dans certaines circonstances, comme le rôle de frein joué par le parti bolchévique lors des journées de juillet en 1917. Le 9 janvier, 3000 hommes du gouvernement attaquèrent les centres du pouvoir ouvrier. Il sen suivit une véritable chasse anti-communiste. Noske, dirigeant du pays, donna le signal de la boucherie, rappelant à ses soldats qu"un travailleur (lui ! - PO) est au sommet du pouvoir et de la république socialiste" !
Les combats se poursuivirent, mais lissue devenait évidente. Des affiches appelant au meurtre des dirigeants spartakistes étaient collées sur les murs. Le SPD se chargea de cette sale besogne, publiant dans son journal des "poèmes" anti-sémites répugnants contre Luxemburg et Trotsky. Les freikorps massacrèrent tous ceux qui résistaient : rouges, travailleurs, juifs. Des centaines de travailleurs furent tués. Des grèves éclatèrent, mais après deux jours, comme la écrit en Rosa en faisant référence au massacre des communards de Paris, "lordre règne à Berlin".
Pour établir cet ordre, le gouvernement SPD voulait à tout prix la tête de Liebknecht et de Luxemburg. Le 15 janvier, tous deux furent arrêtés. Liebknecht fut ramené en voiture, puis fusillé. Rosa, descendant des marches avec un officier, fut frappée deux fois avec une crosse puis jetée dans une voiture, où elle fut achevée dune balle dans la tête. Par la suite, son corps fut jeté dans un canal. Lépopée dune grande révolutionnaire sachevait, à son poste.
Conclusion
Durant toute sa vie, Rosa Luxemburg a combattu pour la libération de la classe ouvrière. Confrontée à des défis politiques et personnels terribles, cette femme a pu faire avancer la politique révolutionnaire, la cause des travailleurs. Que ce soit lors dun rassemblement ouvrier, dans un Congrès de lInternationale, dans sa cellule de prison ou dans lexplosion révolutionnaire, elle sut garder lesprit clair, et crier de tout son coeur le besoin de la révolution pour mettre fin à la misère du monde.
Comme nous lavons dit, elle sest profondément trompée sur certains points. Mais, sur le fond, elle a participé avec Lénine à la réélaboration programmatique qui a caractérisé le combat de laile révolutionnaire dans la Deuxième Internationale. Pris dans son ensemble, avec ses erreurs et ses incompréhensions, son travail nous offre lexemple impérissable de la vie dune révolutionnaire.
Le meilleur résumé de sa vie, cest en fait elle-même qui la écrit, un jour avant sa mort, dans un article décrivant lécrasement des spartakistes. Dans cet article elle montre une fois pour toutes, même si cest de manière tragique, quelle avait compris limportance de la direction révolutionnaire :
"Comment juger la défaite de ce quon appelle la 'semaine spartakiste' ? Provient-elle de limpétuosité de lénergie révolutionnaire et de linsuffisante maturité de la situation, ou de la faiblesse de laction menée ?
De lune et de lautre ! Le double caractère de cette crise, la contradiction entre la manifestation vigoureuse, résolue, offensive des masses berlinoises et lirrésolution, les hésitations, les atermoiements de la direction, telles sont les caractéristiques de ce dernier épisode.
La direction a été défaillante. Mais on peut et on doit instaurer une direction nouvelle, une direction qui émane des masses et que les masses choisissent. Les masses constituent lélément décisif, le roc sur lequel on bâtira la victoire finale de la révolution.
Les masses ont été à la hauteur de leur tâche. Elles ont fait de cette 'défaite' un maillon dans la série des défaites historiques, qui constituent la fierté et la force du socialisme international. Et voilà pourquoi la victoire fleurira sur le sol de cette défaite.
'Lordre règne à Berlin !' sbires stupides ! Votre 'ordre' est bâti sur le sable. Dès demain la révolution 'se dressera de nouveau avec fracas' proclamant à son de trompe pour votre plus grand effroi :
Jétais, je suis, je serai !" (30)
NOTES
1 Par exemple, J.-P. Nettl, La vie et loeuvre de Rosa Luxemburg (Maspero, 1972) ; P. Fröhlich, Rosa Luxemburg (Maspero, 1965 ; LHarmattan, 1991) ; E. Ettinger, Rosa Luxemburg, une vie (Belfond, 1989). Retour
2 Pour une idée de ce qui était lInternationale, lire le recueil de textes de M Angenot, Lutopie collectiviste (PUF, 1993) Retour
3 R. Luxemburg, Textes (Editions Sociales), p85 Retour
4 R. Luxemburg, Rosa Luxemburg Speaks (Pathfinder, 1970), p67. Notre traduction Retour
5 R. Luxemburg, Textes, p82 Retour
6 Ibidem, p93 Retour
7 R. Luxemburg, Réforme sociale ou révolution, uvres, tI, Maspero 1976, p64 Retour
8 Textes, p87 Retour
9 R. Luxemburg, La grève en masse, (Spartacus, 1974) p65 Retour
10 Ibidem, p41-42 Retour
11 Pour une critique de cette idée, et de la Charte dAmiens, lire notre brochure, LAgonie du lambertisme ? Retour
12 R. Luxemburg, La grève en masse, (Spartacus, 1974), p44-45 Retour
13 L. Trotsky, uvres, t10, p150-151 Retour
14 V. Lénine, Que Faire? (Pékin, 1978), p118 Retour
15 Pour une analyse des marxistes et des syndicats, lire la série darticles parus en PO8-PO10 Retour
16 V. Lénine, op. cit., p98. Nos italiques. Retour
17 Ibidem, p51 Retour
18 R. Luxemburg, Textes, p87 Retour
19 R. Luxemburg, Rosa Luxemburg Speaks, loc. cit., p121 (notre traduction) Retour
20 Ibidem, p122 (notre traduction) Retour
21 R. Luxemburg, Textes, p152-153 Retour
22 L Trotsky, uvres, t6, p37 Retour
23 R. Luxemburg, Textes, op. cit. Retour
24 R. Luxemburg, uvres II, Maspero 1971, p77 Retour
25 Ibidem, p86 Retour
26 Ibidem, p64-65 Retour
27 Faute de place, nous ne pouvons pas raconter en détail lhistoire de la révolution allemande. Pour plus dinformation, lire par exemple G Badia, Les spartakistes (Julliard, 1966) Retour
28 Cité par P Fröhlich , Rosa Luxemburg (Maspero, 1965; LHarmattan, 1991), p326 Retour
29 Ibidem, p327 Retour
30 R. Luxemburg, Textes, p291-292 Retour
Rosa Luxemburg et la question nationale
A partir de la fin des années 90, lInternationale se lança dans une discussion sur la question nationale. Kautsky y joua un rôle important, parvenant à réélaborer le programme marxiste sur la question, prônant le droit à lauto-détermination.
Rosa Luxemburg sopposa à ce droit, et notamment au soutien quapportaient Marx et Engels à lindépendance de la Pologne. (1)
Au congrès de la Deuxième Internationale qui se tint à Londres en 1896, Luxemburg sopposa au soutien à la revendication de lauto-détermination, considérant que la libération de la Pologne était devenue une tâche utopique et que le prolétariat ne devait pas se laisser enfermer dans une "série de luttes nationales stériles".
Dans son ouvrage "Le développement industriel de la Pologne", écrit en 1898, Luxemburg expliquait que lintégration de la Pologne à léconomie tsariste était devenue totale et irréversible.
Ni la bourgeoisie polonaise ni le prolétariat polonais navait le moindre intérêt à restaurer un Etat polonais indépendant. Seuls les restes éparpillés des propriétaires terriens, la petite-bourgeoisie désespérée et les intellectuels demeuraient nationalistes, disait-elle. Selon elle, leur projet avait "un caractère non seulement utopiste, mais réactionnaire".
Au deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe (POSDR) tenu en 1903, les sociaux-démocrates polonais sopposèrent à la promesse de lauto-détermination contenue dans le programme (la clause 9) et quittèrent la salle après le vote.
La principale oeuvre de Luxemburg sur ce sujet, "La question nationale et lautonomie" (1908) soutenait que le droit généralisé à lauto-détermination était un droit abstrait et métaphysique, comme "le droit au travail" ou "le droit de chacun de manger dans des plats dorés".
Elle considérait que soutenir le droit de séparation signifiait en fait soutenir le nationalisme bourgeois. A ses yeux, lindépendance de la majorité des petites nations allait à lencontre des lois du développement économique et serait réactionnaire, notamment dans le cas de la Pologne.
En réponse aux accusations comme quoi elle sopposait partout aux droits nationaux, Luxemburg répondait sur la base de ses analyses économistes de la question nationale dans les Balkans. Elle considérait que létat arriéré de lempire ottoman conférait aux combats des nations plus économiquement avancées, comme la Grèce, la Serbie, la Bulgarie ou lArménie, un caractère progressiste. Dans ces circonstances, elle considérait que la sécession était bel et bien souhaitable.
En 1915, dans sa brochure sur la crise de la social-démocratie ("la Brochure de Junius") elle déclara : "Le socialisme international reconnaît aux nations le droit dêtre libres, indépendantes, égales. Mais lui seul est capable de créer de telles nations, lui seul est en mesure de faire du droit de libre disposition des peuples une réalité." (2)
Trois ans plus tard, dans son analyse de la révolution russe, elle sen prit violemment au mot dordre défendu par Lénine et les bolcheviks du droit des nations à lauto-détermination (ce qui ne signifiait pas que ils prônaient lauto-détermination dans tous les cas), quelle traita de formule creuse et nationaliste :
"Mais - et nous touchons ici au noeud du problème - cest précisément là que réside le caractère utopique, petit bourgeois, de cette formule nationaliste : dans la dure réalité de la société de classes, surtout à une époque dantagonismes au comble de lexacerbation, elle se mue tout simplement en un moyen de domination de la classe bourgeoise." (3)
La tragédie, cest que si les bolcheviks avaient suivi la politique préconisée par Rosa, jamais la révolution naurait pu se consolider. La reconnaissance du droit à lauto-détermination était la réelle garantie offerte aux nationalités opprimées, que lEtat soviétique ne serait pas construit à limage de la prison tsariste, et le seul moyen de rallier la grande majorité des nationalités opprimées à la révolution.
Les faiblesses de sa position sur la question nationale ont pour origine une tendance fortement économiste. Elle soutenait de façon linéaire que le développement économique capitaliste, une fois quil avait dépassé les limites des petits territoires des petites nationalités, condamnait ces nationalités à un combat sans espoir. La bourgeoisie, porteuse naturelle du drapeau national, allait inévitablement et décisivement le déserter, laissant aux seules classes réactionnaires la lutte nationale.
Cette analyse ignore le cours profondément contradictoire pris par le développement capitaliste, le fait, par exemple, que son caractère inégal et combiné puisse obliger la bourgeoisie à défendre les revendications nationales.
Mais lerreur la plus importante de Rosa Luxemburg fut quelle ignora le fait que loppression commune - quelle soit nationale, linguistique ou culturelle (y compris religieuse) - pouvait souder ensemble les classes dune nation donnée, et convaincre les masses que seule la séparation était en mesure de résoudre cette situation.
Si la classe ouvrière ne prenait pas la direction de la lutte nationale, dautres classes - la bourgeoisie et la petite-bourgeoise - le feraient à sa place.
Aujourdhui, à lautre bout du siècle, à la lumière de leffondrement de lURSS, devenue sous la botte stalinienne une terrible imitation de lempire tsariste en matière de question nationale, nous pouvons voir à quel point Lénine avait raison et Luxemburg, malgré tous ces efforts pour résoudre cette question, avait tort.
NOTES
1 Il existe peu de ses écrits sur la question nationale traduits en français. Certains se trouvent dans G Haupt, M Löwy et C Weill, Les marxistes et la question nationale (Maspéro, 1974). Le livre de Claudie Weill, LInternationale et lautre ( contient un résumé de sa position. Retour
2 Rosa Luxemburg, Textes (Editions Sociales, 1982) p191 Retour
3 Ibidem, p220 Retour
La théorie de la crise : une accumulation derreurs
Lun des problèmes fondamentaux au-quel sattelèrent les marxistes des premières années de ce siècle fut de comprendre la nouvelle époque impérialiste à la lumière de léconomie politique : le capitalisme était-il toujours un système de crise ?
Les réponses apportées par les différents théoriciens de lInternationale ont montré le lien étroit entre théorie et programme.
Pour ceux situés à droite dans lInternationale, comme Bauer et Bernstein, le capitalisme était devenu un système paisible, capable dune expansion illimitée ; les guerres qui avaient marqué les premières années du siècle étaient le résultat de mauvais choix tactiques que, bien entendu, il était possible de changer à travers une politique de réforme.
Par contre, pour Luxemburg le capitalisme était profondément réactionnaire et instable. Malheureusement, elle a commis des erreurs théoriques profondes sur la nature du mode de production capitaliste et de limpérialisme.
Sur le fond, elle voulait montrer que lexpansion impérialiste était inévitable étant donné la nature du système (vrai).
Son explication était que laccumulation du capital était basée sur la lutte pour des marchés non-capitalistes; ces derniers étant géographiquement limités, le capitalisme finirait par une "crise finale" une fois le dernier marché non-capitaliste transformé en capitalisme (faux).
Contre les réformistes comme Bauer, elle soulignait que daprès Marx, "la tendance du capitalisme aux expansions soudaines constitue lélément le plus important, le trait le plus remarquable de lévolution moderne; en fait lexpansion accompagne toute la carrière historique du capital, elle a pris dans sa phase finale actuelle, limpérialisme une énergie si impétueuse quelle met en question toute lexistence civilisée de lhumanité." (1)
La clairvoyance de ce passage est évidente si lon considère que les deux guerres mondiales de notre siècle ont conduit lhumanité au bord du gouffre. Mais le problème cest que, pour Luxemburg, leffondrement du capital se produira inévitablement, à cause de lépuisement des marchés. Cest de là que vient son "mécanicisme".
La théorie de Luxemburg sappuie sur une interprétation incorrecte des schémas de reproduction du capital esquissés par Marx dans le livre II du "Capital".
Dans ses schémas, Marx avance un modèle abstrait de la reproduction du capital, dans lequel napparaissent que des capitalistes et des travailleurs, sans marché extérieur.
Or, pour Rosa Luxemburg, telle quelle pose le problème de la réalisation du capital : "il est exclu que les ouvriers et les capitalises puissent réaliser le produit total eux-mêmes. Ils ne peuvent réaliser que le capital variable, la partie usée du capital constant et la partie consommée de la plus-value. (...) Mais ni les ouvriers ni les capitalistes ne peuvent réaliser eux mêmes la partie de la plus value destinée à la capitalisation." (2)
Pour elle, Marx commet lerreur car il se situe sur le seul terrain du marché intérieur et nenvisage quune société capitaliste pure, composée uniquement de capitalistes et de travailleurs.
Et, en effet, dans ces schémas de Marx, la production et lexploitation dans les deux sections de production - celle des moyens de production (outils et machines) et celle des moyens de consommation (nourriture, voitures, etc.) pouvaient conduire à un équilibre du cycle daccumulation.
En lisant ces formules abstraites de Marx, Luxemburg a tiré la même conclusion que les réformistes : selon ces schémas, lexpansion du capital pouvait continuer indéfiniment. Alors que cette interprétation servait les réformistes, Luxemburg, en révolutionnaire, chercha une autre explication.
Malheureusement, au lieu de se demander quel était exactement le rôle de ces schémas dans largumentation de Marx, elle décida que ce dernier avait oublié de parler de certaines choses.
En fait, le rôle de ces schémas de reproduction est justement dépuiser théoriquement les conditions de continuité de laccumulation. Ainsi ils font abstraction des conditions concrètes (commerce extérieur, progrès des forces productives...) qui ne seront développés par Marx que dans le livre III.
Rosa Luxemburg proposa donc dintroduire dans ces schémas lun des éléments manquants de la "réalité historique" - lexistence de marchés extérieurs. Pour elle, le capitalisme était maudit à cause de labsence des marchés non-capitalistes inépuisables. Le problème fondamental pour les capitalistes était de trouver des marchés pour réaliser leur capital : où les capitalistes vont-ils trouver les débouchés nouveaux ?
Boukharine, dans sa réponse à Luxemburg, écrite après la mort de cette dernière, montre quelle sest créée son propre problème. Pour comprendre lorigine des crises capitalistes, il ne sagit pas de convertir ces schémas abstraits en modèle vivant par la simple introduction dun seul facteur "réel".
Il faut plutôt comprendre le développement du capitalisme dans sa totalité, selon lesquisse avancée dans le livre III de loeuvre de Marx.
Mais Rosa Luxemburg ignore lexplication que donne Marx des crises de surproduction ; notamment, elle ignore la baisse tendancielle du taux de profit, qui pour Marx était la loi qui rendait nécessaire lexpansion du capitalisme à travers le monde, afin déchapper aux contradictions de laccumulation qui proviennent de cette loi.
Pire, elle ridiculisait lidée que cette baisse tendancielle pouvait avoir un effet quelconque sur le capitalisme réel.
Répondant à un critique mineur et provincial de son premier livre qui explique que le capitalisme va seffondrer à cause de la baisse tendancielle du taux de profit à baisser, elle dit que ceci naurait pas lieu avant "lépuisement du soleil".
Elle avance cette position parce que Marx avait souligné que la production de masse pouvait compenser les effets nuisibles de cette tendance sur les grands capitaux.
Ce quelle ne comprend pas, cest quune telle compensation en pouvait être que temporaire. Sur le fond, cest la baisse tendancielle du taux de profit qui est à lorigine des crises qui ponctuent lhistoire du capitalisme.
Doù la dernière faiblesse de la position de Rosa. Sa théorie ne pouvait pas expliquer la nature cyclique des booms et des crises. La force révolutionnaire de sa théorie venait de son point de départ : le capitalisme est voué à léchec, mais pour elle, cet échec est devenu presquune question darithmétique, inévitable. Ceci est totalement erroné.
Car, comme la dit Lénine et Trotsky après lui, "il ny a pas de situation impossible pour la bourgeoisie". Cela ne veut pas dire que le capitalisme continuera sans cesse à sétendre, mais que sa destruction est une question hautement politique : elle na rien "dinévitable".
Si les directions traîtres continuent à empêcher les travailleurs de prendre le pouvoir, les capitalistes vont continuer à nous exploiter, dans des conditions de plus en plus barbares, et qui pourraient mener à la destruction de lhumanité toute entière à travers lhorreur de la guerre nucléaire.
Sur cette question, Rosa Luxemburg, comme dans toute son oeuvre, montre une volonté révolutionnaire inépuisable.
Et, comme dans toute son oeuvre, ses erreurs, si importantes soient-elles, doivent être jugées dans le contexte de son époque, face à la confusion, voire à la révision consciente des dirigeants de lInternationale.
Et selon ce critère, son travail théorique était entièrement louable : elle cherchait à réélaborer la théorie et le programme révolutionnaires face aux développements nouveaux.
Mais ce fut à Lénine, à Trotsky et aux bolcheviks que revint le rôle daccomplir cette tâche.
NOTES
1 R. Luxemburg, Oeuvres, tIV, p219 Retour
2 Ibidem, p24 Retour
Le combat contre la guerre impérialiste
En 1914 les sections de la Deuxième Internationale ont trahi la classe ouvrière internationale en soutenant leur propre bourgeoisie au lieu de lutter contre elle. (1)
Cette trahison conduisit inéluctablement à leffondrement de lInternationale - comment maintenir une organisation internationale des travailleurs qui appelle expressément au meurtre des travailleurs des autres pays voisins ?
Seules trois sections résistèrent à la vague chauvine : les Bolcheviks en Russie, le Parti Social Démocrate Serbe et les Socialistes dits "étroits" de Bulgarie.
La majorité des dirigeants de lInternationale se transformèrent en chauvins primaires : en France Guèsde devint ministre dans le cabinet de guerre, en Allemagne Parvus fit de même, tandis que Paul Lanch loua léconomie de guerre allemande comme une victoire pour le socialisme.
Aujourdhui, à lautre bout du siècle, on se rend difficilement compte de lénorme pression quexerça lunion sacrée, qui balaya presque tous les militants de lInternationale.
Mais une chose est sûre : il fallait une compréhension inébranlable des principes du marxisme, et de la lutte de classe, pour garder le cap face au courant nationaliste et guerrier.
Rosa Luxemburg, comme Lénine, fut lune des seules à y arriver. Montrant quil fallait à tout prix sopposer à la guerre - non pas dun point de vue pacifiste - Luxemburg organisa une opposition au sein du SPD, regroupée autour du journal "Die Internationale", qui, par la suite, deviendra le Spartakusbund.
Emprisonnée en 1915 à cause de son opposition à la guerre, Rosa écrira une brochure, "La crise de la sociale-démocratie" sous le nom de plume "Junius".
Cette brochure, largement diffusée en Allemagne et à travers le monde était la voix de lopposition révolutionnaire et internationaliste à la guerre.
Sa brochure est une série darguments contre les justifications de la direction du SPD au soutien à la guerre impérialiste. En Allemagne, comme ailleurs, la guerre était menée au nom de "la défense nationale".
Rosa ridiculisa cette tromperie, qui nétait quun alibi à lexpansionnisme impérialiste. Elle souligna que lépoque des révolutions bourgeoises était passée et que dans les pays impérialistes, la défense nationale représente la réaction sur toute la ligne :
"Depuis lors limpérialisme a complètement enterré le vieux programme démocratique bourgeois (...) Certes la phrase nationale est demeurée, mais son contenu réel et sa fonction se sont mués en leur contraire. Elle ne sert plus quà masquer tant bien que mal les aspirations impérialistes, à moins quelle ne soit utilisée comme cri de guerre, dans les conflits impérialistes, seul et ultime moyen idéologique de capter ladhésion des masses populaires et de leur faire jouer leur rôle de chair à canon." (2)
Néanmoins, sa défense de la politique révolutionnaire comporte deux erreurs. La première découle de sa position erronée sur la question nationale.
Après avoir montré de façon correcte que pour les travailleurs des pays impérialistes il ne saurait être question dappuyer la défense nationale, elle va encore plus loin, soulignant quà cause de la nature mondiale de la guerre, il était impossible, même dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, de mener une juste guerre contre limpérialisme.
Cette position allait de paire avec son refus du mot dordre léniniste du "défaitisme". Comme Trotsky à lépoque, elle considérait quappuyer la politique léniniste serait une erreur.
Dans les deux cas, ils ne comprenaient pas ce que voulait Lénine.
Loin de suggérer que les travailleurs allemands devraient souhaiter la victoire de limpérialisme russe, par exemple, Lénine soulignait que tout refus de la paix sociale, toute continuation de la guerre de classe pendant la guerre militaire conduirait inévitablement à laffaiblissement de son "propre" impérialisme.
Sa position pourrait être résumée ainsi : "Mieux vaut la défaite à cause de la lutte de classe que la victoire au prix de la paix sociale".
De plus, Lénine souligna aussi que toute confrontation entre les classes pendant la guerre risquait de poser rapidement la question du pouvoir.
Cest pour cela que sa position "Transformer la guerre impérialiste en guerre civile", loin dêtre une position gauchiste, était profondément correcte, comme lont montré les événements en Russie en 1917 et en Allemagne en 1918.
Enfin, parce quelle ne déclara pas clairement quelle préférait la défaite de son propre impérialisme, Rosa fit malheureusement en pas vers le camp social-patriote : "Oui, les socialistes doivent défendre leur pays lors des grandes crises historiques". (3)
Elle expliqua par la suite que le SPD aurait dû sopposer à la guerre et quil ny avait pas de conflit dintérêt entre celui "du pays" et celui de la classe ouvrière.
Lénine attaqua cette position, montrant quil fallait au contraire lutter contre toute concession au nationalisme et pour un internationalisme intransigeant. (4)
Pourtant, comme la dit Lénine, malgré ces erreurs, la brochure de Junius représente une voix révolutionnaire et internationaliste qui dénonçait les idées chauvines.
A la différence de lécrasante majorité des dirigeants du SPD, Rosa comprenait lenjeu, et la solution à la guerre. Elle la dit à la fin de sa brochure :
"Les dividendes grimpent et les prolétaires tombent, et avec chacun deux, cest un combattant de lavenir, un soldat de la révolution qui descend au tombeau. Cette folie, cet enfer sanglant cesseront du jour où les ouvriers dAllemagne et de France, dAngleterre et de Russie sortiront enfin de livresse où ils sont plongés et, séveillant, se tendront une main fraternelle, couvrant à la fois le choeur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le rauque hurlement des hyènes capitalistes en poussant le vieil et puissant cri de guerre du travail : prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" (5)
NOTES
1 Pour plus de détails, lire lexcellent livre de A. Rosmer, Le mouvement ouvrier pendant la premièr guerre mondiale (deux tomes, 1936, 1953), récemment réédité par Editions dAvron. Retour
2 R. Luxemburg, Textes, p193 Retour
3 Rosa Luxemburg Speaks, p314, Notre traduction. Les extraits de la brochure Junius dans le livre Textes paru aux Editions Sociales sont malheureusement très brefs. Retour
4 Lénine, Oeuvres, t22 p328-343 Retour
5 Textes, p197 Retour
Haut
|
 |
|
|
|
|
|