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24 février 2002
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Réguler le capitalisme ou le briser ?

La réédition de l’essai de Michel Aglietta “Régulation et crises du capitalisme” (Ed. Odile Jacob, 1997) témoigne du renouveau d’intérêt pour les théories économiques critiques de la vague dominante du libéralisme.

Elle nous permet de revenir sur l’approche de l’économie politique qui porte le nom “d’école de la régulation”, bien implantée en France surtout dans le domaine du “marxisme académique”, dont les représentants principaux sont Michel Aglietta et Robert Boyer.

Le point de départ de ces économistes, en particulier Aglietta, est l’analyse marxiste du capitalisme comme mode de production basé sur la production généralisée de marchandises, sur l’aliénation du prolétariat par rapport aux moyens de production et sur l’exploitation de la classe ouvrière par la bourgeoisie.

Ils se démarquent ainsi nettement des économistes bourgeois “néoclassiques”, qui nient les classes sociales et admettent comme hypothèse de départ des “sujets rationnels” dans une situation d’égalité formelle entre eux.

Le problème qui intéresse plus particulièrement l’école de la régulation est de comprendre comment le capitalisme, malgré les contradictions et les crises qui le caractérisent, a su s’adapter à un contexte économique et social en évolution constante, comment il a pu et peut, tant bien que mal, continuer de marcher.

Le concept central dans ce type d’analyse est celui de “mode de régulation”, c’est-à-dire l’ensemble des mécanismes et des institutions qui permettent à l’accumulation capitaliste de fonctionner pendant des périodes relativement stables :

“Un mode de régulation est un ensemble de médiations qui maintient les distorsions produites par l’accumulation du capital dans des limites compatibles avec la cohésion sociale au sein des nations.”

Selon Aglietta, ce mode de régulation détermine :
• le rapport de forces entre les classes
• le type de concurrence intercapitaliste
• le rôle du crédit et de la monnaie
• le rapport entre les entreprises
• le rôle de l’État.

Ainsi, le développement du capitalisme peut être analysé comme une série de modes d’accumulation, la crise étant le moment où un mode de régulation atteint ses limites et un nouveau mode émerge pour le remplacer.

L’école de la régulation met plus l’accent sur les formes différentes prises par le capitalisme pour continuer à exister que sur tout ce qui pourrait porter ces contradictions vers l’explosion.

Bien que cela puisse sembler la démarche inverse de celle des marxistes révolutionnaires, elle est importante, même si ce n’est que pour comprendre comment le capitalisme a pu survivre pendant ce siècle à plusieurs décennies d’instabilité aiguë.

Analyser les forces et la capacité de l’impérialisme à trouver des compromis, à imposer des solutions même partielles et temporaires à ces contradictions reste une tâche nécessaire pour ceux qui se proposent de briser ce système.

La négliger signifie cultiver un catastrophisme qui voit dans toute crise la crise finale, dans toute instabilité le signe de l’effondrement proche et inévitable de l’impérialisme.

Néanmoins, l’approche de l’école de la régulation court aussi des risques très importants.

En privilégiant ce qui garantit le bon fonctionnement du système en dépit de ses contradictions, et en étudiant en fait la reproduction des formes différentes du capitalisme, l’horizon théorique et politique se borne à ce qui existe, ou seulement à des modifications “graduelles” de l’existant à l’intérieur du système, par déplacement des “régulations” et non par leur destruction.

En d’autres termes, si cette démarche n’est pas couplée à une étude et à une activité qui visent à dynamiter le capitalisme, elle va tristement dégénérer vers la redécouverte du réformisme.

L’exemple qu’Aglietta expose tout au long de son essai est celui du capitalisme américain, dont il analyse les trois phases majeures de développement pendant ce siècle.

Au 19e siècle, le capitalisme américain était marqué par un régime de développement intensif basé sur la plus-value absolue (entre autres par l’augmentation du temps de travail). Cela est caractérisé par la création de moyens collectifs de production, essentiellement l’industrie lourde, sans remodeler le mode de consommation.

Entre 1914 et 1945, une nouvelle organisation du travail à l’usine, le “taylorisme”, se développe et rend possible une accumulation basée sur la plus value relative, à travers l’introduction de nouvelles technologies pour la production de masse.

Toutefois, il y a un “problème structurel de sous-consommation” qui mène aux crises des années 20 et 30. On pourrait résumer cela en parlant d’une “production de masse sans consommation de masse”.

La nouvelle phase, le “fordisme”, est devenue une sorte de référence pour les régulationnistes (mais pas seulement), essentiellement parce que ce régime d’accumulation a été caractérisé par “l’auto-entretien de la croissance » et par “la robustesse du régime de croissance face aux chocs conjoncturels”. Bref, il s’agit du mode de la régulation par excellence.

Dans le fordisme, l’accumulation intensive (la production de masse) arrive finalement à établir des formes institutionnelles qui garantissent une consommation de masse.

Les hausses de productivité dues aux nouvelles technologies permettent la hausse des profits mais aussi celle des salaires. Celle-ci permet à son tour d’offrir des débouchés pour les biens de consommation avec une croissance qui s’auto-alimente.

Après deux décennies de croissance, ce mode de régulation entre dans une crise, dont les causes résident pour Aglietta à la fois dans l’épuisement des possibilités techniques de ce mode d’organisation du travail et dans la montée de la lutte des classes et de la contestation du fordisme dans les entreprises.

Depuis, nous nous trouvons dans une période de crise, alors que le nouveau mode de régulation, le postfordisme, n’a pas encore émergé.

Dans cette analyse, Aglietta se concentre exclusivement sur l’économie des USA et néglige le contexte international. Cette démarche, même s’il essaye de la justifier par souci de clarté et de synthèse de présentation, reste néanmoins gravement lacunaire.

Les raisons de l’essor d’après-guerre sont cherchées exclusivement dans les facteurs internes à l’économie américaine (essor d’une nouvelle organisation de la production industrielle, consommation de masse des biens ainsi produits, accords stables entre patronat et syndicats) oubliant d’entrée de jeu que cet essor s’est produit sur les ruines de la deuxième guerre mondiale, et donc de l’écrasement ou de l’épuisement des principaux concurrents capitalistes des USA : la guerre barbare a permis au capitalisme mondial de résoudre sa crise... temporairement.

Ensuite, la position des USA dans la division internationale du travail n’est pas de second plan. Première puissance impérialiste, ils ont pu (et peuvent encore) utiliser leur puissance politique et militaire pour asseoir et consolider leur puissance économique.

A l’époque impérialiste, c’est-à-dire de la domination capitaliste au niveau mondial, analyser séparément cette économie nationale signifie négliger les flux énormes des surprofits que cette puissance peut extraire des pays sous son influence.

Une partie de ces surprofits est utilisée pour corrompre une couche de la classe ouvrière par le truchement de ses représentants (dans le cas des USA, ses dirigeants syndicaux) pour l’attacher à son propre maître, la bourgeoisie.

Cela fait partie de l’analyse classique, mais pour nous toujours valable de l’impérialisme (y compris du réformisme dans les métropoles impérialistes) élaborée par Lénine au début du siècle, théorie que Aglietta fait semblant d’ignorer complètement.

Mais la raison de fond de l’incapacité de la théorie de la régulation à rendre compte de la réalité de l’impérialisme se situe à un niveau encore plus profond, celui de la conception et de l’explication des crises.

Or Aglietta ne se présente pas seulement comme marxiste. Il rejette clairement une lecture superficielle qui ne chercherait dans sa théorie que l’aspect de la “régulation” (et qui correspond par ailleurs à l’orientation prise par d’autres représentants de cette école, notamment Lipietz) et la réduirait donc à un réformisme banal. Aglietta souligne que “régulation” et crise forment un couple dialectique et que pour lui la crise est “première”.

Mais la lecture qu’il donne de la crise capitaliste et celle qu’il utilise comme fondement de son analyse du capitalisme et du problème de la régulation, est unilatérale et donc erronée.

Essentiellement, la crise capitaliste est réduite à sa seule dimension de crise de disproportion, entre la section de production de moyens de production (section 1) et la section de production des biens de consommation (section 2).

“La distinction entre les deux sections a une grande importance pour la plus-value relative, et par conséquent pour l’accumulation du capital à l’échelle de la société [...] Les conditions sociales qui favorisent le développement inégal de la section 1 et celles qui permettent l’harmonisation ne sont pas immédiatement compatibles car elles sont spontanément indépendantes. Elles ne peuvent être rendue compatibles que tendanciellement, à travers un développement temporel des deux sections où l’harmonisation est établie par les bouleversements des rapports de valeur qui le constituent. [...] Nous verrons que ce schéma théorique permet de lire l’histoire de l’accumulation capitaliste et de lire les crises majeures qui la parcourent.”

Si la disproportion entre les deux sections de la production est bien un élément majeur dans la crise capitaliste, elle n’est pas le seul. Un autre élément important est la sous-consommation, le fait que le capitalisme peut produire plus de marchandises que les salariés peuvent en acheter.

Mais ces deux facteurs sont subordonnés à un troisième élément, la baisse tendancielle du taux de profit (BTTP), qui est la vraie cause profonde des crises.

Marx parlait de cette loi comme de “la loi la plus fondamentale”, tout en soulignant qu’il pouvait y avoir des facteurs qui contrecarraient son influence.

La différence entre une analyse des crises capitalistes seulement sous la forme de la sous-consommation ou de la disproportion ou au contraire une analyse qui relie ces formes aux contradictions inhérentes à l’accumulation capitaliste elle-même, est fondamentale.

En effet, toute explication des crises capitalistes qui s’arrête au niveau de la disproportion ouvre la porte à une solution réformiste.

On peut comprendre cela très clairement quand on entend parler Viannet ou Blondel sur la nécessité d’augmenter les salaires pour faire repartir la production... capitaliste.

Leur compréhension du marxisme ne va pas au delà de leur pratique de routiniers du réformisme et ils ignorent superbement la question de pourquoi il est dans la nature du patronat de comprimer au maximum les salaires réels.

La vision d’Aglietta est sans doute moins grossière mais tout aussi erronée. Pour lui, il s’agit au fond de résoudre une crise combinée de sous-consommation et de disproportion.

Pendant toute une période, le fordisme avec ses “régulations” a pu le faire. Maintenant, il s’agit de faire entrer en scène un nouveau mode de régulation, basé entre autre sur l’État, pour faire repartir la machine. L’écart entre une telle conception et le marxisme révolutionnaire est criant. Dans un cas, il s’agit d’ajuster certaines pièces de la carrosserie (la consommation, les équilibres entre les sections) sur la base d’un moteur peut être pas optimale mais viable (l’accumulation capitaliste). Dans l’autre cas, la perspective révolutionnaire est plutôt de briser de suite un moteur qui n’est pas seulement poussif, mais qui risque à chaque crise de nous exploser à la figure.

Il n’est pas étonnant que sur la base de ce marxisme incapable de saisir les contradictions profondes et explosives, carrément plongé dans l’étude d’un capitalisme qui s’autoperpétue, les propositions programmatiques d’Aglietta ne soient pas très percutantes.

Il reste néanmoins plutôt affligeant de voir comment la postface rédigée récemment et bien plus droitière que l’essai lui-même, est bourrée de stéréotypes du réformisme le plus plat :

“Est-il possible que des contradictions des sociétés européennes, de l’ampleur des transformations à accomplir pour bénéficier du nouveau régime de croissance, émerge un mode de régulation capable de concilier le capitalisme de marché et des principes renouvelés de solidarité ?”

“Selon la démarche de la théorie de la régulation, il faut identifier les médiations sociales dont la combinaison constituera ce mode de régulation. Ces médiations doivent être telles que leur fonctionnement d’ensemble oriente l’accumulation du capital vers une répartition des revenus à nouveau solidaire”

Il s’ensuit un hymne à la participation des travailleurs à l’actionnariat des entreprises par le biais des fonds de pension “pour modifier l’arbitrage entre les intérêt des épargnants et ceux des travailleurs”

On enchaîne ensuite sur l’État, thème de prédilection dans ce type d’exercice.
“La réforme de l’État, de ses objectifs comme de ses moyens d’actions, pour qu’il devienne un État investisseur dans les forces vives de la productivité, est la condition pour revivifier la Nation en tant que matrice des valeurs communes de cohésion sociale.”

Malheureusement, si l’analyse concrète du développement du capitalisme américain menée par Aglietta peut offrir quelques éléments intéressants, le fond de sa théorie est bien en deçà de ce qu’il nous faut pour comprendre l’impérialisme de cette fin de siècle et pour le détruire.   


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