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4 février 2001
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La question nationale : autodétermination ou “autonomie culturelle” ?

L’internationalisme se trouve au coeur du marxisme révolutionnaire. Pourtant, le caractère durable, l’incrustation de l’identité nationale et la férocité de l’idéologie nationaliste ne sont pas surprenants pour les communistes. Ils traduisent l’absence de direction ouvrière consciente à la tête du mouvement ouvrier international.

Pour comprendre la nature de la nation, pour comprendre la nature des luttes nationales, nous ne devons pas nous fier à l’idéologie bourgeoise, aux mythes mensongers que nous diffuse chaque nation, qu’elle soit naissante ou établie depuis longtemps.

Pour Marx et Engels, qui ont souvent analysé des luttes nationales, l’Etat-nation était le produit du développement du capitalisme. Ils considéraient que l’expansion et la centralisation de la production marchande au niveau national était un développement progressiste. Ils appuyaient "l’unité des grandes nations ", malgré le fait que l’origine de cette unité fut la force, parce qu’elle était "devenue un coefficient puissant de la production sociale".

Ils considéraient la bourgeoisie comme une classe fondamentalement nationale, à la différence du prolétariat qui a pour objectif la création d’un ordre international. De cette façon, les méthodes de lutte et les buts du prolétariat devraient être pleinement internationalistes, et non pas nationalistes. Mais cela ne veut pas dire que la classe ouvrière ne devait plus chercher à résoudre les tâches nationales.

En 1882, Engels adresse une lettre à Kautsky dans laquelle il écrit à propos de la Pologne :
"Pour un grand peuple, il est historiquement impossible de discuter sérieusement de la moindre question interne, aussi longtemps que l’indépendance nationale fait défaut. (…) Le mouvement international du prolétariat n’est à priori possible qu’entre nations indépendantes. (…) Chaque paysan et ouvrier polonais qui sort de sa léthargie pour participer aux intérêts généraux se heurte tout d’abord au fait de la soumission nationale, elle est le premier obstacle qui se dresse partout sur son chemin. Le supprimer est la condition fondamentale de tout développement libre et sain."

En même temps, Marx et Engels ont refusé de reconnaître un quelconque "principe des nationalités", qui impliquerait que chaque nation crée son propre Etat. Ils se sont ainsi opposés au droit de toute nationalité ou groupe ethnique auto-proclamé de se séparer des grands Etats nationaux ou multinationaux.

Leur point de départ était leur soutien aux trois luttes nationales d’Europe centrale dirigées contre les puissances réactionnaires : le combat pour l’unification allemande, et les luttes polonaise et hongroise pour la libération nationale. Il ne fallait rien soutenir qui aurait pu gêner ces luttes.

Si toutes les nationalités au sein de la Pologne et de la Hongrie faisaient sécession et formaient des mini-Etats placés sous la protection de la Russie, la Pologne et la Hongrie perdraient leur viabilité. Elles deviendraient incapables de contenir le tsarisme derrière ses frontières, et donc incapables de défendre les révolutions sociales et démocratiques en Europe occidentale et centrale.

Marx et Engels ont espéré que la Pologne et la Hongrie devenues indépendantes pourraient empêcher l’intervention militaire du Tsarisme. Puis, à la suite d’une révolution victorieuse en Allemagne, que l’Allemagne pourrait lancer une guerre révolutionnaire qui briserait le colosse réactionnaire russe.


Marx et Engels changent de position

Au milieu du 19e siècle, cette perspective était parfaitement compréhensible. Mais à la fin des années 1870, avec la fin des mouvements nationalistes en Pologne et Hongrie et la résolution "d’en haut" des questions nationales en Allemagne et Italie, elle devenait caduque.

Bien conscients des changements qui s’opéraient, Marx et Engels ont commencé à modifier leur perspective, et, en même temps, leurs analyses des luttes nationales spécifiques.

En 1867, Marx changea de position vis à vis de l’indépendance de l’Irlande. Dans ses écrits et ceux d’Engels des années 40 et 50, l’Irlande ne figurait pas parmi les " nations historiques" dont les luttes nationales devaient recevoir l’appui des révolutionnaires.

Sa bourgeoisie était très faible et son capitalisme particulièrement sous-développé. Mais, selon Marx, "autrefois, je ne croyais pas possible la séparation de l’Irlande et de l’Angleterre. Je la crois actuellement inévitable, bien qu’après la séparation il puisse y avoir fédération."

Marx devient convaincu que "tous les centres industriels et commerciaux d’Angleterre ont maintenant une classe ouvrière scindée en deux camps ennemis : prolétaires anglais et prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais ordinaire déteste l’ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse sont niveau d’existence moyen. Il se sent à son égard membre d’une nation dominatrice, devient de ce fait un instrument de ses aristocrates et capitalistes contre l’Irlande et consolide leur emprise sur lui-même. (…) Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, en dépit de son organisation."

Ici, Marx et Engels avancèrent un élément central de la position prolétarienne sur la question nationale : toute oppression nationale voile la conscience de classe, et empêche le développement de la lutte des classes à la fois dans la nation opprimée et dans la nation dominatrice. Dans la première parce que tant qu’elle a un grief national, elle ne peut pas se concentrer sur le combat contre l’exploitation, dans la deuxième parce que leur politique n’est pas différente de celle de leurs propres gouvernants.

Les travailleurs du pays oppresseur ont donc pour tâche fondamentale de combattre pour la liberté de la nation opprimée, c’est-à-dire pour son droit de créer un Etat séparé.

De cette manière l’unité internationale de la classe ouvrière se trouve renforcée. Le mot d’ordre lancé par Marx et Engels et qui a été tant répété depuis est devenu un élément de base de la position marxiste sur la question nationale : toute nation qui en opprime une autre ne saurait être libre.

Ce changement de position n’était ni complet, ni systématique, mais présageait d’un fléchissement dans la position marxiste vis à vis de l’autodétermination des nations.


Kautsky développe la position marxiste

A la fin du 19e siècle, la Deuxième Internationale représentait tous les courants du mouvement ouvrier, des réformistes comme Bernstein et Millerand, aux révolutionnaires comme Luxemburg et Lénine.

Sur le fond, cette cohabitation peu commune ne gênait personne. Mais il faut aussi se rappeler que, à l’époque, personne n’aurait pu croire que l’Internationale s’effondrerait en août 1914, alors que les forces réformistes en son sein soutienraient la guerre.

Le "révisionnisme" - le réformisme - fut combattu à la fois par la gauche révolutionnaire et par le centre regroupé autour de Kautsky, "le pape du marxisme".

Mais Lénine et les autres révolutionnaires ne comprenaient ni les faiblesses du centre, ni les conséquences programmatiques du changement d’époque que le monde vivait. Les lignes de fracture entre le centre et la gauche n’étaient pas systématiques : par exemple, sur la question de la grève générale, Lénine était d’accord avec Rosa Luxemburg contre Kautsky. Mais sur la question nationale, Luxemburg était minoritaire face à l’opposition conjointe de Lénine et de Kautsky.

Kautsky joua un rôle important en systématisant et en re-élaborant les positions de Marx et d’Engels afin de les adapter à la nouvelle période qui venait de s’ouvrir. Son article "La nationalité moderne" (1887) fut la première tentative marxiste visant à proposer une théorie générale de la question nationale.

Comme Marx, Kautsky souligna que le développement des nations modernes est la conséquence directe des forces motrices fondamentales du mode de production capitaliste : "L’idée nationale est pour l’essentiel une idée bourgeoise. La bourgeoisie moderne et la nationalité moderne ont jailli du même terrain, le développement de l’une a favorisé celui de l’autre et inversement."

Dans son analyse, Kautsky s’appuyait énormément sur le rôle du langage. Pour lui, la diversité des langues révèle à quel degré de développement sont parvenues les forces productives au sein d’un pays donné.

Ceci se révèlerait encore plus au niveau international. Ce processus serait le résultat du développement d’un marché mondial et d’une économie internationale qui, à son tour, mènerait à l’assimilation des nationalités qui, pour Kautsky, constituait une tendance fondamentale du capitalisme.

Kautsky n’a jamais donné une définition générale de la nation, soulignant plus tard que "la nationalité est un rapport social qui se modifie sans cesse, revêt dans des circonstances différentes des significations très différentes; un Protée qui nous échappe des mains lorsque nous voulons le saisir et qui pourtant est toujours présent et qui agit puissamment sur nous."

Néanmoins, selon Kautsky, les nations étaient composées de communautés relativement grandes et cohérentes, qui s’étaient développées ou étaient en train de se développer dans le cadre d’une économie capitaliste.

Par contre, des communautés ethniques étaient composées de groupements dont l’évolution vers un Etat-nation indépendant avait rencontré de graves obstacles à cause de la fragmentation territoriale, de la petitesse, d’un état économique arriéré ou d’un manque de cohésion.

Kautsky joua un rôle très influent dans l’élaboration du programme de la social-démocratie autrichienne, adopté à Brünn en 1899. Ce document déclarait que son objectif était une "fédération démocratique des nationalités", avec une protection garantie des minorités nationales au sein de chaque unité autonome.

A plusieurs reprises au début du siècle nouveau, Kautsky avança l’objectif d’une fédération. Dans son article "La question nationale en Russie" (1905), il insista sur l’importance de la revendication des "Etats unis de la Russie", basés sur l’autonomie territoriale de toutes les nationalités de l’empire russe. En 1909, écrivant à propos des nationalités des Balkans, Kautsky avança le mot d’ordre d’une "Fédération balkanique démocratique".

La position de Kautsky fut développée à la veille de la nouvelle vague des nationalismes qui a eu lieu entre la révolution russe de 1905 et la Première Guerre Mondiale.

Cette vague ne s’est pas seulement faite sentir en Europe orientale, mais aussi en Amérique latine et en Asie, avec les révolutions mexicaine, turque, perse et chinoise. Et pour cause : l’impérialisme opprimait et surexploitait d’énormes populations qui menèrent le combat contre sa rapacité sous la bannière des droits nationaux.

Dans le même temps se confirmait la tendance à l’assimilation des nations, sous l’impact du développement de l’économie mondiale. Kautsky pensait que cela conduirait au développement rapide d’une conscience prolétarienne internationaliste. Il n’en était rien.

La manière dont le combat contre l’oppression nationale pouvait encourager la croissance et la différenciation sur des lignes de classe des forces prolétariennes dans le monde colonial et semi-colonial, fut compris et analysé d’une manière encore plus riche par l’homme qui fut d’abord son élève : Lénine.


Le débat en autriche

En 1899, le parti social-démocrate autrichien déclara que :
"1. L’Autriche doit être transformée en un Etat démocratique fédératif de nationalités.
2. A la place des pays historiques de la couronne doivent se constituer des corporations nationales d’auto-administration dont la législation et l’administration seront l’oeuvre de Chambres nationales élues au suffrage universel et direct.
3. Tous les territoires auto-administrés d’une seule et même nation forment ensemble une union homogène, qui règle de manière parfaitement autonome toutes ses affaires nationales.
4. La sauvegarde du droit des minorités nationales est garantie par une loi spéciale que devra adopter le parlement de l’Empire.
5. Nous ne reconnaissons aucun privilège national et rejetons par conséquent la revendication d’une langue d’Etat; au cas où une langue de communication s’avérerait nécessaire, le parlement de l’Empire devra se prononcer."

Mais le point de départ de la résolution était la déclaration suivante : "Le règlement définitif de la question nationale et linguistique en Autriche dans l’esprit de l’égalité des droits et de la raison est avant tout une revendication culturelle".

L’idée de "l’autonomie culturelle" fut l’oeuvre d’un certain Karl Renner, fonctionnaire et futur Chancelier d’Autriche (1918-1920). Face aux mouvements nationaux en Autriche, Renner chercha avant tout à maintenir le cadre de l’Empire des Habsbourg, en s’opposant au droit à l’indépendance des nations opprimées.

Renner soutenait que la question nationale n’était pas forcément liée à la question territoriale, et que la nation était d’abord un fait culturel. Il proposait ainsi d’accorder aux membres des différentes nationalités se trouvant dans l’empire, le droit à une autonomie culturelle qui lierait des zones non-contiguës de l’empire dans une réalité nationale culturelle, mais surtout pas économique ou territoriale.

Ainsi l’Allemand en Bohème ou le Tchèque à Vienne pourrait aller dans sa propre école et participer à ses propres institutions culturelles, entendre sa propre langue, que ce soit pour apprendre ou pour se divertir.

Les institutions centrales et strictement non-nationales de l’Etat devraient être libres de s’occuper des questions militaires, policières, judiciaires, fiscales et monétaires.

De cette manière, disait Renner, le parlement pourrait s’occuper de la réforme sociale, n’ayant pas à s’inquiéter des questions purement nationales.Les conséquences de ce rejet du droit à l’autodétermination au nom de "l’autonomie culturelle" étaient totalement réactionnaires.

Révélant une complaisance inquiétante à l’égard de sa patrie, Renner suggérait aux nationalités rebelles de rester à l’intérieur des frontières de la dynastie habsbourgeoise : "Une fois que les nations seraient libérées de l’Etat dans le domaine des affaires nationales, il n’y a pas de meilleur domicile que cet Etat danubien."


Bauer reprend les idées de Renner

Malgré ces défauts flagrants, Renner eut une influence importante sur un autre jeune théoricien du parti autrichien, Otto Bauer. Tous deux faisait partie de l’école "austro-marxiste" autour de Max Adler et Rudolf Hilferding. Cette école rejetait ce qu’elle appelait "la métaphysique matérialiste" qui, pour elle, consistait à "privilégier les rapports économiques sur les rapports sociaux."

En 1907, Bauer devint le théoricien le plus connu sur la question nationale quand il publia "La question des nationalités et la social-démocratie" dans lequel il systématisa et développa les positions de Renner.

Pour Bauer, l’objectif était de "chercher comment l’appartenance à une communauté nationale conditionne la volonté de la classe ouvrière en lutte". Malgré ce langage, très différent de celui de Renner, ses conclusions et sa méthode sont identiques.

Renner et Bauer séparèrent la sphère de la conscience, dans laquelle se trouvait la culture nationale, et la sphère de l’économie. Ils reconnurent le développement étatique, voire international de l’économie, et conclurent à la nécessité de s’opposer à la division des Etats existants - et notamment de l’Autriche-Hongrie - pour enfin arriver à l’union de ces Etats. De là ils séparèrent la question nationale de la politique et de l’Etat.

Pour Bauer, la nation était une communauté qui vit "l’interaction réciproque commune" des individus qui la composent, et qui se reproduit dans l’identité nationale de chacun.

Selon cette théorie, les traits distinctifs de chaque nationalité créés lors de l’histoire commune, pendant une longue période, font en sorte que chaque individu reconnaît spontanément l’identité commune qu’il partage avec ses compatriotes. Ceci est également vrai pour tous les individus qui composent une nationalité donnée, donc pour toutes les classes.

Pour Bauer, l’existence de l’exploitation avait pour résultat l’exclusion des classes dominées et exploitées de la "communauté nationale" et de la conscience nationale.

Selon Bauer, ce processus d’assimilation ne sera jamais achevé tant que le capitalisme existera ; seul le socialisme y parviendra. De cette façon le prolétariat deviendra réellement et totalement national.

La définition d’une nation avancée par Bauer, contient tous ces éléments : "La nation est l’ensemble des hommes, liés par la communauté de destin en une communauté de caractère."

Cette définition ignore largement l’existence de classes aux intérêts antagoniques, la question des rapports économiques, de l’Etat, de la langue et du territoire.

En même temps, elle s’appuie sur les éléments psychologiques et culturels communs. Ainsi Bauer inscrit sur son drapeau non pas le but de la résolution de la question nationale à travers la destruction de l’oppression nationale, obstacle à l’unité du prolétariat, mais plutôt celui du renforcement de l’unité nationale.

Bauer soutint l’idée de Renner selon laquelle sous le capitalisme il fallait s’opposer à la sécession, au nom du principe de "non-territorialité". Il a donc soutenu la préservation des différences nationales-culturelles, et, ainsi, l’hégémonie des forces bourgeoises et petites-bourgeoises sur le prolétariat.

Pour Bauer, comme pour les autres dirigeants de la social-démocratie autrichienne, la stratégie socialiste se réduisait à la lutte parlementaire pour des réformes, et au combat syndical pour des progrès économiques.

Cette méthode conduisit la social-démocratie à soutenir l’Etat impérialiste.


Les bolcheviks et la question nationale

Le prochain pas en avant de la compréhension marxiste de la question nationale vint d’une source inattendue : Staline. En 1913, il publia "Le marxisme et la question nationale". Ce document, malgré certains défauts, est toujours d’actualité. Comme l’a dit Trotsky, ce document "représente, sans aucun doute, le travail théorique le plus important de Staline ; plus exactement, c’est le seul."

Selon Trotsky, la définition classique avancée par Staline - "La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue et de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans la communauté de culture" - constituait une réponse "correcte dans la théorie et fructueuse dans la pratique" :
• Elle est théoriquement correcte parce qu’elle situe la naissance des nations à l’époque d’un mode de production précis, avant d’identifier d’autres déterminants spécifiques, historiques et idéologiques.
• Elle est fructueuse dans la pratique parce qu’elle avance une solution démocratique conséquente - l’autodétermination jusqu’à la sécession si nécessaire - qui favorise le développement de la lutte de classe.

Ce point de départ conduit à des mesures démocratiques qui facilitent l’émancipation économique et politique des travailleurs et en même temps liquident toutes les formes d’oppression nationale qui obscurcissent la compréhension par le prolétariat de sa propre exploitation.

Staline suggérait que la meilleure solution à l’oppression nationale dans l’empire tsariste pourrait être "l’autonomie des unités autodéterminées comme la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine et le Caucase", mais soulignait que ceci ne serait possible que si le prolétariat russe luttait pour que ces nations puissent prendre leur propre décision.

En donnant sa définition de la nation, Staline a intégré des éléments, tirés de la position de Bauer - territoire commun, vie économique commune et langue commune - mais de manière formaliste. La primauté ou non d’un des composants, la détermination des uns par les autres, leurs rapports contradictoires, etc, ne sont pas étudiés.

Le caractère profondément éclectique de cette combinaison l’a rendait figée, dogmatique. Comme il l’a dit lui-même :
"Il est nécessaire de souligner qu’aucun des indices mentionnés, pris isolément, ne suffit à définir la nation. Bien plus : l’absence même d’un seul de ces indices suffit pour que la nation cesse d’être nation... Seule, la réunion de tous les indices pris ensemble nous donne la nation."

Cette position encourage une approche normative de l’identification des caractères fondamentaux de la nation.

Selon cette définition, plusieurs nations ne seraient pas reconnues comme telles. C’est ce qui s’est passé à plusieurs reprises dans l’histoire de l’URSS stalinienne, avec des conséquences catastrophiques.


La position de Lénine

Lénine n’avança jamais une définition de la nation, mais il montra de façon répétée qu’il fallait une analyse très concrète de la question nationale. La position de Lénine concernant la question nationale s’appuyait sur celles de Marx et de Kautsky. Selon lui, l’origine de la question se trouvait dans le développement du capitalisme :
"l’Etat-nation constitue la forme la plus adaptée aux conditions actuelles (c’est à dire des conditions capitalistes, civilisées, économiquement progressistes, à la différence des conditions pré-capitalistes et médiévales). Elle est la forme dans laquelle l’Etat peut mieux remplir ces tâches."

Pour Lénine, la domination des petits pays par les grandes puissances impérialistes ne rendait pas inutile la revendication de l’autodétermination, de même que la domination de l’Etat et du parlement par le grand capital ne rendait pas inutile la lutte pour les droits démocratiques.

Dans son article " Remarques critiques sur la question nationale" (1913), Lénine décrit deux tendances à l’oeuvre au sein du capitalisme : d’abord, une tendance à la création d’Etats nationaux, ensuite une tendance à éluder les particularités nationales, à travers le marché mondial.

Mais le capitalisme ne s’est pas développé de façon égale partout dans le monde. Tandis qu’à la fin du 19e siècle la deuxième phase était largement achevée en Europe occidentale et en Amérique du nord, elle était loin d’être finie - elle venait en fait de commencer - dans l’Est de l’Europe, en Russie et en Asie.

Comme ce fut le cas en Italie et en Allemagne, la première phase du développement capitaliste dans ces régions conduisit à l’émergence de mouvements nationaux démocratiques de masse. Au Mexique, en Chine, en Inde, dans les Philippines et dans les régions les moins développées de l’Europe, ces mouvements se développèrent.

En même temps, dans les pays impérialistes la question nationale ne jouait plus de rôle progressiste parce qu’il y avait "un antagonisme fortement développé entre le prolétariat et la bourgeoisie".

En Russie, la tâche immédiate devenait la destruction de la dictature tsariste. Pour y parvenir, la minorité prolétarienne (10% de la population) avait besoin d’alliés - les paysans et les nationalités opprimées - y compris la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie :
"Là où la bourgeoisie de la nation opprimée combat l’oppresseur, nous sommes toujours en faveur de ce combat, plus que tous les autres, parce que nous sommes les ennemis les plus conséquents de l’oppression."

Bien entendu, le prolétariat ne peut pas soutenir toutes les aspirations du nationalisme bourgeois, il ne peut pas soutenir l’exclusion nationale, l’oppression d’autres minorités au sein de la nation opprimée, etc. D’où l’importance de la revendication de l’autodétermination.

Pour Lénine, cette revendication "se place entièrement et exclusivement dans le domaine de la démocratie politique" c’est le droit de faire sécession et d’établir un Etat indépendant. Comme le rappelle Trotsky :
"Le droit à l’autodétermination n’était, du point de vue de Lénine, rien d’autre que l’application des principes de la démocratie bourgeoise dans la sphère des relations nationales. Une démocratie complète, réelle, universelle, est irréaliste sous le capitalisme ; dans ce sens, l’indépendance nationale de peuples petits et faibles est également 'irréalisable'. Pourtant, la classe ouvrière ne renonce pas, même sous l’impérialisme, à la lutte pour les droits démocratiques, y compris le droit de chaque nation à une existence indépendante."

Selon Lénine, les marxistes pourraient soutenir l’autonomie dans diverses circonstances, mais elle n’était pas un droit. Le seul droit conséquent dans le domaine national est le droit souverain de se séparer.

Lénine liait cette défense déterminée des nations opprimées au combat que doit livrer le marxisme contre toute idéologie nationaliste qui influence ou qui cherche à influencer le prolétariat.



Culture nationale et culture socialiste

Les marxistes n’ont aucun intérêt à la création ou la préservation des "particularités nationales" des peuples, mis à part qu’elles font partie du capital scientifique et culturel de l’humanité future, lorsqu’elle sera libérée des classes et des nations.

L’objectif stratégique des marxistes n’est pas la prolifération et la séparation des nations, mais leur fusion, voire leur disparition ultime.

Nous sommes opposés à toute assimilation forcée dans l’identité nationale d’une grande nation dominatrice - si faible soit cette pression. Mais nous sommes aussi opposés aux tentatives artificielles visant à bloquer ou à renverser le processus volontaire et spontané vers l’assimilation qui est une caractéristique du capitalisme.

Cette tendance à la fusion de nations deviendra encore plus marquée sous la dictature prolétarienne et durant la transition vers le socialisme.

Pour Lénine, le soutien au droit de sécession ne voulait pas dire que dans chaque cas il prônait la sécession.

Lénine reconnaissait qu’en soi, la sécession des nations était un mal, parce qu’elle conduisait toujours à une séparation des travailleurs et à une division des forces du mouvement ouvrier, et entravait le développement des forces productives.

Mais il considérait que ces maux étaient de moindres maux en comparaison d’une union forcée. Une telle "union" ne pouvait qu’empoisonner les rapports entre les prolétariats concernés, pousser les travailleurs de la nation opprimée à considérer que l’origine de leur oppression se trouvait dans l’action de toutes les classes de la nation dominante.

Pour Lénine, la reconnaissance du droit à la séparation impliquait aussi l’obligation de soutenir la nation opprimée quand elle utilisait ce droit. Il fallait donc l’appuyer dans son combat pour établir démocratiquement la volonté de la majorité de la nation concernée.

Quand cette volonté est clairement établie, les révolutionnaires de la nation oppresseur ont le devoir d’aider les opprimés à faire sécession.

La position de Lénine, selon laquelle tous les caractères linguistiques, culturels et idéologiques qui se sont développés lors de la croissance des classes bourgeoises et petites-bourgeoises l’ont fait sur la base des rapports de propriétés capitalistes, est nettement supérieure sur le plan théorique à toutes les théories subjectivistes.

Sur la base de cette méthode, nous pouvons avancer une définition provisoire de ce qui constitue une nation :
Une nation est composée de classes antagoniques sous l’hégémonie de la bourgeoisie ou de ses agents. La nation est basée sur le contrôle d’un territoire sur lequel elle organise sa vie économique, sociale et politique, ou sur le désir d’établir un tel contrôle.

Les classes composant la nation doivent partager des moyens de communication communs, écrits et verbaux. Sur la base des origines historiques communes, réelles ou mythologiques, la classe dominante et ses agents reproduisent une conscience nationale, qui a un composant culturel et psychologique en plus du composant politique.

Toutefois, cette définition n’a rien d’unilatéral. Nous ne voulons pas dire que s’il manque l’une ou l’autre de ces caractéristiques, la nationalité ne constitue pas une nation et n’en a pas les droits.

Lui dénier dans ces circonstances ces droits serait digne du stalinisme, du libéralisme ou du sectarisme. Parce que les nations sont créées pendant la lutte, il est très probable que, dans beaucoup de cas concrets, des éléments important de la nationalité pourraient facilement manquer, et n’être qu’un obscur objet de désir de la part de la nation.

Les nations sont le produit des luttes sociales réelles dans des périodes historiques concrètes. Elles sont aussi le produit de toute l’époque bourgeoise. Ainsi, dans un pays donné, une nation pourrait exister avant que la bourgeoisie n’ait pris le pouvoir et après qu’elle l’ait perdu.

En même temps, la méthode de Lénine, que reprend la définition ci-dessus, est liée au combat du prolétariat.

Elle aide tous les combats véritablement démocratiques pour la libération nationale, là où ils représentent la volonté de la majorité de la nation concernée.

Bien entendu, seule la révolution ouvrière, la destruction de la base capitaliste qui se trouve à la racine de l’existence de toute nation, peut ouvrir la voie à la libération totale de l’humanité.

Mais, tant que le capitalisme existe, il opprimera les peuples. Le combat contre cette oppression, le soutien au droit à l’autodétermination des nations opprimées affaiblit le nationalisme bourgeois et renforce l’internationalisme prolétarien. Voilà l’importance stratégique et fondamentale de cette méthode et de cette analyse.


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