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11 avril 2002
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La nature du programme révolutionnaire

En septembre 1938, la Quatrième Internationale (QI) fut fondée. L’histoire montre que cette Internationale n’a jamais pu diriger les masses sur une échelle mondiale comme l’ont fait la Deuxième Internationale (1889-1914) ou la Troisième Internationale (1919-1943).

Mais la fondation de la IVème était un événement fondamental dans l’histoire du mouvement révolutionnaire : Trotsky a pu regrouper l’avant-garde internationale dans une organisation et autour d’un programme, pour assurer la continuité révolutionnaire et pour jeter les jalons de la révolution socialiste qu’il prévoyait comme la conséquence la plus probable de la Deuxième Guerre mondiale.

La lutte de Trotsky pour la QI trouve ses origines dans la montée du stalinisme, d’abord en Russie, puis dans l’Internationale Communiste. Sur tous les problèmes soulevés par les événements tumultueux des années 20 (Allemagne 1923, la dégénérescence stalinienne de la révolution russe, Grande Bretagne 1926, Chine 1927), l’Opposition de Gauche, dirigée par Léon Trotsky, mena une lutte acerbe pour que l’Internationale Communiste (Komintern) revienne au cours révolutionnaire qu’elle avait suivi à l’époque de ses quatre premiers Congrès (1919-1922).

Issue du parti russe, l’Opposition de gauche, après l’expulsion de Trotsky hors d’Union soviétique en 1927, se constitua en fraction internationale (externe) du Komintern, avec l’objectif déclaré de réformer l’Internationale, ses sections et le seul Etat où une section détennait le pouvoir : l’Union soviétique.

La profonde stalinisation du Komintern a enfin porté ses fruits pourris en 1933 quand la fierté de l’Internationale communiste, le KPD, fut détruit, sans combat, par le fascisme. Ce ne furent pas, en premier lieu, les revolvers et les couteaux des fascistes qui terrassèrent la classe ouvrière allemande. Ce furent la traîtrise de la social-démocratie et la politique ultra-gauche du KPD. L’abandon du front unique par le KPD mena directement à la défaite des travailleurs allemands.

Cet événement fut décisif pour le Komintern. Il mettait en évidence la politique criminelle du stalinisme. Cependant, il n’y eut pas une seule section du Komintern pour reconnaître cela. Toutes approuvèrent, après coup, la ligne stalinienne suivie en Allemagne. Le Komintern s’avérait définitivement incapable de tirer les leçons de ses erreurs : il était mort pour la révolution.

Jusqu’à la défaite allemande de 1933 et ses conséquences, la position de Trotsky et de l’Opposition de gauche était de dire qu’on pouvait réformer le Komintern. L’Opposition de gauche internationale n’avait pas cessé de réclamer sa réintégration dans le Komintern en tant que fraction. Cela n’empêcha pas l’Opposition de gauche d’avancer ses positions sur la Grande-Bretagne, sur la Chine, puis sur l’Allemagne et la montée du fascisme.

D’ailleurs, Trotsky affirma sans ambiguïté que le Komintern avait renoncé au programme révolutionnaire lors de son sixième Congrès (1928) en adoptant le programme de Boukharine. Donc, pour Trotsky, le programme du Komintern ne fut pas le facteur décisif pour la perspective de réforme de l’Internationale. Du reste, le tournant définitif du Komintern vers une politique systèmatique de collaboration de classe n’eut lieu qu’en 1935, avec le pacte Laval-Staline et l’adoption de la politique du Front populaire en France et, plus tard, à l’échelle internationale.


De la réforme du Komintern à la Quatrième Internationale


Pour Trotsky, ce qui était décisif pour sa perspective de réforme, c’était que pendant la période révolutionnaire de l’Internationale, elle avait organisé, dans certains pays clés, une avant-garde révolutionnaire de masse.

L’Opposition de gauche internationale considérait l’existence de cette avant-garde, en particulier en Allemagne où se décidait le sort de l’Europe, comme un levier potentiel de réforme au sein même du Komintern. Elle représentait, d’une manière potentielle, une force très puissante qui pouvait être retournée contre la clique de Staline. Mais à la condition qu’elle fut capable d’écarter ses dirigeants avant que leur politique ne conduise à l’écrasement de la classe ouvrière par le fascisme.

Cette considération, c’est à dire l’existence d’une avant-garde de masse, détermina l’orientation de l’Opposition de gauche jusqu’en 1933. La destruction du parti de masse que fut le KPD et l’incapacité de toutes les autres sections à réagir correctement à cet événement minèrent les fondements de la perspective de réforme.

Désormais, les trotskystes entreprirent de reconstruire de nouveaux partis et une nouvelle Internationale. La tâche devint d’arracher les masses au Komintern, à la social-démocratie et à toutes les formes de centrisme, ainsi que de les gagner à la nouvelle Internationale.

Les forces de l’Opposition de gauche internationale, puis de la Ligue communiste internationale, et puis du Mouvement pour la Quatrième Internationale maintinrent les traditions, les méthodes et les conquêtes théoriques du mouvement communiste. En cela, leur lutte était un gage pour l’avenir. Trotsky lui-même était conscient de l’importance de cette réalisation, toute limitée qu’elle peut paraître à ceux qui, impatients de diriger les masses, finirent par voir le communisme comme un obstacle entre eux et les masses :

« Comment la nouvelle Internationale prendra forme, par quels stades elle passera, quelle sera sa forme définitive - personne ne peut aujourd’hui le prédire. Et ce n’est ullement nécessaire : les événements historiques le montreront. Mais il faut commencer par avancer un programme qui réponde aux tâches de notre époque. Sur la base de ce programme, il faut mobiliser les partisans, les pionniers de la nouvelle Internationale. Il n’est pas d’autre voie. » (1)

Quelle différence entre cette démarche et celles des grandes organisations trotskystes d’aujourd'hui !


La Quatrième Internationale est fondée

En 1938, devant l’imminence de la seconde guerre mondiale impérialiste, Trotsky fit la synthèse des principales doctrines et de la méthode fondamentale de la tradition communiste, les développant et les enrichissant à l’aide des leçons tirées par les trotskystes depuis 1923. Le résultat fut l’élaboration d’un programme : « L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVème Internationale », mieux connu sous le nom de Programme de Transition.

La Quatrième Internationale fut fondée sur la base de ce programme. Nous affirmons que la fondation de la QI en 1938 fut parfaitement judicieuse. En fait, si la QI n’avait pas été fondée en 38, il y aurait eu, sans aucune doute, une dispersion et un affaiblissement encore plus grands des forces révolutionnaires pendant la guerre, et encore moins de possibilités de faire entendre la voix de l’internationalisme révolutionnaire.

La désintégration ultérieure de la QI ne peut en aucun cas être attribuée à sa formation « prématurée ». Nous rejetons aussi l’autre explication, étroitement liée et parfaitement erronée, selon laquelle seuls des partis nationaux de masse, fortement implantés dans le prolétariat de leurs pays respectifs, peuvent former une Internationale. Cette conception est complètement nationaliste, digne de la Seconde Internationale.

Devant la dégénérescence de la Seconde et de la Troisième Internationales et devant les hésitations des centristes, le programme révolutionnaire internationaliste des trotskystes rendait nécessaire un parti international. Les centristes qui argumentaient contre la fondation de la QI avaient eux-mêmes constitué des partis nationaux.

Ils avaient donc deux poids et deux mesures, ce qui montrait comment, pour les centristes, un parti international était superflu : ils révelaient ainsi leur nationalisme. Si c’est le programme qui fait le parti, alors cela s’applique aussi au parti mondial.

Dès qu’existe un programme international élaboré, dès qu’a été forgée une direction internationale stable et unie sur la base de ce programme, il ne faut plus temporiser. C’était le cas en 1938. Et si la direction politique de la QI résidait surtout en la personne de Léon Trotsky, c’était initialement suffisant dans le période de formation de la QI. Il personnifiait, à bien des égards, la continuité du bolchévisme au sein même de la QI.

La QI fut une Internationale qui, à la différence de la Première, de la Deuxième et de la Troisième, ne consistait pas en organisations ouvrières de masse. Dans la plupart des pays, elle se composait de groupes de propagande luttant pour échapper à l’isolement auquel les acculaient leur taille et l’hostilité meurtrière des staliniens.

Les rares exceptions furent aux Etats-Unis, (où le SWP avait mené une agitation systématique au sein des syndicats ouvriers et avait dirigé des secteurs de la classe ouvrière au niveau local, comme à Minneapolis), et au Vietnam (où les trotskystes étaient bien implantés dans le prolétariat de Saigon). Mais, si la Quatrième Internationale était faible en effectifs, elle était, selon les mots de Trotsky, « forte par la doctrine, le programme, la tradition, la trempe incomparable de ses cadres. » (2)

La perspective de Trotsky était que les sections nationales de la QI et l’Internationale elle-même étaient tout près de se développer rapidement en une force sérieuse au sein du prolétariat. La guerre impérialiste rendrait infiniment plus aiguë la crise de direction du prolétariat.

Dans cette situation, la QI, avec un programme juste et une direction expérimentée et résolue, se transformerait en une force de masse décisive et à même de résoudre cette crise de direction prolétarienne.

Que cette perspective ne se soit pas concrétisée n’infirme en aucun cas, à nos yeux, la décision de fonder la QI en 1938. La QI de Trotsky, son programme, ses thèses et ses cadres, en dépit de la dégénérescence ultérieure, ont sauvegardé et transmis à une autre génération l’héritage précieux de Marx, Engels et Lénine.

Nous nous réclamons de la tradition de la QI de Trotsky. Son programme, le Programme de Transition, a représenté le point culminant du travail des générations précédentes de marxistes révolutionnaires. Il s’élevait au-dessus du vieux programme social-démocrate, divisé en revendications minimum et maximum et donnant forme, à l’époque impérialiste, à la pratique réformiste de la Deuxième Internationale. Au contraire, le Programme de Transition développait, sur la base du travail déjà entamé au cours des débats programmatiques du jeune Komintern, un système de revendications transitoires.


La méthode du Programme de Transition

Le Programme de Transition fut, après la mort de Trotsky, à la fois mal utilisé et mal compris par ses disciples présumés. Il fut finalement liquidé en tant que programme opérationnel et adoré comme une icône. A la différence du Komintern, la QI ne regroupait pas de masses prolétariennes derrière son drapeau. Sa solidité et sa capacité à survivre résidaient dans la justesse scientifique de son programme et dans la capacité de ses cadres à y gagner l’avant-garde prolétarienne.

Pour des cadres faibles en nombre, dotés de peu d’expérience de la lutte des classes et comprennant peu de théoriciens d’envergure, les responsabilités étaient lourdes : à savoir, la défense de ce programme contre des adversaires extrêmement puissants; son utilisation dans la lutte des classes; son développement et sa réélaboration pour faire face à de nouvelles situations et à de nouvelles tâches.

Pour tout trotskyste qui cherche à redécouvrir et à s’approprier à nouveau ces acquis historiques (longtemps déformés et obscurcis par la « théorie » et la pratique des épigones de Trotsky), il est indispensable de bien comprendre le Programme de transition : sa nature, sa doctrine et sa méthode.

Le Programme de Transition représente la résolution programmatique du problème du décalage entre la lutte pour les revendications immédiates et partielles et la lutte pour le pouvoir.

Le vieux programme « minimum », comme par exemple le Programme d’Erfurt,3 se limitait à des revendications dans le cadre du capitalisme. Elles englobaient des revendications pour l’amélioration des conditions de vie du prolétariat (journée de 8 heures, mesures de bien-être social, amélioration des salaires) et une série de revendications démocratiques (suffrage universel et assemblée souveraine, magistrature élue, dissolution de l’armée permanente et création de milices populaires, etc).

Au début des années 1890, Engels, qui approuvait avec des réserves le Programme d’Erfurt, espérait que la mobilisation des masses par des moyens parlementaires et syndicaux pour combattre pour ces objectifs résulterait en une lutte décisive qui briserait le cadre de l’Etat capitaliste et des régimes semi-absolutistes et bureaucratiques de nombreux Etats d’Europe et d’Asie, frayant ainsi la voie du pouvoir prolétarien.

Les successeurs d’Engels (Kautsky, Bernstein, Bebel, etc.) transformèrent cette perspective en une évolution pacifique pour l’immédiat, liée à un effondrement inévitable du capitalisme à un moment donné mais dans un avenir lointain. C’est ainsi qu’ils ont déformé et la perspective d’Engels et les méthodes stratégiques et tactiques des fondateurs du marxisme.


La gauche et le vieux programme de la social-démocratie

A la fin du siècle, les dirigeants de la social-démocratie étaient satisfaits d’obtenir petit à petit des réformes, et de construire les partis et les syndicats : c’est à dire de lutter pour des réformes en dehors et indépendamment de la perspective du pouvoir prolétarien. Celui-ci devenait un « but final » éloigné, l’objet d’une propagande abstraite. Un abîme se creusait ainsi entre les programmes maximum et minimum. Bernstein, le père du révisionnisme, soutenait que la social-démocratie devrait résoudre cette contradiction en osant apparaître telle qu’elle était : un parti démocratique de réforme sociale. Le « but final » n’était rien, le « mouvement » était tout.

La gauche radicale de la social-démocratie, en particulier Lénine et Luxembourg, luttaient pour l’utilisation de tactiques révolutionnaires afin de faire aboutir les principales revendications du programme minimum (grève de masse, insurrection armée etc., pour parvenir à la République démocratique). Ils se battirent pour exclure des rangs des partis ouvriers les révisionnistes et les réformistes. Ils considéraient le « but final » comme l’objet stratégique des tactiques révolutionnaires.

Trotsky, malgré une série de positions erronées, notamment sur la question du parti et de l’unité entre les bolchéviks et les menchéviks, est celui qui est allé le plus loin dans le sens du dépassement complet de la séparation minimum/maximum.

La théorie de la révolution permanente, que Trotsky appliquait à cette époque à la seule Russie, avança comme but immédiat du prolétariat (à travers la grève de masse et l’insurrection) la révolution prolétarienne et un gouvernement ouvrier qui ne se limiterait pas à la résolution des tâches démocratiques, mais qui continuerait pour accomplir les tâches de la révolution socialiste.

La deuxième Internationale, sous la pression du prolétariat et de la gauche, s’engagea à s’opposer à toute guerre européenne (qu’elle définissait à l’avance comme impérialiste de la part de toutes les grandes puissances) et à transformer une telle guerre en une occasion de lutter pour renverser le capitalisme.

En août 1914, le vote du budget de guerre par le SPD allemand marquait l’abandon par les dirigeants de ce parti (et ils furent bientôt suivis par tous les principaux partis de la IIème Internationale) de leur marxisme formel, pour le social-chauvinisme.


Les bolchéviks défendent le programme communiste

Le Parti bolchévique fut le seul parti important à remplir ses promesses et ses obligations d’avant-guerre : il a appliqué la politique du défaitisme révolutionnaire (« transformez la guerre impérialiste en guerre civile »; « la défaite de son propre pays est le moindre mal »). Ailleurs, des minorités combattirent le social-chauvinisme (Liebknecht : « l’ennemi principal est chez nous »).

Le bolchévisme développa une compréhension des racines véritables de la guerre dans la théorie de l’impérialisme : nouvelle époque de crise capitaliste, de guerre et de révolution.

Les bolchéviks développèrent aussi des méthodes révolutionnaires de lutte pour le pouvoir (le front unique, la grève de masse, l’insurrection armée) et une compréhension de la nature du pouvoir d’Etat prolétarien (l’écrasement de l’appareil d’Etat bourgois, militaire et bureaucratique, et son remplacement par le pouvoir soviétique, par l’Etat de type « Commune » etc).

Ces conquêtes théoriques et pratiques firent du bolchévisme de 1917 le creuset de la création d’un nouveau programme, un programme dont l’idée maîtresse était que la tâche immédiate du prolétariat était de prendre le pouvoir.

Si cette perspective de la prise du pouvoir ne supprimait pas la nécessité de soulever des revendications immédiates et partielles, elle posait cependant le problème de méthodes de lutte révolutionnaires et de revendications satisfaisant les besoins vitaux et immédiats (la guerre, la famine, le chômage, l’inflation, le chaos économique : problèmes tous suscités par les crises convulsives de l’impérialisme). La lutte pour de telles revendications organisait et dirigeait les travailleurs vers la lutte pour le pouvoir.

Ainsi, le Komintern développa l’idée d’un pont pour faciliter la transition de la lutte au sein du capitalisme à la lutte contre le capitalisme. En clair, ce pont, ce système de revendications, ce programme, devait correspondre aux conditions objectives : l’état de l’économie, les besoins véritables des masses, la nature de chaque période, les expériences récentes de la lutte des classes internationale et leur impact sur les masses. Ces considérations guidèrent, par exemple, les différents programmes d’action développés par le Komintern.

Cependant, quand le Komintern en vint à débattre de son programme, les auteurs de ces Thèses sur la tactique (le « Programme de transition » du Komintern) avaient déjà été exclus par la fraction Stalinienne qui répresentait la couche bureaucratique montante en URSS.

Le « scolastique » Boukharine, se comportant comme un scribe « à gages » au service de Staline, le bureaucrate philistin, rédigea le nouveau programme. Afin de couvrir les erreurs du Komintern et de justifier la théorie et la pratique réactionnaires du « socialisme dans un seul pays », on réduisit le programme à un document abstrait et superflu.

La méthode transitoire avait disparu. De même disparut la compréhension de la nécessité de lier le programme aux conditions objectives. Trotsky, dans sa critique du document de Boukharine, défendit et développa la position antérieure du Komintern :

« Un programme d’action révolutionnaire ne peut être regardé comme un recueil de thèses abstraites, indépendantes de tout ce qui s’est passé durant des années historiques. Certes, un programme ne peut décrire ce qui s’est produit, mais il doit en faire son point de départ et d’appui, il doit embrasser tous ces événements et s’y référer. Il faut qu’à travers toutes ses thèses, le programme permette de comprendre les grands événements de la lutte du prolétariat et les épisodes de la bataille idéologique au sein de l’Internationale communiste. Si cela est vrai pour l’ensemble du programme, cela l’est plus encore pour la partie particulièrement consacrée aux questions de stratégie et de tactique. Il faut ici, selon l’expression de Lénine, enregistrer ce qui est conquis tout comme ce qu’on a laissé échapper, et qui pourra se transformer en ‘conquête’, si l’on comprend la leçon et si on l’assimile bien. L’avant-garde du prolétariat a besoin d’un manuel d’action, et non d’un catalogue de lieux communs. » (4)


Un programme d’action


Confronté à la tâche de la construction d’une nouvelle Internationale, Trotsky dut développer un programme de transition. Les traits fondamentaux du programme de 1938, « L’agonie du capitalisme et les Tâches de la Quatrième Internationale », exprimaient les leçons tirées de l’expérience du Komintern et de son effondrement.

En premier lieu, c’était un programme qui correspondait à la situation objective : crise économique aiguë, imminence de la guerre, montée du fascisme, effondrement du Komintern.

Ces facteurs devaient nécessairement donner lieu à une situation pré-révolutionnaire et le programme était donc nettement orienté sur la résolution de la crise de direction du prolétariat. Ceux qui qualifient ce programme de « catastrophiste » devraient prendre en considération l’ampleur de la catastrophe - la guerre - qui a suivi sa publication.

Ce programme partait de l’expérience de la lutte des classes des dix années précédentes. Celle-ci comprenait toutes les grandes leçons de la défaite allemande, du Front populaire en France et en Espagne, de la dégénérescence de la Révolution d’octobre, de la lutte anti-impérialiste en Chine. Les mots d’ordre du programme découlaient de l’expérience (positive et négative) de ces événements capitaux.

Avant tout, le programme de transition était un programme d’action, centré sur les tâches de la période à venir (comme la célèbre deuxième section du Manifeste communiste, « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer » des bolchéviks, la Thèse sur la tactique du Komintern). C’était un véritable guide pour l’action.

Dans la « Revue de la Conférence de Fondation » de 1938, la QI reconnaissait cet aspect crucial du programme :

« Quel contraste il offre aux généralisations vagues et aux abstractions trompeuses que les directions officielles de la classe ouvrière offrent comme guide pour l’action lors de l’actuelle situation mondiale tumultueuse! Ce n’est pas, ou plutôt ce n’est pas tant, le programme de base de la Quatrième Internationale que son programme d’action pour la période actuelle que nous vivons. » (5)

Ainsi, le programme reflétait la nécessité d’un tournant de la QI vers un travail de masse. Ce tournant était fondé sur la perspective d’un bouleversement révolutionnaire immédiat, la QI se mettant à la tête des masses pendant la guerre, et le programme devenant un guide pour celles-ci. Cette perspective ne s’est pas concrétisée, et cela avait des conséquences programmatiques. Les trotskystes devaient tester et corriger leur programme à la lumière de leur expérience.

Lors de la discussion du Programme de Transition avec le SWP, Trotsky insistait sur le fait que le programme était orienté vers le bouleversement prévu. Plus que personne d’autre, il s’est rendu compte que, si cette perspective ne se réalisait pas, il faudrait réviser le programme :

« Vous pouvez m’objecter qu’on ne peut pas prédire le rythme de développement, et que la bourgeoisie trouvera peut-être une position de repli politique - ce n’est pas exclu - et que nous serons alors obligés de battre en retraite. Mais dans la situation actuelle, c’est vers une stratégie offensive, non vers la retraite que nous devons nous orienter. » (6)

La perspective de Trotsky, à la différence de celle de la QI d’après guerre, tenait compte de l’éventualité d’une autre évolution; son programme était basé sur une analyse de la période donnée, et non d’un dogme hors de temps.


La nature des revendications transitoires


Le programme d’action pour le prolétariat était transitoire. Ses revendications étaient liées entre elles et tendaient toutes au même but : la prise du pouvoir par le prolétariat. Pour cette raison, chaque revendication destinée à répondre aux besoins des masses (contre le chômage, par exemple), est liée à la lutte pour le contrôle ouvrier, à la formation de comités d’usines, à l’action de masse, aux occupations d’usine.

Les organisations de combat du prolétariat culminaient dans la clef de voûte du programme : l’appel à former des conseils ouvriers comme organisations de lutte contre le régime capitaliste. Les revendications pour une échelle mobile des salaires et du temps de travail, pour l’ouverture des livres de comptes etc., démasquent l’anarchie du capitalisme, indiquent ce qui est essentiel à l’économie planifiée et créent les forces organisées à la fois pour prendre et exercer le pouvoir d’Etat nécessaire pour la transition vers une économie totalement planifiée.

Seul un tel programme permet de lier le combat pour la révolution socialiste aux luttes quotidiennes du prolétariat. Trotsky l’a énoncé dans le programme lui-même :

« La tâche stratégique de la IVème Internationale ne consiste pas à réformer le capitalisme, mais à le renverser. Son but politique est la conquête du pouvoir par le prolétariat pour réaliser l’expropriation de la bourgeoisie. Cependant, l’accomplissement de cette tâche stratégique est inconcevable sans l’attitude la plus attentive envers toutes les questions de tactique, même petites et partielles.

Toutes les fractions du prolétariat, toutes ses couches, professions et groupes doivent être entraînés dans le mouvement révolutionnaire. Ce qui distingue l’époque actuelle, ce n’est pas qu’elle affranchit le parti révolutionnaire du travail prosaïque de tous les jours, mais qu’elle permet de mener cette lutte en liaison indissoluble avec les tâches de la révolution. » (7)

Le moyen pour y parvenir était le système de revendications transitoires, revendications qui partent des besoins actuels et conduisent à la révolution. Depuis la mort de Trotsky, de nombreuses organisations se réclamant du trotskysme ont utilisé des revendications isolées, tirées du système de revendications transitoires, soit comme des revendications syndicales isolées, soit comme partie d’un programme de réforme des institutions de l’Etat capitaliste (Ernest Mandel du SUQI les mit en avant dans les années 60 comme une série de « réformes structurelles »).

D’autres, comme le groupe « Militant » en Grande-Bretagne, les utilisent comme une ruse : « combattez pour ces revendications aujourd’hui » crient-ils, « et plus tard nous revèleront qu’elles sont dirigées contre le capitalisme » chuchotent-ils entre eux. Ces deux approches conduisent inévitablement à l’opportunisme. Trotsky lui-même écrivait clairement que les revendications transitoires n’étaient ni des réformes ni des ruses :

« Aucune de nos revendications ne sera réalisée sous le capitalisme. C’est pourquoi nous les appelons revendications transitoires. Elles construisent un pont vers la conscience des travailleurs et ensuite un pont matériel vers la révolution socialiste. Toute la question est de savoir comment mobiliser les masses pour combattre. (...) Les révolutionnaires considèrent toujours que les réformes et les acquis ne sont qu’un sous-produit de la lutte révolutionnaire. Si nous disons que nous n’exigerons que ce que la classe dirigeante pourra donner, elle ne donnera qu’un dixième ou rien de ce que nous exigeons. Lorsque nous exigeons plus et lorsque nous sommes capables d’imposer nos revendications, les capitalistes sont obligés de donner le maximum. Plus l’esprit des travailleurs est étendu et militant, plus on exige et plus on gagne. Ce ne sont pas des mot d’ordre stériles : ce sont un moyen de pression sur la bourgeoisie et ils rendront les meilleurs résultats matériels possibles immédiatement. » (8)

Elles sont donc à la fois un moyen d’obtenir de véritables concessions et un moyen de mobiliser les masses sur la base de leurs propres besoins contre le capitalisme au cours d’une lutte qui peut facilement se transformer en une lutte pour le pouvoir.

Il va de soi que l’utilisation du Programme de Transition et de ses revendications change inévitablement selon les circonstances. L’état de la lutte des classes, de l’économie et de la vie politique etc., détermineront sur quelles revendications il faudra mettre l’accent, et la remise au point du programme lui-même.

Mais ce qui reste valable dans les périodes d’expansion comme de crise, de défaites comme de marches en avant, dans les pays arriérés comme dans les pays développés, c’est précisément la méthode du programme de transition : que le but des révolutionnaires est de faire traverser aux ouvriers le « pont transitoire » menant de leur situation actuelle à la révolution socialiste.

Le programme de transition englobe tous ces aspects. Ce programme n’était pas l’invention de Trotsky. Selon ses propres mots, « il représente un résumé de tout le travail collectif effectué jusqu’à aujourd’hui. » (9)


La réélaboration du programme de transition


Pour nous, une déclaration formelle de loyauté au Programme de Transition ne suffit pas à prouver une politique révolutionnaire correcte. Une telle adhésion formelle a maintes fois déguisé des distorsions opportunistes et sectaires du programme et de la méthode qui en est la base.

Le programme de transition fut développé sur la base de l’entière tradition du marxisme révolutionnaire. Il représentait la continuité et le développement de cette tradition depuis la publication du Manifeste communiste. Cependant, comme pour les travaux de Marx, Engels et Lénine, des éléments entiers de ce programme étaient nécessairement spécifiques à sa période d’élaboration.

Trotsky lui-même disait clairement que tout programme est dans une certaine mesure spécifique précisement parce qu’il est une synthèse des leçons générales de la précédente période de lutte des classes et de pensée et pratique révolutionnaires.

En 1937, Trotsky rappela à ses partisans l’importance de cette règle à l’égard du programme révolutionnaire :

« Quel autre livre pourrait se mesurer, même de loin, avec le Manifeste communiste? Cela ne signifie nullement, cependant, qu’après quatre-vingt-dix années de développement sans précédent des forces productives et de grandioses luttes sociales, le Manifeste n’ait pas besoin de corrections et de compléments. La pensée révolutionnaire n’a rien de commun avec l’idôlatrie. Les programmes et les pronostics se vérifient et se corrigent à la lumière de l’expérience, qui est pour la pensée humaine l’instance suprême. Des corrections et des compléments, ainsi qu’en témoigne l’expérience historique même, ne peuvent être apportés avec succès qu’en partant de la méthode qui se trouve à la base du Manifeste. » (10)

Quarante ans après la publication du Programme de Transition, notre tendance internationale, la Ligue pour une Internationale Communiste Révolutionnaire a apporté des « corrections et des compléments » de la même manière que Trotsky a appliqué des corrections et des compléments au Manifeste communiste et aux documents de l’Internationale communiste.

Nous avons réélaborer le programme de Trotsky « en partant de la méthode qui se trouve à la base du Manifeste », en adoptant en 1989 le document aujourd’hui connu sous le nom du « Manifeste trotskyste » (bientôt en ligne).

Cela impliquait plus qu’une simple « mise à jour » du Programme de Transition. Nous avons du d’abord admettre que, à la lumière des développements mondiaux depuis 1945, il fallait analyser et comprendre les nouvelles leçons et expériences de la lutte des classes avant de pouvoir faire une nouvelle synthèse programatique.

Quelles étaient les implications du « long boom » d’après guerre, ou des expériences de la Hongrie en 1956, de Cuba en 1961, de mai 1968, du Portugal 1974, de l’Iran 1979, de Pologne en 1980-81, de l’Afrique de Sud aujourd’hui, pour citer que quelques exemples? Il fallait examiner les conséquences programmatiques de ces luttes, comme Trotsky l’a fait dans le Programme de Transition pour la France, l’Espagne, l’Allemagne, etc.

Une telle démarche était d’autant plus nécessaire que, à la différence de la QI en 1938, nous ne disposons pas d’une série ininterrompue de positions et de documents corrects àlaquelle on puisse se référer et sur laquelle on peut construire.

Depuis sa reconstitution en 1945-46, les documents de la Quatrième Internationale contenaient des analyses et des programmes pour la nouvelle situation mondiale qui n’étaient que partiellement corrects.

Depuis le 3ème Congrès de 1951, où une méthode erronée a été adoptée à l’égard de la Yougoslavie en particulier et du stalinisme en général, les documents de tous les fragments issus de la Quatrième, de toutes les sections, ont été fatalement viciés par le centrisme, le sectarisme et l’opportunisme.

La réélaboration impliquait de passer en revue la période d’après guerre, la réponse à cette période de la part des centristes, et de préciser à nouveau le programme à la lumière de cette analyse. Trotsky a adopté une démarche analogue par rapport à la période de dégénérescence centriste de l’Internationale communiste :

« L’opposition de gauche internationale rejette les décisions révisionnistes des Vème et VIème congrès et considère comme nécessaire une refonte radicale du programme de l’IC, dans lequel l’or du marxisme est absolument avili par le plomb du centrisme » (11)

Notre programme de transition réélaboré est au coeur de l’activité théorique et pratique de Pouvoir Ouvrier et de nos camarades au sein de la Ligue pour une Internationale Communiste Révolutionnaire. Nous avons utilisé la méthode de Marx, Lénine et Trotsky pour trouver des réponses programmatiques aux problèmes des travailleurs à la fin de siècle.

Cependant, la question n’est pas seulement de trouver des réponses, mais aussi de les mettre en oeuvre, de tester notre programme dans l’action, « l’instance suprême » pour les révolutionnaires. Cette démarche fut celle de Lénine et Trotsky : c’est la seule méthode qui prenne au sérieux les difficultés qui nous font face, et qui ouvre la voie à la victoire internationale de la révolution communiste.



Les revendications transitoires

Malgré la montée internationale des luttes contre les effets de la mondialisation, il n’est pas possible de parler, comme Trotsky pouvait le faire en 1938, d’une situation pré-révolutionnaire mondiale. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y pas urgence à armer le mouvement ouvrier d’un programme de revendications transitoires.

Seul un tel programme peut assurer que les acquis gagnés par les masses dans des luttes partielles seront consolidés et non confisqués par les forces de la réaction à la première occasion. Seul un tel programme peut résoudre la contradiction fondamentale qui affaiblit le mouvement ouvrier international : d’une part la volonté des masses de défendre leurs acquis, voire de lancer une offensive révolutionnaire, de l’autre, la capacité des directions existantes à démobiliser et à trahir ces luttes. Un programme de transition cherche à résoudre cette faiblesse subjective, en créant un pont pour les masses entre leurs luttes immédiates défensives et le combat pour la révolution socialiste.

Ce pont prend la forme d’une série de revendications liées entre elles qui, dans leur totalité, constituent un défi direct et ouvert au pouvoir capitaliste. Mais nous ne sommes pas des sectaires : nous luttons pour des revendications minimales, et pendant chaque lutte nous sommes les tacticiens et les organisateurs les plus minutieux.

Nous sommes à l’avant-garde de chaque lutte de la classe ouvrière, même la plus partielle. Il serait donc faux d’opposer comme ultimatum le programme de transition aux luttes actuelles.

C’est une déformation centriste du programme de transition que de séparer totalement du système transitoire certaines revendications liées entre elles, et puis de les présenter, à peine camouflées, comme des revendications syndicales isolées. De la même façon, présenter les revendications transitoires comme des réformes structurelles est grossièrement opportuniste.

Le but même des revendications transitoires est de mobiliser les masses contre le capitalisme. Ainsi, la tâche de l’avant-garde révolutionnaire est d’avancer certaines revendications dans les luttes immédiates des masses, dans la perspective d’un combat pour le programme tout entier.

En pratique, cela veut dire que, pendant une lutte donnée, on agit pour des revendications appropriées à la situation et on fait de la propagande pour le programme tout entier, en expliquant comment la réalisation d’une ou de certaines revendications soulevera la question de la prochaine étape de la bataille, comme « Comment peut-on consolider cet acquis? » ou « Comment peut-on empêcher une contre-attaque du patronat? ».

Le rapport entre l’agitation et la propagande, et le moment où la propagande est dépassée par l’agitation de masse, sont déterminés par l’ampleur, par la vitesse et par l’intensité de la lutte.

Le caractère transitoire du système des revendications est montré par plusieurs facteurs. D’abord, ces revendications répondent aux besoins économiques et politiques fondamentaux des masses, tels qu’ils sont eux-mêmes définis par la situation objective. La validité des revendications n’est pas déterminée par leur acceptation ou non par les masses, dont la conscience est généralement réformiste.

Et les revendications ne perdent pas leur utilité même si les puissants sont amenés à les accepter.

Deuxièmement, un aspect fondamental des revendications transitoires consiste à tenter d’organiser les masses, indépendamment des représentants politiques ouverts de la bourgeoisie ou de ses agents réformistes au sein de la bureaucratie ouvrière. Cette mobilisation s’effectue à travers les syndicats, les comités d’usine, les conseils ouvriers et le parti révolutionnaire.

Organisée ainsi, et mobilisée autour des revendications transitoires, la classe ouvrière conteste le pouvoir des capitalistes. Elle empiète sur ce pouvoir dans les usines, dans les bureaux et les écoles, sur les piquets de grève et dans les rues, jusqu’au niveau gouvernemental lui-même.

A cette fin, chaque revendication transitoire concrétise un élément du contrôle ouvrier direct dirigé contre le pouvoir des capitalistes.

Si, pendant une lutte pour défendre l’emploi, on met en place le contrôle ouvrier le plus élémentaire sur la production, la lutte passera rapidement à un niveau plus élevé. La question est posée : qui dirige dans l’usine -- les travailleurs ou le patron? A son tour, une lutte qui réussit au niveau de l’usine représente un nouveau défi pour les travailleurs, par rapport à la situation dans d’autres secteurs de l’industrie, et dans la société toute entière.

Qui plus est, en montrant aux masses comment diriger les usines, le système du contrôle ouvrier les prépare aux tâches à venir sous la dictature du prolétariat. De cette façon, les revendications transitoires sont à la fois un moyen de transition des luttes d’aujourd’hui vers l’assaut révolutionnaire contre le capitalisme, et une école pour former les travailleurs aux tâches de la transition vers le socialisme.


A lire aussi : Une discussion de Trotsky sur le programme transitoire



NOTES

1 L. Trotsky, Oeuvres t. 7, p. 45.

2 « Programme de Transition », supplément à La Vérité 259 p. 57

3 Voir les Cahiers du CERMTRI 66, septembre 1992

4 L. Trotsky, « L’Internationale communiste après Lénine », P.U.F. 1969, pp. 175-76.

5 « Documents of the Fourth International 1933-1940 » (Pathfinder, 1973) Notre traduction.

6 L. Trotsky, Oeuvres, t. 17, p. 82.

7 « Programme de Transition », supplément à La Vérité 259, p.11.

8 L. Trotsky, « The political backwardness of the American workers » (19/5/38) in « The Transitional Programme » (Pathfinder, 1977). Notre traduction. Cet article ne se trouve pas dans les Oeuvres. Nous ne savons pas pourquoi l’équipe de l’ILT n’a pas inclu cet article, ainsi que quelques autres dans cette série de discussions avec le SWP américain.

9 L. Trotsky, « Completing the program and putting it to work » (7.6.38) ibidem., Notre traduction.

10 L. Trotsky, Oeuvres, t. 15, p233

11 L. Trotsky, Oeuvres, t. 2, p61


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