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4 octobre 2000
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Le Manifeste communiste : “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !”

En novembre 1847, le deuxième congrès de la Ligue des Communistes, basée à Londres et composée en grande partie d’exilés allemands, décide de demander à deux nouveaux militants qui avaient déjà fait leurs preuves, Marx (29 ans) et Engels (27 ans), d’écrire un Manifeste.

Engels écrit une première ébauche, une sorte de catéchisme militant qu’il abandonne à mi-chemin, demandant à Marx de l’achever. Après maints retards — et quelques menaces de blâmes de la part de la direction de la Ligue! — Marx livre enfin son texte en février 1848. C’était il y a 150 ans.

Malgré son succès postérieur — le deuxième livre le plus vendu de toute l’Histoire, derrière la Bible — le Manifeste n’est pas vendu sous sa forme originelle. Quelques centaines d’exemplaires seulement circulent en été 1848, après l’explosion révolutionnaire de janvier-juin 1848.

Malgré la justesse de ses premiers mots — "Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme" — le Manifeste communiste n’a pas pu être l’étendard autour duquel les masses révolutionnaires d’Europe se rallièrent.

Même si pendant le siècle et demi qui s’est écoulé depuis son écriture, l’Histoire a porté un certain nombre de nuances voire de corrections aux analyses et aux prévisions du Manifeste, la force de la méthode, de l’analyse et du programme avancés, la clarté avec laquelle il donne la perspective communiste, font en sorte que ce petit livre est toujours une source d’inspiration, qui donne matière à réfléchir et une base pour l’action révolutionnaire.

Comme l’a écrit Trotsky, lors du quatre-vingt dixième anniversaire du Manifeste, "le petit ouvrage des deux jeunes auteurs continue à fournir des indications irremplaçables dans les questions fondamentales et les plus brûlantes de la lutte de libération. Quel autre livre pourrait se mesurer, même de loin, avec le Manifeste communiste ?"


Le contenu du Manifeste

La première partie du Manifeste traite l’explication matérialiste de l’histoire, qui est résumée en quatre points :
• L’Histoire est l’histoire de la lutte de classes.
• Chaque classe dirigeante successive a présidé des rapports sociaux de production différents, mais tous marqués par l’exploitation.
• Les idées, la politique, la culture et le droit dans chaque société sont les produits des rapports sociaux. L’idéologie dominante est celle de la classe dirigeante.
• Néanmoins, l’action et la pensée humaines ne sont pas prisonnières des facteurs économiques ou sociaux. Elles peuvent elles-mêmes constituer des forces de changement là où elles sont adoptées par de larges masses. Dans la lutte des classes, la classe opprimée peut devenir consciente de son destin révolutionnaire.

Ce point de départ n’est nullement révélateur d’un penchant intellectuel chez Marx, mais plutôt le fruit de son combat contre les communistes utopistes : pour détruire la société de classe, il faut la comprendre, et le rapport entre analyse et programme est très étroit. Comme Trotsky l’a souligné, la conception matérialiste de l’Histoire constitue "l’un des instruments les plus précieux de la pensée humaine."

Marx n’a pas été le premier à comprendre l’existence de la lutte des classes. De nombreux historiens bourgeois, sensibles à la puissance de leur propre classe et craintifs face aux premières grandes luttes ouvrières du 19e siècle, avaient utilisé le terme et montré combien ils en comprenaient la portée.

Ce que Marx a apporté (en fait dès l’écriture de l’"Idéologie allemande"), c’est la démonstration que :
• l’existence des classes est liée à des phases historiques du développement de la production ;
• la lutte des classes conduit à la dictature du prolétariat ;
• cette dictature ne serait qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et la création d’une société sans classes.


La nature du capitalisme

Ensuite, Marx procède à une description des premiers pas du capitalisme, sorti des décombres de la féodalité, montrant clairement sa nature contradictoire.

D’une part, la bourgeoisie a joué un rôle profondément révolutionnaire dans tous les domaines de l’activité humaine. Elle a bouleversé le potentiel productif de l’humanité, brisé l’isolement national, créé de vastes métropoles et écrasé les mythes et superstitions de la féodalité :
"Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et fait capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. (...) Elle a créé d’énormes cités : elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens de celles des campagnes, et par là, elle a préservé une grande partie de la population de l’idiotisme de la vie des champs."

Mais, poursuivant sa critique avancée dans l’Idéologie allemande, il démontre également que ce système si puissant est loin d’être un système stable, capable d’une croissance cohérente et fiable : miné par des crises à répétition, écrasé par les frontières nationales "le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées en son sein."

En 1848, Marx explique déjà la nature de ses crises non pas comme un choix politique, ni comme une mauvaise gestion, mais comme étant un produit de la nature même du capitalisme, même si ses travaux sur l’économie politique contenus dans "Le Capital" allaient enrichir son analyse.

Certes, le capitalisme qu’il décrit dans le Manifeste n’est pas celui qui aujourd’hui domine le monde. Au lieu du capitalisme libéral et national décrit dans le Manifeste, nous vivons aujourd’hui dans l’époque impérialiste, caractérisée par une tendance au monopole et à la concentration du capital à l’échelle planétaire. Le capitalisme privé du Manifeste a été remplacé par les sociétés d’actions et l’étatisation. Enfin, au lieu d’une époque de croissance sans entraves, le capitalisme a évolué vers un système de crises plus ou moins contrôlées.

Marx remarque aussi que le capitalisme a simplifié les antagonismes de classe : au lieu des couches multiples de castes et de classes qui avaient marqué les sociétés antérieures, le capitalisme est caractérisé par une situation plus simple : "La société se divise de plus en plus en deux vastes camps opposés, en deux classes ennemies la bourgeoisie et le prolétariat."

Ayant lutté pour imposer sa propre forme d’exploitation, la bourgeoisie a ouvert une nouvelle phase de l’Histoire, dans laquelle les méthodes et les moyens de production doivent être constamment révolutionnés.

Ce faisant, elle n’a fait que suivre son propre intérêt. Mais en même temps, elle sème les graines de sa propre destruction et jette les bases d’une nouvelle étape historique qui permettrait l’abolition de tous les antagonismes de classe, de toutes les pénuries et de tous les manques : le communisme.

Pour Marx, il y a deux bases matérielles pour la transition du capitalisme vers le communisme :
• Le prolétariat. A l’échelle historique, chaque classe opprimée qui prend le pouvoir et devient ainsi une classe dominante impose "ses" formes de propriété et d’exploitation sur toute la société. Mais la classe ouvrière n’a pas de propriété : elle ne possède ni usines, ni mines, ni bureaux ; elle n’est pas propriétaire des matières premières, des banques ou des terres. Sa tâche historique est donc d’abolir la classe, la propriété privée et l’exploitation. Depuis longtemps, le communisme était le rêve des opprimés. Avec l’avènement du capitalisme, il est devenu une possibilité réelle grâce à l’existence du prolétariat.
• Le développement économique. Le communisme ne peut exister que si les besoins élémentaires de la vie sont produits et distribués gratuitement à chaque individu. Le capitalisme, en détruisant l’ancien système de production féodale, et en imposant la production industrielle, avait réduit le coût social de la production.


Où en est-on aujourd’hui ?

Selon bon nombre de sociologues, la classe ouvrière est en voie de disparition. La destruction de l’industrie lourde dans les pays impérialistes et l’augmentation du niveau de vie de la majorité des travailleurs font croire à certains que le prolétariat s’est embourgeoisé et que les perspectives de la lutte des classes sont réduites à néant.

Mais chaque mois l’actualité dément ces prédictions. Les grèves massives en Corée du Sud, il y a un an, l’occupation du siège de Crédit Foncier et la grève victorieuse des travailleurs de l’UPS de l’année dernière montrent clairement que si le prolétariat industriel s’est affaibli dans les métropoles impérialistes, d’une part il a grandi énormément dans les pays dominés par l’impérialisme, d’autre part le prolétariat qui travaille dans les services est aussi puissant que celui qui travaillait dans les mines et les fabriques.

Et, bien que la majorité des travailleurs en occident ait aujourd’hui un niveau de vie plus élevé que celui de leurs grand-parents (ce qui contredit l’une des prévisions du Manifeste, c’est à dire la tendance à la paupérisation de la classe ouvrière), ce n’est pas pour autant qu’ils ne luttent pas. Loin de là.

Depuis un quart de siècle, l’industrialisation du monde dominé par l’impérialisme a transformé des millions de paysans et commerçants en prolétaires.

Et de plus en plus, ceux qui restent à la campagne sont transformés en prolétaires agricoles, sans terres.

Evidemment, ce processus n’est pas unilatéral. Le capitalisme connaît des phases de stagnation pendant lesquelles les travailleurs sont mis au chômage et dans plusieurs pays semi-coloniaux desmillions d’habitants de bidonvilles n’appartiennent pas au prolétariat proprement dit. Mais à l’échelle planétaire, ceci n’est pas la tendance dominante : la classe ouvrière est plus nombreuse et plus jeune que jamais.

Si depuis son avènement le capitalisme a développé les forces productives, il a également produit de terribles crises et guerres qui ont conduit à la mort et à la misère de centaines de millions d’êtres humains. Et depuis le début de l’ère impérialiste, le capitalisme érigé en système mondial s’est montré incapable de répondre aux besoins de l’immense majorité de l’humanité, sauf par la répression et la guerre.

Concernant la bourgeoisie on trouve l’une des erreurs de perspective les plus importantes qui caractérisent le Manifeste.

La dernière section du Manifeste explique que :
"C’est vers l’Allemagne surtout que se tourne l’attention des communistes, parce que l’Allemagne se trouve à la veille d’une révolution bourgeoise, et parce qu’elle accomplira cette révolution dans les conditions plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l’Angleterre et la France n’en possédaient au XVIIe et au XVIIIe siècles, et que, par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le court prélude d’une révolution prolétarienne."

C’est dire que Marx attendait d’une part que la bourgeoisie joue un rôle révolutionnaire, et que d’autre part le temps pendant lequel le capitalisme existerait serait très court. Sur les deux points, il avait tort, comme nous allons le voir.

Lors de la révolution allemande de 1848, la bourgeoisie a refusé d’agir en tant que classe révolutionnaire. L’époque héroïque de la bourgeoisie, qui culmina en 1789, était révolue. Elle refusait de mettre fin à la féodalité, craignant surtout que sa révolution soit "le court prélude d’une révolution prolétarienne." En 1848, la bourgeoisie n’était déjà plus un élément révolutionnaire, même si les revendications démocratiques continuaient à jouer un rôle fondamental.

De nos jours, cette erreur de Marx est devenue d’une importance brûlante. Trotsky le souligne en 1937 dans son article sur les 90 ans du Manifeste :
"Comme l’a démontré l’évolution ultérieure en Europe et en Asie, la révolution bourgeoise, prise isolément, ne peut plus du tout se réaliser. La purification de la société des défroqués féodaux n’est possible que si le prolétariat, libéré de l’influence des partis bourgeois, est capable de se placer à la tête de la paysannerie et d’établir sa dictature révolutionnaire. Par là-même, la révolution bourgeoise se lie à la première étape de la révolution socialiste pour s’y dissoudre ensuite. La révolution nationale devient ainsi un chaînon de la révolution internationale. La transformation des fondements économiques et de tous les rapports sociaux prend un caractère permanent. La compréhension claire du rapport organique entre révolution démocratique et dictature du prolétariat et, par conséquent, avec la révolution socialiste internationale, constitue, pour les partis révolutionnaires des pays arriérés d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique, une question de vie ou de mort "

Mais si les bourgeois allemands ne voulaient pas prendre le pouvoir, ils voulaient bien continuer à faire des profits à l'aide du système. Le capitalisme, loin de s’effondrer rapidement comme l’attendait Marx, s’est étendu et, 150 ans plus tard, existe toujours. Marx a pris la première crise du capitalisme pour la dernière.

Mélange d’optimisme révolutionnaire et de mauvaise compréhension d’un mode de production qui entrait dans sa première crise systématique, cette erreur de perspective allait contribuer à la crise de la Ligue des communistes après l’échec des révolutions de 1848, et la décision de Marx et Engels de se lancer dans un travail théorique sur la nature du capitalisme afin de mieux comprendre la nature et les rythmes du développement de l’ennemi.


Polémique

Une partie importante du Manifeste consiste en une critique féroce d’autres tendances se réclamant du communisme. Cette partie du document est sans doute celle qui a le plus vieilli — des tendances comme "le socialisme féodal" ou "le communisme critico-utopique" n’existent plus aujourd’hui en tant que telles (même si certaines de leurs idées resurgissent dans la bouche des uns ou des autres).

Il serait néanmoins erroné d’imaginer que l’intérêt de cette polémique est d’ordre purement historique. En fait, elle nous montre très clairement qu’une critique souvent avancée aujourd’hui — pourquoi les révolutionnaires ne peuvent pas s'unir ? — n’a rien de neuf.

Marx comprend l’importance pour les communistes de se différencier des faux amis du prolétariat, ceux qui, parfois malgré eux, peuvent conduire la lutte révolutionnaire à la catastrophe. D’où une polémique peu tendre qui cherche à mettre fin à l’influence de ces courants de pensée.

Marx avance aussi une position qui a souvent été utilisée contre les révolutionnaires : "Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent du prolétariat en général. Ils ne proclament pas de principes sectaires sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier."

Comme le reste du Manifeste, il faut prendre cette phrase dans son contexte historique. L’explication est fournie par une autre phrase : "Le but immédiat des communistes est le même que celui de toutes les fractions du prolétariat : organisation des prolétaires en parti de classe, destruction de la suprématie bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat."

A l’époque, il n’existait aucun parti ouvrier de taille. La construction de ce parti était, selon Marx et Engels, la tâche fondamentale de la classe ouvrière.

Ce n’est que plus tard dans le siècle, après l’achat par le capitalisme de pans entiers de l’aristocratie ouvrière que Marx et Engels comprirent le besoin d’un parti révolutionnaire, séparé si nécessaire des autres partis ouvriers.


Le programme du Manifeste

Au cœur du Manifeste se trouve un programme d’action pour répondre aux questions brûlantes de l’époque. Comme la partie polémique, ces revendications peuvent paraître dépassées par les développements historiques ultérieurs.

En effet, certains des dix points contenus dans le Manifeste -- comme par exemple "éducation publique et gratuite de tous les enfants, abolition du travail des enfants dans les fabriques" — ont été acquis par les travailleurs des pays impérialistes. Mais ils demeurent un espoir pour la majorité des travailleurs sur terre.

D’autres, comme "centralisation, dans les mains de l’Etat, de tous les moyens de transport" ont été dépassé par le développement de la société planétaire (l’automobile !).

Mais sur le fond, ces dix points nous révèlent la méthode programmatique de Marx et d’Engels. Comprenant que dans les combats à venir, les travailleurs seraient obligés de faire des alliances tactiques avec des couches bourgeoises, ils ont également senti le besoin d’un programme ouvrier indépendant.

Les mesures avancées dans le Manifeste — tournant principalement autour du développement et de la centralisation de la production et des finances entre les mains de l’Etat — avaient pour objectif de donner au prolétariat les bases matérielles pour la construction d’une société sans classes :
"Le prolétariat se servira de la suprématie politique pour arracher petit à petit tout capital à la bourgeoisie pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe régnante, et pour augmenter au plus vite les masses de forces productives disponibles. Ceci, naturellement, ne pourra s’accomplir, au début, que par une violation despotique des droits de propriété et des rapports de production bourgeois, c’est-à-dire par la prise de mesures qui, au point de vue économique, paraîtront insuffisantes et insoutenables, mais qui au cours du mouvement se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de révolutionner le mode de production tout entier."

Mais il y a quelque chose de plus frappant encore dans ces revendications que l’écart qui les sépare de l’actualité : l’absence d’un rapport entre l’action directe des masses et la réalisation des revendications. Ceci pour la simple raison que, pour la Ligue communiste, il s’agissait d’un programme de gouvernement, une fois le pouvoir conquis.

De ce point de vue, donc, il ne s’agit pas d’un programme réellement transitoire au sens où il n’avance pas le besoin de la réalisation du pouvoir ouvrier à chaque étape de la lutte, que ce soit autour de questions économiques, démocratiques ou politiques. Cette compréhension consciente de la nature du programme révolutionnaire n’est apparue que beaucoup plus tard, après la révolution russe de 1917.

Néanmoins, il s’agit clairement d’un programme révolutionnaire pour le pouvoir des travailleurs et la destruction du capitalisme :
"Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s’il s’érige par une révolution en classe régnante, et, comme classe régnante, détruit violemment les anciens rapports de production, il détruit, en même temps que ces rapports de production, les conditions d’existence de l’antagonisme des classes ; il détruit les classes en général et, par là, sa propre domination comme classe."

Enfin, comme le signale le Manifeste, l’application de cette méthode devrait changer suivant le pays. Ainsi, quelques mois après l’écriture du Manifeste, Marx et Engels ont répondu à la révolution allemande de 1848 en adoptant un programme de 17 points "Les revendications du Parti Communiste d’Allemagne" qui appelait, entre autres, à la République, à l’armement de la population et à l’expropriation des terres paysannes.

Mises à part les questions de perspectives politiques et économiques, le Manifeste est aussi marqué par quelques erreurs ou lacunes plus importantes :
• La question des femmes est largement occultée par celle de la famille, pour laquelle Marx avance la perspective de sa disparition rapide. Nulle part les revendications élémentaires d’égalité ne sont avancées.
• En ce qui concerne les colonies, il n’y a pas un mot dans le Manifeste. La raison en est simple. Comme l’a souligné Trotsky : "Dans la mesure où Marx et Engels pensaient que la révolution socialiste 'dans les pays civilisés tout au moins', était l’affaire des années prochaines, la question des colonies était, à leurs yeux, résolue, non comme résultat d’un mouvement autonome des peuples opprimés, mais comme résultat de la victoire du prolétariat dans les métropoles du capitalisme."
• Le Manifeste souligne que "le gouvernement moderne n’est qu’une délégation qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise" et ainsi souligne l’idée que la démocratie bourgeoise ne peut pas, au fond, servir une autre classe que la sienne. Mais la nature exacte de l’Etat, et les tactiques qui doivent être avancées pour y répondre, ne sont nullement développées. Rien d’étonnant en cela : ce n’est qu’un quart de siècle plus tard, après des décennies de renforcement de l’Etat bourgeois et l’écrasement de la Commune de Paris, que Marx et Engels comprirent cette leçon fondamentale : la classe ouvrière ne peut pas prendre l’Etat et l’utiliser comme elle le veut ; elle doit le détruire et créer son propre Etat.


Un document fondamental

Mais malgré ces problèmes mineurs, le Manifeste demeure un document fondamental. Il explique clairement que les communistes "sont donc la section la plus résolue, la plus avancée de chaque pays, la section qui anime toutes les autres ; théoriquement ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien." Mais ce n’est paspour autant qu’ils se tiennent à l’écart de la lutte des classes dans tous ses aspects : "Ils combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière, mais dans le mouvement du présent, ils défendent et représentent en même temps l’avenir du mouvement."

Ce modèle est le nôtre. Il fournit la base de la construction et de l’intervention d’une organisation révolutionnaire en France et dans le monde et de son intervention. Encore une preuve de l’actualité de ce document.

Enfin, aujourd’hui les derniers mots du Manifeste résonnent toujours aussi fort qu’il y a 150 ans :
"Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs buts. Ils proclament hautement que ces buts ne pourront être atteints sans le renversement violent de tout l’ordre social actuel. Que les classes régnantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste. Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !"



Le communisme de Marx et Engels avant le Manifeste Communiste

Le Manifeste Communiste n’est nullement la première œuvre politique de Marx et Engels. Il s’agit plutôt d’un résumé des positions qu’ils avaient développées auparavant, en particulier dans une série de livres-polémiques contres les philosophes allemands et les économistes :

• La Sainte-Famille (1845), dirigée contre Bauer, attaque les philosophes allemands et souligne l’importance du prolétariat, s’appuyant en particulier sur les grèves des tisserands de Silésie. Dans ce livre Marx et Engels expliquent que la société est divisée en classes et que le prolétariat est exploité par les patrons. Mais il manque une analyse scientifique de la nature et de l'origine de cette oppression.

• L’Idéologie Allemande (1845), qui attaque Bauer, Stirner et Feuerbach, avance une vision matérialiste du développement capitaliste (en particulier en ce qui concerne les contradictions nationales du capitalisme), le besoin du communisme pour résoudre ces contradictions et le rôle fondamental du prolétariat pour y arriver, le développement des forces productives comme préalable matériel du communisme, le fait que l’Etat sert les intérêts de la classe dirigeante et, enfin, la nécessité d’une révolution communiste. Ce document, jamais édité de leur vivant, marque une rupture importante avec les visions dominantes des militants de la Ligue des Justes.

• Misère de la Philosophie, une longue polémique contre Proudhon, dans laquelle Marx critique férocement la vision utopiste de Proudhon selon laquelle le socialisme peut être créé immédiatement par des réseaux de coopératives autogérées, évitant ainsi l’horreur du développement capitaliste. A la place, il souligne le besoin du développement maximal des forces productives et donc de l’industrie, et du besoin du socialisme à l’échelle nationale et mondiale.

• Travail salarié et capital (1847), d'abord écrit pour un cours donné à l’Union ouvrière allemande à Bruxelles, continue le travail d’économie politique développé dans Misère de la Philosophie, en particulier en ce qui concerne la théorie de la valeur. Sur les pas de l’économiste bourgeois Ricardo, Marx avance que la valeur d’une marchandise est déterminée par le travail nécessaire à sa production. Si par la suite il a développé de manière qualitative sa compréhension de la valeur et de la production capitaliste, il avance dans ce cours que le capitalisme est un système qui génère des crises tout en accroissant le nombre de travailleurs qui, seuls, peuvent mettre fin au système.



Des "Justes" aux "Communistes"

Le Manifeste Communiste est commandé par la Ligue des Communistes. Cette organisation a une histoire qui remonte aux années 1830.

A ce moment des travailleurs allemands en France créent la Ligue des Justes, groupe clandestin. Après le soulèvement blanquiste, deux des dirigeants de la Ligue, Schapper et Moll, pour échapper à la répression, s'enfuient à Londres , où ils créent l’Union ouvrière allemande.

La Ligue des Justes continua de lutter, sa figure principale étant l’artisan Weitling, un autodidacte qui mit en avant le rôle fondamental des basses couches de la société — criminels, chômeurs, pauvres — dans l’instauration de la société communiste.

En 1844, Weitling à son tour fuit la répression — allemande cette fois-ci — et se réfugie à Londres où il adhère à l’Union ouvrière allemande.

La même année Marx arrive à Paris, où il rencontre Proudhon, Louis Blanc et... Friedrich Engels. Les deux hommes commencent à travailler ensemble, liés par une amitié qui durera le reste de leur vie. L’année suivante, ils entrent en contact avec l’Union ouvrière allemande et décident de s’attaquer au communisme "primitif" (Weitling, Bauer, Proudhon, etc).

En exil à Bruxelles, Marx cherche à créer des Cercles de Correspondance Communiste afin d’unifier les diverses tendances se réclamant du communisme autour d’un programme et d’une analyse clairs. Les Cercles connaissent un échec, mais posent les jalons de développements futurs.

En 1846, une nouvelle direction est élue à la Ligue des Justes qui décide de suivre les critiques de Marx et de lutter pour une analyse et un programme scientifiques du communisme. En février-mars 1847, Marx et Engels adhèrent à la Ligue qui, lors de son congrès trois mois plus tard, décide de changer son nom en Ligue des Communistes.

A Bruxelles, Marx crée l’Association Culturelle des Travailleurs allemands, organisation communiste qui se réunissait deux fois par semaine, le mercredi étant réservé aux discussions politiques (dont le cours "Travail salarié et capital" de Marx), le dimanche à une revue de la presse, à des récitations, à des chansons et à un petit bal.

Un espion de la police donne le rapport suivant de l’activité des communistes :
"Aux journaliers et aux ouvriers des fabriques, on présente la séduisante théorie du partage des biens comme reposant sur un droit inné, et on leur inculque une haine profonde contre les autres citoyens et contre le gouvernement. Si de tels agissements réussissaient à saper les fondements de la religion et du respect des lois, et à contaminer, par la presse et par les clubs, une grande partie des classes inférieures du peuple, un sombre avenir s’annoncerait pour la patrie et pour la civilisation. Le fait que le nombre des adhérents est passé en peu de jours de 37 à 70, doit donner à réfléchir."


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