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4 octobre 2000
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Lénine et les bolcheviks

Dans la Russie tsariste du début du siècle, il n’existait aucun droit démocratique, tandis qu’une répression féroce écrasait régulièrement toute tentative d’obtenir des réformes. La population était composée de 82% de paysans, mais une classe ouvrière jeune et dynamique jouait un rôle fondamental dans l’économie impérialiste.

En mars 1898, le Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe (POSDR) est fondé. Lors de son congrès — où seuls neuf délégués étaient présents — le POSDR nomme un comité central et décide d’éditer un organe central. Mais tous les délégués sont immédiatement arrêtés : le POSDR est quasiment mort-né. Plusieurs cercles sociaux-démocrates locaux continuent à utiliser le nom "POSDR", sans pour autant être réellement liés entre eux.

Deux ans plus tard, en décembre 1900, le premier numéro du journal l’Iskra (l’Étincelle), est édité en Allemagne par un groupe de marxistes russes — le groupe d’Emancipation du Travail — fondé en 1883 par Plekhanov, l’introducteur du marxisme en Russie.

Lénine qui a alors 30 ans est membre du comité de rédaction. Pour lui, l’objectif fondamental de l’Iskra est de rassembler les militants autour d’un programme et d’un journal, avec pour but d’"organiser les forces révolutionnaires, de les discipliner et de développer la technique de l’action révolutionnaire" sur le plan national.

Cela implique l’abandon des méthodes d’amateurs des cercles sociaux-démocrates locaux, et la création d’une organisation disciplinée, réellement nationale, dotée d’une direction solide et d’un programme clair.

Pour y parvenir, il ne suffit pas de rassembler tous ceux qui se réclament du socialisme. L’Iskra est avant tout au service de la clarification politique :

"Avant de nous unir, et pour nous unir, nous devons commencer par nous démarquer nettement et résolument. Sinon, notre unité ne serait qu’une fiction couvrant le désordre existant et empêchant d’y mettre radicalementfin. On comprend donc que nous n’ayons pas l’intention de faire de notre organe un simple magasin d’opinions hétéroclites. Nous lui imprimerons, au contraire, une orientation nettement définie. Cette orientation peut être exprimée d’un mot : le marxisme".

Très rapidement, le groupe de l’Iskra, et notamment Lénine, se trouve à l’avant-garde d’un combat politique contre d’autres forces au sein du POSDR, en particulier contre les "économistes".

Pour ces derniers, lorsque la classe ouvrière se développe en tant que force économique industrielle, elle développe, spontanément, des idées et des formes de lutte socialistes. Il faut donc laisser la direction des questions "politiques" aux bourgeois. Selon le "credo" des économistes :
"Pour un marxiste russe, il n’y a qu’une issue : participer, c’est-à-dire contribuer à la lutte économique du prolétariat et prendre part à l’activité de l’opposition libérale."

Dans cette optique, la classe ouvrière n’a aucun rôle indépendant à jouer dans la révolution à venir.

Toute l’équipe de l’Iskra — y compris les futurs opposants de Lénine, Plekhanov et Martov — s’oppose à cette ligne. Lénine rédige une longue réponse aux économistes — "Que faire ?" — qui souligne qu’il n’y a pas de fossé entre les luttes économiques et les luttes politiques et qui, à la place de la spontanéité défendue par les économistes, avance le besoin d’un parti d’action discipliné qui, dans le contexte spécifique de la clandestinité, doit être structuré "d’en haut". Lénine appelle à la construction d’un parti de "révolutionnaires professionnels", non pas des permanents mais des militants entièrement dévoués à la lutte révolutionnaire.

Lénine explique que la conscience socialiste durable ne peut naître spontanément de la lutte des classes, à cause du poids de l’idéologie bourgeoise, mais doit venir de l’extérieur", c’est-à-dire être véhiculée par le parti.

Cette vision — acceptée par la plupart des dirigeants socialistes de l’époque — n’est nullement mécaniste ou méprisante envers les travailleurs :
"On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme. Cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément, si toutefois cette théorie ne capitule pas elle-même devant la spontanéité, si toutefois elle ne se soumet pas à cette spontanéité (...) La classe ouvrière va spontanément au socialisme, mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément s’impose surtout à l’ouvrier."

Enfin, Lénine s’attaque à ceux qui, dans l’absence de clarté programmatique, cherchent l’unité avant tout en citant les mots de Marx :
"'Tout pas en avant, toute progression réelle importe plus qu’une douzaine de programmes'. Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre : 'Je vous souhaite de vous bien porter !' D’ailleurs, (...) Marx condamne catégoriquement l’éclecticisme dans l’énoncé des principes. Si vraiment, il est nécessaire de s’unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue de réaliser les buts pratiques du mouvement, mais n’allez pas jusqu’à faire commerce des principes, ne faites pas de 'concessions' théoriques."
Pour Lénine, comme pour Marx, la question de la politique prolétarienne, du programme communiste, prime avant tout.


La scission de 1903

Le Deuxième congrès du POSDR a lieu en été 1903. A l’époque, le POSDR — toutes tendances confondues — rassemble plus de 120 comités ou groupes partout dans le pays. Malgré son nom, le POSDR n’est pas composé, avant tout, de travailleurs. Voici ce que dit Zinoviev, dirigeant bolchevique :
"Au deuxième congrès, comme d’ailleurs dans les comités, la majorité n’était pas formée d’ouvriers. (...) L’organisation de l’Iskra et nos comités d’alors étaient formés surtout d’étudiants et, en partie, de révolutionnaires professionnels. Les ouvriers (...) étaient peu nombreux".

Néanmoins, l’objectif de Lénine et des autres membres du comité de rédaction de l’Iskra est de créer une organisation enracinée dans la classe ouvrière et capable de diffuser les idées révolutionnaires en son sein. C’est ainsi qu’étaient testés et renforcés la politique et le programme.

Si le groupe de l’Iskra s’impose facilement face aux économistes et à l’Union des Travailleurs Juifs ("le Bund") lors du congrès, son unité ne résiste pas aux débats. Contre toute attente, le comité rédactionnel de l’Iskra se divise sur une question, qui, à première vue, semble anodine : celle de la définition d’un militant du POSDR.

Zinoviev décrit la différence et sa signification ainsi :
"D’après Lénine, ne pouvait être membre du parti que celui qui participait à l’une de ses organisations, remplissait ses obligations, payait ses cotisations, observait la discipline, etc. Pour Martov, au contraire, il suffisait de travailler sous le contrôle du parti et d’aider d’une façon quelconque ses organisations pour être considéré comme membre du parti. Au premier abord, il semblait à beaucoup de délégués que cette discussion ne portait que sur des mots et qu’elle n’avait pas grande importance. En réalité, ce n’était point là une controverse littéraire : il s’agissait de savoir ce que devait être le parti."

Les conséquences du débat ne sont pas évidentes à l’époque. Tout le monde, à cause de la répression tsariste, défend l’idée d’un parti discipliné, avec un contrôle très fort par le centre sur les instances locales. Martov et ses co-penseurs se servent des arguments utilisés par Lénine dans Que Faire pour appuyer leur position, tandis que Lénine dit devant le Congrès :

"Je ne considère pas que notre différence est si importante qu’elle constituerait une question de vie ou de mort pour le Parti. Nous n’allons sûrement pas mourir à cause d’un mauvais point dans les statuts !"

Sur cette question, c’est Martov qui l’emporte avec 28 voix contre 23. Mais sur d’autres questions, il y a une majorité pour l’aile "dure" de l’Iskra, autour de Lénine. C’est cette situation arithmétique qui donne lieu aux surnoms connus, de bolcheviks ("ceux de la majorité") et de mencheviks ("ceux de la minorité").

Après le congrès, Martov refuse de participer au comité de rédaction de l’Iskra si trois de ses co-penseurs — Axelrod, Zassoulitch et Potresov — ne sont pas cooptés. Quelques mois après le Congrès, Plekhanov accède à la requête de Martov, et l’Iskra passe entre les mains des mencheviks. La conséquence du différend du congrès, et de ses suites, était la création de deux fractions au sein du POSDR — les bolcheviks et les mencheviks.

Bien que Lénine estime que, "les divergences qui séparent actuellement ces deux ailes concernent surtout les problèmes d’organisation, et non les questions de programme ou de tactique", les différences politiques se développent selon un processus fort contradictoire.


Des divergences politiques

En 1904, par exemple, les bolcheviks et les mencheviks adoptent tous deux une politique "défaitiste" à l’égard de leur propre bourgeoisie dans la guerre entre la Russie et le Japon. Mais, la même année, face au mouvement réformiste bourgeois des "zemstvos", les mencheviks disaient :
"nous commettrions une erreur fatale si nous nous proposions d’obliger, dès à présent, par d’énergiques mesures d’intimidation, les zemstvos ou d’autres organes de l’opposition bourgeoise à prendre, sous l’influence de la panique, l’engagement formel de présenter nos revendications au gouvernement".

C’est à dire que pour les mencheviks — comme pour les économistes auparavant — il fallait avant tout suivre les initiatives de la bourgeoisie en matière de luttes démocratiques. Pour Lénine, par contre, il fallait œuvrer pour une situation où "les ouvriers se lèveront plus hardiment encore, en masses encore plus compactes, pour (...) conquérir pour eux, de haute lutte, ce qu’on permet à MM. les bourgeois libéraux comme une aumône : la liberté de réunion, la liberté de la presse ouvrière, la liberté politique complète afin de mener largement et au grand jour la lutte pour la victoire totale du socialisme."

C’est sans doute en partie à cause de ces différences bien réelles qu’en février 1905, Lénine considère qu’"il y a donc, en fait, deux partis ouvriers sociaux-démocrates de Russie", les bolcheviks ayant le soutien de 14 comités en Russie, les mencheviks pouvant s’appuyer sur quatre. Lénine va encore plus loin, proposant que "les tenants de l’esprit du parti n’ont pas d’autre issue : il leur reste à travailler séparément et indépendamment des désorganisateurs (...) les partisans de la minorité (...) ne peuvent être admis dans aucune de nos organisations."

Mais, en avril 1905, lors du troisième congrès du POSDR, auquel les mencheviks refusent d’assister, Lénine n’arrive pas à convaincre les bolcheviks de cette position, en particulier les militants de terrain (Lénine, bien entendu, se trouvait toujours à l’étranger). Dans plusieurs villes, la scission n’a jamais été entérinée. Par exemple, jusqu’en février 1905, les comités menchevique et bolchevique de Saint Pétersbourg mènent une vie commune.

Le fait que Lénine ne puisse faire adopter sa position au congrès montre à quel point son organisation est tout sauf une secte. A cause du refus de la base bolchevique, Lénine adopte une position plus nuancée, souhaitant l’unification rapide des mencheviks en organisation séparée afin de permettre la clarification politique nécessaire :

"Plus tôt cela sera fait, et plus il sera facile à tous et à chacun, à la masse des militants du parti, de porter un jugement sur la scission et d’en comprendre les causes ; et plus il sera facile de réaliser entre le parti et la nouvelle organisation qui s’en est détachée des accords pratiques exigés par les besoins de l’action locale ; et plus vite enfin se fera jour la voie de l’inévitable retour à l’unité du parti dans l’avenir."


La révolution de 1905

En fait, la révolution russe de l’automne 1905 pousse les mencheviks à évoluer et rend l’analyse de Lénine caduque, à tel point qu’en 1906, il accepte l’unité formelle des deux tendances.

Lors du Troisième Congrès, les bolcheviks clarifient leur politique sur trois points importants : la nature de la révolution à venir, les outils programmatiques nécessaires pour la réaliser, et la forme gouvernementale qui peut en sortir.

• Lénine avait compris que la bourgeoisie arriérée de Russie était incapable de mener une révolution démocratique jusqu’à son terme parce que la destruction du tsarisme nécessitait aussi la destruction des grandes propriétés terriennes et l’introduction des rapports de propriété capitalistes dans l’agriculture.

• Seules une grève générale et une insurrection armée permettraient d’instaurer une assemblée constituante et une république démocratique dont l’organe serait le "gouvernement révolutionnaire provisoire" auquel le POSDR devrait participer, non pas pour devenir l’otage de la bourgeoisie mais pour assurer que les tâches démocratiques soient pleinement effectuées et de la façon la plus progressiste.

• Le seul gouvernement capable d’assurer la "victoire décisive" de la révolution sur le tsarisme était "la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie". Ce gouvernement révolutionnaire serait donc une dictature qui supprimerait impitoyablement la réaction interne et externe. Mais en même temps, il serait "démocratique" en ce sens que ses tâches immédiates seraient limitées à la réalisation du programme bourgeois démocratique minimum : il n’était pas question d’une révolution socialiste.

Sur ce dernier point, Lénine et les bolcheviks avaient tort, comme la révolution de 1917 allait le montrer. La classe ouvrière ne pouvait pas "se limiter" à un régime bourgeois, et même pour satisfaire des revendications bourgeoises elle se trouvait obligée de passer à la révolution socialiste.

Ce qu’il fallait — et qui se déroulera en 1917 — c’était la conjugaison de la théorie de la "révolution permanente" de Trotsky qui prévoyait la nécessité de la révolution socialiste et celle défendue par Lénine sur le rôle fondamental du parti révolutionnaire.

La révolution de l’automne 1905 est marquée par la création des conseils ouvriers — les "soviets". Après une première phase, pendant laquelle les bolcheviks se méfient de ces organes de démocratie ouvrière, Lénine et son groupe s’y intègrent, comprenant l’importance de l’insurrection armée et de sa préparation.

A la différence de ce qui se passera en 1917, la révolution pousse les mencheviks vers les bolcheviks : lors de leur congrès au début de 1905, les mencheviks adoptent une résolution sur l’insurrection armée, où ils expliquent qu’ils doivent chercher "à gagner l’insurrection à notre propre influence et direction et s’en servir dans les intérêts de la classe ouvrière", qui plus est, le congrès voit la possibilité de la création "de communes révolutionnaires".

Cela est réalisé, lorsque les mencheviks, Trotsky en tête, animent les soviets.

Ceci explique que, au début de 1906, Lénine dit : "La tactique de l’époque du 'tourbillon' n’a pas éloigné, mais rapproché les deux ailes de la social-démocratie. (...) La vague révolutionnaire a balayé les divergences, obligeant à reconnaître la tactique de combat."


L’unité de 1906

Le rapprochement programmatique entre les deux ailes du POSDR est telle, qu’en avril 1906, un congrès d’unité a lieu. Lénine, qui un an auparavant voulait rompre complètement avec les mencheviks, prévoit "l’inévitable retour à l’unité du parti" grâce aux convergences programmatiques. Mettant toujours les questions du programme au cœur de son action, Lénine considère qu’il n’y a plus besoin de deux organisations.

Et ce d’autant plus que, malgré la défaite de la révolution, et notamment l’écrasement sanglant de l’insurrection de Moscou, largement sous influence bolchevique, la situation est favorable à la croissance des organisations révolutionnaires. Une certaine liberté de la presse est accordée, et Lénine et d’autres exilés peuvent revenir au pays. A la fin de 1905, les bolcheviks comptent 8.400 militants (dont 87 % de travailleurs) ; quatre mois plus tard, ce chiffre passe à 13.000 (18.000 pour les mencheviks) ; en octobre 1906 il y a 33.000 bolcheviks et 43.000 mencheviks.

Lors du congrès d’unification, la vision organisationnelle de Lénine est confirmée. Sa définition d’un militant est adoptée sans la moindre opposition de la part des mencheviks. Qui plus est, sur la base d’une résolution menchevique de novembre 1905, le congrès adopte des structures centralistes démocratiques. Ce système, est accepté par tous les militants du POSDR, pour son simple bon sens : il admet un maximum de discussions avant de prendre une décision, et garantit un maximum d’unité dans la mise en œuvre de la décision majoritaire.

Lénine développe même davantage le caractère "démocratique" du centralisme démocratique, critiquant les positions du comité central unifié en matière de centralisme et soulignant que la critique, dans la limite des principes fondamentaux du programme doit être entièrement libre (...) non seulement dans les réunions du Parti, mais aussi dans les réunions élargies."

En effet, les courants du POSDR n’ont jamais eu peur d’afficher leurs différences devant les travailleurs, allant même jusqu’à publier les compte-rendus de leurs congrès houleux.

Après le rapprochement programmatique de 1905, Lénine se méfie toujours de la capacité de la majorité des mencheviks à maintenir le cap, critiquant leur centrisme sous la forme de leur "impuissance" et "désarroi". Il souligne donc le besoin de s’organiser au sein du parti réunifié :
"Le Congrès d’Unification du POSDR a reconnu que la tâche immédiate du mouvement est d’arracher le pouvoir des mains du gouvernement autocratique. Quiconque oubliera cette tâche immédiate, quiconque la reléguera à l’arrière-plan, violera la volonté du congrès, et nous lutterons de la façon la plus résolue contre ces violateurs."

En fait, l’unité ne fut jamais réelle. Dès 1907, certains mencheviks tels Axelrod ou Martov se demandent s’il ne faut pas rompre avec les bolcheviks qu’ils accusent d’avoir introduit "la dépravation politico-morale" et "le chaos idéologique" au sein du POSDR, tandis que les plus modérés, tels Dan, s’opposent, mais, comme il l’avouera après coup, uniquement parce que les bolcheviks ont l’argent et l’organisation qui manquent aux mencheviks !

Vue sous cet angle, une autre décision des bolcheviks devient plus compréhensible. Lors d’un congrès secret, les bolcheviks créent un comité central bolchevique, hors des statuts du parti, dont la tâche est de structurer et d’assurer le financement de la fraction bolchevique.

L’objectif est simple : fournir aux bolcheviks les meilleurs moyens de mener la lutte contre l’aile la plus opportuniste des mencheviks, dans le cadre d’un parti de masse qui ne cesse de croître, dans un contexte politique plus libéral qu’avant 1905, dans lequel la "tâche immédiate" est le renversement du gouvernement.


Le début de la réaction

Cette perspective politique s’avère fausse. De 1907 à 1911, une nouvelle vague de répression frappe la classe ouvrière russe. En juin 1907, la Douma (parlement), créée après 1905, est dissoute, des députés POSDR sont arrêtés et des pogroms provoqués par les "cents noirs", des bandes armées réactionnaires.

Les conséquences pour le parti sont terribles. A Moscou, le parti compte 5.320 militants au milieu de 1906, 500 à la fin de 1908, 150 à la fin de 1909. A la fin de 1910, le parti n’existe même plus sur la ville. Le parti de masse de la classe ouvrière, modèle sur lequel était bâtie l’unité de 1906, s’effiloche petit à petit. Comme l’a dit Zinoviev :
"On peut hardiment affirmer qu’en cette période pénible, le parti, en tant qu’organisation panrusse, n’existait pas."

Cette phase de réaction conduit à deux réponses opposées, l’une venant de certains bolcheviks, l’autre de certains mencheviks. Chez les mencheviks, les contradictions entre l’aile ultra-opportuniste et ceux que la révolution a fait évoluer à gauche, s’enflamment.

Un groupe dit "liquidationniste" veut abandonner tout travail clandestin et se limiter au travail légal, à la propagande censurée, en fait, à la bonne volonté du gouvernement tsariste.

Du fait du cadre unitaire du POSDR, le combat contre les liquidationnistes n’est pas seulement l’affaire des mencheviks. Ainsi Proletari (Le Prolétaire), le journal bolchevique, lance une campagne systématique contre les liquidationnistes, soulignant les questions politiques, et non seulement organisationnelles, soulevées par eux.

Chez les bolcheviks, se développe une aile ultra-gauche qui refuse d’accepter la réalité du recul de la lutte des classes, et continue à appeler au boycott de toute élection. En même temps, ils avancent des positions idéalistes, quasi-religieuses, en philosophie. En 1909, après deux ans de combat contre ce groupe dirigé par Bogdanov, les bolcheviks les excluent de leur fraction (mais pas du POSDR).

Cette situation de recul terrible, liée parfois à l’unité de combat contre les déviations ultra-gauche ou opportunistes, conduit à une forte demande unitaire. En janvier 1910, le comité central se réunit, et se donne pour tâche d’unifier réellement le parti.

Lénine accepte d’abandonner Proletari, à condition que l’organe des liquidationnistes soit aussi fermé et qu’un congrès soit convoqué rapidement. Il va encore plus loin, et convainc le comité central qu’il faut "préparer le prolétariat à une nouvelle lutte révolutionnaire ouverte", tout en "offrant au prolétariat la possibilité d’utiliser pour lui-même toutes les contradictions du régime instable de la contre-révolution".

C’est à dire que, pour Lénine, l’unité doit exclure les deux erreurs fondamentales de la période : l’ultra-gauchisme d’un côté, et le liquidationnisme de l’autre, et que les centristes qui cherchent à les concilier doivent abandonner cette politique.


Scission menchevique

Malgré l’accord sur cette position, une scission parmi des mencheviks, conséquence de leur centrisme, remet tout en cause.

Dans un premier temps, au printemps 1910, Martov, sous la pression des liquidationnistes, propose de mettre travail légal et illégal sur un pied d’égalité. Il s’oppose ainsi clairement aux décisions du comité central réuni quelques mois auparavant. Les "mencheviks du parti" — dirigés par Plekhanov — s’opposent à Martov et les bolcheviks refusent de participer au journal commun lancé dans la foulée du comité central du mois de janvier.

L’objectif de Lénine est simple : rassembler tous ceux qui ne veulent pas de compromis avec les liquidationnistes.
Loin d’être une question d’organisation ou de discipline, il s’agit d’une question politique importante, sur laquelle il espère convaincre les "mencheviks du parti".

En lançant un hebdomadaire commun — Zvezda (l’Etoile) — Lénine affirme qu’il ne veut pas "réconcilier certaines personnes et groupes, peu importe leur travail et leur orientation" mais organiser les militants autour d’une "ligne politique définie (...) l’unité est inséparable de ses bases idéologiques".

C’est dans cette perspective que se tient le sixième congrès du POSDR, en janvier 1912. Composé presque exclusivement de bolcheviks (il n’y avait que deux délégués des "mencheviks du parti").

Le congrès exclut les liquidationnistes malgré les dénonciations des autres tendances au sein du POSDR. Le parti bolchevik est né. Peu de temps après, les mencheviks du parti scissionnent, alors que Plekhanov soutient le tsar lors de la Première Guerre Mondiale.


Trotsky et l’unité

La réponse des mencheviks et des liquidationnistes ne tarde pas. Depuis 1910, Trotsky et son journal la Pravda (Vérité), publié à Vienne, cherchent à concilier tout le monde, d’où le surnom de cette tendance inorganisée — les conciliateurs. En été 1912, Trotsky organise une conférence — le "bloc d’août" — où il rassemble toutes les forces hostiles aux bolcheviks. En prônant l’unité organisationnelle avant toute clarification politique, Trotsky est alors à l’opposé de la méthode de Lénine.

En 1924, dans un manuscrit ayant pour titre "Nos différences", jamais traduit en français, Trotsky décrit ainsi la situation :
"Aux yeux du conciliationisme — qui signifie la timidité dans toutes les questions fondamentales de la révolution — la figure de Lénine était étrange et de plusieurs façons incompréhensible. En luttant pour ce que je pensais à l’époque être correct — l’unité de toutes les fractions sociales-démocrates au nom d’une 'unité' imaginaire du mouvement ouvrier — je me suis trouvé sur une voie qui, plus d’une fois, m’a conduit à l’affrontement avec Lénine.
Tant qu’un révolutionnaire n’est pas arrivé à une compréhension correcte de la tâche fondamentale de la construction d’un parti et des méthodes de fonctionnement d’un parti, il ne saurait être question d’une participation correcte, stable et conséquente d’une telle personne au sein du mouvement ouvrier. Sans les rapports mutuels corrects entre la doctrine, les slogans, la tactique et le travail de l’organisation du parti, il ne peut y avoir de politique marxiste révolutionnaire — bolchevique. C’était cette pensée que Lénine exprimait d’une manière très polémique, déclarant que mes idées ou propositions révolutionnaires n’étaient que des 'phrases', parce que, dans mon conciliationisme, je me suis trouvé en conflit avec le bolchévisme, qui créait le noyau primaire du mouvement prolétarien. Lénine avait-il raison ? Absolument.
Sans le Parti bolchevik, la Révolution d’Octobre n’eut été possible ni consolidée. Ainsi, le seul travail véritablement révolutionnaire était le travail qui aidait ce parti à prendre forme et à se renforcer. Par rapport à cet objectif principal, tout autre travail révolutionnaire était inadéquat, empêchant toute garantie de succès, et, dans certains cas, était directement nuisible. En ce sens, Lénine avait raison quand il disait que la position conciliationniste, en protégeant et en couvrant le menchevisme, transformait souvent les slogans et les perspectives révolutionnaires en simples phrases. Cette vision fondamentalement léniniste du centrisme est sans appel."


En guise de conclusion

En 1912, le combat idéologique et organisationnel de Lénine, entamé avec le lancement de l’Iskra en 1900, est consommé. Son achèvement a lieu dans le feu de la révolution de 1917, avec l’adoption de facto de la perspective de la révolution permanente. Mais pour que la Révolution d’Octobre réussisse, pour que les bolcheviks puissent jouer leur rôle fondamental dans cette révolution, le parcours complexe mais principiel que nous avons décrit s’est avéré essentiel.

Deux choses ont toujours préoccupé Lénine durant sa vie militante : le combat pour affiner et appliquer le programme révolutionnaire, et la lutte pour la construction d’un parti capable de défendre ce programme parmi les masses travailleuses. L’une n’avait de sens qu’avec l’autre.

Lénine était prêt à s’unifier avec tous ceux qui étaient d’accord sur les questions programmatiques fondamentales, mais il se livrait aussi à un combat politique sans merci à l’égard de ses opposants, à cause de son souci principal : la clarification politique et programmatique. C’est une leçon fondamentale à retenir.



Que faire de Que Faire ?

Quelles sont les leçons à tirer aujourd’hui du livre de Lénine Que faire ? Selon certains, il y en aurait peu.

François Vercammen, directeur de la Fondation Ernest Mandel et militant du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, a récemment écrit une série d’articles — dans Inprecor, Critique Communiste et Politique la revue -, où il explique que le livre fut rapidement "mis à l’écart" par Lénine lui-même.

Ainsi Lénine aurait dénié toute portée théorique générale aux idées" exprimées dans Que Faire ? et, même, beaucoup plus tard, aurait "violemment (auto)-critiqué" la résolution de l’Internationale Communiste sur "la structure, les méthodes et l’action des partis communistes" qui reprenait ses thèses.

En fait, le regard de Lénine sur son oeuvre est très différent.

• Si Lénine s’est bien opposé à ceux qui, en 1905, se sont servis de sa brochure afin d’empêcher le recrutement massif de travailleurs au parti et l’élection démocratique des instances, c’est parce qu’il avait toujours considéré que certaines mesures proposées dans la brochure (comme par exemple la structuration "d’en haut" du parti) n’avaient de validité que dans les situations où s’exercerait la répression.

• En 1907, Lénine a bel et bien insisté sur la question du contexte politique de Que Faire ? et dit que certains aspects n’avaient plus d’actualité (en particulier la question d’une organisation de révolutionnaires professionnels). Mais il l’a fait pour mieux souligner que "l’idée d’une organisation de révolutionnaires professionnels a déjà marqué une victoire totale" et que "l’unité, solidarité et stabilité" du parti "avait été réalisé par l’organisation de révolutionnaires professionnels".
Enfin, s’il refuse d’élever ses formulations "au niveau 'programmatique', constituant des principes spéciaux", il le fait dans le contexte du débat sur la question de la spontanéité et la conscience ouvrière, soulignant que ce qui est dit dans la brochure est commun au programme du parti adopté en 1903, et que cette position n’est pas seulement la sienne, mais fait partie des positions de toute l’équipe de l’Iskra.

• Quand, en 1922, Lénine a critiqué la résolution de l’Internationale sur la structure des partis communistes comme étant "trop russe", "incompréhensible et inapplicable" et "une faute grave", il soulève non pas un problème de fond ("je souscris à tous ces 50 paragraphes") mais de forme : "nous n’avons pas compris comment il fallait présenter aux étrangers notre expérience russe. Tout ce qui est dit dans la résolution est resté lettre morte." Loin de se contenter du fait que personne n’a pu appliquer la résolution, Lénine se plaint que, la rédaction du texte ait empêchée l’Internationale de faire d’"aller à l’avant". Il dit clairement "il faut appliquer cette résolution" et que les partis étrangers doivent "comprendre réellement l’organisation, la structure, la méthode et le contenu de l’action révolutionnaire". Loin de renier les principes sur lesquels la victoire de 1917 avait été arrachée, Lénine voulait les appliquer dans tous les pays.


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