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4 octobre 2000
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La grève générale

L’histoire des débats marxistes sur la grève générale fournit non seulement des leçons précieuses pour notre compréhension de la portée d’une tactique fondamentale, mais aussi un exemple de la façon dont le programme révolutionnaire a été forgé par la lutte des classes, et corrigé à la lumière de l’expérience.

Au dix-neuvième siècle, la grève générale était l’une des premières expressions de la conscience du prolétariat de son propre pouvoir et de son potentiel.

Ainsi, de manière purement théorique, on suggérait que si tous les travailleurs faisaient grève ensemble, pendant suffisamment longtemps (on parlait souvent de quatre semaines — "le mois sacré" comme disaient les révolutionnaires anglais, les "chartistes"), soutenus par les caisses ouvrières évidemment, le capitalisme s’effon-drerait. Aujourd’hui, ce débat pourrait sembler dépassé : il y a eu maintes grèves générales mais peu de prises de pouvoir ouvrier. A l’époque les choses étaient beaucoup moins claires.

Pour Marx et Engels, cette position était pour le moins naïve, d’autant plus qu’avec le temps, la "grève générale" était devenu le mot d’ordre fétiche des anarchistes.

Engels ironisa en 1873 :
"Dans le programme de Bakounine [dirigeant anarchiste — ndlr], la grève générale est le levier qu’on emploie pour déclencher la révolution sociale. Un beau matin, tous les ouvriers de toutes les usines d’un pays, ou même du monde entier, cessent le travail, contraignant de la sorte en quatre semaines au maximum les classes possédantes, soit à capituler, soit à taper sur les ouvriers ce qui donne alors à ceux-ci le droit de se défendre et par la même occasion de jeter bas toute la vieille société."

Comprenant bien que la révolution était une chose beaucoup plus compliquée que cela, Marx et Engels ont fini par considérer que la grève générale n’avait pas de rôle particulier à jouer dans la stratégie ouvrière.

Malgré leur hostilité au mot d’ordre à cause de sa déformation par les anarchistes, Marx et Engels furent capables de reconsidérer les points essentiels de leur politique à la lumière de l’expérience et de réélaborer leur programme.

Ainsi, en 1893, Engels (Marx était déjà mort) reconsidéra la question de la grève générale à la lumière de la lutte de classe en Belgique où, par le biais d’une telle grève, les travailleurs venaient d’arracher des acquis politiques importants.

Loin de dénoncer l’utilisation de cette nouvelle tactique, Engels montra qu’il s’agissait d’une arme très puissante qu’il fallait manier avec précaution. Comme il l’a dit dans une lettre à Kautsky : "la grève politique doit, ou bien vaincre tout de suite, par sa seule menace (comme en Belgique où l’armée était très secouée), ou se terminer par un fiasco colossal ou, en définitive mener directement aux barricades."

C’est à dire que, comme les chartistes l’avaient pressenti, l’action unie de la classe ouvrière peut avoir un effet très puissant sur l’ennemi de classe, mais en plus, elle contient une logique, une dynamique qui peut "mener directement aux barricades".

Après la mort d’Engels, la direction de la Deuxième Internationale a dénaturé les idées d’Engels à tel point que la grève générale fut réduite à une tactique lointaine, complètement subordonnée à la politique parlementaire, dont l’influence se faisait de plus en plus sentir au sein de l’Internationale, marquant ainsi sa descente vers le réformisme.


1905

Cette complaisance fut profondément ébranlée par l’explosion de la révolution russe de 1905. Lors de cette révolution, qui, pour l’essentiel, dura de septembre à décembre, la grève générale joua un rôle complètement inédit.

Au début du mois d’octobre, alors que la lutte de classe n’avait cessé de s’amplifier, une simple grève économique des typographes — ils voulaient être payés pour taper les signes de ponctuation — reçut le soutien des cheminots. Rapidement, d’autres travailleurs débrayèrent. Quatre jours plus tard, plus de 750.000 travailleurs étaient en grève.

La grève se propagea comme une traînée de poudre, utilisant les lignes de chemin de fer et les télégraphes pour se déplacer. Trotsky, un acteur-clé dans la révolution, décrit l’extension de la grève comme suit :
"Elle poursuit un plan colossal : elle veut arrêter la vie industrielle et commerciale dans tout le pays, et elle n’omet aucun détail. Quand le télégraphe refuse de la servir, avec une résolution toute militaire, elle coupe les fils ou bien renverse les poteaux. Elle arrête les locomotives inquiètes et en lâche la vapeur. Elle arrête également les stations d’électricité, ou bien, si cela présente des difficultés, elle détruit les câbles et plonge les gares dans la nuit. Lorsqu’une opposition tenace gêne ses desseins, elle n’hésite pas à arracher les rails, à démolir un sémaphore, à jeter sur le flanc une locomotive, à obstruer la voie, à mettre des wagons en travers d’un pont. Elle pénètre dans l’élévateur et arrête le fonctionnement de la machine. Elle retient les trains de marchandises là où elle les trouve ; quant aux convois de voyageurs, elle les mène jusqu’à la gare la plus proche ou jusqu’à destination, s’il y a lieu. Elle ne déroge à son vœu d’arrêter le travail que pour mieux atteindre ses fins. Elle ouvre une imprimerie quand elle a besoin de publier les bulletins de la révolution, elle se sert du télégraphe pour envoyer ses instructions, elle laisse passer les trains qui conduisent les délégués des grévistes.
Pour tout le reste, elle ne fait aucune exception : elle ferme les usines, les pharmacies, les boutiques, les tribunaux, tout."

Loin d’être un fantasme des anarchistes, ou un substitut à l’insurrection ouvrière, la grève générale de 1905 s’est révélée être une arme redoutable entre les mains des travailleurs, portant en elle une dynamique capable d’embraser le pays entier.

C’est Rosa Luxemburg qui s’est rendue compte des conséquences qu’allait avoir cette irruption de la grève générale sur la scène de l’Histoire. Dans sa brochure "La grève de masse", écrite en 1906, elle tirait les leçons de la réalité concrète des événements de 1905. Elle prenait conscience que, dans la période révolutionnaire qui venait de s’ouvrir à l’échelle mondiale, ce genre de combat deviendrait de plus en plus commun, pour la simple raison qu’il correspondait à la puissance des travailleurs :
"La grève de masse n’est que la forme revêtue par la lutte révolutionnaire, et toute modification dans les rapports des forces aux prises, dans le développement du Parti et dans la séparation des classes, dans la position de la contre-révolution, agit immédiatement par mille voies invisibles et incontrôlables, sur l’action de la grève. Mais avec cela, cette action même ne cesse presque pas un instant. Elle est la pulsation vivante de la Révolution et en même temps son plus puissant ressort. En un mot, la grève de masse, telle que nous la montre la Révolution russe, n’est pas un moyen ingénieux, inventé pour donner plus de force à la lutte prolétarienne ; elle est le mode de mouvement de la masse prolétarienne, la forme de manifestation de la lutte prolétarienne dans la Révolution."


Boule de neige

A mille lieues des parlementaires qui prenaient de plus en plus de place au sein de la Deuxième Internationale, Luxemburg affirmait que la lutte des classes devrait, inévitablement, se servir de cette arme, dont l’effet sur l’organisation et la politisation de toute la classe ouvrière était semblable à celui d’une boule de neige : le fait qu’une section importante de la classe ouvrière se servait de la grève illimitée contre la bourgeoisie permettait en soi la mobilisation de toutes les couches du prolétariat.

Cette position se heurtait à la vision stérile et mécaniste des directions politiques et syndicales de l’époque, qui insistaient sur le besoin d’organiser les travailleurs dans les syndicats avant de penser à une grève générale !

Luxemburg, malgré l’attitude des dirigeants de l’Internationale, était convaincue que la grève générale surgirait comme moyen de lutte indispensable à l’époque des révolutions prolétariennes. Elle comprenait sa dynamique, sa capacité d’attirer toutes les couches de la classe ouvrière, et de les rassembler dans un combat de classe. Et, pour elle, le rôle des révolutionnaires dans ce processus était clair :
"La social-démocratie est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre les bras croisés, avec fatalisme, que se produise une 'situation révolutionnaire', attendre que ce mouvement populaire spontané lui tombe du ciel. Au contraire, son devoir est, comme toujours, de devancer l’évolution des choses, de chercher à les hâter. Mais comment ? Non pas en lançant 'en l’air', au moment opportun ou inopportun, brusquement, le 'mot d’ordre' de la grève de masse, mais en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que cette période révolutionnaire va venir inéluctablement, en expliquant quelles conditions sociales internes la font naître et quelles en sont les conséquences politiques."

Soyons clairs. Rosa Luxemburg n’était pas opposée à ce que les révolutionnaires soulèvent le mot d’ordre de grève générale, mais à ce qu’ils le lancent "en l’air", sans rapport avec la lutte de classe réelle. Elle montrait qu’il fallait au préalable tirer les leçons politiques et les expliquer à l’avant-garde des travailleurs.


Conseils ouvriers

Par contre, curieusement, l’analyse de Luxemburg passait sous silence un élément fondamental de la grève générale de la révolution russe : le rôle des conseils ouvriers, qui ont surgis pour la première fois en 1905.

C’est Trotsky qui a le mieux compris le potentiel de la grève générale. Comme Luxemburg, il a compris que les grèves de masse économiques pouvaient se transformer rapidement en grèves de masse politiques. En 1905, il a vu comment la division artificielle entre "politique" et "économique" était brisée et enfin surmontée sous l’impulsion du mouvement.

Trotsky considérait que l’élément le plus important avait été l’apparition de l’expression organisationnelle de la grève générale - les conseils ouvriers ou soviets. D’une certaine façon, les conseils ouvriers avaient vu le jour pour la première fois en 1905 parce que c’était également la première grève générale d’une telle envergure.

Les conseils ouvriers avaient été nécessaires pour le bon déroulement de la grève générale, et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, la paralysie de la société par la grève avait tout de suite soulevé la question du genre de société qu’il fallait construire. C’est le même phénomène qu’on a observé l’année dernière, lorsque la puissance du mouvement a conduit, tout naturellement, à de grands débats sur l’avenir de la société.

Afin de débattre démocratiquement de toutes ces questions il fallait un forum, un lieu où toutes les tendances du mouvement ouvrier pouvaient s’exprimer. En même temps, il fallait un moyen organisationnel pour répondre à la paralysie de la société créée par la grève elle-même à travers la création d’organes de contrôle ouvrier - groupes de défense, de ravitaillement, etc.

Ce sont ces deux fonctions - à la fois délibérative et exécutive - qui constituent la spécificité des conseils ouvriers et qui constituent la supériorité de la démocratie ouvrière sur la démocratie bourgeoise.

Cette supériorité ne vient pas seulement de ce que les représentants des travailleurs étaient responsables et révocables à tout moment - à la différence des députés parlementaires, élus tous les cinq ans - elle vient aussi du fait que la même instance décidait et agissait.

De cette manière, l’existence même des conseils ouvriers constitue un élément de dualité de pouvoir, le début d’une lutte entre l’Etat bourgeois, répressif, antidémocratique et fondamentalement entre les mains des forces armées, et les embryons de l’Etat ouvrier, basés sur la démocratie ouvrière et représentant la volonté de la masse de la population. La grève générale oblige donc les travailleurs à organiser la vie dans une situation très chaotique.

Ceci est un élément fondamental de la dynamique révolutionnaire de la grève générale. Comme Trotsky l’explique :
"La principale méthode de lutte appliquée par le soviet fut la grève politique générale. L’efficacité révolutionnaire de ce genre de grève réside en ceci que, dépassant le capital, elle désorganise le pouvoir gouvernemental. Plus 'l’anarchie' qu’elle entraîne est multiple et variée en ses objectifs, plus la grève se rapproche de la victoire. Il y faut cependant une condition indispensable : cette anarchie ne doit pas être suscitée par des moyens anarchiques. La classe qui, en suspendant momentanément tout travail, paralyse l’appareil de production et en même temps l’appareil centralisé du pouvoir, en isolant l’une de l’autre les diverses régions du pays et en créant une ambiance d’incertitude générale, cette classe doit être par elle-même suffisamment organisée pour ne pas être la première victime de l’anarchie qu’elle aura provoquée. Dans la mesure où la grève abolit l’organisation gouvernementale existante, les organisateurs mêmes de la grève sont forcés d’assumer les fonctions gouvernementales."

Plus tard dans sa vie, Trotsky allait résumer cette réalité en disant que la grève générale "pose la question du pouvoir".

Evidemment, ceci n’est pas forcément le cas de toute grève générale. Une grève générale de 24 heures, bien contrôlée par la bureaucratie syndicale, ne pose pas "la question du pouvoir", sauf d’une manière tout à fait générale et abstraite. Néanmoins, même lors de telles "journées d’action", la lueur d’une forme de lutte de classe plus riche et plus puissante est présente, et n’attend que d’être débridée.

La tâche fondamentale pour les révolutionnaires est de transformer cette potentialité en réalité. Pour y parvenir, il est essentiel de se rendre compte d’un dernier élément de la dynamique de la grève générale, c’est-à-dire comprendre le rapport entre les revendications corporatistes et locales et le mouvement de masse de toute la classe.

Rosa Luxemburg l’avait montré pour le rapport entre l’économique et le politique. Il en va de même pour les luttes sectorielles et le mouvement de "tous ensemble" : loin d’être séparés de façon étanche, les deux s’interpénètrent, l’un pouvant conduire à l’autre.

Après tout, la plus grande grève générale de l’histoire, celle de mai 68, est partie de l’action des travailleurs de Sud-Aviation de Nantes occupant leur usine après un combat économique qui avait duré plusieurs semaines. Les jours suivants, l’écrasante majorité des entreprises faisait grève autour de revendications qui étaient à la fois générales et particulières.


Cheminots

De même, en 1995 nous avons vu les cheminots faire grève à la fois pour leurs propres revendications - contre le Contrat-Plan à la SNCF, pour la défense des régimes spéciaux - et contre la réforme du Plan Juppé, qui touchait tous les travailleurs.

La dynamique était celle d’une grève générale contre le Plan Juppé, mais dont l’origine aurait été le combat en grande partie sectoriel des cheminots.

Il en alla de même en juin 36, comme l’a souligné Trotsky :
"L’offensive militante des masses a revêtu, cette fois encore, la forme de la grève générale. Les revendications partielles, corporatives, importantes en elles-mêmes, ont constitué, au lendemain d’une longue période d’immobilité, le moyen par lequel les masses les plus larges ont pu se dresser et s’unir contre la bourgeoisie et son Etat. Une grève générale ouvrant une période de combats révolutionnaires ne peut pas ne pas combiner en elle les revendications corporatives et partielles, et les tâches générales, bien que peu clairement formulées encore, de l’ensemble de la classe. C’est dans cette combinaison que réside sa force et que se trouve la garantie de la jonction entre l’avant-garde et les réserves profondes de la classe."

Aujourd’hui, nous sommes peut-être à la veille d’une telle situation.

En 1995, on n’en était pas si loin, malheureusement Juppé et Chirac ont été sauvés par nos dirigeants syndicaux.

Cette fois-ci, il va falloir que les travailleurs tirent les leçons de l’histoire du mouvement ouvrier, et en particulier de l’utilité et du potentiel de la grève générale.


La grève générale en trois questions

Quoi ?
Le mouvement de 1995 a montré en partie la nature d’une grève générale, même si seuls certains travailleurs du secteur public étaient en grève.

Des pans entiers de la société ont été quasiment paralysés. Toute l’attention de la population était focalisée sur le mouvement et ses conséquences. Les manifestations ont attiré des millions de participants.

L’étendue du mouvement était telle que, partout, les travailleurs se posaient des questions sur le genre de société qu’il fallait.

La réponse était en partie contenue dans le mouvement lui-même. Si la production capitaliste est arrêtée, ainsi que les services qui permettent la bonne organisation de la production, comment allons-nous manger, avoir de la lumière et du chauffage ? La réponse est simple : les travailleurs, normalement exclus de la gestion de la société, doivent décider eux-mêmes comment organiser la vie (ravitaillement, transports, services de santé, moyens de communication...), sur des bases solidaires et non pas celles du profit.

En 1995, certains travailleurs d’EDF-GDF ont commencé à prendre cette voie en faisant basculer des quartiers ouvriers entiers sur le tarif minimal. Des guichets ruraux de la Poste ont été ouverts à certaines heures pour permettre à tous de recevoir l’argent nécessaire pour vivre. Une grève générale est donc par nature politique, parce qu’elle soulève la question de "qui dirige ?" Si les travailleurs découvrent qu’ils peuvent gérer les choses sans les capitalistes, il n’y a qu’un pas pour qu’ils découvrent que nous n’avons pas besoin des patrons.

Qui ?
Peut-on faire la grève générale avec les dirigeants réformistes ? Peut-on le faire sans eux ?

Les dirigeants syndicaux constituent une couche privilégiée du mouvement ouvrier, dont le rôle est de négocier avec le patronat dans le cadre du capitalisme. Pour cette raison, ils essaient toujours de limiter les luttes ouvrières. Ils avancent très rarement le mot d’ordre de grève générale, et quand ils le font c’est uniquement parce qu’il devient évident que les travailleurs vont le faire.

Mais parfois les dirigeants sont obligés de lutter soit parce que leurs privilèges sont attaqués, ce qui était le cas de Force Ouvrière l’année dernière, soit parce que la base fait pression et qu’une trahison ouverte pourrait les affaiblir.

Les dirigeants de gauche sont tout à fait capables d’appeler à la grève générale afin de maintenir une image militante, tout en refusant de lutter concrètement pour sa réalisation.

Les révolutionnaires doivent exploiter cette contradiction. Il faut que la base exige des dirigeants qu’ils organisent la grève et mettent tout l’appareil syndical au service de ce but.


Exiger que les dirigeants agissent remplit deux fonctions : si les dirigeants se plient à la volonté populaire, la lutte fait un pas en avant, alors que s’ils refusent leur influence auprès des travailleurs est affaiblie.

Il faut avertir les travailleurs que leurs dirigeants vont trahir, en particulier quand les dirigeants de gauche cherchent à se présenter comme les défenseurs résolus des travailleurs, pour mieux contrôler et limiter le mouvement. La règle est simple : "Avec les dirigeants là où c’est possible, contre eux là où c’est nécessaire !"

Quand ?
Il faut appeler à la grève générale pour répondre à une attaque d’ensemble, pour répondre justement à une offensive générale contre la classe ouvrière, quand il devient clair que les travailleurs ne peuvent obtenir satisfaction pour leurs revendications qu’à travers une telle riposte.

Il ne faut pas attendre que les travailleurs soulèvent spontanément le mot d’ordre : il suffit que les conditions objectives, la nature de l’attaque, exigent cette réponse.

Par leur agitation, les révolutionnaires doivent favoriser l’émergence d’organes de démocratie ouvrière et préparer les travailleurs à répondre aux trahisons inévitables des dirigeants réformistes, qu’ils soient politiques ou syndicaux, et à mieux s’organiser pour répondre aux défis d’une lutte accrue. Comme l’a dit Trotsky :
"Ainsi que tout marxiste le sait, la grève générale constitue l’un des moyens de lutte les plus révolutionnaires. La grève générale n’est possible que lorsque la lutte des classes s’élève au-dessus de toutes les exigences particulières et corporatives, s’étend à travers tous les compartiments des professions et des quartiers, efface les frontières entre les syndicats et les partis, entre la légalité et l’illégalité, et mobilise la majorité du prolétariat en s’opposant de façon active à la bourgeoisie et à l’Etat. Au-dessus de la grève générale, il ne peut y avoir que l’insurrection armée. Toute l’histoire du mouvement ouvrier témoigne que toute grève générale, quels que soient les mots d’ordre sous lesquels elle a surgi, a une tendance interne à se transformer en conflit révolutionnaire déclaré, en lutte directe pour le pouvoir."


"Préparer" la grève générale ?

L’un des arguments couramment avancé contre la grève générale est que, même si une telle riposte devient nécessaire, la classe ouvrière n’est pas prête, qu’on ne peut pas imposer la grève générale en appuyant sur un bouton et qu’il faut un travail de préparation.

Evidemment, les révolutionnaires ne peuvent pas ordonner une grève générale. Mais le problème fondamental de ce mot d’ordre ne se trouve pas dans son "réalisme" mais plutôt dans le manque de clarté sur ce qui signifie la "préparation" d’une grève générale.

S’agit-il de pas concrets (organisation des réunions, résolutions aux fédérations syndicales etc) ? Si oui, pourquoi ne pas le dire ?

Dans le passé, ce mot d’ordre de "préparation", à maintes reprises avancé par les courants "lambertistes", a été un moyen d’offrir aux bureaucrates une couverture de gauche. Ils leur offrent la possibilité de "préparer" la grève sans cesse, sans pour autant qu’ils prennent leurs responsabilités. Telle n’est peut-être pas l’intention de ceux qui le soulèvent, mais c’est l’un des dangers principaux.

Evidemment, si la grève est prévue d’avance, le mouvement ouvrier doit préparer sa direction, ses services d’ordre etc., mais en tant que mot d’ordre, "préparer la grève générale" n’est pas approprié. Si les travailleurs risquent de subir une défaite importante, soit dans l’immédiat, soit dans l’avenir, en ne lançant pas la grève générale, il faut le dire.

Avancer le mot d’ordre de grève générale, expliquer pourquoi une telle riposte devient nécessaire, est en fait la meilleure "préparation" possible.


Une grève générale de 24 heures ?

On entend parfois appeler à une grève générale d’un jour, soit comme moyen de préparer la grève générale illimitée, soit comme moyen suffisant pour repousser l’attaque gouvernementale.

Ce n’est pas très loin de l’appel aux "journées d’action" soulevé par l’appareil syndical à la fois comme arme de négociation et comme moyen de renforcer son image combative.

Et justement, comme l’appel à une série de journées d’action, c’est une tactique qui ne peut pas gagner. En effet, une grève générale de 24 heures ne peut suffire pour faire reculer le gouvernement ou les patrons. Au mieux, elle peut servir d’avertissement et obliger l’ennemi à un compromis.

En général, de telles journées d’action sont plutôt des pétards mouillés qui font courir le risque d’une démobilisation des travailleurs s’il n’y a pas de suite.

Il est vrai que le mouvement de 1995 avait été précédé par une journée d’action, mais justement, ce fut la décision des cheminots de la base, comprenant qu’il fallait désormais étendre le mouvement, qui lui a donné cette ampleur et qui a poussé le pays au bord de la grève générale illimitée.

C’est pourquoi, quand une journée d’action est organisée, il faut faire en sorte à la fois que tout le monde y participe, que le mouvement soit placé sous le contrôle des travailleurs et que soient avancées des revendications qui permettent à la mobilisation de prendre de l’ampleur. C’est le seul moyen d’empêcher que la bureaucratie ne limite la grève de 24 heures à une grève sans lendemain.


Une grève générale pour virer le gouvernement ?

Le mot d’ordre de grève générale pour virer le gouvernement et/ou le président peut sembler très radical, et sans doute il correspond à un certain état d’esprit dans le mouvement ouvrier. Mais il ne répond pas à la question fondamentale : par qui remplacer ce gouvernement détesté, et avec quels moyens ?

Mettre en place un gouvernement réformiste par la voie électorale ? Ce serait peut-être la réponse initiale des travailleurs à cette question, mais ce serait cantonner le mouvement dans le train-train de l’alternance parlementaire quand, en fait, il possède le potentiel pour balayer le système une fois pour toutes.

Comme le montre l’après mai 68, dans les conditions d’une mobilisation ouvrière accrue, une élection joue un rôle de démobilisateur, faisant reculer la classe ouvrière, c’est pourquoi la réponse révolutionnaire à la "question du pouvoir" est un gouvernement ouvrier basé sur les organes de la démocratie ouvrière. Evidemment, poser cela comme objectif au début d’une grève générale ne convaincra (presque) personne !

Fixer comme seul objectif de cette grève le départ de ces deux messieurs et de leurs fidèles ne serait pas approprié : la grève générale est un outil tellement puissant qu’il y a mieux à gagner en l’utilisant qu’une énième comédie électorale. Elle porte en germe un monde nouveau. Il faut donc trouver des mots d’ordres et des organisations ouvrières qui répondent à cette potentialité.


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