|
|
|
|
  |
4 octobre 2000
|
 |
Le front unique
Quest-ce quun front unique ? Cest un accord visant des actions délimitées, pratiques et communes que le parti révolutionnaire propose, ou met en place avec, dautres organisations basées sur le prolétariat, sur dautres classes exploitées ou sur ceux qui souffrent de loppression nationale ou sociale.
Les principes qui le gouvernent peuvent être résumés par la métaphore militaire "Marcher séparément, frapper ensemble". Cela veut dire tout à la fois lindépendance politique et organisationnelle des forces révolutionnaires prolétariennes, et lunité daction contre un ennemi commun.
Ces principes gouvernent les rapports entre lavant-garde révolutionnaire et les autres organisations des exploités et des opprimés dans le combat contre le capitalisme, limpérialisme et contre toutes les formes de réaction. Ces principes sappliquent à divers domaines, qui peuvent être divisés en deux catégories générales : le front unique ouvrier, dont lobjectif est de créer lunité de classe et lindépendance lors dun combat concret contre la bourgeoisie ; et une alliance ou bloc avec des classes opprimées non-prolétariennes contre la réaction, notamment, à lépoque actuelle, contre limpérialisme et ses agents.
Le front unique, bloc ou alliance peut passer par les phases suivantes : un appel, suivi de négociations entre organisations, suivi dun accord, puis sa mise en application et enfin sa rupture ou dissolution. Ce nest que dans une minorité de cas quil connaîtra toutes ces phases.
Front unique, action coïncidente et bloc militaire
Le front unique doit pourtant être bien distingué des actions purement épisodiques et coïncidentes, où nexiste aucun accord sur un objectif commun immédiat ou des tactiques coordonnées. De telles actions coïncidentes, par exemple un syndicat fasciste soutenant une grève ouvrière justifiée, nimpliquent nullement quil y ait un front unique.
De même, le front unique doit être distingué dune simple participation à une manifestation de masse dont la base politique et la direction sont contestées par lorganisation révolutionnaire et pour lesquelles cette dernière ne prend aucune responsabilité. Dans ces circonstances, le parti révolutionnaire ne forme aucun bloc avec les dirigeants, il naccorde aucun soutien à leurs slogans, il les critique ouvertement et fait de la propagande et de lagitation sur ses propres mots dordre.
Bref, le front unique doit être fait entre des organisations avec lesquelles il est justifié que le prolétariat révolutionnaire conclue des accords temporaires pour laction commune.
Il faut établir une autre distinction entre les actions politiques et un bloc exclusivement militaire, un accord afin de coordonner des forces armées contre un ennemi commun. Dans une situation de guerre, de tels accords pourraient être passés avec des forces bourgeoises, sans pour autant constituer un front unique.
Pourtant, dans dautres circonstances, un bloc militaire - par exemple, la formation dune milice ouvrière anti-fasciste - pourrait avoir clairement un caractère de front unique. Quun tel bloc soit dabord militaire nest pas une question décisive puisque la guerre est la continuation de la politique par dautres moyens. La question clef est plutôt : à quoi sert le bloc et avec qui sera-t-il fait ?
Une tactique dans une stratégie révolutionnaire
En utilisant la tactique de front unique, les révolutionnaires visent en premier lieu à établir un rapport continu entre le parti révolutionnaire et les masses ouvrières. Il doit être permanent, mais il doit aussi passer par des changements constants, parce que la lutte de classe elle-même est à la fois permanente et toujours en train de changer de forme. Le front unique est donc une tactique omniprésente, une tactique qui, de façon répétée, est utilisée sous une forme ou sous une autre, dans un domaine ou un autre.
Néanmoins, aucune forme de front unique ne constitue un élément permanent de la stratégie du parti révolutionnaire. Le front unique nest pas une stratégie mais une tactique. En fait, cest une série de tactiques au sein de la stratégie densemble du prolétariat.
En poursuivant une forme donnée du front unique, les révolutionnaires doivent avoir les yeux fixés sur la stratégie suivante : la prise du pouvoir par des conseils ouvriers et paysans, par des milices, et létablissement dune société mondiale communiste à travers la révolution prolétarienne.
Afin de réaliser cette stratégie en pratique, un parti léniniste-trotskyste indépendant est une nécessité absolue. Seul un tel parti peut exprimer une indépendance de classe totale vis à vis de la bourgeoisie, et diriger le prolétariat dans le combat pour établir sa propre dictature.
Pour y arriver, il faut transformer des noyaux révolutionnaires, au début assez petits, en partis de masse qui ont gagné la confiance des couches les plus larges des masses exploitées. Aujourdhui, lécrasante majorité des travailleurs du monde soutient des organisations non-révolutionnaires, voire contre-révolutionnaires. Les révolutionnaires doivent dévoiler la nature de ces organisations, et faire en sorte quelles ne dirigent plus le prolétariat et les opprimés.
Limportance de lunité daction
Evidemment, la seule dénonciation propagandiste de leurs erreurs et de leurs crimes ne suffira pas. Ce serait trop facile. Il faut démontrer dans la pratique que les organisations dirigées par les réformistes, voire les centristes, ne peuvent pas défendre ou combattre de façon adéquate pour les intérêts de la classe ouvrière.
Le parti révolutionnaire doit se servir dune gamme de tactiques qui démontrent aux masses, lors de la lutte de classe, quil est le seul parti ouvrier conséquent. A son tour, le parti doit apprendre à diriger les luttes actuelles de masse, à montrer sa capacité à être une direction de rechange.
Il doit donc montrer à la fois son initiative indépendante et sa capacité à coordonner ses forces loyalement avec dautres organisations ouvrières de masse. La masse de la classe ouvrière, qui nest pas encore convaincue de la nécessité dune direction révolutionnaire, doit apprendre à faire confiance aux communistes lors des combats quotidiens, et à les comparer aux dirigeants en place, peu fiables.
Cest là le rôle vital de la tactique de front unique dans la construction dun parti révolutionnaire.
Ainsi, lacquis durable dune politique correcte de front unique est dexposer les limitations du réformisme, de lanarchisme, du syndicalisme, du centrisme et des idéologies et programmes bourgeois et petit-bourgeois au sein de la classe ouvrière, et de montrer la possibilité de remplacer toutes les directions vacillantes et inconséquentes, par une direction communiste révolutionnaire.
A chaque étape, une telle politique doit renforcer lorganisation révolutionnaire en favorisant un recrutement accru et létablissement de racines profondes au sein des organisations de masse.
Néanmoins, le front unique nest pas uniquement un moyen de construire le parti révolutionnaire. Il constitue une tactique dans la lutte de classe dont le but est détablir lunité combative la plus large possible des masses exploitées et opprimées, malgré leur différenciation politique actuelle.
Lobjectif de cette unité est de repousser les attaques des patrons et des gouvernements bourgeois et darracher de meilleures conditions économiques, sociales et politiques pour la classe ouvrière et ses alliés, de façon à se rapprocher de lobjectif du renversement du capitalisme.
En ce sens, dès le début, le front unique surgit des besoins de la lutte de classe. Pour cette raison, les révolutionnaires ne font pas que répondre aux appels à laction commune contre lennemi de classe ; ils sont les premiers à lancer de tels appels là où la lutte de classe exige lunité daction.
En conséquence, le front unique présuppose dun côté le maintien dune organisation révolutionnaire indépendante, basée sur un programme de revendications transitoires pour la prise du pouvoir et le renversement du capitalisme. Ce parti doit participer au front unique en tant que détachement indépendant et ne pas sy dissoudre. De lautre, la nécessité du front unique présuppose lexistence de larges masses non-révolutionnaires, sous linfluence dautres forces politiques.
Cest pourquoi le front unique ne peut pas être considéré comme une série dactions ininterrompues, ayant le même partenaire et allant jusquà la prise du pouvoir. Son utilisation continue ne constitue quune série de tactiques dans le cadre de la stratégie globale du parti prolétarien davant-garde. Cette stratégie comprend nécessairement laction indépendante du parti.
Sous des formes très diverses, le front unique se fait et se défait sans cesse. Il ne doit jamais se transformer en une subordination systématique de lavant-garde prolétarienne à une plate-forme limitée de revendications qui seraient acceptables pour les dirigeants non-révolutionnaires des organisations de masses. Une telle politique reléguerait le programme révolutionnaire à une propagande passive et limiterait lagitation aux seules revendications immédiates ou, au mieux, à quelques revendications transitoires.
En fait le front unique constitue une unité différenciée. Cest une action commune pour des objectifs clairement délimités et prescrits ; il implique aussi la critique la plus claire des partenaires du front unique. Sans le premier, les attaques capitalistes ne peuvent être repoussées, ni de nouveaux acquis arrachés. Sans le deuxième, les acquis ne peuvent être maintenus, et la révolution ne peut faire de progrès.
Deux erreurs jumelles : le gauchisme et lopportunisme
Les erreurs dans lapplication du front unique commencent lorsque cette unité différenciée est remplacée par une identité formelle entre les tâches de lorganisation révolutionnaire et les besoins immédiats et limités de la classe ouvrière. Un exemple de ce genre derreurs, le gauchisme, qui commence toujours par opposer le programme révolutionnaire aux revendications actuelles et aux tâches de la classe ouvrière.
Pour le gauchiste, le front unique devient un ultimatum dont il ne souhaite que le rejet par les dirigeants réformistes ou centristes, croyant quune telle politique va "démasquer" ces derniers aux yeux des masses.
Or une telle procédure na quun caractère purement littéraire. Les dirigeants réformistes ne sont jamais démasqués parce quils refusent de mettre en uvre une tactique ou une stratégie révolutionnaire, mais plutôt parce quils refusent de combattre pour les intérêts immédiats des masses. Les sectaires évitent dêtre testés sur le terrain de la lutte de classe, craignant dêtre tenté par lopportunisme.
Exemple inverse : lopportunisme. Il ne part pas de la plate-forme de lutte, ni même dune seule revendication découlant des besoins objectifs de la lutte de classe. Non, son point de départ est plutôt son estimation de la conscience actuelle des masses. Pire, les opportunistes basent souvent leur politique de front unique sur ce que les dirigeants non-révolutionnaires des masses sont supposés être prêts à accepter.
Cest le contraire des propositions avancées par les révolutionnaires en vue dun front unique, qui, même si elles ne vont pas jusquà mettre en avant le "programme entier", iront au-delà des propositions timides des dirigeants réformistes, et même au-delà de la conscience générale des masses. Car lobjectif du front unique doit être de lier la conscience actuelle des masses (et notamment des sections avancées) aux tâches brûlantes de lheure, dictées par la nature des attaques de lennemi.
Attention, le front unique nest pas une stratégie, il nexiste pas de "programme de front unique" allant, sans interruption, des combats actuels jusquà la prise du pouvoir.
Lorganisation révolutionnaire avance les éléments de son programme qui apparaissent nécessaires pour unir des forces plus larges dans un combat concret. Ayant déterminé la nature de lattaque et léquilibre des forces de classe, lorganisation révolutionnaire soulève des revendications concrètes qui, prises ensemble, constituent une unité combative pour repousser lattaque donnée ou arracher un nouvel acquis.
Cest pourquoi le caractère des revendications qui se trouvent au cur du front unique ne peut être défini de manière schématique. Les revendications doivent être spécifiques, précises et éviter toute revendication artificielle ou accessoire, tout cadre idéologique, nayant pas de rapport avec laccomplissement de lobjectif commun.
Toute proposition concrète de front unique devrait se limiter à un seul type de revendications, par exemple des revendications économiques immédiates, des revendications démocratiques, des revendications transitoires. Elle peut être proposée, ou faite, sur la base dune série de revendications liées entre elles comme une série dactions combinées afin de répondre à une crise donnée. Elle peut aussi se limiter à une seule revendication, une seule action - une grève, une action armée - ou une campagne dactions plus longue.
On peut critiquer de façon valable une proposition de front unique à partir du moment où une revendication essentielle a été exclue, à laquelle il aurait été possible de gagner les masses, et dont le refus par les dirigeants aurait permis de les démasquer. Mais labsence dune ou de plusieurs revendications révolutionnaires dune plate-forme de front unique ne constitue pas une critique valable.
La présence de telles revendications dans une situation non révolutionnaire est plutôt révélatrice dun propagandisme passif, dun lesprit scolastique et du sectarisme. Par contre, dans les conditions dune montée massive de la lutte de classe, il devient indispensable de combattre pour de telles revendications révolutionnaires qui constituent alors la meilleure expression du front unique.
Le front unique peut varier en ce qui concerne sa forme et sa longévité, selon la nature de lattaque. En tout cas, les revendications doivent être associées à des méthodes de lutte claires et précises (par exemple manifestations, grèves, groupes de défense, milices armées) et à des formes dorganisation (par exemple comités de grève, comités de mobilisation, conseils ouvriers). Les comités qui existent afin de coordonner une série dactions diverses ou répétées sont des organisations de front unique, donc en ce sens, le front unique va au delà de laction elle-même (par exemple une manifestation), car il implique aussi une préparation et une évaluation après coup.
Mais, nous dira-t-on, avec quelles forces peut-on faire un front unique ou un bloc basé sur les principes du front unique ? Il nexiste pas de réponse définitive. Cela dépend de lépoque, du type de pays (impérialiste, semi-colonie ou Etat ouvrier dégénéré), des objectifs de la lutte, des forces de classes impliquées, et du degré de différenciation de classe.
Par exemple, dans un pays impérialiste, un "front unique" avec un parti bourgeois nest pas admissible, parce quaucune section de la bourgeoisie na de différence dintérêt fondamentale avec le reste de sa classe qui pourrait la conduire à être une alliée fiable et combative pour le prolétariat. Qui plus est, pour former une telle alliance elle poserait comme condition préalable que le prolétariat subordonne sa lutte de classe (pour les revendications immédiates et son combat pour le pouvoir) aux objectifs limités de lalliance. Bref, une telle alliance serait un front populaire.
Où est la différence ? Le front populaire est un bloc entre des forces bourgeoises et des organisations ouvrières par lequel ces dernières acceptent des programmes qui retiennent les travailleurs à lintérieur des limites de la propriété privée et qui protègent lEtat bourgeois.
Ce qui distingue un front unique dun front populaire, ce nest pas la participation en elle-même dune force ouvertement bourgeoise ou petite-bourgeoise, mais plutôt la subordination politique du prolétariat à la plate-forme de la bourgeoisie. Un tel bloc peut être aussi dangereux lorsquil comprend une force bourgeoise très faible ("lombre de la bourgeoisie").
Les partis ouvriers qui ont appliqué ces pseudo "fronts uniques" "en défense de la démocratie" ont tous fini par défendre la bourgeoisie et le capitalisme contre le prolétariat (par exemple en Espagne en 1936, au Chili en 1973). Comme la dit Trotsky, le front populaire est un nud coulant passé autour du cou du prolétariat.
Aucun front populaire na jamais ouvert la voie au socialisme. Ils ont ouvert, au contraire, de façon répétée, la voie à la contre-révolution. De véritables trotskystes combattent toujours les fronts populaires. Ils sont en faveur de lunité ouvrière, et pour lindépendance vis à vis de la bourgeoisie, et non pour lunité avec cette dernière.
Nous exigeons donc des partis ouvriers et des syndicats dont les dirigeants ont suivi la voie de la collaboration de classe et du front populaire, quils rompent avec les partis capitalistes, quils défendent les droits ouvriers et quils luttent pour le pouvoir ouvrier.
Front unique et front populaire dans les pays semi-coloniaux
Néanmoins, des conditions différentes peuvent parfois exister dans une colonie ou un pays semi-colonial. La bourgeoisie nationale peut se trouver écrasée et exploitée par le grand capital impérialiste, opprimée par lintervention armée de limpérialisme ou par des forces militaires locales agissant pour le compte de limpérialisme. Soumis à une telle pression, des partis nationalistes bourgeois peuvent alors ne pas se contenter dutiliser une rhétorique anti-impérialiste, mais aussi, à de rares moments, participer à un combat réel contre les impérialistes ou leurs agents locaux.
Normalement, dans de telles situations, cest la petite-bourgeoisie radicale qui participe à ces combats dune façon conséquente, et le prolétariat peut former avec elle un front unique anti-impérialiste (FUAI). Mais on ne peut pas exclure la possibilité quun parti bourgeois, avec une base plébéienne de masse, fasse de même. Dans ce cas, un tel parti pourrait être inclu dans la proposition dun FUAI. Si les mains du prolétariat ne sont pas liées, sil ny a aucune renonciation à la lutte pour le pouvoir (et encore moins la promesse de soutenir un gouvernement bourgeois), un tel FUAI ne serait pas un front populaire.
Dans les pays semi-coloniaux (et même durant certaines circonstances très particulières dans les pays impérialistes ou les Etats ouvriers dégénérés), des forces politiquement bourgeoises, ayant une base de masse plébéienne, ou même ouvrière, et souffrant dune oppression sociale systématique (par exemple des minorités nationales ou raciales, des femmes) pourraient participer à des actions basées sur les principes du front unique, sans quun tel bloc devienne de ce fait transformé en front populaire. Evidemment, les questions mises à lordre du jour ne pourraient quêtre défensives et limitées, à la fois dans leur portée et dans leur durée.
La question fondamentale est de savoir si les revendications pour lesquelles ces forces seraient prêtes à combattre seraient suffisantes, ou nécessaires pour la propre lutte des travailleurs à ce moment-là. Des partis bourgeois représentant des victimes de loppression nationale ou raciale ou des organisations de femmes bourgeoises pourraient être associées à des actions ou des campagnes unies, notamment là où leurs dirigeants ont le soutien de larges secteurs des opprimés, notamment des travailleurs opprimés.
Pour le parti révolutionnaire, lobjectif dune telle action unie, mis à part la maximalisation des forces rassemblées contre la réaction, serait dentraîner la rupture de la base prolétarienne avec les dirigeants bourgeois des opprimés. Laction unie mettrait ces dirigeants à lépreuve de la lutte.
Savoir mettre en place et continuer le front unique
La possibilité ou non dun front unique donné ne dépend pas de lhistoire des autres partis faisant partie du bloc. Si de 1917 à 1933, à des moments différents, le front unique fut nécessaire avec des organisations de masse dirigées par Kerensky, Noske, ou Staline - tous responsables de lassassinat de travailleurs révolutionnaires - nous ne pouvons pas refuser le front unique avec les dirigeants actuels.
Le front unique avec des dirigeants contre-révolutionnaires est un mal nécessaire, doù le dicton bien connu que le front unique peut être fait "avec le diable et sa grand-mère", mais il ne signifie pas un vote de confiance en faveur de cette direction.
En effet, la liberté de critiquer ces dirigeants à travers laction commune est un principe essentiel du front unique. Une telle critique doit être dirigée aussi bien contre les vacillations des partenaires du bloc au moment de laction commune, que contre leurs erreurs politiques plus larges. Il ne faut pas se limiter à une propagande commune, car cela conduirait à ce que des différences importantes - voire décisives - entre réforme et révolution soient mises de côté.
Le seul matériel commun autorisé sont des publications liées au front unique (par exemple les bulletins du comité de grève, des tracts appelant à une manifestation). Léquilibre exact entre laction commune et la critique ne peut pas être avancée selon des formules toutes prêtes. Nous nous réservons le droit de critiquer nos partenaires avant, pendant et après laction commune. Le moment et la façon dont nous exerçons ce droit dépend du jugement concret que nous faisons dans des circonstances données. Mais cette critique doit obligatoirement être faite.
Le front unique doit être orienté vers la base et la direction. Nous rejetons lidée du front unique "à la base" comme un piège gauchiste voué à léchec. Si les travailleurs pouvaient être convaincus de rompre avec leurs dirigeants par un tel appel direct et unilatéral, il ny aurait aucunement besoin dun front unique. En orientant lappel au front unique vers les dirigeants, lobjectif est de les obliger à entrer en action.
A travers cette expérience, et non pas par des "révélations" déclamatoires, nous pouvons montrer aux masses que les limitations de leurs dirigeants sont fatales. Dans la grande majorité des cas, le front unique demeurera au stade dune proposition, sans pouvoir se transformer en accord formel avec les dirigeants réformistes. Dans ces conditions, il restera au niveau dune campagne dagitation et de propagande populaire, orientée vers la base des organisations réformistes.
Parfois, le front unique "à la base", peut être nécessaire là où les dirigeants ont refusé dagir avec les révolutionnaires. Alors, il est nécessaire de combiner les dénonciations des dirigeants avec des propositions daction dirigées vers la base, dont lobjectif est quelles soient menées par une direction révolutionnaire. Néanmoins, même ici la tactique a pour but dexercer une pression sur les dirigeants afin quils mènent laction qui, si elle réussit, ne pourra quentraîner encore plus de couches à agir.
Il faut savoir rompre un front unique...
Rompre le front unique peut être aussi important que de le créer. Quand le front unique a rempli son objectif, que le but soit atteint ou non, il doit être redéfini ou rompu et il faut en tirer les leçons.
Les circonstances suivantes pourraient nécessiter la rupture du front unique: quand le front unique nest maintenu que sous la forme dun exercice littéraire ou diplomatique et nimplique aucune obligation dagir ; quand les partenaires du bloc sabotent ou minent les objectifs du front unique en refusant de le mettre en uvre ou en passant des compromis avec lennemi de classe ; quand les partenaires du front unique refusent de prendre au sérieux lextension du front unique à dautres forces de masse et limitent le bloc à la taille dune secte.
Mais en même temps, les révolutionnaires doivent tenter de maintenir lunité daction avec la direction de la base, établissant leur propre direction et gagnant à leurs rangs les meilleurs éléments des organisations non-révolutionnaires.
Ainsi donc, pour que le front unique soit admissible, il est essentiel de suivre les conseils ci-dessus. Toutefois, pris seuls, ils ne garantissent pas quil sera correct ou quil réussira. Seule une analyse concrète dune situation concrète peut révéler quelle est la base correcte pour une proposition de front unique.
Il faut du leadership et de lexpérience, accumulés depuis des années dintervention dans la lutte des classes, pour déterminer quelles propositions de front unique sont admissibles et nécessaires, et vers quelles forces il faut orienter ces revendications. Néanmoins, en comprenant lobjectif et les principes fondamentaux du front unique, les révolutionnaires peuvent éviter bien des erreurs élémentaires et inutiles.
Le front unique ouvrier
Une application spécifique et fondamentale du front unique est le front unique ouvrier. Lobjectif du front unique ouvrier est de créer le maximum dunité daction pour le prolétariat contre la bourgeoisie. Au cur de cette tactique se trouve le besoin de lindépendance de classe. Son principe fondamental est le défi lancé par lorganisation révolutionnaire aux dirigeants réformistes ou centristes des organisations ouvrières de masse ou dune certaine taille: "Rompez avec la bourgeoisie !"
Lunité des travailleurs implique une rupture avec la bourgeoisie, son Etat et ses partis. Les principes du front unique ouvrier sont ceux exposés ci-dessus, appliqués à la lutte de classe unie du prolétariat, quelle soit défensive ou offensive. Il peut être appliqué à la fois aux actions les plus limitées ou défensives, et à une offensive contre tout lordre bourgeois.
Au front unique ouvrier soppose tout bloc avec les partis ou les représentants individuels de la bourgeoisie. Le prolétariat ne rejette pas le soutien dindividus ou même de forces organisées venus dautres classes. Dans des secteurs opprimés racialement ou nationalement, il est permis de travailler avec des forces bourgeoises (par exemple contre la répression étatique, pour légalité des droits ou contre des attaques fascistes).
Mais de telles actions communes ne nécessitent pas de "réserver une place" pour la bourgeoisie juive ou noire au sein du front unique ouvrier contre le fascisme. Elles obligent encore moins les révolutionnaires à subordonner ou limiter leurs propres revendications dans lespoir de gagner des alliés peu sûrs au sein de la petite-bourgeoisie ou parmi des notables bourgeois dissidents.
Dans les pays impérialistes, les partis bourgeois sont incapables deffectuer des actions progressistes systématiques, et les révolutionnaires doivent sopposer à leur participation à des fronts communs avec les organisations ouvrières.
Le front unique ouvrier ne peut être limité aux seuls syndicats comme le voulaient les bordiguistes. Il sapplique également - et encore plus lors dune lutte aiguë - aux partis politiques qui se disent des partis ouvriers et qui organisent des secteurs importants du prolétariat. Lobjectif est darracher les dirigeants réformistes aux chambres des députés, aux banquets et des réunions secrètes avec lennemi de classe, et de les obliger à conduire leur base dans la rue, sur les piquets de grève, voire, dans des conditions révolutionnaires, sur les barricades.
Le fait que ces dirigeants puissent être des agents assermentés de la bourgeoisie ne peut être considéré comme un argument empêchant que la proposition de front unique leur soit adressée. Ce qui est décisif, cest que ces traîtres aient encore, sinon la confiance, du moins le contrôle des larges secteurs du prolétariat, et que le parti révolutionnaire nait pas encore gagné la confiance ou la direction organisée de ces masses.
Nous rejetons tout soutien à un gouvernement des partis ouvriers réformistes et des partis de la bourgeoisie, une coalition de "gauche" ou un front populaire. Si un pseudo-front unique est organisé ou un front populaire est formé entre les organisations ouvrières de masse et les partis bourgeois, les révolutionnaires doivent développer des tactiques afin de chasser ces partis en démontrant aux travailleurs quils ne peuvent pas mener un combat de masse, quils bloquent et trahissent de tels combats, et que les dirigeants réformistes mettent sans cesse en avant la "nécessité" de conserver leur soutien pour freiner les luttes.
La tactique de front unique ouvrier nécessite aussi de revendiquer que les partis réformistes rompent avec la bourgeoisie et luttent pour un gouvernement ouvrier. Lors de crise politique aiguë, ce slogan peut devenir la revendication principale de lheure.
Front unique et gouvernement ouvrier
Quest-ce quun véritable gouvernement ouvrier ? Cest un gouvernement qui prend des mesures décisives pour désarmer la bourgeoisie et armer les travailleurs ; qui aide les travailleurs dans leurs lutte afin de saisir les principaux bastions du pouvoir capitaliste - les banques et les principaux monopoles industriels. Evidemment, de telles mesures ne peuvent être mises en uvre sur le terrain de la politique électorale et parlementaire.
Aux travailleurs réformistes qui ont des illusions dans le parlementarisme, nous disons :
"Mettez vos partis au pouvoir, obligez-les à prendre de telles mesures, mais organisez la mobilisation de vos syndicats et de vos partis afin de vous préparer à linévitable déclaration de guerre civile que ne manquera pas de lancer la bourgeoisie si vos dirigeants prennent des mesures sérieuses menaçant la propriété privée. Nous soutiendrons de façon critique la victoire électorale de vos partis et nous les défendrons contre une attaque bourgeoise."
Aux travailleurs centristes qui croient que la combinaison dune victoire parlementaire et dune mobilisation de masse indépendante sera suffisante, nous disons :
"Il serait suicidaire de lier les actions de masse de la classe ouvrières aux échéances électorales, de respecter les majorités et les minorités, de refuser dattaquer les forces armées au nom du respect de la constitution."
Un "gouvernement ouvrier" qui ne gagne pas les soldats à sa cause et qui ne prend pas les armes des mains des officiers, qui ne crée pas une milice ouvrière et qui ne dissout pas la police, est condamné.
Pour que les communistes soutiennent la prise du pouvoir par une force politique non révolutionnaire, deux conditions doivent être réunies. Dabord, ce doit être une organisation ouvrière.
Deuxièmement, les communistes doivent expliquer clairement quils seront toujours dans lopposition.
Dans certaines circonstances exceptionnelles, les communistes eux-mêmes peuvent former un gouvernement commun avec des forces non-révolutionnaires ouvrières et paysannes. Un tel gouvernement ne constituerait pas encore la dictature prolétarienne. Mais, comme la dit lInternationale Communiste, en sassurant du respect de certaines conditions, les communistes pourraient soutenir un tel gouvernement.
Un tel gouvernement doit être basé sur des conseils ouvriers et des milices des ouvriers et des paysans. Il doit attaquer et désarmer immédiatement la bourgeoisie en tant que classe. Il doit imposer le contrôle ouvrier sur la production et permettre la critique totale de laction gouvernementale par les communistes.
Dans un tel gouvernement, les communistes pourraient constituer une minorité. Bref, de tels gouvernements sont des gouvernements ouvriers révolutionnaires, une forme de gouvernement transitoire vers la dictature prolétarienne. Les communistes devraient chercher à utiliser ces nouvelles positions afin dachever le renversement de la classe capitaliste et dinstaurer une nouvelle dictature révolutionnaire.
En conclusion : des comités de grèves aux conseils ouvriers
Dernier élément du front unique ouvrier : la création des organisations de base de la classe ouvrière. Quand des grèves éclatent, nous devons exiger la création de comités de grève de la base, à travers lesquels les masses peuvent contrôler lorientation de leurs luttes et empêcher les trahisons bureaucratiques. Pendant les moments de lutte de classe intense, les communistes cherchent à développer des organisations plus larges, plus combatives et plus démocratiques : les conseils ouvriers.
Dans ces instances, nous combattons pour que les représentants soient élus et révocables par des assemblées de masse. Les conseils doivent être construits partout dans le pays, mais centralisés au niveau national. Ils doivent avoir pour objectif de sarmer et de gagner les soldats à leur cause.
De cette façon, le front unique joue son rôle à chaque niveau de la lutte révolutionnaire : du travail syndical, en passant par des mouvements de grève jusquà lorganisation des travailleurs pour quils exercent leur propre pouvoir sur toute la société.
Lapplication flexible et correcte de cette tactique fournit une arme puissante au service des masses. A un moment ou un autre, les révolutionnaires qui napprenent pas comment sen servir vont se tromper profondément, menant ainsi tous ceux qui les suivent ver léchec. Lenjeu est de taille.
Haut
|
 |
|
|
|
|
|