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4 mars 2001
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Léon Trotsky et l'affaire de La Commune
Comment construire une organisation de masse ? Voilà le problème fondamental pour les révolutionnaires partout dans le monde.
Même les plus grandes organisations se réclamant du trotskysme nont jamais dépassés quelques milliers de militants. Nous sommes tous loin du Parti bolchevik de Lénine qui, la veille de la révolution doctobre 1917, rassemblait en son sein des centaines de milliers de travailleurs.
Confronter à lécart entre la réalité et le défi énorme que représente la révolution ouvrière, certaines organisations se sont lancées dans la construction dun nouveau regroupement, situé à mi-chemin entre les masses et le parti révolutionnaire.
Par exemple, il y a un peu plus dun an, le Parti Communiste Internationaliste (PCI) de Pierre Lambert sest dissout au sein du "Parti des Travailleurs", une organisation réformiste bâtie par lui et largement constitué de ses propres militants.(1) Il y a dix ans, en Argentine, Nahuel Moreno a effectué le même genre de manuvre, en faisant fusionner le PST, organisation se réclamant du trotskysme, et le MAS (Mouvement vers le socialisme), un petit parti réformiste.(2)
Cette tentation nest pas nouvelle. En 1935, une partie de lorganisation trotskyste française a tenté le même genre de tournant, en lançant "un journal de masse", La Commune, sur la base dun programme qui nétait pas celui du trotskysme.
Ces militants cherchaient à gagner les masses, mais comme leurs confrères daujourdhui, les Lambert et les Moreno, ils nont réussi quà noyer le programme révolutionnaire et à perdre leur boussole politique. Trotsky suivit cette affaire de près, et montra clairement son opposition. Pour lui, il sagissait dune question fondamentale, dune leçon que tout le mouvement trotskyste devait apprendre.
Aujourdhui, lhistoire de La Commune, les motivations des uns et des autres, les erreurs de lensemble des dirigeants sont peu connues en France.(3) Dune certaine façon, ceci na rien détonnant. Aujourdhui que le PCI sest dissout, et que la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) y a échappé de peu, les tristes leçons de cette période, si lointaine et si proche, devraient intéresser les principaux prétendants au legs de Trotsky.
Nous revenons sur cette histoire pour des raisons à la fois éducatives et polémiques. Nous pensons que les générations nouvelles peuvent et doivent tirer profit de lexpérience du passé. Lhistoire de La Commune est riche denseignements, mais, comme toute histoire, il ne suffit pas de la lire, il faut aussi chercher à lappliquer à la situation actuelle, trouver dans les polémiques dhier la réponse aux différences politiques daujourdhui.
Cest ainsi quun tel travail peut dépasser celui de larchiviste ou de lhistorien et contribuer pleinement à la tâche actuelle : la construction dun parti révolutionnaire, armé dun programme transitoire réélaboré et bâti sur les acquis du passé.
Le contexte historique
En 1934, il y avait en France moins de 100 militants se réclamant du trotskysme. Ces forces, jeunes, faibles et en proie aux divisions personnelles, devaient faire face à une situation nationale de plus un plus mouvementée. La IIIe République était profondément ébranlée : il y avait une montée de lextrême droite, et une crise financière croissante.
Entre 1933 et 1935 la récession empira : en avril 1935 la production tomba à 76% de son niveau de 1928. En même temps, limpérialisme français sinquiétait de larrivée au pouvoir dHitler et du réarmement allemand. La menace dune nouvelle guerre se profilait à lhorizon.
De son côté, la classe ouvrière devenait de plus en plus combative et des changements majeurs se produisaient dans les organisations ouvrières. Le Parti Communiste (PC) se préparait à passer dun sectarisme forcené à la collaboration de classe, tandis que dimportantes forces de gauche apparaissaient au sein de la SFIO ("Section française de lInternationale Ouvrière"), le Parti Socialiste de lépoque. Pendant une courte période de temps, le front unique ouvrier contre le fascisme, pour la réalisation duquel les trotskystes avaient tant bataillé, fut mis en uvre par le PC et la SFIO ; ceci eut des effets profonds sur le cours de la lutte des classes.
A compter du 6 février 1934, jour de lattaque contre lAssemblée par les Ligues fascistes qui provoqua la chute du gouvernement Daladier la pression pour un "tous ensemble" grandit. Le 12 février, deux manifestations contre les Ligues eurent lieu, lune dirigée par le PC, lautre par la SFIO unitaire.
Malgré la volonté des dirigeants du PC, les deux cortèges fusionnèrent dans la joie, rassemblant une manifestation forte de 150.000 personnes qui occupait les rues de Paris.
En même temps, le vent tournait à Moscou. Devant la montée en puissance de lAllemagne dHitler et la menace de plus en plus précise dune nouvelle guerre, le Kremlin cherchait des alliés. La France devint son candidat préféré. Le pacte dassistance mutuelle franco-soviétique fut signé le 2 mai 1935.
Par la suite, Staline déclara quil approuvait la politique de défense nationale menée par le gouvernement Flandin, dont le ministre des Affaires Etrangères était Pierre Laval. Le PC, bureaucratiquement soumis à ses maîtres dURSS, dut changer sa ligne, dabord en saccommodant avec la SFIO, puis en organisant la collaboration de classe avec la bourgeoisie française elle-même, à travers la création du Front Populaire.(4)
Mais pour la politique de construction des trotskystes, le développement le plus important se produisit au sein de la SFIO où existaient plusieurs tendances, comme celle créée autour du journal Bataille Socialiste, dirigée par Jean Zyromski et Marceau Pivert, qui avaient rompu avec le réformisme et pris une coloration centriste.
Comme tout centrisme, celui de Pivert utilisait des mots dordre révolutionnaires, des éléments du programme marxiste, mais sans leur lien théorique, ni la méthode transitoire. Ainsi Pivert parlait de limportance de construire des milices ouvrières contre les attaques fascistes et soulevait les mots dordre dun gouvernement ouvrier et de dictature du prolétariat. Mais il ne comprenait pas limportance dorienter la mobilisation des travailleurs vers lorganisation des conseils ouvriers, ni celle de rompre politiquement avec les représentants réformistes de la bourgeoisie.
Cest de cette contradiction que vient le danger du centrisme pour la classe ouvrière : malgré certains mots dordre corrects, sans une rupture qualitative avec son passé, le centrisme ne peut que semer la confusion et, sil se trouve à la tête des masses, ne peut que conduire à la défaite.
Trotsky, à lépoque en exil en France suivait de près les progrès de la Ligue Communiste lorganisation trotskyste. Il les aida dabord à écrire un "programme daction"(5) pour montrer la voie des luttes quotidiennes actuelles contre laustérité et les attaques contre lemploi, la montée du fascisme etc. jusquà lorganisation de la classe ouvrière dans des conseils ouvriers pour la destruction révolutionnaire du capitalisme.
Mais ceci nétait pas suffisant. Pour donner à la Ligue la possibilité de jouer un rôle important, Trotsky, en juin 1934, conseilla aux militants dadhérer à la SFIO, organisation de masse forte de 120.000 adhérents. Trotsky disait que "sa situation interne nous donne la possibilité dy entrer sous notre propre drapeau. Le milieu correspond aux objectifs que nous nous sommes fixés. Ce quil faut maintenant, cest agir de telle façon que notre déclaration ne puisse en aucune manière renforcer laile bourgeoise dirigeante, mais au contraire appuyer laile prolétarienne progressive, que son texte et sa diffusion nous permettent de garder la tête haute, au cas où nous serions acceptés comme au cas de manuvres dilatoires ou de refus. Il nest pas question de nous dissoudre : nous entrons en tant que fraction bolchevik-léniniste, nos liens dorganisations restent les mêmes, notre presse subsiste, exactement comme La Bataille Socialiste et dautres."(6)
Cette proposition souleva de fortes critiques au sein de la Ligue et au niveau international. Daprès ces critiques ce "tournant français" signifiait une capitulation devant le réformisme. Il nen était rien.
Comme Trotsky lexpliqua clairement, les bolcheviks-léninistes (le nom adopté par les trotskystes de son vivant) gardait leur organisation (le Groupe Bolchevik-Léniniste - GBL), leur journal (La Vérité) et, le plus important, leur programme et leurs critiques des prétendants centristes.
Lentrisme était conçue comme une manuvre de courte durée. Son objectif nétait pas la transformation de la SFIO - ni Trotsky ni la Ligue Communiste ne pensaient que cétait possible. Non, le but recherché était de gagner autant de militants que possible à la politique révolutionnaire, de les mobiliser dans laction, et pour ce faire dutiliser lappui de la SFIO parmi les travailleurs, et notamment dans la jeunesse.
Néanmoins, malgré les assurances de Trotsky, et la manière dont lentrisme fut fait, la Ligue connut une scission - ce ne fut pas la dernière, malheureusement - lorsque Pierre Naville (30 ans), jeune dirigeant de la Ligue, refusa la politique dentrisme, et créa son propre journal, La Lutte des Classes. Par la suite, Naville comprit quil avait tort, et son groupe entra à la SFIO, pour fusionner à nouveau avec le GBL durant lété 1935. Son journal devint le journal théorique du GBL.
Le travail révolutionnaire dans la SFIO
En août 1934 débuta la première période de lentrisme, qui se déroula sur des bases correctes. Le journal des trotskystes, La Vérité, fut utilisée pour mettre en avant les éléments-clés du programme daction, des tactiques révolutionnaires dans la lutte de classes, pour attaquer sans cesse la politique chauvine et de collaboration de classes de la direction de Blum, et pour avertir les masses de la politique de trahison du parti stalinien.
Cette intervention, et les articles de Trotsky dans La Vérité, ont joué un rôle fondamental pour attirer autour du GBL des centaines de militants, notamment des jeunes. Moins dun an après lentrée, le GBL comptait plus de 300 militants, dabord dans la région parisienne, où il influençait un secteur important de la Jeunesse Socialiste (JS) : lors de lassemblée de lEntente de la Seine, en mai 1935, la résolution des Bolcheviks-léninistes recueillit 1037 voix, la résolution Blum 1570 et la Bataille Socialiste de Zyromski et Pivert, 2370.
En même temps que les trotskystes gagnaient en linfluence, la direction réformiste du parti sorientait de plus en plus vers "lunité organique" - la fusion avec le PC - sappuyant sur laccord signé en juillet 1934 et le Front Populaire, créé à lautomne 1934 en vue de la mise en place dune nouvelle politique de collaboration de classe. Lors des élections municipales de mai 1935, le Front Populaire, sappuyant sur la remontée ouvrière, connut dimportants succès.
Cette situation ébranla le gouvernement Flandin, qui tomba à la fin du mois. Son successeur, le gouvernement Bouisson, ne dura même pas un jour. Le 7 juin, Laval constituait un nouveau gouvernement, renforcé par les "pouvoirs exceptionnels" accordés par la Chambre.
Dans cette situation, les heures des trotskystes au sein de la SFIO étaient comptées. Ils étaient dans le corps de la SFIO comme une épine quil valait mieux enlever. Limminence des exclusions fut signalée, lors du 32ème Congrès de la SFIO, qui se tint à Mulhouse les 9-12 juin 1935.
Pour la première fois depuis le Congrès de Tours en 1920, la voix de la politique révolutionnaire se fit entendre dans un Congrès socialiste. Naville et Raymond Molinier (31 ans) un autre dirigeant trotskyste, prirent la parole et sopposèrent à la nouvelle Union Sacrée qui se préparait. Dans plusieurs interventions, Naville attaqua Blum pour son soutien à la bourgeoisie, appela à la création de comités daction comme base de la révolution ouvrière et appela au soulèvement des masses nord-africaines contre limpérialisme français.(7)
A la fin du congrès, comme prévu, la résolution du Blum lemporta, avec 2.025 voix. Mais la résolution du GBL recueillit 105 voix (dont 45 venaient de la fédération de la Seine), ce qui signifiait le soutien de plus de 2000 militants. Le nombre de voix recueilli par la résolution des centristes Pivert et Zyromski, calquée sur celle du GBL, était également significatif : 777. Selon Trotsky, ce fut le point culminant de la politique "entriste".
Malgré ce succès, le message était clair. Lors du débat, Léon Blum, dirigeant du PS, répondit sèchement à Molinier : "Camarade Molinier, je vous dirai sans aucune espèce de ménagement ni de précaution oratoire que, si lunité organique pouvait sétablir entre les communistes et nous, et que cette unité laissât en dehors delle-même le petit groupe où vous figurez, jen prendrais aisément mon parti."(8)
Quelques semaines plus tard, à la fin juillet, lors du Congrès de la JS à Lille, la menace fut mise à exécution : 13 dirigeants de lEntente de la Seine, tous membres du GBL ou sous linfluence de ce dernier, furent exclus à cause de la politique quils avaient exprimée dans leur journal, Révolution.
La sortie de la SFIO se prépare
Juste avant le Congrès de Mulhouse, Trotsky qui venait dêtre expulsé de France vers la Norvège, rencontra des militants du GBL pour discuter avec eux des progrès du travail au sein de la SFIO, de la menace dune nouvelle guerre, du combat pour la fondation dune nouvelle internationale révolutionnaire, la IVème Internationale, et de la possibilité de création dun nouveau parti révolutionnaire. A la fin des discussions, il était convaincu que lheure était venue dun "nouveau tournant". Avant même les exclusions, Trotsky prônait la sortie de la SFIO.
Sa position sappuyait sur le tournant à droite du PC et de lInternationale Communiste (qui, le mois suivant, allait annoncer son soutien à une politique de collaboration de classe à léchelle planétaire), lapproche de la guerre et la montée ouvrière. Ce dernier point était important : "les ouvriers se trouvent en dehors du PS, dans le PC, dans les organisations syndicales et parmi les inorganisés. Le groupe BL doit savoir faire un nouveau tournant, qui sera le développement logique de létape précédente."(9)
Avertissant le GBL contre "la grave erreur de marcher dans des combinaisons centristes", Trotsky souligna que la politique dentrisme avait apporté tout ce quon pouvait en attendre - lorganisation avait plus que triplé sa taille - et que le moment était venu de changer de tactique.
Pour Trotsky, il fallait que les bolcheviks-léninistes appuient le combat pour la Quatrième Internationale afin de faire face à la nouvelle Union Sacrée et à la collaboration de classe annoncées par le Front Populaire et qui, alors que la guerre approchait, grandissait.
Il pensait que cette politique allait permettre au GBL daugmenter son influence parmi les masses : "Lopposition à la guerre doit de plus en plus coïncider avec la sympathie pour la IVème Internationale. La condition du succès, cest la lutte implacable contre la moindre concession à la théorie de la défense nationale. Le regroupement inévitable au sein des différentes organisations ouvrières (parti communiste, syndicats, etc.) doit ouvrir pour nous un débouché vers les masses ouvrières. Il faut nous orienter dans cette direction avec toute lindépendance nécessaire. Ce regroupement peut aboutir dans un délai assez rapproché à la création dun parti révolutionnaire."(10)
Cette position rencontra aussitôt une opposition au sein du GBL. Pierre Frank (31 ans), bras droit de Molinier et, par la suite, dirigeant de la LCR française et du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, écrivit un document "Tâches et Perspectives" dans le bulletin intérieur (sans référence à la lettre de Trotsky!) :
"Ce serait à mon avis criminel de songer à sortir du PS; le congrès de Mulhouse en a été une preuve éclatante; cest par notre existence dans le PS et par une activité bien appropriée que nous pouvons précisément être les plus aptes à servir de pôle de cristallisation (...) Depuis il y a eu Lille et sa provocation pour nous chasser du PS. Dans lensemble, cela ne change rien à la perspective et aux tâches tracées dans cet article."(11)
Alors quil devenait évident que le vent tournait au sein de la SFIO, Frank voulait à tout prix rester à lintérieur. Pour lui il serait "criminel de songer à sortir du PS." Moins dun an auparavant, il sétait opposé bec et ongles à la politique entriste. En 10 mois, il sétait habitué à lambiance de la SFIO et aux "combinaisons" avec les centristes. Il voulait à tout prix rester en contact étroit et organisationnel avec ces couches.
Trotsky aboutit à la conclusion opposée à celle de Frank. Loin de "ne rien changer", les exclusions de Lille offraient une opportunité importante pour la construction dune nouvelle organisation : "Maintenant la glace est brisée, pas par nous, mais bel et bien brisée. Nous ne pouvons faire léconomie des faux frais dune discussion. Cest clair, il sagit du nouveau parti... Notre cohabitation avec les réformistes ne pouvait durer éternellement. Ce sont eux qui ont pris linitiative de la rupture. Bien, cela nous libère de la nécessité den choisir nous-mêmes le moment. Jespère bien que lexclusion neffrayera personne dans nos rangs, mais quau contraire elle stimulera les énergies."(12)
Encore une fois, il mit en garde les trotskystes contre lidée que des "combinaisons" pourraient changer quoi que ce soit. Pour effectuer un travail révolutionnaire, le sens critique était absolument nécessaire : "Avec une attitude moins combative, nous naurions jamais produit leffet nécessaire. Nos succès ne sont assurés que par la vigueur de notre action. De lautre côté, ces succès ne pouvaient pas ne pas provoquer la rupture. Les réformistes ne veulent pas que nous les dévorions. Cest tout. Jenvisage avec beaucoup doptimisme la situation et les perspectives."(13)
La remontée ouvrière
Il ne fallut pas attendre plus dune semaine pour voir la preuve éclatante de la position de Trotsky. Le 10 juillet, Laval utilisait ses nouveaux pouvoirs pour promulguer le premier de ses "décrets-lois" ; les salaires dans le secteur public baissaient de 10 %. Les dirigeants syndicaux protestèrent, mais comme leurs confrères de la SFIO et du PC, ils refusèrent dorganiser quelle quaction que se soit. Devant ce front du refus et de collaboration de classe, les travailleurs prirent linitiative.
Le 7 août, dans trois villes maritimes - Le Havre, Toulon et Brest - la classe ouvrière montra comment elle entendait répondre. Au Havre, les équipages des paquebots se mirent en grève, refusant le prélèvement de 10 % opéré sur leurs salaires. A Toulon 3.000 travailleurs de larsenal protestèrent contre lattaque salariale et manifestèrent dans la ville. Des bagarres avec des fascistes eurent lieu. A Brest, la grève sétendit de chantier naval en chantier naval et une manifestation ouvrière finit par occuper le centre-ville.
Le lendemain, le patronat brestois répondait par un lock-out, défendu par des barrages armés. Les travailleurs sorganisèrent et sen prirent à la poste, à la préfecture maritime et à la caserne, organisèrent des barricades et occupèrent la sous-préfecture. Un travailleur qui enlevait le drapeau tricolore pour le remplacer par un drapeau rouge fut abattu.(14)
Bilan : trois morts et des dizaines de blessés. Le même jour, les travailleurs de Toulon organisèrent une grève de protestation; la police attaqua, transformant la manifestation en une émeute qui se poursuivit tard dans la nuit. Des barricades furent érigées et des coups de feu furent tirés. Cinq travailleurs furent assassinés, des dizaines dautres furent blessés.
Quatre jours plus tard, Trotsky écrivait une lettre confidentielle à la direction du GBL :
"La situation objective en France est révolutionnaire. (...) Nous avons toujours affirmé que la révolte était en train de grandir dans les masses travailleuses, et que ce sont précisément les organisations ouvrières, partis et syndicats, qui lempêchent de trouver une issue dans leur volonté de combat. (...) Une organisation révolutionnaire solide devrait immédiatement lancer un appel à la classe ouvrière de tout le pays pour soutenir la révolte des marins. Il ne fait aucun doute que les masses répliqueraient par une puissante grève générale. Le reste dépendrait de la stratégie des deux camps et du rapport de forces qui se dessinerait dans le cours de la lutte."(15)
Dans les semaines qui suivirent, Trotsky appuya les mots dordre qui se trouvaient déjà dans le "Programme daction pour la France" - contrôle ouvrier, semaine de 40 heures, augmentation des salaires etc, allant jusquaux Etats-Unis socialistes de lEurope.
Mais il mit aussi en avant la nécessité dorganiser la classe ouvrière, afin de permettre aux travailleurs de se doter des formes dorganisation propices à une lutte indépendante de la bourgeoisie et des dirigeants réformistes - des comités daction.
Cherchant une voie vers la création des conseils ouvriers - des soviets - Trotsky proposa que, lors de luttes qui venaient davoir lieu à Toulon ou à Brest, chaque centaine de travailleurs envoie un délégué à un comité daction.
A lautomne 1935, Trotsky se focalisa sur lexistence des comités locaux du Front Populaire, et chercha à réaliser le mot dordre "les bourgeois hors du Front Populaire", en proposant que, pendant les actions de combat, les travailleurs adhérents du Front Populaire élisent des délégués aux comités daction locaux. Lobjectif de ce mot dordre est clair : pour Trotsky il sagit de l"unique moyen de briser la résistance anti-révolutionnaire des appareils des partis et des syndicats."(16)
Au cur de sa politique il y a deux considérations fondamentales. Dabord, le fait que ce sont des comités daction - laccord entre sections de la classe ouvrière se fait donc sur la base de laction pour la défense de leurs intérêts. Ensuite, Trotsky insistait sur limportance de maintenir lindépendance politique des révolutionnaires, leur capacité de critiquer et davancer leur propre programme, face aux réformistes et aux centristes.
Lenjeu était énorme. La crise qui se développait en France ne constituait quune partie des tensions mondiales qui allait conduire à la Deuxième Guerre Mondiale.
Au cours des mois suivants il y eut les procès de Moscou, la guerre civile en Espagne, la montée de la classe ouvrière nord-américaine etc. La possibilité réelle que les travailleurs français mèneraient un combat efficace et décisif contre la bourgeoisie changeraient complètement la balance des forces internationales.
Mais pour que cela soit le cas, les bolcheviks-léninistes devaient agir rapidement, avec clarté, audace et détermination. Malheureusement, ce nest pas ce quils ont fait.
Les bolcheviks-léninistes chancelent
La montée ouvrière poussa Marceau Pivert à essayer de récupérer des forces à gauche. Il sopposa dabord de façon formelle aux exclusions de Lille, adressant une lettre aux exclus dans laquelle il expliqua qu"être anti-trotskyste, à présent, cest le signe dun état desprit réactionnaire".(17) Dans le même numéro, La Vérité le caractérisait comme un "révolutionnaire" qui est "solidaire" des jeunes.
Mais Pivert soutenait aussi que lappareil avait pu sappuyer sur les "erreurs psychologiques" du GBL, comme leur appartenance à la Quatrième Internationale en voie de formation ! Selon lui, les exclusions étaient dune certaine façon de la faute des trotskystes. Cest une drôle de "solidarité" !
Les pressions augmentaient dans la SFIO. Le 28 août, la direction interdisait La Vérité et menaçait de sanctions tout militant la vendant. Le 3 septembre, Pivert écrit à Molinier, "A tout prix, il faut donc rester dans le parti, abandonner cette impossible attitude dune affiliation à deux internationales à la fois... Mais je crois que le sacrifice de La Vérité simpose."(18)
Le 9 septembre, Molinier proposa au Comité Central du GBL de laisser tomber La Vérité, pour rester dans la SFIO. Molinier est menacé dêtre exclu de la SFIO pour avoir vendu La Vérité ; le CC lui conseilla de signer une déclaration de loyauté envers le parti réformiste. Le journal lui-même ne parut pas pendant plusieurs semaines. Les concessions ne changèrent rien, et le 13 septembre, 13 militants du GBL, dont Molinier, furent exclus de la SFIO pour avoir critiqué la direction de la SFIO et pour avoir mené campagne pour la Quatrième Internationale.
Loin de suivre les conseils de Trotsky, loin de sorienter vers une classe ouvrière en ébullition, loin de chercher à sorganiser de façon indépendante, le GBL refusa de prendre linitiative. Pire, il proposa de céder sur toute la ligne! Trotsky était incrédule : "Marceau Pivert nous demande dabandonner La Vérité, comme si cette mesure pouvait contenter les dieux qui ont soif. Et la Lutte de Classes ? Et Révolution ? Et les tracts ? (...) Avant de vous étrangler, ils cherchent à vous priver de vos moyens de défense. Y consentir serait un suicide politique."(19)
Malheureusement, il semblait que la majorité de la direction était prête à prendre la voie de lauto-extinction. Comme Trotsky lavait craint, les exclusions produisirent bel et bien un "effroi" dans les rangs du GBL, particulièrement à la direction !
Lun des facteurs essentiels de la crise qui commençait fut le fractionnisme forcené de la jeune organisation. La direction était divisée en trois tendances principales, dabord basées sur des différences de personnalités et de styles plutôt que de politiques.
Molinier et Frank, tous deux exclus du PC au milieu des années 20, sopposaient depuis la fondation de la Ligue Communiste en 1928 à la fraction constituée autour de Pierre Naville, intellectuel et ex-surréaliste.
Autant les premiers avaient le goût des tâches organisationnelles, autant le dernier ne les comprenait pas du tout. Entre ces deux fractions, il y avait une troisième, autour de Jean Rous, qui jouait le rôle de conciliateur et qui, avec la fraction Naville, constituait une majorité fragile.
Malheureusement, aucune des tendances ne comprenait réellement les tâches politiques fondamentales des révolutionnaires. Trotsky, qui dut rester à lhôpital pendant six semaines, et qui ne renoua avec la vie politique quau début du mois de novembre, offrait ses conseils, mais ces derniers nétaient que rarement entendus, et encore moins souvent compris.
Le rôle de Pivert et du centrisme
A la fin du mois de septembre, Pivert quitta la Gauche Socialiste et rompit avec Zyromski, qui se rapprochait de plus en plus du stalinisme et de sa politique de soutien à la "défense nationale", pour lancer la Gauche Révolutionnaire (GR). La GR - au moins sur le papier - sopposait aux exclusions et avança certains mots dordre du GBL (milice ouvrière, défaitisme révolutionnaire, pouvoir du prolétariat), mais insista surtout sur la nécessité de rester au sein de la SFIO. Cétait sans doute pour cela quelle était tolérée par la direction du parti.
La fondation de la GR sema encore plus de confusion dans le GBL. Molinier suggéra que tous les militants du GBL participent à la nouvelle organisation.(20) Révolution, le journal des jeunes de la fédération de la Seine, contrôlée politiquement par le GBL, proclama à sa "une" : "Vive la Gauche Révolutionnaire !" La Vérité quant à elle parlait de moins en moins souvent du besoin dun nouveau parti et dune nouvelle internationale.
Et même si Naville fit adopter au Comité Central une résolution qui caractérisait la GR comme centriste et qui appelait ses militants à adhérer au GBL, rien de semblable nétait fait - Naville était ignorant ou tétanisé, ou les deux à la fois. Rous, lui, appuyait la position de Molinier. Personne narrivait à comprendre les tâches fondamentales que devaient remplir les révolutionnaires devant le centrisme, ni nétait prêt à les exécuter.
Durant le mois doctobre, le GBL discuta de la possibilité de fusionner avec la GR et proposa un journal commun entre la GR, le GBL et la JS. Pire, il commença à limiter son intervention dans la SFIO à ce qui était "acceptable" pour la GR. Pour attirer les voix de la GR, la résolution proposée par le GBL (la "Motion C" - écrite par Naville !) lors du Congrès de la Fédération de la Seine du début de novembre, évitait de parler de lInternationale ou du nouveau parti, proposait de "supplanter le pouvoir bourgeois" et appelait à un "Front populaire de combat" et à "lunité organique".(21)
Dans sa version de laffaire, Erwin Wolf dit avec raison que cette résolution constituait "le point culminant de la courbe opportuniste du GBL."(22) Les bolcheviks-léninistes senlisaient dans une "combinaison avec les centristes" dont le danger avait été souligné par Trotsky.
Même avant la fondation de la Gauche Révolutionnaire, le GBL sétait montré ambigu à légard de Pivert. Habitué à sorienter principalement vers les centristes comme Pivert, voire à sadapter à eux, le GBL nosait pas adopter une position claire et indépendante.
Déjà, en juin 1935, après le tournant social-chauvin opéré par lInternationale communiste à légard de la France et face au danger croissant dune nouvelle guerre, Trotsky écrivit une lettre ouverte "Pour la IVème Internationale" qui appelait à la construction dune nouvelle Internationale révolutionnaire sur la base dun programme révolutionnaire.(23)
Inquiètes des conséquences dune telle publication sur la direction de la SFIO et sur les centristes, les deux factions principales du GBL bloquèrent la publication de la lettre.(24) Ce nest que deux mois plus tard quelle fut publiée, de façon tronquée, en dernière page de La Vérité.
Quand, en juillet, Pivert attaqua les trotskystes pour avoir conservé "létiquette" de "bolchevik-léniniste" (dans le même temps il critiquait la direction de la SFIO à cause des exclusions de Lille !), il ny eut que Trotsky pour lui répondre, aucun dirigeant du GBL ne voulant le faire. Trotsky ne ménageait pas ses mots :
"Le malheur de Pivert," disait-il, "cest que, jusquà maintenant, il na pas rompu le cordon ombilical qui le relie au petit monde des Blum et des Zyromski (...) En politique, le nom, cest le drapeau. Celui qui renonce aujourdhui à un nom révolutionnaire pour le bon plaisir de Léon Blum et consorts, celui-là renoncera aussi facilement demain au drapeau rouge pour le drapeau tricolore."(25)
Ce fut la dernière critique ouverte de Pivert dans les pages de La Vérité jusquà la fin de lannée ! A la fin du mois de novembre, Trotsky, outré, écrit : "Votre attitude vis-à-vis de la 'Gauche révolutionnaire' me paraît incompréhensible et absolument contraire à nos principes et à nos traditions. (...) En courtisant ces gens-là, vous allez les pousser à droite et vous perdrez du terrain en leur faveur. Il faut leur dénoncer impitoyablement. La Vérité se tait au sujet de la 'Gauche révolutionnaire'. Cest incroyable ! Permettez-moi le mot juste : cest un scandale !"(26)
La vérité de ce principe, que face aux centristes il faut les critiquer clairement et honnêtement, et surtout ne pas faire de concessions politiques, allait être montrée lors du Congrès de la Fédération de la Seine de novembre, où, malgré les concessions faites à la Gauche Révolutionnaire par Naville lors de la rédaction de la "Motion C", Pivert refusa de soutenir la résolution, et exclût de la GR les militants qui le firent! En même temps, Fred Zeller (23 ans) dirigeant de la JS, rendit visite à Trotsky en Norvège. Après de longues discussions, dures mais claires, celui-ci rentra en France convaincu, et adhéra au GBL, ouvrant ainsi la voie au recrutement de centaines de jeunes.
"Le journal de masse"
A lorigine de la scission qui va intervenir à la fin du mois de novembre, il y a aussi la question du "journal de masse". Cette idée, soulevée en premier par Molinier en avril 1935, visait à acquérir une grande audience - ce qui est tout à fait louable - mais il devint vite évident quune telle orientation allait avoir un prix politique : la dilution du programme pour "faire passer" le journal auprès des masses et des partenaires centristes potentiels.
Pour Molinier, frappé dimpatience - la mère et le père de lopportunisme - la chose essentielle était de décider : "quels sont les moyens tactiques les plus adéquats pour la réalisation des succès rapides, cest-à-dire pour que nos idées deviennent promptement les idées de noyaux actifs dans la classe ouvrière et par ce fait se transforment à temps en actes."(27)
Il donna une réponse claire : "La Vérité (...) doit peu à peu se transformer en hebdomadaire plus large, en hebdomadaire de masse dune avant-garde révolutionnaire. Elle doit changer du tout en tout et dans les mois qui vont venir, être un journal de masse."(28)
Un mois plus tard, Frank expliqua plus en détail leur conception : "Un journal de masse, un hebdomadaire de combat populaire, doit être mis sur pied en quelques semaines. Ce ne doit pas être un organe B-L, mais un organe rassemblant par exemple ceux qui sont : 1) contre la défense nationale 2) pour la milice contre le fascisme."(29)
Tout de suite, le 2 juillet, Trotsky repoussa cette proposition : "Lidée dopposer à La Vérité un journal de masse qui surgit de la volonté de tel ou tel groupe en tant que deus ex machina, est absolument fausse. Jai observé des tentatives semblables maintes fois, en Russie et ailleurs; elles on conduit ou à la faillite, ou à la formation camouflée dune nouvelle fraction".(30)
Trois semaines plus tard il revient à lattaque : "Je ne considère nullement cette question comme 'secondaire', tout au contraire. Cest parce que je vois toute sa gravité que je ne puis me rallier aux solutions de facilité. Créer un journal de masse, à part de La Vérité, serait une aventure criminelle : on compromettrait très vite les deux journaux et lon aboutirait en même temps à deux fractions. Il faut essayer de transformer La Vérité en un journal de masse, sans lui ôter son caractère de journal de tendance. Cest la seule solution possible..."(31)
Pour Trotsky la question essentielle nétait pas dabord celle de laudience de La Vérité ou dun autre journal, mais son programme politique. Bien entendu, il fallait essayer détendre linfluence du journal, notamment compte tenu de la situation politique de lépoque. Mais il fallait garder aussi à tout prix "son caractère de journal de tendance", cest-à-dire son affiliation bolchevik-léniniste, son programme révolutionnaire.
Pourtant, quelques jours après la réception de cette lettre, le 1 août, le Comité Central du GBL adopta à lunanimité une résolution qui prévoyait la création dun "journal de masse" qui aurait tout sauf "un caractère de journal de tendance" : "Quelles que soient les conceptions des tendances révolutionnaires, leurs divergences sur les moyens dopérer le redressement du mouvement prolétarien... elles doivent se regrouper."(32) Sur le fond, les différences politiques entre le GBL et Pivert (qui, bien entendu, était "un révolutionnaire") ne comptaient pour rien : les tendances "doivent se regrouper". Lunité - "laction" - étaient les choses les plus importantes.
Et le journal ? Au lieu dexpliquer clairement la base programmatique, la résolution a le style creux dune plaquette publicitaire : "Se situer dans les événements : guerre et fascisme. Exprimer la vie : large place aux reportages, aux enquêtes, à la vie prolétarienne, à la vie syndicale. Attacher à la doctrine pas de feuilleton désordonné, continuité dans la production de documents théoriques."(33)
Cette position fut discutée lors de la conférence du GBL en septembre 1935. Aucun débat sérieux neut lieu sur le fond de la question - "quel programme pour quel journal ?" Non. La conférence passa son temps à se disputer sur lequel des deux titres - Révolution ou La Vérité - devrait devenir le fameux "journal de masse" ! (Cest la première qui lemporta.) Vraiment, une "question de troisième ordre, faussement posée", comme la dit Erwin Wolf.(34)
Tout le GBL était donc daccord pour produire un journal qui, inévitablement, aurait un caractère centriste, un journal qui se situerait politiquement à mi-chemin politique entre les trotskystes et les masses, abandonnerait certains éléments de la politique révolutionnaire pour plaire davantage. Trotsky expliqua :
"Quest-ce quun 'journal de masse'? La question nest pas nouvelle. On peut dire que toute lhistoire du mouvement révolutionnaire a été remplie de discussions sur le 'journal de masse'. Cest le devoir élémentaire dune organisation révolutionnaire que de faire en sorte que son journal politique soit aussi accessible que possible aux masses. Cette tâche ne peut être effectivement résolue quen fonction de la croissance de lorganisation et de ses cadres qui doivent frayer le chemin du journal dans les masses, puisque - cela va de soi - il ne suffit pas de baptiser une publication 'journal de masse' pour que les masses lacceptent dans la réalité. Mais, très souvent, limpatience révolutionnaire - qui se transforme très facilement en impatience opportuniste - mène à cette conclusion que les masses naffluent pas parce que nos idées sont trop compliquées et nos mots dordre trop avancés. Il faut donc simplifier notre programme, alléger nos mots dordre, bref, jeter du lest. Au fond, cela signifie que nos mots dordre doivent correspondre, non à la situation objective, non au rapport des classes analysé par la méthode marxiste, mais ) des appréciations subjectives - très superficielles et très insuffisantes - de ce que 'les masses' peuvent accepter ou non. (...) Un journal de masse se distingue dune revue théorique ou dun organe de cadres, non par les mots dordre, mais par la façon de les présenter. Le journal de cadres développe devant ses lecteurs tous les procédés de lanalyse marxiste. Le journal de masses nen présente que les résultats, en prenant appui en même temps sur lexpérience immédiate des masses elles-mêmes. Il est beaucoup plus difficile décrire en marxiste pour les masses que pour les cadres."(35)
La Commune est lancée
Le lancement de La Commune sexpliqua par loffensive des dirigeants de la SFIO. Comme cela était prévisible, toutes ses instances appuyèrent lexclusion des 13 militants du GBL. La seule possibilité offerte par la direction de la SFIO déviter lexclusion était de signer une déclaration de loyauté totale au parti réformiste. A la demande de Molinier, le Comité Central réuni le 18 novembre approuva cette fine "tactique". Cela ne fit aucune différence pour les bureaucrates de la SFIO : les exclusions étaient définitives.
Lors de la réunion du Comité Central du GBL le 23 novembre, Molinier se lança dans le vide. Frustré par linaction du CC, et déterminé à garder à tout prix des liens avec Pivert, il annonça dans létonnement général quil allait lancer un "journal de masse", La Commune, financé par ses propres moyens. Le procès-verbal du CC lexplique de façon laconique : "Molinier expose quun journal de masse, La Commune, est prêt à sortir pour lundi. Il montre une affiche, des prospectus, donne la liste des noms pour le lancement. Une discussion sengage."(36)
La discussion, comme on peut limaginer, fut vive. Molinier, quelque semaines plus tard, donna les raisons qui le poussèrent à mettre le CC devant ce fait accompli :
"La majorité du CC se montrait incapable de faire appliquer les décisions de la conférence nationale, ses membres dirigeants de la JS agissaient à leur gré, il ny avait aucune perspective de faire sortir le journal de masse très rapidement. Aussi huit camarades du CC de Paris après examen de la situation décident de prendre les initiatives nécessaires pour apporter au CC un plan complet pour le lancement de ce journal. Tract, local, affiches, furent préparés en moins de 3 jours."(37)
Selon ses propres termes, le projet était entièrement dirigé vers la gauche de la SFIO. Loin de vouloir "prendre le large" comme disait Trotsky, Molinier, pour ne pas rompre avec les militants de gauche, pour ne pas provoquer une scission avec... la SFIO, était prêt à faire nimporte quelle concession politique ! Ce refus de rompre avec la SFIO a conduit Trotsky à dire que la racine de la politique de Molinier et Frank fut "une capitulation devant la vague de social-patriotisme"(38) à cause de la pression dunion sacrée qui grandissait et prendrait sa forme la plus développée lors du Front Populaire.
Pour appuyer son projet, Molinier proposa que le "contrôle politique, juridique et matériel" des publications relève du GBL, mais que La Commune chercherait à créer des "Groupes dAction Révolutionnaires" qui seraient à la base du nouveau journal.
Naville qui partageait cette méthode erronée qui allait aboutir au lancement dun journal centriste proposa que ce soit La Vérité, "allégée de toute une partie polémique et théorique"(39), cest à dire sans critique de Pivert et sans articles sur le programme trotskyste.
Rous, le conciliateur, condamna Molinier pour son initiative mais proposa que ce dernier soit chargé dorganiser la production de Révolution comme journal de masse ! Pitié pour les pauvres militants qui devraient trancher ! Sans différence politique claire, ce débat sapparentait à une lutte de clique et cétait bien, en effet, ce dont il sagissait. Du fait des désaccords fractionnels, aucune résolution ne fut adoptée ! Le CC était paralysé. Personne ne vit lerreur méthodologique commune. Même le Secrétariat International, pourtant proche des affaires françaises, navait rien remarqué. Le seul dentre eux à tirer la sonnette dalarme, fut Rudolf Klement, et il ne le fit quà titre personnel.
Pour résoudre le problème le CC élit une "commission de conciliation". Le 26 novembre celle-ci aboutit à un accord qui fut aussitôt accepté à lunanimité par le CC : Révolution deviendrait un journal "de masse" et la dernière page serait titrée La Commune.
Le journal de masse "sera lancé par les organisations existantes sur la base dun accord politique élémentaire pour le regroupement (mot dordre de commune, de milice, de défaitisme révolutionnaire)."(40) La base politique ne serait donc pas le programme du GBL, mais une série de mots dordre "intermédiaires" susceptibles dattirer des centristes. Noublions pas que ce sont trois mots dordre de la politique de... Pivert.
Molinier, qui avait presque tout gagné, accepta ce drôle de "compromis", mais en même temps poursuivit son projet originel. Le lendemain, une réunion des "Amis de La Commune" eut lieu ; le 28 novembre, Pierre Frank diffusa les fameux prospectus de La Commune lors dune réunion de la SFIO dans le 14ème arrondissement de Paris.
Le 29 novembre, le CC décida quà cause de son action, Frank ne serait plus secrétaire de rédaction du nouveau journal de masse. Le 30 novembre, Molinier dénonça cette décision "criminelle"(41) et embaucha une société privée pour coller sur les murs de Paris ses affiches annonçant La Commune "A partir du 6 décembre".
Fidèle à sa publicité, La Commune, "organe de regroupement et daction révolutionnaire" parut le 6 décembre, parrainée par huit membres du CC du GBL, des ex-militants du "Front Social" (une organisation de la petite-bourgeoisie) et des membres dun "Groupe dAction Révolutionnaire" fondé par Molinier. Elle est basée sur les mêmes cinq points proposés par la "commission de conciliation" le 26 novembre : "Création de comités de travailleurs et de communes ; création de milices du peuple et armement des travailleurs ; défaitisme révolutionnaire ; lutte en vue dinstaurer le gouvernement des ouvriers et des paysans; reconstruction du parti révolutionnaire."(42)
La critique de Trotsky
Dès le 21 novembre, Trotsky mit le GBL en garde contre laventure : "Nous pouvons attirer à Révolution et même à La Vérité les meilleurs représentants du centrisme. Mais le journal doit être à nous. Il doit être lorgane de la IVème Internationale en formation. Si un journal hermaphrodite se prépare effectivement, je tiens à dégager par avance ma responsabilité."(43)
Trois jours plus tard, après avoir reçu lappel à La Commune diffusé par Molinier lors du CC du 23 novembre, qui refuse toute appartenance politique explicite, Trotsky écrit : "Lappel est vide, stupide, criard. La Commune ne veut pas multiplier les tendances, mais elle multiplie le gâchis. On se réclame, non dun programme, mais seulement de quelques noms; malheureusement, on me nomme aussi. Mais je dégage catégoriquement ma responsabilité."(44)
Et il explique clairement que, sans fondement programmatique clair, La Commune deviendra inévitablement un journal centriste : "Je vous le demande : si nous renonçons aux mots dordre qui nous sont dictés par la situation objective et qui constituent lessence même de notre programme, en quoi nous distinguerons-nous des pivertistes ? En rien. Nous serions seulement des pivertistes de seconde zone. Or, si les masses devaient choisir les pivertistes, elles préféreraient les premiers aux seconds. (...) Ce que la masse peut exiger dun journal, cest un programme clair et une direction juste. Mais, précisément, sur cette question fondamentale, lappel est tout à fait muet. Pourquoi ? Parce quil cherche plus à dissimuler ses idées quà les exprimer. Il accepte la recette centriste (...) chercher la ligne de moindre résistance, ne pas dire ce qui est."(45)
Bien quil ait utilisé une méthode identique à celle de Molinier, la majorité du CC se rallia à la position de Trotsky et attaqua La Commune sur cette base. Mais comme ce tournant à 180° se fit sans auto-critique, la base ne comprenait plus rien, et Molinier et Frank avaient une réponse toute faite du genre : "Aujourdhui Naville-Rous nous attaquent alors quils ont prôné hier la même politique ; les sans-principe, cest la majorité du CC, et non les militants qui animent La Commune."
Ce qui, dun certain point de vue, était vrai. La seule différence qualitative entre Naville-Rous et Molinier-Frank, cest que ces derniers avaient rompu la discipline de lorganisation. Mais tous partageaient la même méthode centriste.
Frank tenta dapaiser Trotsky, en écrivant une lettre où il expliquait le sens de sa démarche avec Molinier. Il montrait clairement limpatience et les perspectives catastrophistes qui étaient à la racine de sa politique : "Cest sur (la variante) dune nouvelle tentative de pas en avant à bref délai de la réaction quil faut baser notre politique... Nous pouvons enfin sortir du domaine des petits groupements où nous nous débattons depuis des années. Ne pas dire ce que nous faisons, ce serait se condamner comme notre section allemande il u a trois ans, ce serait passer à côté des événements comme nos camarades dEspagne. Nous navons pas le choix." (46)
Il continuait : "On ne demande à personne de quitter son organisation ; il sagit de coordonner les efforts dans et hors des organisations existantes pour faire triompher un programme daction révolutionnaire. (...) Vouloir faire de La Vérité ou de Révolution un organe de masse, cétait non par le titre en soit, mais en fait poser par avance une prépondérance dorganisation que le plus grand nombre nadmet pas. La Commune ne pouvait gêner personne, au contraire elle pouvait rassembler tous ceux qui nétaient pas bornés par une absence de perspective ou par un patriotisme dorganisation outrancier, tous ceux qui voulaient agir."(47)
Au lieu de parler de programme, Frank se concentre sur le "problème" de "prépondérance dorganisation".
Au lieu de parler du programme du GBL et de la Quatrième Internationale, il dit quil faut "faire triompher un programme daction révolutionnaire" et rassembler tous ceux qui veulent "agir". Loin dapaiser Trotsky, sa lettre ne fit que confirmer ce dernier dans ses critiques. Sa réponse est cuisante.
Dans une lettre du 3 décembre adressée au CC du GBL, Trotsky déclarait : "Les divergences qui nous séparent du groupe de La Commune sont, comme le démontre la lettre du camarade Frank, tout à fait irréconciliables. Inutile de répondre à Frank. Il na donné aucun argument nouveau : tout ce quil dit la été depuis longtemps par les sapistes(48) et les pivertistes. Cest une capitulation devant la vague social-patriotique. Celui qui ne le comprend pas nest pas marxiste. Lapproche de la guerre a donné - provisoirement - aux social-patriotes une arme puissante contre les internationalistes. Doù lexclusion des léninistes. Doù la lâche capitulation de Pivert (son vote de la résolution de Blum sur les questions de politique générale, son silence lors du conseil national sur la question des exclusions, etc.). Doù enfin la peur des éléments instables dans nos propres rangs devant l"isolement", et leur tendance à rester coûte que coûte aux côtés des centristes et à se différencier deux le moins possible. Il ny a aucun contenu politique dans lattitude de Molinier et de Frank. Ils capitulent devant la vague patriotique."(49)
Puis, dans une lettre du 4 décembre citant quelques phrases explicatives de Frank, Trotsky montre à quoi aboutit labandon des principes : "'La décision de créer La Commune prise, les premiers pas faits, nous nous sommes tournés vers les organisations existantes (...) leur disant : 'Vos discussions se prolongent dangereusement, nous avons mis pour vous un journal sur pied; prenez-le, allez-y!' Or, ce sont les soi-disant BL qui créent La Commune et qui, après cela, du haut de cette position acquise, sadressent aux simples mortels des 'diverses tendances et organisations' : 'Allez-y' Quont-ils donc créé ces audacieux initiateurs ? La Commune. Et quest-ce que La Commune ? Une doctrine, un programme, des mots dordre, un drapeau ? Non, rien de tout cela. Cest un local, des affiches, et... la caisse."(50)
Trotsky montre que, dans les luttes terribles qui sannoncent, le seul "ultimatisme", cest le programme marxiste : "Il sagit pour nous dun programme, qui correspond à la situation objective. Si une organisation, plus importante que la nôtre, accepte ce programme-- non en paroles, mais dans les actes -, nous sommes prêts à fusionner avec elle sans la moindre prétention de prépondérance."(51)
Deux semaines plus tard, le 16 décembre, il passa en revue laffaire et la résuma ainsi, toujours en martelant sur la question fondamentale du programme : "Quant aux bolcheviks-léninistes, il leur faut savoir tirer de cette pénible expérience des leçons salutaires pour lavant-garde ouvrière. Programme dabord ! 'Journal de masse ?' Laction révolutionnaire ? Regroupement ? Des communes partout ? Très bien, très bien... Mais le programme dabord ! Vos passeports politiques, messieurs ! Et, sil vous plaît, pas des faux, les vrais ! Vous nen avez pas ? Alors fichez-nous la paix !"(52)
Le destin de La Commune
La Commune apparut dabord sans programme et en dehors de toute organisation, comme une entreprise anonyme. Puis, elle lança un appel contenant quelques mots dordre. Ces derniers navaient aucun contenu politique, ne se referaient à aucune organisation, ni à aucun programme fondamental. Avant même que La Commune ne fût lancée, Molinier et Frank avaient préparé la forme organisationnelle de leur nouvelle orientation vers les pivertistes et la gauche de la SFIO : les Groupes dAction Révolutionnaire (GAR).
Dans le 19ème arrondissement de Paris, où Molinier militait à la section de la SFIO, le GBL avait une forte influence sur la milice de la SFIO, les Toujours Prêts Pour Servir (TPPS), dirigés ailleurs par les pivertistes. Cette influence sexerçait grâce à lallure et à la vigueur de Molinier lui-même, qui, avec son frère Henri, navait pas peur de simpliquer dans les confrontations physiques avec les fascistes.
A partir de la mi-novembre, Molinier annonça la création dun GAR dans le 19ème, qui regrouperait les militants de la SFIO, du GBL et des "sans-parti", sur les positions pivertistes (milice, défaitisme etc) qui allaient devenir les bases de La Commune. Ce sont ces GAR qui sont devenus lobjet principal de la création du "journal de masse". Selon la conception de Molinier-Frank, les militants attirés par La Commune pourraient être organisés dans les GAR, qui furent lancés dans dautres arrondissements de Paris, à Argenteuil, à Clichy et à St-Denis par les militants du GBL.
Ces organes semblaient être calqués sur les "comités daction" dont Trotsky disait quil devaient constituer "lappareil de la lutte" ; un "appareil nouveau qui réponde aux nécessités de lheure". Mais alors que les comités daction étaient basés sur laction commune concrète des organisations de masse, les GAR "sont un groupement de camarades daccord sur une base minimum daction et qui veut agir vite et fort 1) par la propagande dans la classe ouvrière dans et hors ses organisations; 2) par laction directe efficace contre lennemi de classe."(53)
Il est clair que lune des fonctions principales des GAR, était de faire de la propagande, dagir en tant quorganisation politique. Loin dêtre des comités daction qui pourraient devenir des conseils ouvriers, rassemblant les masses en lutte, les GAR constituaient comme la dit La Commune elle-même, de façon assez surréaliste, "des moteurs dembryon du parti."(54)
Trotsky mettait les points sur les "i" : "'Mais il ne sagit que dun front unique', va-t-on nous répondre. Mais le front unique, cest lalliance des forces des organisations de masse en vue dune action concrète. Dans le cas de La Commune, il ny a ni forces, ni action. Il sagit dun 'front unique' pour le lancement dun journal. Or, cest précisément le contraire du front unique tel quil est conçu et interprété par le marxisme. La règle fondamentale du front unique, au sens des bolcheviks-léninistes, était et reste : marcher séparément, frapper ensemble. Or la prétendue 'action révolutionnaire' est une institution délibérément confuse pour marcher ensemble, avec les centristes, et pour frapper... les bolcheviks-léninistes."(55)
La Commune était bâtie sur la perspective dune mobilisation rapide des "masses" au sein des GAR, et de lenvol du journal à travers des ventes de masse.
Les quelques militants en dehors de la fraction Molinier-Frank du GBL qui furent attirés par le projet initial - les TPPS et la dizaine de militants de la minorité du "Front Social" autour de Biron - commencèrent rapidement à sinquiéter de labsence dafflux des masses.
Dans le troisième numéro de La Commune, Biron se distança même de la politique pivertiste prônée par "son" journal. Il écrivit que larmement des travailleurs était "prématuré" et que le défaitisme révolutionnaire "cest un schématisme gauchiste". Et il menaça "Si dans 4 à 5 semaines, La Commune na pas réussi à toucher, et à intéresser une certaine masse, elle est fichue."(56)
En effet. Dans leur volonté dattirer les masses qui, de toute évidence, restaient insensibles, les appels de La Commune devenaient de plus en plus hystériques : "Fort, tu les, invincible tu le seras si tu utilises ta force ; on ne triomphe pas par les cris et les réjouissances, on triomphe en se battant ; les cris et les réjouissances sont faits pour saluer les victoires, non pour les obtenir. Tu nabattras pas la forteresse ennemie en sonnant de la trompette. Il faut détruire la forteresse ennemie." etc etc (57)
Ce genre de démagogie vide allait de pair avec le travail de La Commune, loué par Laurence Vasseur, historienne des molinieristes : "Lactivité des GAR est débordante. Leurs affiches, collées par milliers, sont systématiquement lacérés et par la police et par lextrême-droite (...) Le matériel de propagande de La Commune est assez impressionnant, non seulement par ses affiches, tracts, papillons, mais aussi des brochures sortent régulièrement. Du côté du GBL, il ny a pas lombre dun matériel semblable."(58)
Pourtant, malgré toute cette vantardise, cela nallait pas fort. Au début de 1936 La Commune fut affaiblie par le départ dun de ses dirigeants, Jean van Heijenoort, vers le GBL ; par la dissolution des TPPS sur ordre de la direction de la SFIO; et par lincapacité des GAR et du journal à attirer les masses.
Même les pivertistes ne voulaient pas sen mêler. Les seuls à être vraiment attirés, furent les militants du GBL, impressionnés par les capacités organisationnelles de La Commune. A une AG de la région parisienne, 58 militants restaient avec le GBL, tandis que 44 allaient avec La Commune.(59) Fait parlant : presque tous les jeunes sont restés avec le GBL, tandis que les adultes allaient vers Molinier.
Devant cette situation, Molinier et Frank, en centristes bien avisés, prirent un nouveau tournant. Comme La Commune comptait de plus en plus dex-GBL, la direction décida de se réapproprier le drapeau et le programme de la Quatrième Internationale.(60) En quelques semaines, La Commune se transforma dun journal "sans tendance" en journal du "Comité pour la IVème Internationale" puis dun nouveau parti, le Parti Communiste Internationaliste (PCI), fondé en mars 1936. Les GAR - qui nont guère existé - disparurent. Le projet centriste de La Commune fut un échec total.
Selon Laurence Vasseur, ce verdict est faux. Pour elle, tout sest passé comme Molinier lavait prévu : "les GAR étaient la phase provisoire pour le rassemblement du nouveau parti, les GAR nont pas été conçus dans une perspective de longue ni de moyenne durée, mais bien uniquement comme une phase nécessaire de développement, une passerelle pour amener les sympathisants à lorganisation trotskyste."(61)
Cette analyse est erronée. Dabord, il nétait pas du tout évident que La Commune ait réussi, comme elle le prétendait, à augmenter qualitativement le nombre de militants révolutionnaires. Les GAR restaient limités aux seuls endroits où le GBL était implanté. Aucun élan local ou national napparut ailleurs.
Dans quelles pages de La Commune trouve-t-on une lutte pour "le programme trotskyste", nécessaire pour convaincre les militants du bien-fondé de la politique des trotskystes, et pas seulement de leur capacité daction ? Nulle part, pour la simple raison que Molinier recherchait dabord un compromis politique avec les pivertistes. Quand il apparut que cela était impossible, il revint à son ancienne politique. Lhistoire de La Commune, du début à la fin, est une histoire dopportunisme.
Les conséquences de laffaire
"Linitiative" de Molinier et Frank allait, à la veille de juin 1936, affaiblir dramatiquement les trotskystes français. En cela, ils ont une responsabilité énorme, quelque soit leurs motivations. Mais, comme le montre cet article, ils nétaient pas seuls. Toute la direction du GBL partageait leurs positions. Les différences tenaient des différends de clique, pas de la politique.
Après lintervention de Trotsky, la majorité du GBL revint sur ses positions, mais neut pas le courage de faire une auto-critique. En fait ils ne comprenaient pas le fond de la critique de Trotsky. Cest ce que montre la manière avec laquelle le GBL attaqua Molinier après la scission. A aucun moment ils neffectuèrent les bons choix :
Toute suite après la parution de La Commune, au lieu dattaquer les molinieristes pour leurs choix politiques, ils se sont acharnés sur les questions disciplinaires et sur la manipulation financière pratiquée par Molinier.
Quand La Commune annonça quelle avait signé la lettre ouverte pour la Quatrième Internationale, le GBL et le Secrétariat International lignorèrent tout simplement.
Chaque pas fait par Molinier et Frank pour reprendre contact avec le mouvement international et son programme fut ignoré.
A la proposition de fusion émise par Molinier, le CC répondit par une simple condamnation de La Commune.
Aucune tactique en direction des militants de base - presque tous des ex-GBL - ne fut élaborée.
Lors de la déclaration du nouveau parti par La Commune, Révolution annonça un congrès de fondation, sans consulter lorganisation des jeunes, etc etc.
Cette ineptie saccompagna de la poursuite de la politique opportuniste davant la crise. Révolution, devenue "journal de masse" soutenue par la jeunesse et par le GBL, ne publia aucun article de Trotsky pendant quatre mois, tandis que La Commune affichait dune manière de plus en plus tonitruante, sa fidélité au "trotskysme", confirmant ainsi les soupçons de ses militants à légard de la direction du GBL et renforçant leur confiance en Molinier, lhomme daction.
Après quelques mois, Trotsky en devint agacé : "Dans le domaine politique, on a remporté en quelques semaines une victoire politique complète, car La Commune a renoncé à toutes ses 'inventions' et sest simplement ralliée à la 'Lettre ouverte'. De cette victoire, cependant, ce nest pas notre section, mais La Commune, qui a profité, car notre section persévérait dans une 'implacable' passivité, et navait aucune politique à légard de La Commune, à moins de considérer comme une politique celle de lautruche."(62)
A la fin du mois de décembre, dégoûté par ce quil décrivait comme les "répugnantes vétilles"(63) de laffaire, Trotsky avait demandé un congé politique auprès du Secrétariat International (SI). En mars, devant lincapacité du SI de garder confidentielles certaines lettres de Trotsky, ni dadopter des sanctions contre Naville qui les a utilisé contre La Commune, Trotsky rompit dabord tout lien avec le CC du GBL (64) puis menaça le SI.(65) Les rapports étaient extrêmement tendus.
Cest dans ces circonstances quà la fin du mois de mai 1936, le PCI, la JSR et le GBL fusionnèrent pour former le Parti Ouvrier Internationaliste (POI), fort de 615 militants. Malheureusement, la fusion ne fit pas long feu. Moins de deux mois après, Molinier était exclu par la Conférence de lorganisation internationale à cause de ses affaires financières et de ses tentatives dinfluencer la politique du parti par le biais de largent. Il sen alla avec ses sympathisants. Tout était à recommencer.
Conclusion
Comment ne pas voir des parallèles entre la déroute centriste du GBL et les divers projets proposés par la gauche française actuelle ?
Il y a presque 30 ans, en 1965, à son XIVème Congrès, le PCI de Pierre Lambert adopta précisément la perspective de la création dune organisation comme La Commune, connue sous le nom dune "Ligue Ouvrière Révolutionnaire". Lidée était de construire une organisation "large" pour attirer les réformistes et les centristes à un programme qui nétait pas celui du trotskysme. Le Parti des Travailleurs, fondé en novembre 1991, au sein duquel le PCI vient de se dissoudre est lapplication courante de ce front unique stratégique", héritier de lorganisation de Molinier.
Lexplication donnée par Lambert pour le lancement dInformations Ouvrières est encore plus frappante. Le journal fut lancé afin "de devenir le centre organisateur de cette avant-garde qui, sans être convaincue à une première étape de la validité du programme de transition, de la IVème Internationale, acceptait toutefois de participer au combat commun pour la réalisation du front unique ouvrier."(66)
Le "front unique ouvrier" dInformations Ouvrières nest pas le défaitisme révolutionnaire et les milices ouvrières de La Commune, mais la méthode est identique, tout comme les résultats. Aucun de ces projets n été capable de construire une organisation révolutionnaire : ces projets centristes était voués à léchec dès le départ.
De la même façon, aujourdhui la LCR cherche à "refonder la gauche" par le biais dun regroupement avec diverses organisations réformistes. Encore plus quavec le lambertisme, une comparaison du centrisme moderne de la LCR et celui de Molinier-Frank pourrait sembler ridicule.
Alors que La Commune voulait en découdre avec "lennemi de classe", la déclaration signée par la LCR ne parle pas de la lutte des classes et ne conduit à aucune conclusion pratique, et encore moins révolutionnaire. Cest un programme qui ne dépasse pas les strictes limites du réformisme.(67)
Dans ce dernier cas, les critiques formulées par Trotsky contre La Commune sappliquent avec encore plus de force. Les "trotskystes" de la LCR sapprêtent à perdre même leur faible identité "trotskyste".
Comme pour le PCI, il nen résultera nullement un renforcement de lorganisation, mais un affaiblissement considérable. Après tout si on se présente comme réformistes de "seconde zone", les masses préféreront les premiers aux seconds.
Comme le montre laffaire de La Commune, il nexiste pas de raccourci dans la construction du parti révolutionnaire. La première tâche est détablir clairement le programme révolutionnaire. Par la suite, il faut le faire accepter par la population travailleuse.
Pour y parvenir, toutes sortes de compromis pédagogiques sont permis, mais aucun compromis politique. Les révolutionnaires doivent continuer dexpliquer, clairement et simplement, les éléments fondamentaux de leur programme. Ils doivent le mettre en uvre là où cest possible, ils doivent uvrer afin que les travailleurs soient mobilisés dans des fronts uniques visant des actions concrètes. Mais lorganisation ne doit jamais cacher son véritable programme, ni le noyer au sein dune organisation artificielle, créée de toute pièce.
Voilà ce que montre la triste affaire de La Commune, qui peut encore aujourdhui nous apprendre beaucoup sur les tâches de construction du parti.
Notes
1 Pour plus de détails, voir notre brochure "LAgonie du lambertisme ?". Retour
2 Voir notre article "La faillite du centrisme" (PO22) pour notre critique. Retour
3 Ce silence est éclairant. Par exemple, il ny a eu aucun article sur cette affaire dans les 48 numéros et 5000 pages des Cahiers Léon Trotsky. La biographie de Trotsky par Pierre Broué passe là-dessus en deux phrases. Dans son "histoire" mensongère de la Quatrième Internationale (Paris, 1973), Pierre Frank se tait, tout comme son dauphin, Daniel Bensaïd, qui dans ses brochures "Les années de formation de lIVème Internationale" (Cahiers dEtude et de Recherche 9, 1988) et "Stratégie et Parti" (Racines 2, 1987) parle de tout, sauf de La Commune. La seule exception ce sont les Cahiers du CERMTRI, dont le numéro 53 (juin 1989) reproduit la brochure "LOrgane de Masse" (1936) de Nicole Braun (E. Wolf), qui contient une analyse poussée par lun des secrétaires de Trotsky. Il existe également un mémoire universitaire, non-publiée et peu politique, par Laurence Vasseur : "Les molinieristes 1935-1939", Maîtrise dHistoire contemporaine, Université Lille III, octobre 1983, 285pp. Retour
4 Cest à cette période quil change son nom de Parti Communiste (Section française de lInternationale communiste) en Parti Communiste Français, que ses élus revêtent lécharpe tricolore, que ses militants se mettent à chanter la "Marseillaise" etc. Retour
5 Reproduit dans Cahiers du CERMTRI 53, juin 1989. Retour
6 L. Trotsky, uvres, t4, p121. Retour
7 P. Naville, "LEntre-deux guerres", EDI 1976, pp 467-483. Retour
8 Cité dans L. Trotsky, uvres, t7, p243 n3. Retour
9 L. Trotsky, 10.6.35, uvres t 5, p327. Retour
10 Ibidem. Retour
11 P. Frank, cité dans N. Braun, "Lorgane de masse" (1936), reproduit dans les Cahiers du CERMTRI 53, p. 43. Retour
12 L. Trotsky, 30.7.35, uvres, t6, p96-101. Retour
13 L. Trotsky, 30.7.35, uvres, t6, p101. Retour
14 Le 10 août, lHumanité, fidèle à ses nouveaux principes de collaboration de classe, dénonça les "provocateurs". Vaillant-Couturier attaqua ceux "qui outragent le drapeau tricolore", qui, bien entendu, nétaient que des "indicateurs à la police"... Retour
15 L. Trotsky, 11.8.35, uvres, t6, p119. Retour
16 L. Trotsky, uvres, t7, p186. Retour
17 La Vérite 246, 2.8.35. Retour
18 Cité par N. Braun, "LOrgane de masse" (1936) in Cahiers du CERMTRI 53, juin 1989, p50. Retour
19 L. Trotsky, 13.9.35, uvres, t6, pp202-203. Retour
20 L. Vasseur, "Les molinieristes, 1935-1939", Maîtrise dHistoire contemporaine, Université Lille III octobre 1983, p7. Retour
21 La Vérité, 8.11.35. Retour
22 N. Braun, op. cit., p. 59. Retour
23 L. Trotsky, uvres, t5, pp346-359. Retour
24 Par la suite, chacun a renvoyé la responsabilité sur lautre. En décembre 1935, Molinier écrit à Trotsky "cest Naville, Rousset, qui ont voté contre la publication de la lettre pour la IVème." ("La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p36). Au même moment Naville déclare "Raymond et ses amis étaient résolument contre La lettre pour la IVème" ("Léon Trotsky : Correspondance" (Paris 1989), p70). Retour
25 L. Trotsky, 7.8.35, uvres, t6, pp104-106. Retour
26 L. Trotsky, 25.11.35, uvres, t7, p130. Retour
27 "Tâches présents et tâches dhier" (12.4.35), in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p43. Retour
28 Ibidem. Retour
29 Cité par Braun, op. cit., p72. Retour
30 L. Trotsky, uvres, t6, p47. Retour
31 Ibidem, p.80. Retour
32 Résolution du CC (1.8.35), in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p18. Retour
33 Ibidem. Retour
34 Ibidem, p55. Retour
35 L. Trotsky, 30.11.35, uvres, t7, p174. Retour
36 Procès-verbaux du CC 23.11.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p18. Retour
37 "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), pp7-8. Retour
38 L. Trotsky, 3.12.35, uvres, t7, p191. Retour
39 Motion Naville, CC du 23.11.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p19. Retour
40 "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p21. Retour
41 Lettre au BP, 30.11.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p23. Retour
42 La Commune 1, 6.12.35. Retour
43 L. Trotsky, 25.11.35, uvres, t7, p132. Retour
44 L. Trotsky, 28.11.35, uvres, t7, p179. Retour
45 Ibidem, pp175-176. Retour
46 Lettre à Trotsky, datée le 28.12.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p64-67. Retour
47 Ibidem., p65. Retour
48 Le SAP (Socialistische ArbeiterPartei -- "Parti socialiste des travailleurs") était une organisation centriste allemande, contre laquelle Trotsky avait mené plusieurs batailles politiques. Retour
49 L. Trotsky, 3.12.35, uvres, t7, p189-190. Retour
50 L. Trotsky, 4.12.35, uvres, t7, p199-200. Retour
51 Ibidem., p197. Retour
52 L. Trotsky, 16.12.35, uvres, t7, p229. Retour
53 La Commune 3, 20.12.35. Retour
54 Cité dans La Vérité 255, 26.1.36. Retour
55 L. Trotsky, 16.12.35, uvres, t7, p226. Selon les uvres, la première phrase est "Mais il ne sagit pas du front unique", ce qui est un contre-sens évident. Il doit sagir dune faute de frappe : nous avons suivi la traduction anglaise. Retour
56 La Commune 3, 20.12.35. Retour
57 "Le pain, la paix, la liberté", brochure GAR (janvier 1936) p4. Retour
58 Vasseur, op. cit., p37. Retour
59 Ibidem, p33. Retour
60 La Commune 8, 24.1.36. Retour
61 Vasseur, op. cit., p45. Retour
62 L. Trotsky, 4.3.36, uvres, t9, p36. Retour
63 L. Trotsky, 27.12.35, uvres, t7, p240. Retour
64 L. Trotsky, 22.3.36, uvres, t9, p86. Retour
65 L. Trotsky, 18.5.36, uvres, t9, p257-258. Retour
66 Quelques enseignements de notre histoire, SELIO, p113. Retour
67 Rouge 1520, 3.12.92. Retour
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