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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

Préface

Il y a cinquante ans, la Quatrième Internationale était déchirée par un âpre débat autour des perspectives et de la politique de construction de l’Internationale. En novembre 1953 l’Internationale scissionna, à la suite de la création d’un “Comité International de la Quatrième Internationale”, impulsé par l’une des sections la plus importantes de l’Internationale, le Socialist Workers Party (SWP) des Etats-Unis. De cette scission sont nées la plupart des organisations se réclamant actuellement du trotskysme.

Pour certains, cette scission représentait “la lutte contre le révisionnisme”, pour d’autres, une action stupide qui allait affaiblir l’Internationale à un moment difficile. Pour les scissionnistes, il s’agissait de défendre l’Internationale contre une politique pro-stalinienne aboutissant à la liquidation et à la dissolution des organisations trotskystes au sein des partis communistes.

Pour la majorité de l’Internationale, la scission fut conduite par des sectaires qui ne comprenaient pas la nouvelle réalité et qui refusaient la seule politique de construction convenable. Pour tous, l’événement est entouré de mythes, de semi-vérités et, parfois, de mensonges éhontés. Aujourd’hui, nous subissons toujours les conséquences de la dégénérescence politique de l’Internationale au début des années 50.

L’absence d’une Internationale de masse, armée d’un programme révolutionnaire et bien implantée dans les masses travailleuses de la planète, est en partie une conséquence de cette déroute de l’après-guerre.

C’est pour comprendre cette dégénérescence — sa nature, ses origines et ses conséquences — que nous avons écrit ce document. Il n’est pas une histoire de la Quatrième Internationale, et ne prétend pas l’être. Il est une analyse politique des principales tendances de l’Internationale, de leur portée et de leur trajectoire.

Bien entendu, en traçant le trajet politique de cette étoile filante que fut la Quatrième Internationale, nous sommes aussi obligés de raconter son histoire. Mais elle est loin d’être complète : nous avons cherché à éviter les détails qui n’auraient fait qu’alourdir le texte et qui n’étaient pas indispensables à notre analyse.

Certains diront que nous avons tort de nous appuyer continuellement sur les positions écrites de l’Internationale, et que ce qui compte, ce sont les actions. Selon eux, la Quatrième Internationale n’ayant jamais été une organisation de masse, n’a pu, par définition, “trahir” comme la Deuxième ou la Troisième Internationale et qu’en conséquence, il nous faudrait adhérer à l’une des organisations qui prétendent être aujourd’hui la Quatrième Internationale.

Cette analyse est erronée et révèle une méthode fausse. Laissons de côté pour le moment le cas de la Bolivie, où en 1952 la Quatrième Internationale exerça une influence de masse, mais prôna une politique proche de celle des mencheviks en 1917, sur le dos des travailleurs boliviens (cliquez ici).

Le problème avec l’analyse selon laquelle parce que la Quatrième Internationale n’a pas connu son “4 août 1914” elle demeurerait révolutionnaire, est que cette dernière, à la différence des deux Internationales précédentes, n’a jamais été autre chose qu’une Internationale de propagande.

Elle a été fondée après un long combat politique contre la dégénérescence de l’Internationale Communiste, fondée par Lénine en 1919 et qui regroupait des dizaines de millions de travailleurs dans le monde entier. Trotsky n’a rompu avec l’Internationale qu’en août 1933, suite à la victoire d’Hitler et la politique complaisante de l’Internationale qui aida objectivement à sa prise du pouvoir.

La rupture n’avait pas seulement pour origine les terribles erreurs et trahisons de Staline et de la bureaucratie. Pendant dix ans, l’Internationale avait commis des erreurs qui, à la différence de celles des organisations se réclamant du trotskysme, avaient coûté la vie à des dizaines de milliers de militants.

De la révolution allemande, ratée en 1923, en passant par le soulèvement d’Estonie en 1924, la grève générale en Grande-Bretagne en 1926 et le massacre tragique des communistes chinois en 1927, la politique centriste de la direction de l’Internationale n’avait mené qu’à la défaite. Une méthode centriste s’était installée à la tête de l’organisation qui conduisait, faute de changement, toute nouvelle crise révolutionnaire à un échec sanglant.

Et pourtant, Trotsky refusait de rompre. Ce refus ne s’expliquaient nullement par une sous-estimation de la gravité ou des terribles conséquences de la politique de l’Internationale. C’était une estimation des forces à l’intérieur de l’Internationale, notamment celles de la base ouvrière, composée de millions de militants.

Malgré les trahisons centristes de l’Internationale, Trotsky s’attendait à ce que la base réponde et rejette la politique stalinienne. A partir du moment où il n’y eut aucune réponse de la base ouvrière à la trahison allemande en 1933, Trotsky décida de créer la Quatrième Internationale.

On voit toute de suite qu’on ne peut pas simplement calquer cette méthode sur l’histoire de la Quatrième Internationale. Cette dernière n’a jamais eu de base ouvrière de masse. Sa force, comme disait Trotsky lui-même, se trouvait dans son programme, dans ses analyses. En l’absence d’une pratique régulière au sein des masses travailleuses, comment la juger autrement?

Et dès que son programme commença à s’éloigner de la méthode et de la pratique révolutionnaire, le caractère révolutionnaire de l’Internationale fut mis en cause. Il n’existait pas une base ouvrière pour contrer les dérapages de la direction.

A la différence de la grande majorité des organisations se réclamant aujourd’hui du trotskysme, nous n’avons pas, en retraçant cette histoire, à défendre un point de vue fractionnel. C’est à dire que nous nous reconnaissons ni dans l’une ni dans l’autre des deux tendances principales de la scission de 1953.

Pour nous, l’erreur principale de l’Internationale, toutes tendances confondues — son analyse de la nature du stalinisme et son adaptation à des forces autres que celles de la classe ouvrière — fut “érigée en système”, comme disait Trotsky, entre 1948 et 1951, du fait d’une mauvaise compréhension de la situation d’après guerre et des tâches politiques de l’Internationale.

Cette dégénérescence centriste s’accéléra avec la rupture entre Tito et Staline, et la l’analyse qui a été faite de la Yougoslavie par toute l’Internationale. Pour toute l’organisation, le Parti Communiste Yougoslave — bel et bien stalinien! — est devenu une espèce d’organisation centriste. La voie était ainsi ouverte aux adaptations systématiques à d’autres “directions de rechange” tels les sociaux-démocrates ou les nationalistes petit-bourgeois.

Les déformations politiques dont souffrent actuellement la grande majorité des organisations centristes qui se réclament du trotskysme trouvent leurs origines dans cette dégénérescence politique à l’égard de la Yougoslavie.

Nous rejetons l’idée — présentée dans la version lambertiste de l’histoire et dans d’autres se plaçant dans la “tradition” du Comité International — que la Quatrième Internationale fut détruite par l’action de son secrétaire international, Pablo, et qu’on pourrait tout expliquer en invoquant le “révisionnisme pabliste”. Du révisionnisme il y en avait, soit. Mais il provenait de la direction de l’Internationale toute entière et de ses principales sections, et non d’un seul homme.

Nous rejetons également la conception démagogique de Lutte Ouvrière (LO), selon laquelle “les causes du pablisme résidaient dans la nature petite bourgeoise des organisations de la Quatrième Internationale”. (1)

Cette vision — oui, petite bourgeoise — de la politique révolutionnaire, qui réduit tout à la sociologie ne mène nulle part. Le SWP américain et l’organisation healyste avaient, tous deux, une bonne “composition de classe”, et des “méthodes organisationnelles” aussi rigides que celles de LO.

Cela ne les a pas empêchés de commettre des erreurs politiques grossières. Le problème de l’effondrement de l’Internationale n’est pas d’abord celui de sa composition sociale. Il est d’abord une question politique, programmatique. Comprendre sa nature exige des outils beaucoup plus tranchants que le reflex ouvriériste que nous propose LO.

Nous cherchons à comprendre comment des camarades dévoués et sérieux ont pu perdre leur boussole politique après 1948.

Pourquoi l’Internationale toute entière a-t-elle mal analysé la nature de la période?

Quelles sont les critiques qui sont apparues ici et là?

Nous nous sommes efforcés d’éviter la “sagesse rétrospective” : il faut juger les positions, et les militants, sur la base des informations et des circonstances politiques de l’époque. Il faut aussi respecter le travail que ces militants ont effectué dans des conditions infiniment plus difficiles que celles que nous connaissons actuellement en France.

Mais on peut tout de même — et on doit — critiquer les erreurs programmatiques et analytiques qui ont été commises.

Ce document s’appuye à la fois sur les documents originaux (dont certains sont aujourd’hui disponibles dans des recueils mais aucun, à notre connaissance, sur le Net), sur les sources secondaires et sur les analyses effectuées par nos camarades de la Ligue pour une Internationale Communiste Révolutionnaire. Néanmoins, la grande majorité de ce document représente une analyse nouvelle.

Notre objectif est de comprendre le passé pour mieux avancer dans l’avenir. Le but de notre organisation internationale est la création d’une nouvelle Internationale communiste révolutionnaire, d’une Internationale léniniste-trotskyste.

Comme nous le montrons, la Quatrième Internationale en tant qu’organisation révolutionnaire, basée sur la méthode de Lénine et Trotsky, est morte politiquement depuis plus de quarante ans. La dégénérescence politique décisive s’était déjà produite avant la scission de 1953 et la fragmentation qui s’en suivit. Cette scission et cette fragmentation ne constituent pas un point de rupture politique principiel. Elles n’ont fait que brouiller les pistes.

Aucune des deux tendances n’avaient raison. En général, depuis cette date l’histoire du “trotskysme” est celle d’un kaléidoscope du centrisme, où fusions et scissions ne brillent que par la même méthode centriste, dont l’origine remonte à la période étudiée ici. (Pour notre compréhension de la nature du centrisme, cliquez ici.)

Le problème central qui a entravé l’Internationale après la guerre est l’absence de réélaboration du programme face aux nouvelles conditions mondiales. Avec le programme de fondation de notre organisation internationale, adopté en 1989, et avec les maintes résolutions et positions adoptées depuis, nous pensons avoir réélaboré le programme trotskyste, le Programme de Transition.

Malgré les critiques émises dans cette brochure à l’encontre des uns et des autres, nous ne sommes pas dédaigneux du travail accompli par ces militants au cours de cette période. Des centaines d’entre eux ont connu la mort ou la prison.

Même si c’est à cause de leurs erreurs que le trotskysme a perdu de la vitesse, c’est aussi grâce à leur travail correct que l’Internationale a pu affronter les conditions terribles de la guerre et de l’après guerre. D’une certaine façon, si nous voyons si loin, c’est parce que nous sommes assis sur les épaules de géants.



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NOTES
1 A propos de la reconstruction de la IVe Internationale, Lutte Ouvrière 1986, p5


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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion