La Quatrième Internationale 1940-1953
Le trotskysme en France pendant la guerre
Au début de la guerre, les organisations se réclamant du trotskysme en France étaient dans un triste état. Divisées entre la section officielle, le POI, dirigée par Pierre Naville et le PCI de Raymond Molinier et Pierre Frank, (1) elles entrèrent dans le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan de Marceau Pivert. Malgré ce tournant à la fois audacieux et désespéré, lune et lautre connurent une désagrégation rapide.
La section officielle allait connaître les pires déboires. Désertée par Naville, elle fut dirigée par le jeune Marcel Hic et prit dans un premier temps le nom de Comités français de la IVème avant de redevenir le POI. Elle va vite sombrer dans lopportunisme.
Dérouté par la rapidité de leffondrement français, le 20 septembre 1940, son CC adopta à lunanimité une résolution, qui faisait une différence entre les ailes collaboratrice et indépendante de limpérialisme français et, au nom dune lutte nationaliste, disait que cest à la fraction française de la bourgeoisie que nous tendons la main. (2)
Quelques semaines plus tard le POI proposait de créer des comités de Vigilance Nationale. (3) Cette proposition montre clairement que le POI effectuait une déviation nationaliste relativement importante qui le conduisit à traverser un temps la ligne de classe.
Cette position a reçu une base théorique en juillet 1942, quand la résistance gaulliste, encore faible, commença à grandir. Les Comités proposèrent des thèses sur la question nationale en France qui furent adoptées par le nouveau Secrétariat Européen (SE), dirigé par M. Hic.
Ces thèses montrent une adaptation importante au nationalisme. Pour le SE, le mouvement national des masses, loin davoir des racines strictement nationalistes, plonge dans lune des contradictions les plus fondamentales du système capitaliste à lépoque impérialiste; (...) la révolte des classes moyennes contre le grand capital financier. (4)
Alors que lorigine petite-bourgeoise du mouvement nationaliste de masse était correctement décrite, lanalyse était complètement gâchée par une surestimation de la nature révolutionnaire de ce mouvement. Loin de mettre le POI en garde contre la nature de ce mouvement, le SE lui conseillait de se concentrer sur la question nationale, sentant un devoir impérieux de lutter au premier rang pour les revendications nationales des masses. (5)
Certes, le nationalisme peut pousser la petite-bourgeoisie à des actes courageux, mais il ne peut engendrer une politique révolutionnaire, pour la simple raison quil représente dautres intérêts de classe que ceux du prolétariat.
Cette position, qui représentait une trahison de la politique révolutionnaire, ne fut que rarement exprimée dans les publications du POI, qui, fort heureusement, ne la mis pas en application.
Cest ainsi que, La Vérité refusa explicitement toute collaboration avec limpérialisme britannique, et ne sombra pas dans une politique totalement réformiste, à limage du PCF. (6) De même , elle dénonça de Gaulle comme un ennemi des travailleurs français soulignant que la seule voie juste est celle de lorganisation autonome des travailleurs pour la révolution prolétarienne qui libérera lEurope et le monde. (7)
Mais à cause de ses erreurs, le POI ne parvint pas à maintenir une critique claire et continue du nationalisme ou à avancer un programme clair pour contrer la poussée nationaliste.
Le CCI
Lautre organisation trotskyste était lhéritière du PCI davant-guerre, qui se trouvait aussi sans dirigeants. Au début de la guerre, Raymond Molinier et Pierre Frank partirent pour lAngleterre. Le premier passa en Amérique du Sud, le deuxième est arrêté au nom de la démocratie britannique, et enfermé dans un camp de concentration jusquà la fin de la guerre.
Cette organisation était connue en 1942 par le nom de son journal, La Seule Voie, et puis, à partir de 1943 comme le Comité Communiste Internationaliste (CCI). Sopposant aux erreurs nationalistes des Comités, le CCI effectuait un travail dexplication et de propagande.
De cette façon, il refusait par avance toute participation au mouvement de résistance soulignant quune insurrection de la France contre loppresseur allemand ne peut être aujourdhui quune insurrection de la classe réactionnaire. (8)
A lété 1944 il apparut que cette position était complètement erronée. Certes, la fin de lOccupation ne fut pas marquée par une révolution ouvrière, mais les occupations dusines, larmement des travailleurs au sein de milices ouvrières indiquaient quelle nétait nullement une insurrection de la classe réactionnaire.
Pour pouvoir tirer profit de cette situation explosive, pour gagner les travailleurs aux positions révolutionnaires, il aurait fallu participer à ce mouvement, sans pour autant se fondre dans les maquis ou cesser de critiquer la politique nationaliste de la Résistance. La position sectaire de la Seule Voie a empêché ces camarades de mener cette politique.
Pire, la réponse quils proposaient à la classe ouvrière la création de groupes ouvriers qui nétaient ni des fronts uniques, ni des conseils ouvriers, ni un parti répétait lerreur politique fondamentale de la Commune (1935), férocement attaquée par Trotsky.
Au nom de la défense dune position principielle, ces camarades agirent de manière sectaire même si cette erreur fut beaucoup moins importante que celle des Comités.
Une partie de la direction du CCI commis une autre erreur, beaucoup plus importante. Henri Molinier, frère de Raymond, était convaincu que lURSS était devenue un capitalisme dEtat fasciste, véritable successeur du capitalisme.
Le nazisme allait ainsi dominer lEurope pendant de longues années, et il fallait donc selon lui faire un travail entriste au sein des organisations fascistes. Soutenus par la direction du CCI, Henri Molinier et un autre militant, Foirier, entrèrent dans une organisation fasciste.
Cette action stupide et dangereuse, qui pouvaient coûter très cher aux trotskystes, fut condamnée sans appel par le nouveau Secrétariat Européen en mars 1944.
A partir de 1941 les positions théoriques de Molinier furent rejetées par le groupe la Seule Voie, et il fut écarté de la direction. Par la suite, il fit son auto-critique et fonda le groupe Octobre, qui jouera un rôle important en appuyant la fusion entre le CCI et le POI en 1944. (9)
LUnion communiste
Le troisième groupe, lUnion communiste (UC), animée par Barta et dont se réclame Lutte Ouvrière, ne rassembla que quatre militants au début de lOccupation et sept à la fin. (10) Après larrestation de Louise, la femme de Barta, le groupe ne produisit quun seul tract pendant deux ans, jusquà la fin de 1942. Cest à dire que, pendant les années les plus noires de lOccupation, le groupe Barta resta silencieux. (11)
Le premier numéro de son petit journal La Lutte de Classes, parut au tournant de la guerre, au moment où lArmée rouge était sur le point de gagner la bataille de Stalingrad et où la fin de la guerre commençait à être envisageable.
On peut dont dire que si le groupe Barta na pas été coupable dune erreur nationaliste comme les Comités, ni dune erreur du type de celle dHenri Molinier, il va un peu vite en besogne en déclarant en 1945 que Nous, internationalistes, étions les seuls défenseurs des intérêts des masses tout au long de cette guerre, avant et après loccupation. (12)
La guerre connaissait un moment clé avec le débarquement allié en juin 1944. Une étude de la politique de lUC pendant cette période montre bien quelles étaient ses prétentions orthodoxes.
Les numéros de la Lutte de Classes davril-août 1944 appelaient à un plan ouvrier contre lanarchie, à lexpropriation des trusts et des capitalistes, voire à la création dune milice ouvrière. Très bien. Mais on constate que lappel à la création de comités dusine nest pas toujours avancé, et que les mots dordre doccupation des usines, de la création de syndicats, et le moyen de répondre au débarquement inévitable des alliés ne sont pas non plus mis en avant. (13)
Cest à dire que les questions brûlantes de la lutte de classe ny sont pas traitées, et que les moyens politiques et organisationnels nécessaires ne sont pas définis. La méthode transitoire est inexistante.
De cette façon, la défense des intérêts des masses que Barta se vantait de défendre se résume à une propagande abstraite.
La politique du PCI fut tout à fait différente. Malgré leurs erreurs passées, les camarades du PCI avançaient une série de revendications qui expliquaient clairement quelle politique il fallait mener dans une situation qui, comme lItalie un an auparavant, était marquée par la collision entre une population ouvrière libérée et pleine despoir, des armées impérialistes libératrices, et un maquis armé mais politiquement hétérogène.
Ainsi, face au débarquement imminent, le PCI appela dans un numéro spécial de mai 1944 à la grève générale, à loccupation des usines, à la création de comités dentreprise et dune milice ouvrière, au contrôle ouvrier sur les logements et le ravitaillement, à la création dune justice populaire et à la fraternisation entre les soldats allemands, anglais et américains. (14)
La différence entre cette politique, vivante et interventionniste, et celle prônée par le groupe Barta ne reflète pas seulement la taille et limplantation des deux organisations. Il sagit plutôt dune différence de méthode, qui devient évidente quand on compare les publications de deux organisations.
Par exemple, alors que le PCI avançait son programme révolutionnaire et cherchait à intervenir dans un mouvement bouillonnant et plein dopportunités révolutionnaires, le groupe Barta soutenait que les maquis nétaient rien dautre que lancienne armée impérialiste française qui sest reconstituée. (15)
Cétait, certes, lobjectif de Gaulle et dune façon différente, du PCF. Mais on en était encore loin en juillet 1944. En pleine crise pré-révolutionnaire, marquée par des occupations dusines, lexistence de milices armées et loccupation du pays par trois armées, lUC proclame que limpérialisme français avait déjà reconstitué son armée!
Cette conception conduisait Barta et sa poignée de camarades à ne pas saisir les possibilités que recelaient la crise pre-révolutionnaire, et à ne pas avancer des revendications correspondant aux tâches de lheure.
Le refus de Barta de participer en 1944 à la fusion du CCI et du POI pour créer le PCI, et les raisons quil avance les méthodes du PCI, le fait que celui-ci parle des réformistes comme des camarades, la manière avec laquelle il demandait la légalisation de la Vérité etc (16) montrent que Barta était profondément sectaire.
Comment défendre ce refus de participer à la création dune section unifiée de lInternationale? Dautant plus que cette dernière avait répondu correctement à une crise pré-révolutionnaire?
En plus, Barta ne comprendra pas la nature des erreurs politiques éclectiques dont souffrit le PCI. Pis, il ne chercha pas à le faire. Mêlant des questions secondaires et des critiques justes, incapable de faire apparaître la méthode confuse du PCI, il chercha dabord à justifier lexistence de sa propre organisation contre le PCI.
Malheureusement, aucune des organisations se réclamant du trotskysme na mené une politique révolutionnaire pendant toute la guerre. Chacune dentre elles a commis des erreurs, dont les plus importantes furent le revirement nationaliste du POI entre 1940-1943, et la position de Henri Molinier et dune partie du CCI sur le travail au sein des organisations fascistes.
Les autres erreurs le sectarisme du CCI et de lUC furent qualitativement moindres, mais elles constituèrent des déviations importantes.. Comme on pouvait sy attendre, les trotskystes français ont vécu les mêmes difficultés que les révolutionnaires des autres pays.
Lisez la suite
NOTES
1 Pour lhistoire des deux tendances pendant les années 30, cliquez ici.
2 Cité par J.-P. Cassard, Les trotskystes en France pendant la deuxième guerre mondiale (1939-1944) (SELIO), p64
3 La Vérité 6, 15.11.40, op cit., p32
4 Cité par J. Pluet-Despatin, Les trotskistes et la guerre, (Anthropos, 1980), p87
5 La Vérité 40, 13.2.43, op cit., p101
6 La Vérité 26, 5.12.41, op. cit., p71
7 La Vérité 32, 20.5.42, op cit., p 82
8 La Seule Voie 4, août 1942, cité dans ibid., p103
9 Voir Pluet-Despatin, p50-60 pour une discussion de laction de Molinier.
10 R. Moyon, Cahiers Léon Trotsky 49, janvier 1943, p12-20. Lune des jeunes recrues, Mathieu Bucholz, fut assassiné par les staliniens en septembre 1944.
11 Ibidem, p14
12 Lettre ouverte au PCI, 2.7.45, Ibidem, p73
13 Barta, La Lutte des Classes, La Brèche 1992.
14 La Vérité fac-similé, p159
15 Ibidem, p152
16 Ibidem, pp72-81
Haut
|