La Quatrième Internationale 1940-1953
La fin de la guerre et les revendications démocratiques
Bien évidemment, le programme et les perspectives dune organisation ne peuvent pas être complètement séparés. Lanalyse que lon fait de la situation, et la manière dont on attend quelle se développe, conditionnent notre programme.
Nous avons montré quentre 1940 et 1948, les perspectives de lInternationale séloignaient de plus en plus de la situation réelle, mais quen générale, son programme restait intact. Pourtant sur un point important, lInternationale na pas visé juste, et, une fois quelle eut compris quil fallait corriger le tir, il était trop tard.
Comme nous lavons vu, lInternationale sattendait à une vague révolutionnaire à la fin de la guerre, pensait que le stalinisme et la social-démocratie seraient incapables de diriger les masses vers une solution contre-révolutionnaire, et que les revendications démocratiques seraient mises au deuxième plan. (Cliquez ici.)
La révolution italienne, à partir de lété 1943, montrait que les choses ne se passeraient pas ainsi et que le stalinisme était capable de canaliser les masses vers une solution parlementaire face à la crise engendrée par la chute du fascisme. Si donc les illusions démocratiques dominaient toujours la classe ouvrière, il était évidemment nécessaire de se centrer sur des revendications démocratiques telles que lAssemblée constituante etc.
A partir de lautomne 1943, Felix Morrow, dirigeant du SWP, soutenu par Jean van Heijenoort du Secrétariat International, commença à se démarquer de lanalyse majoritaire. Sappuyant sur le déroulement de la révolution italienne, il soulignait que le stalinisme nétait pas sur le point de mourir, et quil gardait sa capacité démobilisatrice, grâce aux victoires militaires de lURSS, et à la répression fasciste. Face à cette situation, concluait Morrow, il aurait fallu avancer des revendications démocratiques.
Cette analyse est malheureusement restée isolée. Elle navait rien à voir avec la position avancée par les allemands en exil de lIKD, qui, en 1941, avait annoncé dans leurs Trois Thèses que la révolution démocratique était le seul mot dordre convenable face à la montée du fascisme, et que la révolution socialiste devrait attendre. (1)
Au début du débat, la majorité et la minorité du SWP étaient daccord que la révolution italienne nétait quune exception au cours attendu de la révolution en Europe. Mais à la fin de 1944, il devenait évident que, par exemple, la fin de loccupation en France navait pas conduit à une révolution, et que les illusions démocratiques sétaient renforcées dans la classe ouvrière, il fallait donc changer de perspectives.
Mais le SWP expliqua que le stalinisme nétait plus une force politique parmi les travailleurs, et que même là où les régimes bourgeois étaient installés, ils ne pourraient être que très instables, de courte durée et de caractère transitoire (2), limpérialisme américain étant incapable daccepter lexistence dune démocratie bourgeoise. Pour résumer, la majorité pensait que La question ne se pose pas : aujourdhui lEurope est un chaudron révolutionnaire en pleine ébullition. (3)
Toutes les critiques de Morrow et de Goldman, furent repoussées par la direction du SWP. Même des amendements tout à fait corrects soulignant la menace du stalinisme furent rejetés. La direction du SWP poursuivait son chemin, aveugle aux autres possibilités.
Cette attitude sectaire de la part de la majorité du SWP alimentée, selon le propre aveu de Cannon, par un différend personnel qui lavait séparé de Goldman lors de leur incarcération poussa Goldman-Morrow de plus en plus vers les schactmanistes qui, suivant une ligne droitière, avançaient une politique largement démocratique qui allait de paire avec leur refus de défendre lURSS ou de la caractériser comme un Etat ouvrier dégénéré.
Morrow écrivit des lettres au Secrétariat Européen et à toutes les sections, (4) critiquant la politique de la direction du SWP, et les erreurs de perspective de la conférence européenne de 1944. Ses critiques des positions du SWP de 1943 furent, paraît-il, accueillies favorablement par le SE. (5) Par la suite, il se rapprocha de plus en plus du Workers Party de Schactman, avant dêtre exclu du SWP en 1946 après avoir été pris en train de faire limbécile avec les schactmanistes, selon les mots de Cannon.
Cest peut-être à la suite de ces lettres que le SE commença à modifier la position de lInternationale sur les questions démocratiques, et, par exemple, à comprendre que la revendication dune République gardait toute sa force, par exemple, en Italie ou en Belgique. En effet dans ces pays la monarchie fut utilisée comme force bonapartiste après leffondrement des régimes fascistes.
Mais lInternationale modifia sa position sans pour autant changer sa perspective fondamentale, qui demeurait celle de la chute prochaine du capitalisme et de son incapacité à maintenir des régimes bourgeois démocratiques :
Ainsi, lors de la Conférence de 1946, lInternationale souligna que Les mots dordres démocratiques sintègrent actuellement dans tous les pays du continent dans lensemble de ce programme. (...) Leur impotence, à létape actuelle, découle précisément du caractère extrêmement précise du régime démocratique de la tendance fondamentale de la bourgeoisie vers des régimes bonapartistes. En outre, cest précisément autour des mots dordre démocratiques les plus accessibles à létat actuel de la conscience politique des masses que de larges mobilisations sont possibles. (6)
Les mots dordres avancés liberté de la presse, dorganisation, liberté syndicale etc, convocation dune assemblée constituante, dissolution de larmée permanente etc devaient être liés à lensemble du Programme de transition, faisant ainsi partie intégrante du programme révolutionnaire. (7)
Les perspectives de lInternationale demeuraient fausses, mais elle a pu recentrer son programme sur des revendications démocratiques, tout en appuyant aussi les revendications transitoires, la création des conseils ouvriers, etc.
Combien de temps, dopportunités, lInternationale a-t-elle gâche à cause de sa politique faussement optimiste et de son refus de mettre au coeur de son programme les revendications démocratiques?
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NOTES
1 Les Congrès de la IVe Internationale, t2, p102. La principale critique de ces thèses fut... Morrow lui-même! Voir ibidem, p108
2 Fourth International, décembre 1944
3 Ibidem
4 SWP Internal Bulletin, novembre 1945
5 Introduction de R. Prager, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t2, p354
6 Ibidem, p419-420
7 Ibidem, p420-421
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