La Quatrième Internationale 1940-1953
Cannon, le SWP et lInternationale
Pour beaucoup de ceux qui se réclament de la tradition du Comité International, ou qui se veulent critiques de la politique actuelle de la plupart des organisations qui se réclament du trotskysme, le Socialist Workers Party et son fondateur, James P Cannon, sont des figures emblématiques.
Mais, comme nous lavons montré tout au long de ce document, le SWP ne fut nullement à labri des erreurs et de la dégénérescence qui a caractérisé la Quatrième Internationale après guerre. Il en va de même pour Cannon.
Lors de la lutte fractionnelle avec Cochran-Clarke, cest Cannon lui-même soi disant à la retraite à Los Angeles qui haussa le ton, provoqua le SI et, enfin, poussa à la scission pour des raisons principalement organisationnelles.
Juste avant le plénum de mai 1953, la majorité du SWP tint une réunion à New York; le discours de Cannon montra avec quel peu de sérieux il traitait linternationalisme, ou tout au moins lapplication du centralisme démocratique au niveau international.
Dès le début de son discours, il rejeta toute idée de centralisme démocratique dans le cadre de lInternationale :
Nous ne nous considérons pas comme le bureau local américain dune firme daffaires internationales; nous ne pensons pas avoir à recevoir dordres dun patron. Ce nest pas notre genre. nous avions un tel statut dans le Komintern. Cest ce à quoi nous nous refusions. Et cest pourquoi nous en avons été expulsés.
Nous concevons linternationalisme comme une collaboration internationale, au cours de laquelle nous avons lavantage de profiter de lavis des camarades internationaux, qui ont eux-mêmes lavantage de tirer profit de notre avis; par une discussion et une collaboration fraternelles, nous élaborons, si possible, une ligne commune. (1)
Imaginons un moment la réponse de Cannon à un dirigeant dune cellule du SWP qui rejeterait le centralisme démocratique national!
La réponse serait fulgurante, sans doute. Et avec raison. Le centralisme démocratique ne consiste pas dabord à recevoir des ordres den haut, même si, par définition, le centralisme donne cette possibilité, pour que le parti au niveau national et international puisse agir rapidement et unanimement.
Plus tard, Cannon montra clairement comment il concevait le centralisme démocratique dans lInternationale et justifia labsence dintervention du SWP dans lInternationale pendant et après la guerre :
Instruits par lexpérience passée, nous comprimes les dangers qui pesaient sur le mouvement international actuel. Nous pensions quil serait absolument erroné de vouloir imiter une organisation internationale hautement centralisée, alors que nous étions si faibles, alors que les possibilités denvoyer des délégués des divers partis pour des entrevues communes étaient si limitées et que nous ne pouvions communiquer par correspondance.
Dans de telles conditions, nous croyions quil vaudrait mieux que le centre se limite en premier lieu au rôle de dirigeant idéologique; et quil laisse de côté les interventions organisationnelles, tout particulièrement en dehors de lEurope. (2)
Des ordres pour les sections européennes, daccord, mais surtout pas pour le SWP, dit Cannon pour qui, rappelons-le, le parti le plus important du monde entier était le SWP, et non lInternationale! (3)
Par la suite, Cannon mit son doigt dans la plaie des rapports entre le SI et les sections. Il attaqua dabord le SI pour avoir critiqué lexclusion de Morrow en 1946 : Cétait une action tout à fait téméraire, prématurée, venue dun petit groupe de Paris. Nous nous contentâmes de leur, Ne recommencez pas, sil vous plaît, et nous ne portâmes aucune attention à leur intervention en faveur de Morrow (4).
Puis il commença à expliquer que, lorsque la direction nord-américaine avait appris le changement de la direction du PCI par le SI (en fait par le CEI au mois de février) nous sautâmes au plafond, sans, il faut le dire, laisser pour autant quelque trace que ce soit!
Pourtant une trace existe, celle de la réponse de Cannon à la lettre de Renard. Il sexpliqua :
Pendant des mois, je ne lui répondais pas. Je ne voyais pas comment jaurais pu écrire sur la question française, sans me référer à la monstruosité organisationnelle commise par le SI.
Je lui écrivis une réponse sur les seules questions politiques, et je ne mentionnai pas du tout la violation organisationnelle. Il avait soulevé le problème dans sa lettre; et je pense que cest la première fois que jai répondu à une lettre politique en prétendant ne pas en avoir lu certains passages. (5)
Ainsi Cannon était prêt à accepter des monstruosités organisationnelles car, de son propre aveu, il était daccord avec la ligne politique.
Comme fut souvent le cas avec Cannon, lors des débats politiques, son réflexe était de soulever la question organisationnelle, et non la question essentielle, la question politique.
Enfin, Cannon sen prit à la direction internationale. Un an auparavant, dans sa réponse à Renard, il lavait loué.
En 1950, il lui avait envoyé $400 quavaient réuni les militants du SWP pour Cannon, pour que Pablo, Mandel et Frank les utilisent pour des besoins purement personnels... si vous avez soif, vous pouvez le dépenser entièrement en cognac; ça mest égal. Cest la première possibilité que jai eu de vous exprimer à vous trois ma sincère gratitude et oui, autant le dire franchement ma révérence pour le grand et héroïque travail que vous avez fait pour notre cause durant ces années difficiles. (6)
Mais au printemps 1953 lenjeu était plus important : ce qui était en jeu cétait linfluence de Cannon sur le parti quil a crée.
Résumant laffirmation de Cochran-Clarke, quils avaient lappui du SI, Cannon déclara : Laffaire se ramène donc, si ce que nous savons est exact, à laffirmation selon laquelle le SI, qui regroupe quelques personnes à Paris, soutient la minorité. (7)
Des camarades effectuant un grand et héroïque travail à quelques personnes à Paris, lestimation de Cannon du SI changeait selon ses besoins. Ce qui ne changeait pas, cétait son profond accord avec la méthode adoptée par la direction internationale.
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NOTES
1 L'Internationalisme et le SWP, J.P. Cannon, 18.5.53, BI du SI de la QI, 30.11.53
2 Ibidem.
3 J. P. Cannon, Discours de clôture au plénum, 30.5.53, Ibidem
4 L'Internationalisme et le SWP, loc. cit.
5 Ibidem
6 Lettre de Cannon à Pablo, Mandel et Frank (17.2.50), James P. Cannon as we knew him (New York, 1976), p251-2
7 Ibidem
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