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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

1952: L’entrisme sui generis et la guerre

Le Xe plénum du CEI, qui se déroula en février 1952, avait en premier point de son ordre du jour la question de la section française. Et le différend entre le PCI et le SI conduisit ce dernier à développer sa conception des “applications tactiques de la ligne du IIIe Congrès Mondial”.

Suite à un rapport de Pablo (dont une partie importante reprenait les termes d’une lettre du SI au PCI), le CEI adopta par 12 voix pour contre 2 abstentions (dont Bleibtreu) une position sur l’entrisme sui generis mettait en cause l’indépendance organisationnelle de la majorité des sections.

Pablo prit comme point de départ le travail de Healy à l’intérieur du Parti Travailliste britannique. Pour lui, la leçon principale de cette expérience est celle de “la nécessité d’envisager la construction du parti révolutionnaire à travers une expérience commune avec la majorité politique de la classe, expérience vécue là où cette classe était et resterait groupée pour une période.” (1)

Appliquant ce schéma à une période durant laquelle la guerre va “inévitablement” venir, le CEI prévoyait le “resserrement probable des masses autour de leurs organisations principales”.

Dans ces conditions, “chercher à faire chanceler, et plus encore remplacer la direction bureaucratique des masses de l’extérieur, en lui opposant nos propres organisations indépendantes, risquait dans ces conditions, de nous isoler de ces masses et de nous faire perdre toutes les possibilités réelles qui existaient d’opérer dans ce but beaucoup plus efficacement de l’intérieur même de leur mouvement.” (2)

Pour le CEI, dans un grand nombre de pays, l’existence même d’une section indépendante est devenue nuisible au travail de construction. La logique est simple, comme le montre le cas britannique. La tâche principale de cette nouvelle forme d’entrisme n’est pas de gagner les militants de base du parti réformiste au parti révolutionnaire, mais plutôt d’impulser la création d’une tendance centriste :

“Nous n’entrons pas dans ces partis pour en sortir bientôt. Nous entrons pour y rester longtemps, misant sur la très grande possibilité qui existe de voir ces partis, placés dans les conditions nouvelles, développer des tendances centristes qui dirigeront toute une étape de la radicalisation des masses et du processus objectif révolutionnaire dans leurs pays respectifs.
Nous voulons en réalité, de l’intérieur de ces tendances, amplifier et accélérer leur mûrissement centriste de gauche et disputer même aux dirigeants centristes la direction toute entière de ces tendances.” (3)


Mais comment “disputer” la direction de ces organisations aux dirigeants centristes alors que l’Internationale conseille aux sections d’imiter l’activité des sections britannique ou autrichienne, qui “n’a pas toujours été une activité trotskyste développant ouvertement et clairement l’ensemble de notre programme”? (4)

La politique prônée par le CEI est une politique suicidaire qui ne peut qu’aboutir à la la disparition de sections entières, comme ce fut le cas en Grande-Bretagne avec la politique de Healy.

En fait, le point de départ est complètement faux.

Bien entendu, dans une période de bouleversements, les masses vont se tourner vers leurs organisations traditionnelles, dans la mesure où ces dernières leur offrent une certaine réponse à la crise.

Mais nous savons que cette réponse ne sera pas adéquate. La tâche des révolutionnaires est donc de l’expliquer clairement — à l’intérieur et à l’extérieur des partis de masse — et d’avancer une politique, et une organisation, alternatives.

Les cibles de cette orientation opportuniste furent définies et le CEI répéta la division tripartite du monde établi lors du IIIe Congrès : les sections indépendantes (Bolivie, USA etc), et les sections s’orientant vers la sociale-démocratie ou le stalinisme.

Tirant des leçons opportunistes de la rupture yougoslave, le CEI soulignait que :

“Si des organisations réformistes de masse sont capables, sous la pression de l’évolution révolutionnaire de leur base — évolution que nous considérons inévitable, déterminée à son tour par l’évolution objective inévitable partout vers une situation révolutionnaire, vers des explosions pré-révolutionnaires, vers la crise finale — de développer inévitablement des tendances centristes, le mouvement stalinien là où il a une base de masse, développera inévitablement des tendances centristes beaucoup plus amples et plus importantes.” (5)

Comme nous l’avons déjà vu, les erreurs de cette position sont multiples. Mais mis à part la question de la nature du stalinisme, du centrisme et de l’orientation, ce qui saute aux yeux c’est l’objectivisme, la passivité de l’Internationale face aux événements.

Notre critique ne porte pas d’abord sur le fait que l’Internationale avait prévu une guerre qui n’est pas venue, mais sur la manière dont l’Internationale a répondu à la menace de guerre, sur la nature de ses perspectives et de son programme.

Sur plusieurs points, l’Internationale avait rompu avec la méthode marxiste.

Pour Lénine, comme pour Trotsky, “il n’y a pas de ‘situation impossible’ pour la bourgeoisie”. Mais l’Internationale était tout à fait prête à annoncer “la crise finale” pour bientôt, et à en conclure une politique entriste opportuniste.

Cette analyse était répétée et développée dans une brochure écrite par Pablo en août 1952, “La guerre qui vient”.

Dans ce document Pablo défendait des positions qui étaient clairement conçues pour s’adapter aux couches staliniennes.

Ainsi il expliquait que “l’URSS est en réalité un régime préparatoire au socialisme” (6) et que les dictatures bureaucratiques des pays de l’Est ne furent que “des formes transitoires soumises à l’influence de la dynamique de la situation internationale qui évolue vers une victoire mondiale sur le capitalisme.” (7)

De la même façon, Pablo se gardait bien de parler de quelque manière que ce soit du besoin d’une révolution politique. Le “processus irrésistible de la Révolution” ferait tout. (8)

Comme Bleibtreu l’en avait accusé 18 mois auparavant, Pablo décrivit la guerre comme une “guerre entre deux camps sociaux”, “la guerre faite par la contre-révolution à la Révolution”. (9)

Partout dans la brochure, Pablo répète les analyses des dirigeants staliniens pour mieux se rapprocher de la base de leurs partis.

Ce “rapprochement” n’est accompagné d’aucune critique de la politique stalinienne, ce qui signifiait une adaptation quasi-totale à ces organisations.

La conclusion logique de l’objectivisme qui caractérisa la politique de l’Internationale apparaît clairement dans cette brochure. Les perspectives sont claires, nettes, unilatérales, et fausses.

Ainsi la théorie de la révolution permanente — le fait qu’à l’époque impérialiste seul le prolétariat peut remplir les tâches dites “démocratiques” — est-elle rendue inéluctable :

“la Révolution coloniale, une fois commencée à partir du niveau national démocratique a une tendance irrésistible à se développer en révolution socialiste.” (10)

La conséquence vraiment “irrésistible” de cet objectivisme est apparu quand Pablo constata à juste titre que le facteur fondamental qui manquait au prolétariat mondial était une direction révolutionnaire.

Mais la réponse apportée est significative : ne parlant nullement de la Quatrième Internationale, n’émettant aucune critique des directions réformistes des masses, Pablo n’accordait qu’un rôle modeste au “parti mondial de la révolution socialiste” fondé par Trotsky :

“Les noyaux marxistes révolutionnaires déjà existants par le monde peuvent jouer un rôle immense dans ce processus. Ils peuvent énormément accélérer et activer la prise de conscience claire par tous les éléments véritablement révolutionnaires qui se forment actuellement dans le creuset le plus révolutionnaire que l’histoire ait jamais connu.
A condition que ses noyaux marxistesrévolutionnaires sachent s’intégrer dès maintenant dans le mouvement réel de leurs pays, y travailler patiemment et l’aider, selon le rythme de sa propre expérience, à accéder à la conception révolutionnaire intégrale de ses tâches.” (11)


Avec une telle politique, l’Internationale n’irait pas loin.

Misant tout sur une évolution “objective” de la situation et une présence cachée au sein des partis de masse, l’Internationale était condamnée à l’impuissance.

Ces perspectives à la fois alarmistes et extrêmes conduisaient à la passivité et à l’objectivisme. Le trotskysme, et l’Internationale, n’eurent plus de rôle à jouer, si ce n’est celui de conseillé des centristes, réformistes ou nationalistes petit-bourgeois.



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NOTES
1 M. Pablo, Rapport sur les applications tactiques de la ligne du IIIe Congrès mondial (février 1952), Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p336
2 Ibidem
3 Ibidem, p346
4 Ibidem, p347
5 Ibidem, p352
6 M. Pablo, La guerre qui vient (août 1952), p37
7 Ibidem, p42
8 Ibidem, p66
9 Ibidem, p80
10 Ibidem, p28
11 Ibidem, p104


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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion