La Quatrième Internationale 1940-1953
1952: Lentrisme sui generis et la guerre
Le Xe plénum du CEI, qui se déroula en février 1952, avait en premier point de son ordre du jour la question de la section française. Et le différend entre le PCI et le SI conduisit ce dernier à développer sa conception des applications tactiques de la ligne du IIIe Congrès Mondial.
Suite à un rapport de Pablo (dont une partie importante reprenait les termes dune lettre du SI au PCI), le CEI adopta par 12 voix pour contre 2 abstentions (dont Bleibtreu) une position sur lentrisme sui generis mettait en cause lindépendance organisationnelle de la majorité des sections.
Pablo prit comme point de départ le travail de Healy à lintérieur du Parti Travailliste britannique. Pour lui, la leçon principale de cette expérience est celle de la nécessité denvisager la construction du parti révolutionnaire à travers une expérience commune avec la majorité politique de la classe, expérience vécue là où cette classe était et resterait groupée pour une période. (1)
Appliquant ce schéma à une période durant laquelle la guerre va inévitablement venir, le CEI prévoyait le resserrement probable des masses autour de leurs organisations principales.
Dans ces conditions, chercher à faire chanceler, et plus encore remplacer la direction bureaucratique des masses de lextérieur, en lui opposant nos propres organisations indépendantes, risquait dans ces conditions, de nous isoler de ces masses et de nous faire perdre toutes les possibilités réelles qui existaient dopérer dans ce but beaucoup plus efficacement de lintérieur même de leur mouvement. (2)
Pour le CEI, dans un grand nombre de pays, lexistence même dune section indépendante est devenue nuisible au travail de construction. La logique est simple, comme le montre le cas britannique. La tâche principale de cette nouvelle forme dentrisme nest pas de gagner les militants de base du parti réformiste au parti révolutionnaire, mais plutôt dimpulser la création dune tendance centriste :
Nous nentrons pas dans ces partis pour en sortir bientôt. Nous entrons pour y rester longtemps, misant sur la très grande possibilité qui existe de voir ces partis, placés dans les conditions nouvelles, développer des tendances centristes qui dirigeront toute une étape de la radicalisation des masses et du processus objectif révolutionnaire dans leurs pays respectifs.
Nous voulons en réalité, de lintérieur de ces tendances, amplifier et accélérer leur mûrissement centriste de gauche et disputer même aux dirigeants centristes la direction toute entière de ces tendances. (3)
Mais comment disputer la direction de ces organisations aux dirigeants centristes alors que lInternationale conseille aux sections dimiter lactivité des sections britannique ou autrichienne, qui na pas toujours été une activité trotskyste développant ouvertement et clairement lensemble de notre programme? (4)
La politique prônée par le CEI est une politique suicidaire qui ne peut quaboutir à la la disparition de sections entières, comme ce fut le cas en Grande-Bretagne avec la politique de Healy.
En fait, le point de départ est complètement faux.
Bien entendu, dans une période de bouleversements, les masses vont se tourner vers leurs organisations traditionnelles, dans la mesure où ces dernières leur offrent une certaine réponse à la crise.
Mais nous savons que cette réponse ne sera pas adéquate. La tâche des révolutionnaires est donc de lexpliquer clairement à lintérieur et à lextérieur des partis de masse et davancer une politique, et une organisation, alternatives.
Les cibles de cette orientation opportuniste furent définies et le CEI répéta la division tripartite du monde établi lors du IIIe Congrès : les sections indépendantes (Bolivie, USA etc), et les sections sorientant vers la sociale-démocratie ou le stalinisme.
Tirant des leçons opportunistes de la rupture yougoslave, le CEI soulignait que :
Si des organisations réformistes de masse sont capables, sous la pression de lévolution révolutionnaire de leur base évolution que nous considérons inévitable, déterminée à son tour par lévolution objective inévitable partout vers une situation révolutionnaire, vers des explosions pré-révolutionnaires, vers la crise finale de développer inévitablement des tendances centristes, le mouvement stalinien là où il a une base de masse, développera inévitablement des tendances centristes beaucoup plus amples et plus importantes. (5)
Comme nous lavons déjà vu, les erreurs de cette position sont multiples. Mais mis à part la question de la nature du stalinisme, du centrisme et de lorientation, ce qui saute aux yeux cest lobjectivisme, la passivité de lInternationale face aux événements.
Notre critique ne porte pas dabord sur le fait que lInternationale avait prévu une guerre qui nest pas venue, mais sur la manière dont lInternationale a répondu à la menace de guerre, sur la nature de ses perspectives et de son programme.
Sur plusieurs points, lInternationale avait rompu avec la méthode marxiste.
Pour Lénine, comme pour Trotsky, il ny a pas de situation impossible pour la bourgeoisie. Mais lInternationale était tout à fait prête à annoncer la crise finale pour bientôt, et à en conclure une politique entriste opportuniste.
Cette analyse était répétée et développée dans une brochure écrite par Pablo en août 1952, La guerre qui vient.
Dans ce document Pablo défendait des positions qui étaient clairement conçues pour sadapter aux couches staliniennes.
Ainsi il expliquait que lURSS est en réalité un régime préparatoire au socialisme (6) et que les dictatures bureaucratiques des pays de lEst ne furent que des formes transitoires soumises à linfluence de la dynamique de la situation internationale qui évolue vers une victoire mondiale sur le capitalisme. (7)
De la même façon, Pablo se gardait bien de parler de quelque manière que ce soit du besoin dune révolution politique. Le processus irrésistible de la Révolution ferait tout. (8)
Comme Bleibtreu len avait accusé 18 mois auparavant, Pablo décrivit la guerre comme une guerre entre deux camps sociaux, la guerre faite par la contre-révolution à la Révolution. (9)
Partout dans la brochure, Pablo répète les analyses des dirigeants staliniens pour mieux se rapprocher de la base de leurs partis.
Ce rapprochement nest accompagné daucune critique de la politique stalinienne, ce qui signifiait une adaptation quasi-totale à ces organisations.
La conclusion logique de lobjectivisme qui caractérisa la politique de lInternationale apparaît clairement dans cette brochure. Les perspectives sont claires, nettes, unilatérales, et fausses.
Ainsi la théorie de la révolution permanente le fait quà lépoque impérialiste seul le prolétariat peut remplir les tâches dites démocratiques est-elle rendue inéluctable :
la Révolution coloniale, une fois commencée à partir du niveau national démocratique a une tendance irrésistible à se développer en révolution socialiste. (10)
La conséquence vraiment irrésistible de cet objectivisme est apparu quand Pablo constata à juste titre que le facteur fondamental qui manquait au prolétariat mondial était une direction révolutionnaire.
Mais la réponse apportée est significative : ne parlant nullement de la Quatrième Internationale, némettant aucune critique des directions réformistes des masses, Pablo naccordait quun rôle modeste au parti mondial de la révolution socialiste fondé par Trotsky :
Les noyaux marxistes révolutionnaires déjà existants par le monde peuvent jouer un rôle immense dans ce processus. Ils peuvent énormément accélérer et activer la prise de conscience claire par tous les éléments véritablement révolutionnaires qui se forment actuellement dans le creuset le plus révolutionnaire que lhistoire ait jamais connu.
A condition que ses noyaux marxistesrévolutionnaires sachent sintégrer dès maintenant dans le mouvement réel de leurs pays, y travailler patiemment et laider, selon le rythme de sa propre expérience, à accéder à la conception révolutionnaire intégrale de ses tâches. (11)
Avec une telle politique, lInternationale nirait pas loin.
Misant tout sur une évolution objective de la situation et une présence cachée au sein des partis de masse, lInternationale était condamnée à limpuissance.
Ces perspectives à la fois alarmistes et extrêmes conduisaient à la passivité et à lobjectivisme. Le trotskysme, et lInternationale, neurent plus de rôle à jouer, si ce nest celui de conseillé des centristes, réformistes ou nationalistes petit-bourgeois.
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NOTES
1 M. Pablo, Rapport sur les applications tactiques de la ligne du IIIe Congrès mondial (février 1952), Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p336
2 Ibidem
3 Ibidem, p346
4 Ibidem, p347
5 Ibidem, p352
6 M. Pablo, La guerre qui vient (août 1952), p37
7 Ibidem, p42
8 Ibidem, p66
9 Ibidem, p80
10 Ibidem, p28
11 Ibidem, p104
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