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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

1948 : le tournant yougoslave

Le 28 juin 1948, Rude Pravo, journal stalinien tchécoslovaque, annonçait la rupture entre le Kominform, organisation internationale des partis communistes, et le Parti Communiste Yougoslave (PCY).

Le PCY, représentant d’une tendance “dure” au sein du Kominform (Tito fut le porte-parole de ce dernier), est traité de “nationaliste” et d’“aventurier”. Par la suite, Moscou, qui poussa à la scission pour ses propres raisons économiques et politiques, traita le PCY de “trotskyste” et enfin de “fascistes criminels”.

Le monde entier — y compris l’Internationale — était sous le choc. Jusqu’à ce jour, rien n’indiquait que la Yougoslavie constituait de quelque manière que se soit une exception à la situation générale en Europe de l’Est. Les résolutions sur “les pays du glacis” adoptées par l’Internationale (cliquez ici) ne mentionnaient guère la Yougoslavie. Pas plus que Tito, elle n’avait senti la rupture venir.

Aussitôt la scission annoncée, le Secrétariat International se mit à l’oeuvre. Le 13 juillet il publiait une “lettre ouverte au Congrès, au Comité Central et aux membres du PCY” (1)

Montrant les deux voies qui s’ouvraient au PCY — soit se ranger derrière le “monolithisme stalinien” soit nouer des liens avec l’impérialisme, le SI chercha à s’appuyer sur la rupture avec Moscou pour pousser le PCY vers la gauche, vers “un retour à la conception léniniste de la révolution socialiste, d’un retour à la stratégie mondiale de la révolution socialiste.” (2)

Le SI proposa que le PCY s’appuie sur “le dynamisme révolutionnaire des masses”, en transformant les “comités populaires” établis par le PCY en “véritables organes d’Etat”, en instaurant la liberté d’organisation des partis, en nationalisant les terres et en transformant le plan par le biais de la participation des masses.

Après avoir rappelé que l’Internationale eut “avec votre politique passée et récente de nombreuses et importantes divergences” (3) (d’abord la théorie de la “démocratie populaire”), le SI terminait ainsi sa lettre : “Communistes yougoslaves, unissons nos efforts pour une nouvelle internationale léniniste! Pour la victoire mondiale du communisme!” (4)

Il y avait cependant un monde entre les désirs du SI et la réalité du PCY. Deux semaines plus tard en effet, lors du Congrès du PCY, Tito avoua sa fidélité à Moscou et “tous les assistants se levèrent alors pour scander selon la tradition consacrée : Staline — Tito, Staline — Tito.” (5)

En même temps, Djilas, rapporteur au CC, attaqua “les provocateurs trotskystes qui propageaient les calomnies et les mensonges bourgeois sur l’Union Soviétique, sur la prétendue dictature de Staline, sur le prétendu règne de la bureaucratie en URSS, sur la prétendue falsification du procès intenté aux espions trotskystes, zinoviévistes, boukhariniens...” (6)

Le fait que le SI se soit trompé sur l’ampleur de la rupture du PCY avec le stalinisme (en fait, elle fut inexistante) est peut-être moins surprenant que le ton et le contenu de la lettre ouverte.

D’abord, malgré son titre, cette lettre s’adressait presque exclusivement à la direction du parti. Aucune proposition n’est faite à la base pour obliger Tito et Cie à poursuivre leur “tournant à gauche”.

Quant à la création d’une section de l’Internationale en Yougoslavie, le SI n’en souffle mot. En conséquence, il est clair que la direction de l’Internationale misait sur une politique d’auto-réforme de la direction titiste.

Sur le plan politique, il n’y avait aucune critique du “socialisme dans un seul pays”, alors que dans sa réponse au Kominform le PCY exprimait sa volonté de construire “la patrie socialiste” yougoslave. De plus, la réforme des “comités de libération” était conçue de façon technique, s’appuyant sur des questions constitutionnelles. Encore une fois, une telle orientation devenait obligatoire puisqu’on s’adressait à un parti devenu soit-disant capable de participer à la construction d’une “nouvelle internationale léniniste”.

Durant le mois d’août, Pablo écrivit un article, “L’affaire yougoslave”, dans lequel il reconnaissait que le PCY lui-même admettait qu’“aucune différence fondamentale” ne le divisait de Moscou.

Mais malgré ce signe évident de la nature essentiellement stalinienne du PCY, Pablo, ayant découvert que “pendant la guerre le PCY dirigea un véritable mouvement de masses avec des tendances révolutionnaires claires” (7), persistait et signait, appelant à “la seule solution : mettre sa confiance dans les masses yougoslaves et mondiales, s’appuyer exclusivement sur elles, instaurer une véritable démocratie dans le parti et dans le pays, rompre avec le stalinisme et le démasquer, appeler à une véritable révolution socialiste des masses au sein des pays du glacis, à travers l’Europe et le monde. Voici la seule voie de salut pour la Yougoslavie et pour le Parti Communiste Yougoslave. Voici sa mission historique incommensurable pour l’avenir du mouvement ouvrier mondial tout entier. Et c’est à cet objectif qu’il est du devoir de toutes les forces de la Quatrième Internationale d’oeuvrer.” (8)

Cette position, et celle du SI dans la “lettre ouverte” étaient complètement erronées. Le différend qui séparait Tito et Staline était un différent entre staliniens. A la différence des autres PC des pays du glacis, le PCY disposait d’une base indépendante parmi les paysans et la classe ouvrière de son pays. C’est cette assise qui lui permettait de s’opposer à l’accord signé entre les “trois grands” (USA, Grande-Bretagne, URSS) qui accordait la Yougoslavie à l’Occident. (Pour en savoir plus cliquez ici.)

Au moment où l’impérialisme accentuait sa pression et débutait la guerre froide, Moscou voulait s’assurer de la fidélité et de la discipline du PCY. Ce dernier avait déjà montré une certaine indépendance, lors de la liquidation bureaucratique du capitalisme en 1946-47. Devant le refus de Tito de se plier, Staline chercha à déclencher un putsch pro-Moscou au sein du parti et du pays. Ce projet n’aboutit pas et Tito, contre sa volonté, fut excommunié — pendant quelques années seulement — de l’église stalinienne.

Bien qu’il devenait de plus en plus évident que le PCY n’avait nullement rompu avec les bases politiques du stalinisme — la “coexistence pacifique”, le socialisme dans un seul pays, la planification stalinienne, et le régime bureaucratique — l’Internationale insista sur le fait que “la logique” de la situation conduirait à une telle solution.

C’était possible, certes, mais une fois de plus, les camarades firent preuve d’objectivisme en misant d’abord sur le déroulement de la “situation objective”, sans pour autant comprendre le problème fondamental, celui de la conscience des tâches révolutionnaires. Aucune évolution “objective” ne peut remplacer la politique révolutionnaire consciente; son adoption nécessite un saut qualitatif, clair, net et conscient de la part des protagonistes.

Parce qu’elle ne comprenait pas la nature du stalinisme, l’Internationale n’arrivait pas à analyser la scission, ni à s’orienter correctement. Selon elle, le PCY par définition n’était plus stalinien, puisqu’il n’obéissait plus aux ordres du Kremlin : il n’était plus subordonné aux intérêts soviétiques, pour reprendre les termes du IIe Congrès.

Quelle était la nature du PCY, alors? L’Internationale préféra esquiver la question. Par la suite, en 1949, elle décida que la rupture constituait une évolution centriste de gauche. Au bout du compte, la “direction de rechange” en Yougoslavie, selon ces camarades, était le... PCY.

Le rôle même de l’Internationale en tant qu’organisation indépendante était remis en question. Au début ce fut une erreur importante, une adaptation au stalinisme, mais elle n’était pas encore érigée en système. Ce n’était pas encore la méthode qui quelques années plus tard allait désorienter et puis détruire l’Internationale.


L’Internationale s’enfonce dans le gouffre


L’événement fut d’une telle ampleur que toutes les sections se mirent à le discuter. Dans chaque pays — notamment là où il y avait un parti communiste fort — la politique envers la Yougoslavie devint une question-clé de la vie politique ouvrière. De cette façon, même si la politique prônée par l’Internationale n’avait que peu d’effet en Yougoslavie (il n’y avait pas de section, et le PCY s’est bien gardé de répondre aux diverses lettres envoyées par le SI...), ailleurs cette politique eut un impact important.

Le PCI, comme les autres sections, considérait que la crise représentait le début de la crise tant attendue du stalinisme mondial. (9) Mais il rappelait aussi que Tito était “un vieux connaisseur de la machine bureaucratique et guépéoutiste du Kremlin; il l’a servi pendant de longues années” et que les communistes yougoslaves “n’ont pas encore réussit à se dégager” de l’idéologie stalinienne. Mais malgré ces rappels corrects et nécessaires, le PCI, comme le SI, considérait que le PCY pouvait “mener en commun cette lutte pour recréer le parti mondial de la révolution prolétarienne”.

De même, le SWP américain adopta la position du SI : “Dans les faits, le PC yougoslave a mené une guerre civile victorieuse, appliquant des méthodes lutte de classe, même de façon très déformée. (...) Sous Tito, les dirigeants yougoslaves sont arrivés au pouvoir, pas avec l’aide des baïonnettes russes, mais par la mobilisation des masses yougoslaves, autour d’un programme de revendications sociales, dans plusieurs cas d’un caractère révolutionnaire. (...) La logique du combat entre Tito et Staline est telle qu’elle va surement pousser les militants en Yougoslavie non pas vers la droite, mais vers la gauche.” (10)

Dans ce texte le SWP, comme le PCI, toucha du doigt l’un des problèmes de la position du SI : ce dernier s’adressait d’abord aux militants de base, et non à la direction. Mais ni l’un ni l’autre ne montrait quelle organisation et quelle politique il fallait aux masses yougoslaves.

Devant cet événement majeur, aucune section n’arrivait à avancer une politique juste. La tâche principale était de souligner la nature stalinienne du PCY, mais aussi de s’appuyer sur les illusions que pouvaient avoir une partie de la base du PCY et la masse des travailleurs envers la direction titiste.

Cela impliquait de critiquer des fondements politiques du stalinisme — d’abord du “socialisme dans un seul pays” — mais aussi de présenter une série de revendications centrées sur la démocratie ouvrière, pour mobiliser les masses dans le cadre de leurs propres organisations et mettre à l’épreuve la rhétorique de gauche des dirigeants.

De plus, il aurait fallu réaffirmer l’importance de la conscience révolutionnaire et rappeler que seul un parti révolutionnaire, conscient de ses tâches, bien implanté parmi les travailleurs et armé d’un programme révolutionnaire peut mener à bien la révolution.

Mais l’Internationale ne prôna pas une telle politique. Même si, dans une deuxième “lettre ouverte” adressée “au Comité Central et aux membres du PCY” en septembre 1948, le SI critiqua — enfin! — le socialisme dans un seul pays, il continuait à entretenir des illusions importantes sur la direction du PCY : “rompez avec le stalinisme et dénoncez-le ouvertement. Instaurez un véritable régime de démocratie prolétarienne dans le parti et le pays. Brisez toute tentative bureaucratique dans vos propres rangs. Engagez-vous dans la voie de la véritable révolution prolétarienne faite par les masses et pour les masses.” (11)

La méthode opportuniste et l’adaptation du SI devenait de plus en plus claire. Face à une tendance qu’elle estimait centriste, sa réponse n’était pas de la critiquer, de la pousser plus loin en dénonçant clairement ses erreurs, mais d’attendre que cela se fasse de façon spontanée.

L’objectivisme qui caractérisait toutes les perspectives de l’Internationale d’après-guerre n’est pas étrangère à cette déviation.

Cette position fut réaffirmée lors de la réunion du CEI qui se déroula le 9-12 octobre 1948. La résolution que les huit membres du CEI adoptèrent dit que “Tito et la direction du Parti Communiste Yougoslave représentent jusqu’à présent la déformation bureaucratique d’un courant plébéien, anticapitaliste révolutionnaire” (12) et qu’“à partir du moment où il y a conflit entre un parti communiste et le Kremlin, ce parti cesse d’être un parti stalinien comme les autres et (...) toutes les possibilités de différenciation dans son sein sont désormais ouvertes.” (13)

L’incompréhension par le SI de la nature de la politique du PCY et de l’origine de la rupture avec le Kremlin apparaissent ici.

Des voix critiques se sont pourtant élevées au CEI. Par exemple, Privas critiqua “des formulations, des phrases et des idées créant des illusions sur la nature et le passé de Tito” (14) et Michèle Mestre, observatrice, souligna justement que “Tito a rompu avec le Kremlin sur le programme stalinien et depuis la rupture, reste stalinien. Donc pas de rupture avec le stalinisme. (...) La rupture est un fait progressiste, qu’on peut exploiter, mais le régime reste stalinien.” (15)

Mais la critique la plus conséquente vint du RCP britannique, de plus en plus affaibli (pour les raisons, cliquez ici), mais qui comprenait mieux que tout autre le véritable enjeu.

Dans une lettre du 5 octobre, le RCP soulignait que les dirigeants du PCY restaient “des staliniens par leur méthode et par leur formation” et critiquait les lettres du SI pour leur “ton opportuniste”. Selon le RCP, celles-ci “semblent être basées sur la perspective que les dirigeants du PC yougoslave peuvent être gagnés à la Quatrième Internationale” et “n’ont pas posé d’une manière directe et claire ce qui est erroné, non seulement dans le PC de l’Union Soviétique, mais aussi dans le PC yougoslave.” (16)

Contrairement au SI, le CC du RCP prévoyait une autre solution à la crise yougoslave, la solution qu’envisageait lui-même Tito : “Tito tente et tentera de suivre une ligne indépendante entre Moscou et Washington sans modifier la machine bureaucratique et sans se tourner vers l’internationalisme prolétarien. (...) Les lettres auraient dû avoir comme accent principal de montrer la nécessité d’une rupture radicale avec la politique actuelle du PC yougoslave, l’introduction de la démocratie soviétique dans le parti et dans le pays, jointe à une politique d’internationalisme prolétarien.” (17)

Enfin, la lettre du RCP soulignait que, consciemment ou non, le SI était revenu sur sa position de la nature de classe de la Yougoslavie : “Le SI a été forcé par les événements et à partir du point de vue du Parti britannique, à savoir que les rapports productifs et politiques en Yougoslavie étaient fondamentalement identiques à ceux de l’URSS.” (18) Mais pour le moment, le CEI refusait d’accepter cette vérité, et ne disait strictement rien sur la nature de classe de la Yougoslavie.



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Sur la nature de la Yougoslavie cliquez ici


NOTES
1 Programme de Transition, supplément La Vérité n° 544, p 186
2 Ibidem, 389
3 Ibidem, p393
4 Ibidem, p394
5 F. Fejto, Histoire des démocraties populaires, t1 (Seuil, 1952), p238
6 Cité par C. Samary, “Le marché contre l’autogestion”, Publisud-La Brèche 1988, p109. 18 mois plus tard, le Congrès du PCI notait que “Les discours et les résolutions du Ve Les Congrès de la Quatrième Internationale, qui se tint un mois seulement après la condamnation par le Kominform (juillet 1948) témoignent de la profondeur de la rupture idéologique” - La Vérité 247, février 1950. Faut-il rire ou faut-il pleurer devant une telle bêtise?
7 Fourth International, décembre 1948, p241
8 Ibidem, p242
9 La Vérité, supplément du 3.7.48
10 Déclaration du Political Committe du SWP, 3.8.48. Fourth International, août 1948, p175
11 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p399
12 Ibidem, p421
13 Ibidem, p422
14 CR du CEI 9-12.10.48, BI du SI de la QI, février 1949, p19
15 Ibidem, p22. Il faut noter que, quatre ans plus tard, Privas et Mestre seront les principaux alliés de Pablo à l’intérieur du PCI. En 1954 Mestre poussera l’adaptation envers le stalinisme encore plus loin, rompant avec l’Internationale pour disparaître à jamais au sein du PCF.
16 Ibidem, p28
17 Ibidem, p29
18 Ibidem



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La Quatrième Internationale 1940-1953
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Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion