La Quatrième Internationale 1940-1953
1948 : le tournant yougoslave
Le 28 juin 1948, Rude Pravo, journal stalinien tchécoslovaque, annonçait la rupture entre le Kominform, organisation internationale des partis communistes, et le Parti Communiste Yougoslave (PCY).
Le PCY, représentant dune tendance dure au sein du Kominform (Tito fut le porte-parole de ce dernier), est traité de nationaliste et daventurier. Par la suite, Moscou, qui poussa à la scission pour ses propres raisons économiques et politiques, traita le PCY de trotskyste et enfin de fascistes criminels.
Le monde entier y compris lInternationale était sous le choc. Jusquà ce jour, rien nindiquait que la Yougoslavie constituait de quelque manière que se soit une exception à la situation générale en Europe de lEst. Les résolutions sur les pays du glacis adoptées par lInternationale (cliquez ici) ne mentionnaient guère la Yougoslavie. Pas plus que Tito, elle navait senti la rupture venir.
Aussitôt la scission annoncée, le Secrétariat International se mit à loeuvre. Le 13 juillet il publiait une lettre ouverte au Congrès, au Comité Central et aux membres du PCY (1)
Montrant les deux voies qui souvraient au PCY soit se ranger derrière le monolithisme stalinien soit nouer des liens avec limpérialisme, le SI chercha à sappuyer sur la rupture avec Moscou pour pousser le PCY vers la gauche, vers un retour à la conception léniniste de la révolution socialiste, dun retour à la stratégie mondiale de la révolution socialiste. (2)
Le SI proposa que le PCY sappuie sur le dynamisme révolutionnaire des masses, en transformant les comités populaires établis par le PCY en véritables organes dEtat, en instaurant la liberté dorganisation des partis, en nationalisant les terres et en transformant le plan par le biais de la participation des masses.
Après avoir rappelé que lInternationale eut avec votre politique passée et récente de nombreuses et importantes divergences (3) (dabord la théorie de la démocratie populaire), le SI terminait ainsi sa lettre : Communistes yougoslaves, unissons nos efforts pour une nouvelle internationale léniniste! Pour la victoire mondiale du communisme! (4)
Il y avait cependant un monde entre les désirs du SI et la réalité du PCY. Deux semaines plus tard en effet, lors du Congrès du PCY, Tito avoua sa fidélité à Moscou et tous les assistants se levèrent alors pour scander selon la tradition consacrée : Staline Tito, Staline Tito. (5)
En même temps, Djilas, rapporteur au CC, attaqua les provocateurs trotskystes qui propageaient les calomnies et les mensonges bourgeois sur lUnion Soviétique, sur la prétendue dictature de Staline, sur le prétendu règne de la bureaucratie en URSS, sur la prétendue falsification du procès intenté aux espions trotskystes, zinoviévistes, boukhariniens... (6)
Le fait que le SI se soit trompé sur lampleur de la rupture du PCY avec le stalinisme (en fait, elle fut inexistante) est peut-être moins surprenant que le ton et le contenu de la lettre ouverte.
Dabord, malgré son titre, cette lettre sadressait presque exclusivement à la direction du parti. Aucune proposition nest faite à la base pour obliger Tito et Cie à poursuivre leur tournant à gauche.
Quant à la création dune section de lInternationale en Yougoslavie, le SI nen souffle mot. En conséquence, il est clair que la direction de lInternationale misait sur une politique dauto-réforme de la direction titiste.
Sur le plan politique, il ny avait aucune critique du socialisme dans un seul pays, alors que dans sa réponse au Kominform le PCY exprimait sa volonté de construire la patrie socialiste yougoslave. De plus, la réforme des comités de libération était conçue de façon technique, sappuyant sur des questions constitutionnelles. Encore une fois, une telle orientation devenait obligatoire puisquon sadressait à un parti devenu soit-disant capable de participer à la construction dune nouvelle internationale léniniste.
Durant le mois daoût, Pablo écrivit un article, Laffaire yougoslave, dans lequel il reconnaissait que le PCY lui-même admettait quaucune différence fondamentale ne le divisait de Moscou.
Mais malgré ce signe évident de la nature essentiellement stalinienne du PCY, Pablo, ayant découvert que pendant la guerre le PCY dirigea un véritable mouvement de masses avec des tendances révolutionnaires claires (7), persistait et signait, appelant à la seule solution : mettre sa confiance dans les masses yougoslaves et mondiales, sappuyer exclusivement sur elles, instaurer une véritable démocratie dans le parti et dans le pays, rompre avec le stalinisme et le démasquer, appeler à une véritable révolution socialiste des masses au sein des pays du glacis, à travers lEurope et le monde. Voici la seule voie de salut pour la Yougoslavie et pour le Parti Communiste Yougoslave. Voici sa mission historique incommensurable pour lavenir du mouvement ouvrier mondial tout entier. Et cest à cet objectif quil est du devoir de toutes les forces de la Quatrième Internationale doeuvrer. (8)
Cette position, et celle du SI dans la lettre ouverte étaient complètement erronées. Le différend qui séparait Tito et Staline était un différent entre staliniens. A la différence des autres PC des pays du glacis, le PCY disposait dune base indépendante parmi les paysans et la classe ouvrière de son pays. Cest cette assise qui lui permettait de sopposer à laccord signé entre les trois grands (USA, Grande-Bretagne, URSS) qui accordait la Yougoslavie à lOccident. (Pour en savoir plus cliquez ici.)
Au moment où limpérialisme accentuait sa pression et débutait la guerre froide, Moscou voulait sassurer de la fidélité et de la discipline du PCY. Ce dernier avait déjà montré une certaine indépendance, lors de la liquidation bureaucratique du capitalisme en 1946-47. Devant le refus de Tito de se plier, Staline chercha à déclencher un putsch pro-Moscou au sein du parti et du pays. Ce projet naboutit pas et Tito, contre sa volonté, fut excommunié pendant quelques années seulement de léglise stalinienne.
Bien quil devenait de plus en plus évident que le PCY navait nullement rompu avec les bases politiques du stalinisme la coexistence pacifique, le socialisme dans un seul pays, la planification stalinienne, et le régime bureaucratique lInternationale insista sur le fait que la logique de la situation conduirait à une telle solution.
Cétait possible, certes, mais une fois de plus, les camarades firent preuve dobjectivisme en misant dabord sur le déroulement de la situation objective, sans pour autant comprendre le problème fondamental, celui de la conscience des tâches révolutionnaires. Aucune évolution objective ne peut remplacer la politique révolutionnaire consciente; son adoption nécessite un saut qualitatif, clair, net et conscient de la part des protagonistes.
Parce quelle ne comprenait pas la nature du stalinisme, lInternationale narrivait pas à analyser la scission, ni à sorienter correctement. Selon elle, le PCY par définition nétait plus stalinien, puisquil nobéissait plus aux ordres du Kremlin : il nétait plus subordonné aux intérêts soviétiques, pour reprendre les termes du IIe Congrès.
Quelle était la nature du PCY, alors? LInternationale préféra esquiver la question. Par la suite, en 1949, elle décida que la rupture constituait une évolution centriste de gauche. Au bout du compte, la direction de rechange en Yougoslavie, selon ces camarades, était le... PCY.
Le rôle même de lInternationale en tant quorganisation indépendante était remis en question. Au début ce fut une erreur importante, une adaptation au stalinisme, mais elle nétait pas encore érigée en système. Ce nétait pas encore la méthode qui quelques années plus tard allait désorienter et puis détruire lInternationale.
LInternationale senfonce dans le gouffre
Lévénement fut dune telle ampleur que toutes les sections se mirent à le discuter. Dans chaque pays notamment là où il y avait un parti communiste fort la politique envers la Yougoslavie devint une question-clé de la vie politique ouvrière. De cette façon, même si la politique prônée par lInternationale navait que peu deffet en Yougoslavie (il ny avait pas de section, et le PCY sest bien gardé de répondre aux diverses lettres envoyées par le SI...), ailleurs cette politique eut un impact important.
Le PCI, comme les autres sections, considérait que la crise représentait le début de la crise tant attendue du stalinisme mondial. (9) Mais il rappelait aussi que Tito était un vieux connaisseur de la machine bureaucratique et guépéoutiste du Kremlin; il la servi pendant de longues années et que les communistes yougoslaves nont pas encore réussit à se dégager de lidéologie stalinienne. Mais malgré ces rappels corrects et nécessaires, le PCI, comme le SI, considérait que le PCY pouvait mener en commun cette lutte pour recréer le parti mondial de la révolution prolétarienne.
De même, le SWP américain adopta la position du SI : Dans les faits, le PC yougoslave a mené une guerre civile victorieuse, appliquant des méthodes lutte de classe, même de façon très déformée. (...) Sous Tito, les dirigeants yougoslaves sont arrivés au pouvoir, pas avec laide des baïonnettes russes, mais par la mobilisation des masses yougoslaves, autour dun programme de revendications sociales, dans plusieurs cas dun caractère révolutionnaire. (...) La logique du combat entre Tito et Staline est telle quelle va surement pousser les militants en Yougoslavie non pas vers la droite, mais vers la gauche. (10)
Dans ce texte le SWP, comme le PCI, toucha du doigt lun des problèmes de la position du SI : ce dernier sadressait dabord aux militants de base, et non à la direction. Mais ni lun ni lautre ne montrait quelle organisation et quelle politique il fallait aux masses yougoslaves.
Devant cet événement majeur, aucune section narrivait à avancer une politique juste. La tâche principale était de souligner la nature stalinienne du PCY, mais aussi de sappuyer sur les illusions que pouvaient avoir une partie de la base du PCY et la masse des travailleurs envers la direction titiste.
Cela impliquait de critiquer des fondements politiques du stalinisme dabord du socialisme dans un seul pays mais aussi de présenter une série de revendications centrées sur la démocratie ouvrière, pour mobiliser les masses dans le cadre de leurs propres organisations et mettre à lépreuve la rhétorique de gauche des dirigeants.
De plus, il aurait fallu réaffirmer limportance de la conscience révolutionnaire et rappeler que seul un parti révolutionnaire, conscient de ses tâches, bien implanté parmi les travailleurs et armé dun programme révolutionnaire peut mener à bien la révolution.
Mais lInternationale ne prôna pas une telle politique. Même si, dans une deuxième lettre ouverte adressée au Comité Central et aux membres du PCY en septembre 1948, le SI critiqua enfin! le socialisme dans un seul pays, il continuait à entretenir des illusions importantes sur la direction du PCY : rompez avec le stalinisme et dénoncez-le ouvertement. Instaurez un véritable régime de démocratie prolétarienne dans le parti et le pays. Brisez toute tentative bureaucratique dans vos propres rangs. Engagez-vous dans la voie de la véritable révolution prolétarienne faite par les masses et pour les masses. (11)
La méthode opportuniste et ladaptation du SI devenait de plus en plus claire. Face à une tendance quelle estimait centriste, sa réponse nétait pas de la critiquer, de la pousser plus loin en dénonçant clairement ses erreurs, mais dattendre que cela se fasse de façon spontanée.
Lobjectivisme qui caractérisait toutes les perspectives de lInternationale daprès-guerre nest pas étrangère à cette déviation.
Cette position fut réaffirmée lors de la réunion du CEI qui se déroula le 9-12 octobre 1948. La résolution que les huit membres du CEI adoptèrent dit que Tito et la direction du Parti Communiste Yougoslave représentent jusquà présent la déformation bureaucratique dun courant plébéien, anticapitaliste révolutionnaire (12) et quà partir du moment où il y a conflit entre un parti communiste et le Kremlin, ce parti cesse dêtre un parti stalinien comme les autres et (...) toutes les possibilités de différenciation dans son sein sont désormais ouvertes. (13)
Lincompréhension par le SI de la nature de la politique du PCY et de lorigine de la rupture avec le Kremlin apparaissent ici.
Des voix critiques se sont pourtant élevées au CEI. Par exemple, Privas critiqua des formulations, des phrases et des idées créant des illusions sur la nature et le passé de Tito (14) et Michèle Mestre, observatrice, souligna justement que Tito a rompu avec le Kremlin sur le programme stalinien et depuis la rupture, reste stalinien. Donc pas de rupture avec le stalinisme. (...) La rupture est un fait progressiste, quon peut exploiter, mais le régime reste stalinien. (15)
Mais la critique la plus conséquente vint du RCP britannique, de plus en plus affaibli (pour les raisons, cliquez ici), mais qui comprenait mieux que tout autre le véritable enjeu.
Dans une lettre du 5 octobre, le RCP soulignait que les dirigeants du PCY restaient des staliniens par leur méthode et par leur formation et critiquait les lettres du SI pour leur ton opportuniste. Selon le RCP, celles-ci semblent être basées sur la perspective que les dirigeants du PC yougoslave peuvent être gagnés à la Quatrième Internationale et nont pas posé dune manière directe et claire ce qui est erroné, non seulement dans le PC de lUnion Soviétique, mais aussi dans le PC yougoslave. (16)
Contrairement au SI, le CC du RCP prévoyait une autre solution à la crise yougoslave, la solution quenvisageait lui-même Tito : Tito tente et tentera de suivre une ligne indépendante entre Moscou et Washington sans modifier la machine bureaucratique et sans se tourner vers linternationalisme prolétarien. (...) Les lettres auraient dû avoir comme accent principal de montrer la nécessité dune rupture radicale avec la politique actuelle du PC yougoslave, lintroduction de la démocratie soviétique dans le parti et dans le pays, jointe à une politique dinternationalisme prolétarien. (17)
Enfin, la lettre du RCP soulignait que, consciemment ou non, le SI était revenu sur sa position de la nature de classe de la Yougoslavie : Le SI a été forcé par les événements et à partir du point de vue du Parti britannique, à savoir que les rapports productifs et politiques en Yougoslavie étaient fondamentalement identiques à ceux de lURSS. (18) Mais pour le moment, le CEI refusait daccepter cette vérité, et ne disait strictement rien sur la nature de classe de la Yougoslavie.
Lisez la suite
Sur la nature de la Yougoslavie cliquez ici
NOTES
1 Programme de Transition, supplément La Vérité n° 544, p 186
2 Ibidem, 389
3 Ibidem, p393
4 Ibidem, p394
5 F. Fejto, Histoire des démocraties populaires, t1 (Seuil, 1952), p238
6 Cité par C. Samary, Le marché contre lautogestion, Publisud-La Brèche 1988, p109. 18 mois plus tard, le Congrès du PCI notait que Les discours et les résolutions du Ve Les Congrès de la Quatrième Internationale, qui se tint un mois seulement après la condamnation par le Kominform (juillet 1948) témoignent de la profondeur de la rupture idéologique - La Vérité 247, février 1950. Faut-il rire ou faut-il pleurer devant une telle bêtise?
7 Fourth International, décembre 1948, p241
8 Ibidem, p242
9 La Vérité, supplément du 3.7.48
10 Déclaration du Political Committe du SWP, 3.8.48. Fourth International, août 1948, p175
11 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p399
12 Ibidem, p421
13 Ibidem, p422
14 CR du CEI 9-12.10.48, BI du SI de la QI, février 1949, p19
15 Ibidem, p22. Il faut noter que, quatre ans plus tard, Privas et Mestre seront les principaux alliés de Pablo à lintérieur du PCI. En 1954 Mestre poussera ladaptation envers le stalinisme encore plus loin, rompant avec lInternationale pour disparaître à jamais au sein du PCF.
16 Ibidem, p28
17 Ibidem, p29
18 Ibidem
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