La Quatrième Internationale 1940-1953
Le Deuxième Congrès et la question du stalinisme
Comme pour la Conférence de 1946 ou la réunion de 1944, on peut juger létat desprit de lInternationale en étudiant sa résistance aux pressions idéologiques. Notamment, étudier sa vision du stalinisme, qui en peu de temps allait conduire à ladoption dune méthode centriste, notamment à légard des variantes yougoslave et chinoise.
Malgré le début de la guerre froide, et malgré la déviation pro-stalinienne qui allait venir, lInternationale avança en 1948 une analyse nette de la nature du régime stalinien en URSS et afficha clairement son refus de tout compromis avec ce dernier.
Comme en 1938 et en 1946, il ny a aucune trace de stalinophilie. LInternationale rejetait les théories qui cherchaient à ranger lURSS soit parmi les pays capitalistes, soit dans des catégories nouvelles (capitalisme dEtat, nouvelle classe etc). Pour le Deuxième Congrès, comme pour Trotsky, lURSS était un Etat ouvrier dégénéré quil fallait défendre face à lattaque impérialiste, tout en cherchant à renverser sa bureaucratie réactionnaire par la voie révolutionnaire.
Dans le Programme de Transition le Congrès de fondation signala que lappareil politique de Staline ne se distinguait en rien de celui du fascisme sinon par une plus grande frénésie. (1)
De la même façon, le Deuxième Congrès nota quen URSS la dégénérescence et la réaction ont atteint un niveau monstrueux (2) et que face à la misère et à labrutissement des masses, la bureaucratie a fait revivre toutes les moeurs bannies par la révolution. (3)
Loin de constituer une expression de la révolution ou dappuyer les luttes des masses, la bureaucratie est nettement condamnée : Le conservatisme petit-bourgeois de la bureaucratie soviétique à conduit celle-ci tout dabord à étrangler de ses propres mains la révolution en Europe. (4)
Lobjectif principal de lInternationale en URSS demeurait le renversement de la bureaucratie stalinienne à travers la révolution politique, dirigée par une section soviétique de lInternationale. Sur ce plan, les positions du Congrès ne font que répéter (littéralement...) celles du Programme de Transition.
Labsence de réélaboration politique dans ce domaine est sans doute dûe à labsence de camarades soviétiques au sein de lInternationale, ou à une méconnaissance de la situation réelle en URSS faute de contact avec des militants soviétiques.
La défense de lURSS telle que la comprend le Congrès est complètement étrangère aux visions néo-staliniennes qui seront avancées plus tard par le mouvement trotskyste dégénéré, et est complètement en accord avec la méthode de Trotsky :
Tout ce qui affaiblit le prolétariat dans et hors de lURSS, tout ce qui déroute sa pensée ou abaisse sa conscience est un coup direct à la défense révolutionnaire de lURSS. Cest pourquoi défendre les conquêtes dOctobre signifie aujourdhui lutter contre la bureaucratie stalinienne réactionnaire, contre loppression, le pillage et loccupation des pays du glacis, contre les traités secrets et les marchandages sur le dos des peuples. La seule forme de défense de lURSS que la IVe Internationale propage, cest la lutte révolutionnaire de chaque prolétariat contre sa propre bourgeoisie, cest la lutte pour briser tous les obstacles à la révolution socialiste, même quand ceux-ci sont constitués par les troupes doccupation russes. (5)
Cette position était aussi celle de lInternationale pendant la guerre, notamment après 1943 :
Avec le début de la montée révolutionnaire en Europe, limportance de laction militaire pour défendre les restes des conquêtes dOctobre diminua rapidement. La politique réactionnaire et banqueroutière de la bureaucratie en Russie même, dès le tournant de la situation militaire en faveur des armées russes, devint la menace numéro un pour les vestiges dOctobre. A partir de ce moment, la lutte contre le stalinisme devint la tâche primordiale dans le cadre de la stratégie de la défense de lURSS. Cette lutte simposait davantage encore par la subordination de cette défense à la lutte pour la révolution mondiale, sur la voie de laquelle le stalinisme constitue le principal obstacle. (6)
Une analyse incorrecte, mais encore sans conséquence
Malgré ces positions tout à fait correctes sur lURSS, les thèses sont aussi viciées par une analyse peu dialectique de la nature de la bureaucratie.
Après avoir dénoncé entre autres Le développement monstrueux de lEtat; la dictature policière la plus totalitaire de lhistoire, lécrasement impitoyable du prolétariat, létouffement de toute indépendance desprit, labaissement désastreux du niveau intellectuel, loppression nationale des peuples allogènes et des minorités nationales (7), le Congrès souligne ce quil qualifie de processus contradictoire et note que la destruction radicale de tous les vestiges semi-féodaux, lélimination complète de la mainmise de limpérialisme mondial sur léconomie, lessor extraordinaire de lindustrie, la transformation de millions de paysans arriérés et analphabètes en prolétaires industriels élevés aux besoins contemporains, le développement impétueux des vieilles villes et lapparition accélérée de nouvelles cités, la pénétration de lélectricité et du tracteur à la campagne, tout cela constitue sans aucun doute un progrès par rapport à la Russie à demi-barbare des premières années de la révolution. (8)
Le problème ici nest pas la réalité de lexpansion industrielle du stalinisme, de la prolétarisation de la paysannerie etc, mais le fait que ces progrès furent viciés par la manière bureaucratique avec laquelle ils furent mis en oeuvre.
Comme le souligne Trotsky dans La révolution trahie, la planification bureaucratique est incapable dassurer la qualité, ou la production des produits désirés par les masses. Nous en voyons les conséquences depuis 1989. La dictature bureaucratique a été tellement inefficace quelle a éloigné les travailleurs des rapports de propriété post-capitalistes, identifiés par les masses à cette même dictature.
Ce nest pas, comme semble le suggérer les thèses du deuxième congrès, que le stalinisme agit parfois de façon réactionnaire (dictature policière, répression politique etc) parfois de façon progressiste (expansion de lindustrie, prolétarisation).
La seule vision véritablement dialectique donc contradictoire de la nature du stalinisme est la suivante : même là ou son action produit un résultat progressiste, il le fait de façon contre-révolutionnaire, détruisant et atomisant la conscience de classe des masses. Seule une telle compréhension permet daffirmer avec lInternationale et avec Trotsky que le stalinisme fut lobstacle principal sur la voie de la révolution mondiale.
La conception erronée qui se trouve au coeur des thèses adoptées lors du congrès reviendra dans les débats ultérieurs au sein de lInternationale, lorsque les différentes tendances chercheront à comprendre la nature des pays de lEst et de la période, et la conséquence danalyses différentes du stalinisme et de lorientation de lInternationale.
Mais au moment du Deuxième Congrès, cette position na aucune conséquence programmatique. Il nétait pas question de se focaliser sur les progrès sans oublier leur composant fondamental : les méthodes bureaucratiques. Ainsi lInternationale maintint la position la principale menace qui pèse sur les rapports de production post-capitaliste, cest la bureaucratie elle-même: Le régime bureaucratique est aujourdhui en Russie lennemi numéro un de ce qui subsiste des conquêtes dOctobre et menace dans les années à venir de conduire la Russie à une décomposition totale de léconomie collectivisée. Une nouvelle révolution est nécessaire, non seulement pour permettre un nouveau progrès vers le socialisme, mais également pour sauver ces rapports de production légués par Octobre (...) la politique et lexistence même de la bureaucratie stalinienne constituent une menace permanente pour tout ce qui mérite encore à notre avis dêtre défendu. (10)
La nature du stalinisme hors de lURSS
Une partie du document savéra dune importance fondamentale pour lavenir de lInternationale, cest celle qui traita de la nature des partis staliniens hors de lURSS. Sappuyant sur lanalyse adoptée lors des conférences de 1944 et de 1946, le Deuxième Congrès souligna que les organisations staliniennes sont devenues des organisations dont la seule fonction consiste à servir les manoeuvres diplomatiques de la bureaucratie soviétique. (11)
De plus, selon le Congrès, le saut qualitatif du centrisme bureaucratique au réformisme, nest pas apparu avec ladoption de la politique de front populaire en 1934-35, mais lors de léclatement de la guerre germano-russe : Ce tournant constitue laboutissement logique de lévolution politique du stalinisme (...) Les partis staliniens deviennent des partis néo-réformistes qui se distinguent des partis réformistes par leur liaison avec la bureaucratie soviétique. (12)
Ces positions sont fausses, et, par la suite, se révéleront dangereuses.
En sexprimant ainsi, lInternationale oubliait que le stalinisme avait aussi ses racines dans la classe ouvrière, et quil est aussi sujet de la pression venant de cette dernière, et de sa propre classe bourgeoise, envers qui il cherche à faire des compromis, en partie au nom des travailleurs, en partie en tant quagent de la bureaucratie soviétique. A partir de 1927, Trotsky souligna la possibilité de la rupture de lInternationale communiste sur des lignes nationales, sans pour autant parler dune rupture avec le stalinisme.
La définition adoptée par le Deuxième Congrès ne mettait en avant quun seul aspect de la nature contradictoire du stalinisme. Au lieu de cette analyse erronée, lInternationale aurait du souligner que le stalinisme est un réformisme basé sur sa propre classe ouvrière et renforcé par ses liens avec lEtat ouvrier dégénéré, et dont la base politique est le socialisme dans un seul pays et la collaboration de classe et prenant comme modèle le système stalinien, cest-à-dire la planification bureaucratique, le parti unique et le bureaucratisme monolithique.
Aujourdhui, avec leffondrement du stalinisme, lerreur commise par lInternationale apparaît encore plus flagrante. Personne ne nierait que pendant les années 1990 le PCF demeurait un parti stalinien, bien que la bureaucratie du Kremlin nexistait plus, et quil ne pourrait donc plus sinféoder à cette dernière. De toute évidence, lorigine du stalinisme se trouve ailleurs que dans ses rapports avec lURSS, la Chine ou un autre Etat ouvrier dégénéré.
Cette analyse erronée masquait à lInternationale la vérité complexe des PC, et jetait les bases dadaptations futures à des organisations ayant rompu avec le Kremlin, et qui auraient donc, par définition, rompu avec le stalinisme. Comme on le verra par la suite, toute lInternationale, des pablistes aux anti-pablistes partageait cette analyse erronée, avancée régulièrement lors des débats de 1950-1953.
A la fin du Deuxième Congrès, donc, lInternationale maintint le lien qui existait entre sa fidélité au programme révolutionnaire de Trotsky, et ses perspectives politiques et de construction, qui séloignaient jour par jour de la réalité. Le lien entre ces deux éléments fondamentaux perspectives et programme devint tout de même si étroit, si fragile, quun changement brusque suffit à détourner lInternationale de la voie révolutionnaire.
Et cest précisément un tel changement qui eu lieu, moins de trois mois après la fin du Congrès, quand la rupture entre la Yougoslavie et lURSS fut annoncée. Par la suite, cest la dégénérescence politique de lInternationale qui commence.
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NOTES
1 Programme de Transition, supplément La Vérité n° 544, p37
2 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p61
3 Ibidem, p61
4 Ibidem, p62
5 Ibidem, p87
6 Ibidem, p167
7 Ibidem, p156
8 Ibidem
9 Ibidem, p165-166
10 Ibidem, p184
11 Ibidem, p186
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