La Quatrième Internationale 1940-1953
Le SI et le RCP britannique : un mauvais choix politique
Nous naffirmons pas quà cette époque la nouvelle direction internationale na pas commis derreurs, ni quelle na pas fait de mauvais choix en appuyant dans une section telle ou telle tendance. Le cas britannique montre assez clairement que le SI était loin dêtre parfait, et son action a crée des précédents politiques qui seront par la suite utilisés lors de la dégénérescence de lInternationale. Mais il ny a aucune preuve dune politique manoeuvrière ou bureaucratique.
Comme en France, une section unifiée fut créée la fin de la guerre, ce qui montrait dune certaine façon que les militants étaient parvenus à surmonter les divisions héritées des années 30.
Le Revolutionary Communist Party (RCP) fut créé en mars 1944 : cétait la première fois quune seule organisation se reclamant du trotskysme existait en Grande-Bretagne. Fort de 300 militants, le RCP a mené une agitation ouvrière exemplaire, notamment dans la métallurgie et dans les mines. (1)
Cherchant à exprimer le vrai contenu du défaitisme révolutionnaire la conduite de la lutte de classe contre sa propre bourgeoisie, même lors dune guerre prétendument anti-fasciste le RCP allait en payer le prix. Après léclatement dune grève dapprentis métallos dans le nord-est du pays, lEtat soutenu par les staliniens, biens implantés dans la bureaucratie syndicale répondit brutalement en avril 1944, en emprisonnant plusieurs camarades.
Mais malgré ce bon départ, lunité du RCP ne dura pas longtemps. Trois ans plus tard, lInternationale faisait lerreur daccepter lexistence dune scission à froid dans la section. Celle-ci ne résolut rien, et en août 1949 le RCP disparaissait tout simplement.
Au coeur des différends entre la majorité du RCP et le SI il y avait la question de lorientation envers le Parti Travailliste. Avant-guerre cette question avait également alimenté les rapports entre les diverses organisations se réclamant du trotskysme.
Cette organisation, très particulière, jouait et joue toujours, malgré des changements énormes un rôle central dans la vie politique de la classe ouvrière britannique. Seul parti réformiste de masse en Grande-Bretagne, à l'époque il jouissait du soutien de millions de travailleurs, notamment à travers ladhésion quasi-automatique de tout syndiqué, et la participation des délégués des syndicats à ses organes de base.
Qui plus est, ses méthodes sociales-démocrates peuvent offrir aux révolutionnaires la possibilité dagir en son sein, même si lexpérience montre que, dès quils arrivent à gagner une audience, lappareil central du Parti les exclura. Même les staliniens firent (et ont fait pendant longtemps) un tel travail entriste.
A la fin de la guerre, le Parti Travailliste comptait plus de 600.000 adhérents individuels, auxquels il faut ajouter plus de 4.000.000 dadhérents syndicaux (autour de 60% des syndiqués). Lors de lélection parlementaire qui suivit la fin de la guerre, à lété 1945, les travaillistes obtinrent 46% des voix et la majorité absolue au parlement. Churchill, Premier Ministre conservateur incontesté pendant la guerre, fut balayé par le raz-de-marée travailliste.
Une vague de réformes, y compris la mise en place dun système de sécurité sociale entièrement gratuit et une campagne de construction de logements (mesures préconisées par tous les partis de la coalition gouvernementale pendant la guerre, et donc pas particulièrement travaillistes) et la nationalisation des mines et des chemins de fer (effectivement mise en place durant la guerre, coordination de la production oblige...) fut mise en oeuvre. Le gouvernement travailliste bénéficia dun soutien populaire bien réel.
Dès la fondation du RCP, une petite minorité préconisa un entrisme total au sein du Parti Travailliste. Animée par Gerry Healy et soutenue par Pierre Frank pendant son séjour en Grande-Bretagne, cette minorité sopposa à la majorité regroupée autour de Jock Haston et Ted Grant.
Ils avancèrent une politique fractionnelle avec lenvoi dun nombre de camarades au sein du Parti Travailliste à visage découvert et le maintien du RCP à lextérieur. Ainsi, en 1946, 20% environ des militants du RCP étaient aussi militants du Parti Travailliste, diffusant un petit journal The Militant.
En même temps, le parti envoya des militants au sein de lILP (Independent Labour Party), petite organisation réformiste de gauche qui avait connue une évolution centriste pendant les années 30, et au sein du PC britannique (dans ce dernier cas, lentrisme ne pouvait évidemment se faire ouvertement).
Pour Healy, lentrée partielle au sein du Parti Travailliste nétait pas suffisante : il fallait y faire entrer tous les militants, et que le RCP disparaisse, pour ne pas se couper des masses.
Mais il nétait nullement question de mener une politique révolutionnaire à lintérieur du parti : il fallait plutôt travailler clandestinement, sans se réclamer du trotskysme. A cette politique opportuniste se mêlaient des perspectives économiques et politiques encore plus catastrophistes que celles avancées par le SI et le CEI.
Healy ne perdra jamais ce goût qui caractérisera sa politique jusquà sa mort en 1986.
Lintervention de lInternationale
En juin 1946, lors de la première réunion du CEI, ce dernier adopta une résolution qui prévoyait que le RCP oriente lessentiel de son travail vers le Labour Party. Seul le RCP vota contre, expliquant que le Parti Travailliste était moribond et quil navait pas daile gauche organisée autour de laquelle ils pourraient sorganiser. (La première raison était fausse, la deuxième était vraie, mais pas déterminante.)
Le Congrès du RCP, en septembre 1946, rejeta une résolution proposée par Healy et appuyée par Sam Gordon pour le SI qui allait dans le sens de la position adoptée par le CEI, . A sa place, il adopta une résolution qui avançait une série de conditions pour lentrisme, calquées sur lentrisme pratiqué en France au sein de la SFIO sous légide de Trotsky en 1934. (2)
De façon rigide, les camarades ont effectivement exclut la possibilité dune entrée totale au sein du Parti Travailliste, sauf lors dune période de crise politique pré-révolutionnaire, quand ils insistèrent quun processus de différenciation ait commencé dans le parti social-démocrate et ait résulté dans la création dun courant centriste de masse, spécialement parmi les jeunes et que le parti révolutionnaire se trouve complètement isolé des éléments réels de la vie politique de la classe ouvrière. (3)
Evidemment, cest sur ces bases que Trotsky avait encouragé lentrée au sein de la SFIO en 1934, mais, comme nous lavons expliqué, le Parti Travailliste occupe une position tout à fait spéciale dans la vie politique de la classe ouvrière, notamment après la victoire électorale de 1945. Jusqu'au milieu des années 1990, un travail de fraction au sein du Parti travailliste a presque toujours été utile pour une organisation révolutionnaire britannique. Il est possible quen 1945 lentrisme total et ouvert était à lordre du jour; en tout cas, il aurait fallu plus que le rejet dogmatique de la majorité pour en décider. Une analyse beaucoup plus poussée et sérieuse aurait été nécessaire.
Pourtant, le SI na pas agit de manière bureaucratique ou avec impatience, bien que dautres questions le séparaient du RCP, comme celle de la possibilité dune reprise capitaliste. Comme pour le PCI français, il reconnaissait quil fallait attendre : Dans ces conditions, il ne nous reste quà continuer, par un effort dexplications politiques patient, de persuader le Parti anglais de la justesse de lorientation suggérée. (4)
Le problème avec la position du SI et celle de la majorité du RCP est quelles plaçaient la discussion sur le plan uniquement organisationnel : dehors ou dedans? Là nest pas la question principale, ni aujourdhui, ni dans les années 40.
La question est de savoir avec quelle politique il faut sorienter vers les militants de base du Parti Travailliste, quel genre de fraction il faut construire, avec quelles perspectives. Pendant la première période du débat, ces questions ne furent pas abordées, et par la suite les réponses nétaient pas à la hauteur des enjeux.
En janvier 1947, le SI écrivit au CC du RCP, cherchant encore une fois à convaincre les camarades de limportance dune politique entriste plus appuyée. Dans cette lettre, le SI insistait sur la radicalisation des masses britanniques et sur le fait que le mécontentement qui surgira sexprimera à travers le Parti Travailliste, du fait de ses liens avec le mouvement syndical.
Cela montre que le SI na pas compris la division du travail qui existe au sein de la bureaucratie ouvrière en Grande-Bretagne comme ailleurs. Oui, les syndicats jouent un rôle important dans la vie du Parti Travailliste ce sont dabord eux qui le financent! mais pour la grande majorité de travailleurs, même sils payent leur cotisation au Parti, cela ne veut pas dire quils sy investissent, ni que les dirigeants syndicaux ne feront pas tout pour empêcher que le fameux lien organique entre les syndicats et le Parti ne devienne chose vivante.
Quand le RCP souligna quil nexistait pas de courant centriste au sein du Parti, le SI demanda comment il fallait alors qualifier la révolte des députés travaillistes et de 40 sections contre la politique étrangère sinon comme des expressions de courants centristes ou dun courant gauche? (5)
Poursuivant cette confusion (il y a une différence qualitative entre un courant centriste et un courant réformiste de gauche, mais le SI ne le vit pas...), le SI avança un nouvel objectif pour lentrisme au sein du Parti Travailliste. Prenant comme point de départ le fait tout à fait nouveau, il faut ladmettre que le Parti Travailliste était au gouvernement pour cinq ans, avec une majorité énorme, le SI déclara :
Dans ces conditions, la question de lentrée prend un aspect entièrement nouveau quelle navait pas dans le passé, nous semble-t-il. Tandis que dans le passé, lentrée des révolutionnaires au sein du Parti Travailliste, avait de nécessité des objectifs plus circonscrits et limités gagner des couches assez restreintes de travailleurs avancés au programme du trotskysme ou du communisme, le recrutement individuel au parti révolutionnaire qui se prépare à laction en dehors des limites du parti travailliste la situation actuelle donne des objectifs nouveaux à lentrée : la mise en mouvement de toute la classe ouvrière britannique éveillée sur la voie de laction révolutionnaire, cette fois-ci dans le cadre du Parti Travailliste lui-même. (6)
Le SI expliquait clairement que cette tactique dentrisme est tout à fait différente de celle prônée par Trotsky pendant les années 30. Ici, le SI conçoit que tous les travailleurs peuvent être mobilisés sur la voie de laction révolutionnaire (...) dans le cadre du Parti Travailliste. Cette position nest pas seulement fausse, elle est du coup également très dangereuse.
Une révision de la politique entriste
Pour le SI et Healy, il nétait plus question de gagner des militants au programme révolutionnaire, mais de les mobiliser autour dun certain nombre de revendications transitoires. Tout cela était expliqué de façon assez démagogique, en opposant le recrutement des individus à la mobilisation des masses :
La tâche actuelle nest pas de gagner des individus par ci ou par là au programme entier du trotskysme, mais de gagner des pans entiers de travailleurs au sein du Parti Travailliste et des syndiqués qui sont associés à laction révolutionnaire sur la base des revendications transitoires. (...) aujourdhui lentrée veut dire la préparation du recrutement par laction au trotskysme, de dizaines, de centaines, de milliers, et non pas dindividus isolés. (7)
Pensant que lentrée au sein du Parti Travailliste signifie pour les trotskystes aujourdhui une campagne dune durée relativement longue (8) le SI nest pas loin de prôner la transformation du Parti Travailliste, et non plus le rassemblement des forces révolutionnaires pour préparer la création dun nouveau parti.
En fait, le SI et Healy ont confondu le travail fractionnel habituel pour les révolutionnaires face aux organisations réformistes autour du programme révolutionnaire, et le travail de front unique autour de certaines revendications clés. Une entrée de longue durée conduira aux compromis avec les tendances de gauche réformistes, et, au bout du compte, avec lappareil droitier. Sans un tel compromis, il naurait pas été possible dy rester.
Cette politique erronée, prônée par le SI et Healy, ne fut au départ avancée quen Grande-Bretagne. Mais après le tournant de 1951, lentrisme pratiqué dans ce dernier pays sest encore plus développé, et a fini par être mis en oeuvre dans la majorité de sections de lInternationale.
Les prévisions du SI concernant la Grande-Bretagne nétaient pas entièrement sans fondement. En janvier 1947, au moment même où il écrivait sa lettre, une série de grèves éclata dans les transports en commun, et le chômage commença à flamber (15% de la population active en février 1947). Léquilibre budgétaire était complètement rompu. En août le gouvernement annonça des mesures daustérité : les mineurs devaient travailler 2,5 heures de plus par semaine, le rationnement du pétrole était renforcé, les impôts augmentés et les importations de nourriture fortement réduites.
Mais il ny a pas eu de radicalisation des masses (le nombre de jours de grève a chuté dannée en année) et encore moins le développement dune tendance centriste au sein du Parti travailliste. Mais, au bout du compte, même cela navait plus dimportance, car à partir de juin 1947 Pablo expliqua que Tout le problème pour les trotskystes britanniques consiste à entrer maintenant au sein du Parti Travailliste, armés avec cette perspective, sans attendre que laile gauche se cristallise autour des dirigeants centristes ou une plate-forme centriste. (9)
Cest à dire quil fallait entrer à tout prix. Le SI eut tort de schématiser de cette façon, et ses réponses politiques étaient fausses.
Malgré ses erreurs politiques importantes, il est évident que le SI ne fut pas dirigiste ou bureaucratique. Loin de là. Dans sa lettre de janvier 1947, il insista sur limportance de convaincre tous les militants de la justesse de la tactique, afin quelle soit menée à bien. On est loin dune manoeuvre bureaucratique visant à obliger les militants à suivre les ordres de la direction.
En juin 1947, la minorité autour de Healy se déclara en fraction et déclara que si elle était toujours minoritaire après le Congrès, elle demanderait au CEI la permission de travailler au sein du Parti Travailliste de façon indépendante, menant ainsi à la division de la section. La majorité du RCP rejeta cette menace de scission.
En septembre 1947, le CEI adopta à lunanimité (cest-à-dire avec le soutien de la majorité du RCP) une résolution soulignant quil serait erronée dimposer lentrisme à la majorité, mais quétant donné les positions exprimées à trois reprises par le CEI, il fallait accepter, de façon exceptionnelle, la division de la section.
Cette décision erronée constitua un précédent important, et une rupture avec le principe selon lequel il ne peut exister quune seule section de lInternationale dans chaque pays. De plus, en refusant dimposer leur volonté sur une question aussi importante, le SI et le CEI montrèrent leur faiblesse. Un moindre mal aurait peut-être consisté à imposer lentrisme (sur des bases correctes) à toute la section.
En conclusion sur le RCP
Cette histoire sest soldée par un échec pour tout le monde :
Echec pour le SI, qui ne parvint ni à maîtriser les divergences au sein de la section britannique, ni à avancer une politique correcte devant les problèmes soulevés. Pire, il a tout dabord sérieusement déformé la conception révolutionnaire de lentrisme, déformation que des dirigeants centristes de lInternationale accentueront par la suite, et ensuite remis en cause le principe dune seule section de lInternationale par pays, principe qui garantit le règlement des différends par la voie du centralisme démocratique.
Echec mortel pour le RCP, qui perdra des militants et deviendra de plus en plus démoralisé. Ses actions au sein de la classe ouvrière napportaient pas de nouvelles recrues. Malgré les capacités politiques de ses principaux dirigeants, notamment de Ted Grant (par la suite fondateur du groupe britannique Militant), le RCP se trouvait au point mort à lété 1949, et se dissout. Ceux qui avaient conservé la volonté de militer entrèrent... au Parti Travailliste.
Echec politique pour Healy, qui se lança dans une politique entriste de plus en plus opportuniste, sans journal indépendant et, enfin, sans journal tout court. Après la scission au sein de lInternationale et linterdiction de son journal réformiste par la direction du parti travailliste, le groupuscule entriste healyste na eu aucune activité publique pendant presque deux ans.
Comme nous lavons vu, Healy, par la suite le plus grand des anti-pablistes, a été le pionnier de lentrisme sans principe qui va marquer lInternationale à partir de 1951.
Lisez la suite
NOTES
1 Pour une explication détaillée du travail du RCP, lire la seule histoire du trotskysme en Grande-Bretagne, The War and the International, Sam Bornstein et Al Richardson, Socialist Platform, 1986. Ch. 5.
2 Voir notre article sur La Commune
3 Résolutions de la Conférence du RCP, Bulletin Intérieur du SI, décembre 1946, p7-8
4 Bulletin Intérieur du Secrétariat International, décembre 1946, p4
5 Lettre du SI au CC du RCP, janvier 1947, p8
6 Ibidem, p13. La traduction de lépoque étant assez rudimentaire, nous lavons peaufinée.
7 Ibidem, p14
8 Ibidem, p14
9 Internal Bulletin of the RCP, juin 1947, p9
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