La Quatrième Internationale 1940-1953
Le SI et le PCI français 1946-1948
Pendant toute la période daprès-guerre, la section française fut lun des principaux centres dattention du SI, pour deux raisons : dabord sa présence à Paris a sans doute renforcé les inquiétudes du SI à légard des décisions prises par la section française.
Lautre raison, bien plus importante, était limportance du PCI parmi les sections européennes, et aussi la complexité des questions politiques soulevées par les événements daprès-guerre.
Le PCI est passé de quelques centaines de militants à la fin de la guerre à 1000 au début de 1948, avant de connaître une scission droitière qui emporta environ la moitié de ses effectifs. Durant ces trois ans la section fut divisée en deux courants principaux, pratiquement égaux, la droite et la gauche.
Pour la bourgeoisie française, les années daprès guerre furent très difficiles. Comme ailleurs en Europe, la production stagnait elle ne dépassait pas 90% du niveau de 1938 (une année au cours de laquelle la production fut particulièrement basse, 20% au dessous de son niveau de 1929!) et linflation flambait, atteignant 80% en 1946.
Bien que le PCF, dévoué à la politique de front populaire, participa au gouvernement et ait déjà affiché clairement sa volonté de protéger limpérialisme français (Produire dabord! disait Thorez en 1945, avant dattaquer la grève dénoncée comme larme des trusts!), la bourgeoisie redoutait la possibilité dune remontée ouvrière face aux attaques contre le niveau de vie. De plus, les comptes de loccupation étaient loin dêtre réglés.
La IIIe République ayant fait faillite, lEtat français (Vichy) étant maintenant refusé par tous, il fallait trouver une nouvelle forme de pouvoir bourgeois.
Le patronat nignorait pas que les masses cherchaient toujours à sexprimer dabord par la voie électorale (et que donc remettre en cause cette volonté pourrait provoquer des réponses ouvrières, néfastes pour le capital), mais il avait aussi besoin davoir ses représentants directs au gouvernement, afin de pouvoir influencer directement la politique.
Cest pourquoi, lune des principales questions qui a animé la vie politique en 1945 et 1946 fut celle de la Constitution. En octobre 1945 De Gaulle parvint à convaincre une majorité de la population (13 millions contre 6,5 millions) de limiter les pouvoirs de lAssemblée. Aux élections suivantes, le PCF est devenu le plus grand parti, avec 5 millions de voix. En janvier 1946, De Gaulle démissionna mais songea à un coup dEtat! ouvrant une période de tripartisme une coalition entre le PCF, le MRP et la SFIO.
Lune des premières tâches du nouveau gouvernement fut délaborer une nouvelle constitution. Fortement appuyée par le PCF, la constitution donnait tous les pouvoirs à la chambre constituante unique et nincluait pas la liberté déducation chère aux curés. Obnubilé par ces questions mineures, le PCI appela lors du référendum, le 5 mai 1946 à voter Oui, cest-à-dire à soutenir une constitution bourgeoise!
Cette situation inouïe était le résultat de lun des changements brusques de majorité qui continuaient à entraver la section depuis sa fondation. Lors dune réunion du Comité Central du PCI, le 23 avril 1946, la minorité autour de Demazière devint majoritaire, et la position du PCI bascula du boycott du référendum au vote Oui, suivant ainsi la position de la SFIO et du PCF qui prétendaient quun vote Non serait une défaite pour la classe ouvrière.
Au lieu dexpliquer clairement limportance du refus de toute responsabilité ouvrière dans la crise du système capitaliste, et dappuyer la revendication dun gouvernement SFIO-PCF, la nouvelle majorité droitière préféra sadapter à la politique réformiste, qui cherchait à tout prix à maintenir le tripartisme gouvernemental, cest-à-dire la collaboration de classe.
Bien que dans certaines circonstances cest à dire quand il y a une absence de droits démocratiques et que les masses sont influencées par des illusions démocratiques, nous puissions avancer le mot dordre dune assemblée constituante, nous pensons que cétait une erreur énorme dappeler à voter oui.
Ce référendum était un vote sur une constitution, sur le cadre bourgeois et anti-ouvrier permanent de la société française capitaliste, et non une proposition ponctuelle dune assemblée constituante servant de forum pour lavenir du pays. Les camarades du PCI ont soutenu, ont appelé à lexistence dune régime parlementaire. Cétait une adaptation aux organisations réformistes.
Etant donné la mythologie qui entoure la scission de 1952-53 et le combat des uns et des autres, il est intéressant de noter que Lambert, responsable à lépoque du travail syndical au PCI, appelait lui aussi à voter Oui, même sil soulignait quil le faisait sur des bases différentes de celles des droitiers.
Il expliqua sa position en repoussant lidée (pourtant évidente!) quavec ce vote il sagissait de voter pour ou contre une constitution bourgeoise. Lambert prônait le oui pour chercher à nous placer dans le courant des masses afin dutiliser ce qui est progressiste, fondamentalement révolutionnaire, pour lopposer à la politique traître du PC. (...) Nous dénonçons le caractère du référendum, mais dans ce combat nous sommes aux côtés de la classe ouvrière, prêts à faire face à loffensive de la bourgeoisie. OUI, pour la rupture de la coalition! OUI, pour mettre dehors le MRP! Mais ce oui est un oui contre le patronat! Cest un oui pour le combat pour les salaires, pour la nourriture, contre le gel des salaires et le travail à la pièce. (1)
Malgré toute cette rhétorique, un oui pour une constitution bourgeoise est un oui pour une constitution bourgeoise. Sur le fond, la motivation de Lambert était identique à celle des droitiers : il ne fallait à aucun prix se couper (cest-à-dire se différencier politiquement sur cette question) des contacts influencés par le PCF, et dabord des syndicalistes. Confronté à une question peu complexe, Lambert, tout comme la majorité du PCI, na pas su garder la boussole politique.
Le résultat du référendum révéla le début de laffaiblissement du soutien au PC : la proposition fut rejetée par plus dun million de voix sur 20 millions. Le 13 octobre suivant, la Constitution de la IVème République était adoptée. Dans la période qui suivit, De Gaulle se présenta de plus en plus comme un Bonaparte sauveur potentiel et commença sa longue campagne qui aboutira au coup dEtat constitutionnel de 1958 et la fondation de la Vème République.
Le SI sopposa à cette erreur de la majorité du PCI, écrivant des lettres et produisant deux numéros spéciaux du bulletin interne international sur la question. Mais il nintervînt pas directement pour changer la position de la section; il sut accepter léquilibre délicat qui existait au sein du PCI, et chercha à le changer par la persuasion et léducation, et non par le diktat.
Le SI agissait progressivement. Malgré cette grave erreur politique une adaptation opportuniste effectuée à la veille dune échéance politique de grande envergure, le SI na pas utilisé lartillerie lourde.
Mais si ce choix nous indique que le SI était loin dêtre une direction dirigiste et bureaucratique, il montre aussi sa faiblesse relative. Lerreur du PCI était importante; le SI aurait du intervenir et changer la position de la section. Ne pas lavoir fait montre sa jeunesse et son manque de confiance pour prendre de telles décisions.
La grève de Renault et la scission des droitiers
La tendance à ladaptation au stalinisme quavait manifesté la nouvelle majorité du PCI conduisit lorganisation dans une impasse. En avril 1947 éclata la grève de Renault, lancée par les militants de lUnion communiste (dont se réclame Lutte Ouvrière) et ceux du PCI (nen déplaise à LO...), à laquelle sopposèrent farouchement la CGT et le PCF qui firent tout pour bloquer le mouvement et empêcher son extension. (Pour en savoir plus sur la grève, cliquez ici.)
Tout en soutenant la grève le PCI tarda à appeler à lextension de la grève à toute la métallurgie de la région parisienne (revendication à laquelle sopposaient les militants de lUC...). Les articles parus dans La Vérité montrent le suivisme du PCI à légard des revendications grévistes et son refus initial de soulever des questions politiques.
Cest lintervention du SI qui permettra davancer les bases correctes de lintervention de la section, mais aussi détablir un plan daction commun au sein de lorganisation. (2) Pourtant cette tentative ne réussit pas, et lors du IVe Plénum du CEI (septembre 1947), la direction internationale critiqua une fois de plus la majorité du PCI, à la fois pour son suivisme lors de la grève chez Renault (adaptation au stalinisme alors que le PCF sopposait farouchement à la grève), pour des positions ambiguës et pro-staliniennes à propos de la politique étrangère de lURSS, et pour les menaces de scission quelle laissait planer devant lopposition de la minorité, reniant ainsi laccord passé avec le SI en mai.
Pourtant, le CEI cherchait toujours à convaincre, insistant sur sa conviction que toutes les tendances actuelles dans le PCI trouvent leur place dans le parti et dans lInternationale. (3) De la même façon, il rejetait toute menace de scission et soulignait que tous les camarades du PCI devraient maintenir la discipline bolchevique la plus stricte dans lexécution des décisions de la direction du parti. (4)
Loin de chercher à appuyer telle ou telle fraction de façon bureaucratique, il est clair que lintention du SI et du CEI était de conduire le PCI sur la voie de lunité daction et détablir une nouvelle majorité par la discussion et la formation des militants, et non par des manoeuvres mesquines.
Dune certaine façon, à la fin de 1947, la politique du SI porta ses fruits. Au Congrès du PCI de novembre, laile gauche reprit le dessus. Mais sa victoire ne dura pas longtemps. La droite laccusa davoir truqué les mandats et rompra avec lorganisation et lInternationale, créant avec Sartre et Pivert le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire.
Cette organisation seffondrera au bout de quelques mois, alimentant ainsi les effectifs du PC et de la SFIO. Pour le PCI les conséquences furent particulièrement dures : Demazières, Rousset et Craipeau entraînèrent avec eux environ la moitié de lorganisation.
Larrivée de quelques dizaines de jeunes militants, provenant dune scission au sein de la Jeunesse Socialiste, renforça les effectifs et le moral de lorganisation, notamment dans une situation marquée par un tournant à gauche du PCF suite au départ de ses ministres, à la répression de la grève des mineurs par la SFIO, et à la scission opérée au sein de la CGT par des éléments anti-communistes avec lappui de la CIA.
Mais le PCI comme lUC qui allait disparaître à jamais en 1950 ne put jamais répéter lintervention chez Renault. Dune certaine façon, le sort de la classe ouvrière et celui des trotskystes furent fortement liés.
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NOTES
1 International Information Bulletin, septembre 1946, p20-22. A noter quaucune des "histoires" de la Quatrième Internationale publiées par les lambertistes ne parlent bien entendu de cette fine tactique de leur maître.
2 Lettre du SI au CC du PCI, 21.5.47
3 Résolution sur le cas Magnin, Bulletin Intérieur octobre 1947, p14
4 Résolution organisationnelle sur le PCI, Bulletin Intérieur octobre 1947, p17
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