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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

Le SI et le PCI français 1946-1948

Pendant toute la période d’après-guerre, la section française fut l’un des principaux centres d’attention du SI, pour deux raisons : d’abord sa présence à Paris a sans doute renforcé les inquiétudes du SI à l’égard des décisions prises par la section française.

L’autre raison, bien plus importante, était l’importance du PCI parmi les sections européennes, et aussi la complexité des questions politiques soulevées par les événements d’après-guerre.

Le PCI est passé de quelques centaines de militants à la fin de la guerre à 1000 au début de 1948, avant de connaître une scission droitière qui emporta environ la moitié de ses effectifs. Durant ces trois ans la section fut divisée en deux courants principaux, pratiquement égaux, la droite et la gauche.

Pour la bourgeoisie française, les années d’après guerre furent très difficiles. Comme ailleurs en Europe, la production stagnait — elle ne dépassait pas 90% du niveau de 1938 (une année au cours de laquelle la production fut particulièrement basse, 20% au dessous de son niveau de 1929!) — et l’inflation flambait, atteignant 80% en 1946.

Bien que le PCF, dévoué à la politique de front populaire, participa au gouvernement et ait déjà affiché clairement sa volonté de protéger l’impérialisme français (“Produire d’abord!” disait Thorez en 1945, avant d’attaquer la grève dénoncée comme “l’arme des trusts”!), la bourgeoisie redoutait la possibilité d’une remontée ouvrière face aux attaques contre le niveau de vie. De plus, les comptes de l’occupation étaient loin d’être réglés.

La IIIe République ayant fait faillite, l’Etat français (Vichy) étant maintenant refusé par tous, il fallait trouver une nouvelle forme de pouvoir bourgeois.

Le patronat n’ignorait pas que les masses cherchaient toujours à s’exprimer d’abord par la voie électorale (et que donc remettre en cause cette volonté pourrait provoquer des réponses ouvrières, néfastes pour le capital), mais il avait aussi besoin d’avoir ses représentants directs au gouvernement, afin de pouvoir influencer directement la politique.

C’est pourquoi, l’une des principales questions qui a animé la vie politique en 1945 et 1946 fut celle de la Constitution. En octobre 1945 De Gaulle parvint à convaincre une majorité de la population (13 millions contre 6,5 millions) de limiter les pouvoirs de l’Assemblée. Aux élections suivantes, le PCF est devenu le plus grand parti, avec 5 millions de voix. En janvier 1946, De Gaulle démissionna — mais songea à un coup d’Etat! — ouvrant une période de “tripartisme” — une coalition entre le PCF, le MRP et la SFIO.

L’une des premières tâches du nouveau gouvernement fut d’élaborer une nouvelle constitution. Fortement appuyée par le PCF, la constitution donnait tous les pouvoirs à la chambre constituante unique et n’incluait pas la “liberté d’éducation” chère aux curés. Obnubilé par ces questions mineures, le PCI appela lors du référendum, le 5 mai 1946 à voter “Oui”, c’est-à-dire à soutenir une constitution bourgeoise!

Cette situation inouïe était le résultat de l’un des changements brusques de majorité qui continuaient à entraver la section depuis sa fondation. Lors d’une réunion du Comité Central du PCI, le 23 avril 1946, la minorité autour de Demazière devint majoritaire, et la position du PCI bascula du boycott du référendum au vote Oui, suivant ainsi la position de la SFIO et du PCF qui prétendaient qu’un vote “Non” serait une défaite pour la classe ouvrière.

Au lieu d’expliquer clairement l’importance du refus de toute responsabilité ouvrière dans la crise du système capitaliste, et d’appuyer la revendication d’un gouvernement SFIO-PCF, la nouvelle majorité droitière préféra s’adapter à la politique réformiste, qui cherchait à tout prix à maintenir le “tripartisme” gouvernemental, c’est-à-dire la collaboration de classe.

Bien que dans certaines circonstances c’est à dire quand il y a une absence de droits démocratiques et que les masses sont influencées par des illusions démocratiques, nous puissions avancer le mot d’ordre d’une assemblée constituante, nous pensons que c’était une erreur énorme d’appeler à voter “oui”.

Ce référendum était un vote sur une constitution, sur le cadre bourgeois et anti-ouvrier permanent de la société française capitaliste, et non une proposition ponctuelle d’une assemblée constituante servant de forum pour l’avenir du pays. Les camarades du PCI ont soutenu, ont appelé à l’existence d’une régime parlementaire. C’était une adaptation aux organisations réformistes.

Etant donné la mythologie qui entoure la scission de 1952-53 et le combat des uns et des autres, il est intéressant de noter que Lambert, responsable à l’époque du travail syndical au PCI, appelait lui aussi à voter “Oui”, même s’il soulignait qu’il le faisait sur des bases différentes de celles des “droitiers”.

Il expliqua sa position en repoussant l’idée (pourtant évidente!) qu’avec ce vote il s’agissait de voter pour ou contre une constitution bourgeoise. Lambert prônait le oui pour chercher à “nous placer dans le courant des masses afin d’utiliser ce qui est progressiste, fondamentalement révolutionnaire, pour l’opposer à la politique traître du PC. (...) Nous dénonçons le caractère du référendum, mais dans ce combat nous sommes aux côtés de la classe ouvrière, prêts à faire face à l’offensive de la bourgeoisie. OUI, pour la rupture de la coalition! OUI, pour mettre dehors le MRP! Mais ce oui est un oui contre le patronat! C’est un oui pour le combat pour les salaires, pour la nourriture, contre le gel des salaires et le travail à la pièce.” (1)

Malgré toute cette rhétorique, un “oui” pour une constitution bourgeoise est un “oui” pour une constitution bourgeoise. Sur le fond, la motivation de Lambert était identique à celle des “droitiers” : il ne fallait à aucun prix se couper (c’est-à-dire se différencier politiquement sur cette question) des contacts influencés par le PCF, et d’abord des syndicalistes. Confronté à une question peu complexe, Lambert, tout comme la majorité du PCI, n’a pas su garder la boussole politique.

Le résultat du référendum révéla le début de l’affaiblissement du soutien au PC : la proposition fut rejetée par plus d’un million de voix sur 20 millions. Le 13 octobre suivant, la Constitution de la IVème République était adoptée. Dans la période qui suivit, De Gaulle se présenta de plus en plus comme un Bonaparte “sauveur” potentiel et commença sa longue campagne qui aboutira au “coup d’Etat constitutionnel” de 1958 et la fondation de la Vème République.

Le SI s’opposa à cette erreur de la majorité du PCI, écrivant des lettres et produisant deux numéros spéciaux du bulletin interne international sur la question. Mais il n’intervînt pas directement pour changer la position de la section; il sut accepter l’équilibre délicat qui existait au sein du PCI, et chercha à le changer par la persuasion et l’éducation, et non par le diktat.

Le SI agissait progressivement. Malgré cette grave erreur politique — une adaptation opportuniste effectuée à la veille d’une échéance politique de grande envergure, le SI n’a pas utilisé “l’artillerie lourde”.

Mais si ce choix nous indique que le SI était loin d’être une direction dirigiste et bureaucratique, il montre aussi sa faiblesse relative. L’erreur du PCI était importante; le SI aurait du intervenir et changer la position de la section. Ne pas l’avoir fait montre sa jeunesse et son manque de confiance pour prendre de telles décisions.


La grève de Renault et la scission des “droitiers”

La tendance à l’adaptation au stalinisme qu’avait manifesté la nouvelle majorité du PCI conduisit l’organisation dans une impasse. En avril 1947 éclata la grève de Renault, lancée par les militants de l’Union communiste (dont se réclame Lutte Ouvrière) et ceux du PCI (n’en déplaise à LO...), à laquelle s’opposèrent farouchement la CGT et le PCF qui firent tout pour bloquer le mouvement et empêcher son extension. (Pour en savoir plus sur la grève, cliquez ici.)

Tout en soutenant la grève le PCI tarda à appeler à l’extension de la grève à toute la métallurgie de la région parisienne (revendication à laquelle s’opposaient les militants de l’UC...). Les articles parus dans La Vérité montrent le suivisme du PCI à l’égard des revendications grévistes et son refus initial de soulever des questions politiques.

C’est l’intervention du SI qui permettra d’avancer les bases correctes de l’intervention de la section, mais aussi d’établir un plan d’action commun au sein de l’organisation. (2) Pourtant cette tentative ne réussit pas, et lors du IVe Plénum du CEI (septembre 1947), la direction internationale critiqua une fois de plus la majorité du PCI, à la fois pour son suivisme lors de la grève chez Renault (adaptation au stalinisme alors que le PCF s’opposait farouchement à la grève), pour des positions ambiguës et pro-staliniennes à propos de la politique étrangère de l’URSS, et pour les menaces de scission qu’elle laissait planer devant l’opposition de la minorité, reniant ainsi l’accord passé avec le SI en mai.

Pourtant, le CEI cherchait toujours à convaincre, insistant sur “sa conviction que toutes les tendances actuelles dans le PCI trouvent leur place dans le parti et dans l’Internationale.” (3) De la même façon, il rejetait toute menace de scission et soulignait que tous les camarades du PCI devraient maintenir “la discipline bolchevique la plus stricte dans l’exécution des décisions de la direction du parti.” (4)

Loin de chercher à appuyer telle ou telle fraction de façon bureaucratique, il est clair que l’intention du SI et du CEI était de conduire le PCI sur la voie de l’unité d’action et d’établir une nouvelle majorité par la discussion et la formation des militants, et non par des manoeuvres mesquines.

D’une certaine façon, à la fin de 1947, la politique du SI porta ses fruits. Au Congrès du PCI de novembre, l’aile gauche reprit le dessus. Mais sa victoire ne dura pas longtemps. La droite l’accusa d’avoir truqué les mandats et rompra avec l’organisation et l’Internationale, créant avec Sartre et Pivert le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire.

Cette organisation s’effondrera au bout de quelques mois, alimentant ainsi les effectifs du PC et de la SFIO. Pour le PCI les conséquences furent particulièrement dures : Demazières, Rousset et Craipeau entraînèrent avec eux environ la moitié de l’organisation.

L’arrivée de quelques dizaines de jeunes militants, provenant d’une scission au sein de la Jeunesse Socialiste, renforça les effectifs et le moral de l’organisation, notamment dans une situation marquée par un tournant “à gauche” du PCF suite au départ de ses ministres, à la répression de la grève des mineurs par la SFIO, et à la scission opérée au sein de la CGT par des éléments “anti-communistes” avec l’appui de la CIA.

Mais le PCI — comme l’UC qui allait disparaître à jamais en 1950 — ne put jamais répéter l’intervention chez Renault. D’une certaine façon, le sort de la classe ouvrière et celui des trotskystes furent fortement liés.



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NOTES
1 International Information Bulletin, septembre 1946, p20-22. A noter qu’aucune des "histoires" de la Quatrième Internationale publiées par les lambertistes ne parlent bien entendu de cette fine tactique de leur maître.
2 Lettre du SI au CC du PCI, 21.5.47
3 Résolution sur le cas Magnin, Bulletin Intérieur octobre 1947, p14
4 Résolution organisationnelle sur le PCI, Bulletin Intérieur octobre 1947, p17



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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion