La Quatrième Internationale 1940-1953
La Conférence de 1946
Le travail de reconstruction fut effectivement achevé du 3 au 5 mars 1946, à Paris, où se tint une Conférence de lInternationale qui parvint à regrouper une trentaine de délégués venant de dix sections (allemande, américaine, anglaise, belge, espagnole, française, irlandaise, suisse et palestinienne). Cette réunion tronquée à cause dune descente de police (1) représentait le premier rassemblement intercontinental des trotskystes depuis la Conférence Extraordinaire de 1940.
A lordre du jour figuraient principalement le bilan de laction du Secrétariat Provisoire Européen, ladoption dun Manifeste et dune résolution La nouvelle paix impérialiste et la construction des partis de la IVe Internationale. En même temps, cette conférence devait élire un nouveau CEI et un nouveau SI.
Les documents préparatoires de cette conférence ont été écrits et diffusés dans des conditions difficiles. Le Secrétariat Européen, basé à Paris, était toujours clandestin : ni lInternationale, ni sa section française, le PCI, ni leurs journaux respectifs (Quatrième Internationale et La Vérité) nétaient légaux. De plus, largent manquait terriblement, à cause du dysfonctionnement international produit par la guerre et des difficultés de communication.
Les positions adoptées par la Conférence montrent en général une organisation qui cherche à comprendre la nature de laprès-guerre, qui arrive à garder la boussole programmatique, mais qui, comme nous lavons vu, commence à séloigner de la réalité sur le plan des perspectives.
Ladoption du Manifeste montre que lInternationale maintenait le cap révolutionnaire. Le Manifeste décrit clairement la nature de la guerre et rejette toutes les pressions, venant dune part de limpérialisme et dautre part du stalinisme, qui cherchent à présenter la guerre comme autre chose quune guerre rapace impérialiste :
Cétait une guerre pour les quatre libertés, selon lexpression de son plus éminent protagoniste, le chef décédé de limpérialisme américain, Franklin Roosevelt. Au lieu dêtre délivrée de la peur, lhumanité se trouve devant la menace de sa propre destruction par lénergie atomique. Au lieu dêtre libéré du besoin, le monde, pour les trois-quarts, est ravagé par la famine et les épidémies. En guise de liberté dexpression, la grande majorité des peuples doit obéir aux ordres de gouvernements militaires ou de fantoches installés par les vainqueurs. Seule la fallacieuse liberté de religion demeure comme un outil toujours très souple aux mains des dirigeants, ce qui leur permet dexciter la haine et les querelles parmi leurs sujets. Tel est le vrai visage de la liberté et de la démocratie promise. (2)
En même temps, devant lexpansion du stalinisme en Europe de lEst, lInternationale a rejeté les idées venues de ses propres rangs selon lesquelles la bureaucratie soviétique avait changé de nature, pour devenir pour certains une nouvelle classe, pour dautres progressiste. LInternationale soulignait quen labsence dune opposition révolutionnaire, la politique brutale des staliniens était en train de renforcer les forces réactionnaires.
Lesquisse de programme adoptée par la conférence montrait également sa nature révolutionnaire et sa capacité à réorienter le programme. Comme nous lavons vu (cliquez ici), en Europe occidentale (où se trouvait la majorité des sections) les tâches démocratiques (retrait des troupes alliées, assemblée constituante, abolition de la monarchie, dissolution de larmée permanente et la création des milices ouvrières, libertés démocratiques etc) étaient liées aux revendications transitoires (échelle mobile des salaires, répartition des heures de travail sans perte de salaire, nationalisation sans indemnité ni rachat, contrôle ouvrier, planification de léconomie...).
Quant au mot dordre gouvernement socialiste-communiste, avancé dans la plupart des pays dEurope pour concrétiser le mot dordre de gouvernement ouvrier, lInternationale mettait en garde les sections contre la déviation opportuniste, qui consisterait à le défendre dans un sens purement parlementaire en présentant la constitution possible dun gouvernement parlementaire socialiste-communiste elle-même comme une solution des problèmes qui inquiètent les masses. (3)
En URSS (où il nexistait pas de section) la perspective demeurait celle de la révolution politique. Il ny avait aucune trace dune adaptation à la bureaucratie.
En fait, lerreur fut plutôt de sous-estimer la force du stalinisme : la première version du document de perspectives prévoyait leffondrement rapide de la bureaucratie. (4) En maintenant les perspectives davant-guerre qui prévoyaient clairement la chute rapide du régime bureaucratique, lInternationale niait la nouvelle situation et les nouveaux rapports de force nés de la guerre.
Sur une question, la conférence na pas apporté de réponse correcte. Le RCP britannique avait déposé des amendements exigeant le retrait des forces armées soviétiques des pays de lEurope de lEst. Cette position fut rejetée à la conférence, mais adoptée à lunanimité trois mois plus tard, lors de la première réunion du nouveau Comité Exécutif International. (5)
Dans les pays coloniaux, la conférence avançait le programme de la révolution permanente où les tâches démocratiques qui prédominent dans la lutte anti-impérialiste ne peuvent être résolues que sous la direction des travailleurs, appuyait les mouvements indépendantistes dans les colonies, appelait le mouvement ouvrier dans les pays impérialistes à les soutenir et soulignait limportance de lindépendance politique à légard des forces des autres classes.
LInternationale déclarait quelle met en garde contre les efforts de la bourgeoisie coloniale liée à limpérialisme par ses intérêts capitalistes pour freiner la lutte et la trahir. Pas de confiance en Gandhi, Nehru, Patel et consorts! La lutte de lInde, de lEgypte, de lIndonésie, de lIndochine et de tous les autres peuples coloniaux pour lindépendance nationale, pour la libération totale de loppression impérialiste, ne peut triompher que dans un combat intransigeant contre les oppresseurs. Seule la jeune classe ouvrière appuyée par les masses paysannes peut conduire la lutte à son achèvement victorieux! Formez vos propres conseils douvriers et de paysans pour diriger la lutte! Emparez-vous des terres pour ceux qui les cultivent! Instaurez le contrôle des usines par les comités ouvriers! Ne permettez pas aux dirigeants bourgeois et aux traîtres staliniens de passer un compromis avec limpérialisme! Exigez la convocation immédiate dune Assemblée constituante où sexprimeront librement la volonté du peuple et son droit à se gouverner à sa guise! (6)
Enfin, la construction des partis était conçue de façon flexible, même si la position sage adoptée semble en contradiction formelle avec les perspectives de croissance rapide : la voie pour la construction de nos partis, en particulier en Europe continentale, passe à létape actuelle par la combinaison de notre travail indépendant, garanti par notre autonomie organisationnelle et politique, avec un travail de fraction patient, systématique et de longue haleine dans les organisations réformistes, centristes et staliniennes. (...) Il sagit de construire le parti révolutionnaire, patiemment, systématiquement, dans des conditions objectives favorables sétendant sur une longue période, et non pas de découvrir, grâce à de nouvelles formules ingénieuses, les secrets de la génération spontanée des partis de masse. (7)
Prises dans leur ensemble, ces positions indiquent clairement que lInternationale était bien la digne héritière de lInternationale fondée par Trotsky huit ans auparavant. Malgré la rupture de communications pendant de longues années, malgré les erreurs commises par certaines sections durant la guerre, malgré la perte énorme de militants et de lexpérience accumulée avant-guerre (la grande majorité des militants, recrutés pendant la guerre, était très jeune), ces camarades ont été capables de reconstituer une direction, de se réarmer politiquement et de commencer le travail de reconstruction politique.
Dimportantes erreurs de perspective
Et pourtant, comme lors de la réunion de 1944 (cliquez ici), lInternationale narriva pas à comprendre la véritable nature du monde daprès-guerre. Les événements italiens ne se sont pas répétés. Par exemple, malgré limportance des occupations dusine et lexistence des milices armées en France, la situation néchappa pas au contrôle des staliniens et des impérialistes. Labsence de tout mouvement de classe en Allemagne fut déterminante. La classe ouvrière allemande, malgré ses traditions de lutte, était anesthésiée, incapable de saisir cette opportunité et trop affaiblie par des années de défaites.
Sur le fond, lInternationale pensait que rien navait changé depuis sa fondation: les mêmes perspectives de guerre imminente et de révolution étaient maintenues. Oser penser autrement signifiait trahir la nature même de lInternationale :
Seul un esprit superficiel et capitulard petit-bourgeois pourrait voir un démenti de notre perspective révolutionnaire dans le fait que la guerre na pas déterminé, pendant son déroulement ou immédiatement après, la révolution en Europe; que la révolution allemande na pas eu lieu; que les organisations traditionnelles, et en premier lieu les partis staliniens, ont connu un nouveau et puissant essor. (8)
Evidemment, il ne sagissait pas de conclure que lépoque impérialiste nexistait plus, ni que la révolution était impossible. Mais il fallait dabord tirer la leçon de ce qui sétait passé depuis léclatement de la guerre, les conséquences de labsence ou de la défaite de la vague révolutionnaire. Ceci lInternationale refusait de le faire, se retirant derrière un optimisme superficiel et vantard.
Ainsi lexistence de gouvernements de collaboration de classe en Grande-Bretagne, en France et en Belgique ne signifiait pas une contre-révolution démocratique de la part de la bourgeoisie aidée par les partis réformistes, mais sexpliquait parce que la pression des ouvriers et de la masse populaire est trop puissante. (9)
Pire, dans une série de pays, parmi lesquels lAngleterre, les Etats-Unis, le Canada, les pays sud-américains, lAustralie, lAfrique du Sud et plusieurs pays coloniaux, lobstacle du stalinisme et, dans la plupart des cas, même du réformisme, na pas une importance déterminante. (10) En Allemagne, labsence de tout mouvement révolutionnaire et loccupation du pays par quatre armées a seulement retardé le rythme de son développement; elle nen a pas le moins du monde modifié lorientation. (11)
Pour résumer, pour lInternationale La situation actuelle nest pas une situation de crise conjoncturelle. Il ne sagit pas dun soulèvement isolé, dans un pays donné. Il sagit de toute une période révolutionnaire à léchelle mondiale. Le monde capitaliste na plus dautre issue quune agonie prolongée. (12)
Cette analyse, répétée maintes fois, était profondément erronée. Par définition, la guerre avait résolu certaines contradictions de léconomie capitaliste; partiellement et temporairement, bien entendu, mais lexistence de la paix et le début de la reconstruction économique de lEurope montraient clairement que limpérialisme avait gagné un certain répit, même si la lutte de classe se poursuivait et si de nouveaux bouleversements, de nouvelles confrontations nationales et internationales, étaient attendues.
Mais les dirigeants de lInternationale ne comprenaient plus cela : Si la guerre na pas immédiatement déterminé, en Europe, la montée révolutionnaire avec lampleur et le rythme escomptés, il nen est pas moins clair quelle a détruit léquilibre capitaliste sur une échelle mondiale, ouvrant une longue période révolutionnaire (...) Il sagit actuellement dune crise mondiale jamais atteinte dans le passé, dune montée révolutionnaire mondiale qui, tout en mûrissant inégalement dans les différentes parties du monde, ne cesse dexercer une influence réciproque dun foyer sur lautre, et détermine une longue perspective révolutionnaire. (13)
Cela voulait dire que même léquilibre de lentre-deux-guerres un équilibre par des crises économiques (1929), des situations révolutionnaires (Chine, France, Espagne...), la montée du fascisme (Italie, Allemagne, Espagne...) et des guerres (Italie-Ethiopie, Japon-Chine...) nétait plus possible. Voilà la gravité de la situation selon lInternationale.
LInternationale confondait la nature de lépoque lépoque des guerres et des révolutions et les perspectives pour la période. Cette nuance fondamentale pour toute analyse marxiste sérieuse et pour toute perspective digne de ce nom commençait à être oubliée. Cette erreur allait de pair avec lobjectivisme que nous avons déjà noté. A lavenir, cette méthode erronée conduira à des erreurs politiques de plus en plus graves. Labsence de réélaboration politique et des perspectives allait conduire lInternationale à sa perte.
Ces analyses nont pas été acceptées par tous. Le RCP britannique en particulier comprenait que les événements qui sétaient déroulés depuis 1944 avaient repoussé pour un temps la perspective de la révolution.
Dans un amendement qui fut rejeté par la Conférence, le RCP rappela à lInternationale le B-A-BA de la politique révolutionnaire, à savoir, comme Trotsky lavait exprimé dans sa critique de lébauche du programme de lInternationale Communiste en 1927 (14) quil nexiste pas de situations impossibles pour la bourgeoisie.
Appliquant cette méthode à la situation daprès-guerre, le RCP soulignait que Là où le prolétariat était paralysé par ses partis et ne savait exploiter la crise pour renverser le capitalisme et prendre le pouvoir dans ses propres mains, un nouveau relèvement économique samorça. (15)
Le RCP cherchait à ancrer son analyse dans la théorie marxiste de la crise : les lois du capitalisme garantissent par elles-mêmes le relèvement de léconomie et rendent un nouvel essor (boom) inévitable. Particulièrement en raison du fait que cette crise nest pas une crise de surproduction et que les capitalistes ne sont pas attaqués en Europe occidentale par les organisations de masse, mais profitent de lassistance et du soutien direct de la sociale-démocratie et du stalinisme, une reprise cyclique est inévitable. Il nest pas exclu que, notamment en Europe occidentale (à lexception de lAllemagne et de lAutriche), les chiffres de la production puissent même atteindre et dépasser le niveau davant-guerre dans la prochaine période. (16)
Mais cet amendement, comme les autres, fut repoussé par lInternationale. Celle-ci campa sur ses certitudes dogmatiques et maintînt les perspectives davant-guerre au lieu de regarder la vérité en face, de traiter les données de la lutte de classe et de les intégrer dans la théorie marxiste.
La Conférence inclut également dans ses perspectives le menace dune Troisième Guerre mondiale. Partant dune position correcte lexistence continue du capitalisme rend inévitable une nouvelle guerre les camarades en concluèrent que la guerre ne pouvait pas être loin :
Pas derreur à ce sujet : la troisième guerre mondiale est en route. (17)
Pour la plus grande section, le SWP américain, la situation était encore plus simple. La guerre nétait pas à venir, elle était toujours là ! Ainsi, le 4 novembre 1945, trois mois après la capitulation du Japon et la fin de la guerre, James P Cannon, dirigeant du SWP, expliquait que ce nétait quun trompe loeil :
Trotsky prédisait que le destin de lUnion soviétique serait décidé pendant la guerre. Ceci reste notre conviction la plus ferme. Sauf que nous sommes en désaccord avec certaines gens qui pensent avec insouciance que la guerre est finie. La guerre na fait que passer à travers une étape; elle est actuellement dans le processus de regroupement et de réorganisation pour la deuxième étape. La guerre nest pas finie, et la révolution qui disions-nous sortirait de la guerre en Europe na pas été retirée de lordre du jour. Elle na été que retardée et reportée, dabord à cause de labsence de direction, de labsence dun parti révolutionnaire suffisamment fort. (18)
Le SWP partageait et amplifiait lerreur de lInternationale. Mais face à la critique interne émise par Felix Morrow de cette exagération ridicule, la direction du SWP refusa tout simplement de répondre, préférant traiter la question de la défense de lURSS, également abordée (de manière correcte) dans la présentation de Cannon. (19) Par la suite, le SWP a abandonné cette curieuse position, sans jamais la critiquer ouvertement.
Lerreur de lInternationale nétait donc pas inévitable : des voix sélevèrent contre les positions adoptées, et elles furent ignorées. Il ne sagit donc pas de sagesse rétrospective de notre part.
Deuxièmement, lerreur de lInternationale nétait pas seulement une erreur de prévision. Cétait une erreur méthodologique. LInternationale considérait que les perspectives de fondation de lInternationale navaient pas besoin dêtre réexaminées, ré-élaborées, face à la nouvelle réalité. Peu à peu, un reflex dogmatique sinstallait au sein des instances dirigeantes de lInternationale.
Quelles conclusions faut-il tirer de cette analyse? LInternationale a-t-elle été viciée dès sa reconstruction par une méthode centriste? Non. Comme elle la dit elle-même dans son Manifeste : La force de la IVe Internationale, ses propres expériences lont montré, réside dans son programme marxiste inébranlable. (20)
Au moment de la Conférence, le programme de lInternationale avait résisté aux terribles pressions de la guerre et aux défis politiques engendrés par laprès-guerre. Mais ce programme inébranlable était bâti sur le sable lanalyse de la nature de laprès-guerre, lattente de la crise économique et de léclatement de la Troisième Guerre mondiale.
Un écart était en train de se creuser entre le programme et les perspectives. Ceci pourrait apparaître peu grave, mais traduites sur le plan national, les perspectives internationales pouvaient dérouter les sections (cliquez ici). En 1946, cet écart était toujours limité, et, surtout, lInternationale disposait de forces qui avaient critiqué ses erreurs. Pour certaines telle la question du retrait des troupes soviétiques de lEurope de lEst lInternationale se montra flexible, et prête à changer de ligne. Certes, il apparut des signes inquiétant à lintérieur du SWP dans la manière de répondre aux critiques internes, mais la direction Internationale sopposa à lexclusion de Morrow. (21)
Il ny avait aucune raison de penser que lInternationale ne serait pas capable de sadapter à la nouvelle situation, à écouter les critiques et de procéder à une ré-élaboration des perspectives et du programme pour faire face à lavenir. Malheureusement, ce ne fut pas le cas.
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Pour la politique du SWP (US) en 1946 cliquez ici
NOTES
1 Voir larticle de Rodolphe Prager, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t.2, p343-356
2 Ibidem, p361
3 Ibidem, p419
4 Ibidem, p450
5 Ibidem, p355
6 Ibidem, p384
7 Ibidem, p412-413
8 Ibidem
9 Ibidem, p374
10 Ibidem, p410-411
11 Ibidem
12 Ibidem, p378
13 Ibidem, p405-406, p410
14 Voir L. Trotsky, Oeuvres, tIII
15 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t.2, p438
16 Ibidem, p441
17 Ibidem, p366
18 James P Cannon, The struggle for socialism in the American century, (Pathfinder 1977) p200
19 PC Resolution, Internal Bulletin (SWP-US), décembre 1945
20 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t.2, p381
21 Ibidem, p354
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