Titre_rubrique_EstEuropa
pix_transparent
pix_transparentpix_transparent
17 mai 2002
pix_transparent
La Quatrième Internationale 1940-1953

Une direction en Europe pendant la guerre

Ce n’est qu’en 1943 que les sections européennes, qui souffraient terriblement des effets de l’occupation, et dont de nombreux militants tombaient aux mains de la Gestapo voire des milices staliniennes, ont pu s’organiser. En 1942 fut crée un éphémère Secrétariat Européen, dont le travail incomba d’abord au jeune français Marcel Hic, et à l’été 1943 une réunion décida l’établissement d’une liaison internationale permanente organisée autour d’un Secrétariat Provisoire Européen.

Le parcours des jeunes militants élus à cette instance montre les dangers qu’ils devaient affronter. De Michel Raptis (“Pablo” — 32 ans), Marcel Hic (28 ans), Nicolas Marcoux (“Spoulber”), Abram Wajnstock (“Léon” — 25 ans) et Martin Monat (“Widelin” — 32 ans) — seuls Pablo et Spoulber étaient toujours en vie à la fin de 1944. En l’espace de quelques mois, Hic fut arrêté, en même temps que d’autres camarades du réseau breton. Il est mort dans le camp de concentration de Dora.

Moins d’un an après l’élection du SPE, Wajnstock fut déporté à Auschwitz. Un mois plus tard, Monat fut arrêté pour avoir mené un travail en direction des soldats allemands en France, autour du journal “Arbeiter und Soldat”, (1) il fut assassiné par la Gestapo.

Le SPE décida de tenir une conférence de toutes les sections européennes et, par la suite, le rétablissement d’une section française unifiée. Cette réunion se tint au début février 1944, non loin de Beauvais (Oise). Rassemblant des délégués des sections belge, française, grecque, allemande et espagnole, la conférence adopta notamment des “Thèses sur la liquidation de la deuxième guerre impérialiste et la montée révolutionnaire” et un document de perspectives pour l’Internationale.

Le contexte était propice au rétablissement d’une organisation révolutionnaire internationale. L’effondrement du Troisième Reich n’était plus qu’une question de temps. En Italie, malgré des années de fascisme, les mois qui avaient suivi la chute de Mussolini avaient vu la création de comités d’usine, l’armement des partisans.

Les sections pouvaient imaginer que le même processus se déroulerait dans les pays occupés par les nazis et, d’abord, en Allemagne. Sous cet optique compréhensible, l’analogie avec les conséquences de la Première Guerre Mondiale n’était pas un dogme, mais un développement probable de la lutte des classes. Malheureusement, les sections transformèrent la probabilité en certitude.

Dans ces documents, la Conférence réaffirma les perspectives avancées en 1940 d’une conclusion révolutionnaire à la guerre, la transformant en réalité :

“Près de cinq années de guerre ont complètement ébranlé les bases du système capitaliste; partout s’accumulent les contradictions économiques, sociales et politiques insolubles; partout la révolte des masses gronde. La crise italienne a été le premier signe avant-coureur de la formidable explosion sociale qui accompagnera la liquidation de la Deuxième guerre impérialiste mondiale. (...) Mais c’est en Europe surtout que les contradictions du capitalisme atteignent, au stade actuel, leur degré le plus aigu. Les signes de décomposition de la tentative impérialiste allemande sont, en même temps, les prodromes de la crise révolutionnaire et caractérisent la période actuelle en Europe comme pré-révolutionnaire”. (2)

La conclusion des sections européennes qu’au début de 1944 l’Europe connaissait une période révolutionnaire était juste, même si leur méthode était erronée. A l’origine de cette perspective, il y avait une certaine passivité, un objectivisme, qui, pendant les années qui suivirent, gagneront tous les documents de l’Internationale. Ainsi la conférence expliqua :

“Avec une nécessité inexorable, la deuxième guerre impérialiste évolue chaque jour plus rapidement vers sa transformation en guerre civile.” (3)

Les camarades avaient tort. Il n’y avait aucune “nécessité”, inexorable ou non, à la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Le mot d’ordre de Lénine pendant la Première guerre mondiale fut ainsi transformé en développement objectif obligatoire. C’est à dire que la guerre civile surgirait, que les révolutionnaires interviennent ou non.

L’objectivisme, l’appui sur un “processus révolutionnaire” commença à gagner les sections. On est loin de la méthode de Trotsky, même de celle contenue dans ses écrits les plus “optimistes” comme ceux du Manifeste de 1940.

De façon toute aussi erronée, la conférence ne comprenait pas la situation en Italie. Elle décrit correctement les événements italiens après la chute de Mussolini en juillet 1943 comme comportant des éléments de dualité du pouvoir. Elle reconnaît aussi que “l’absence de tout parti, de toute organisation, de toute liaison qui dépasse le cadre de l’usine a paralysé la capacité d’offensive ouvrière”, (4) mais sous-estime complètement le fait qu’en l’absence d’un facteur révolutionnaire, les appareils réformistes reprendront le dessus sur la classe ouvrière. En particulier, la conférence ignorait le rôle du stalinisme italien, qui, en fait, avait déjà réussit à verrouiller le déroulement des événements et à détourner la vague révolutionnaire au profit de la bourgeoisie.

La conférence misa d’abord sur l’éclatement de la révolution allemande “l’épine dorsale de la révolution européenne” (5) : “La crise révolutionnaire, plus profonde encore qu’en 1919, en posant à sa bourgeoisie plus désorientée, plus impuissante et plus usée, des problèmes beaucoup plus délicats et plus difficiles à résoudre qu’au lendemain de l’autre guerre, ouvrira en tout cas nécessairement une longue période de bouleversements. Les conditions les plus favorables seront données pour un mouvement révolutionnaire triomphant. Privé de cadres et de direction par une répression féroce, livré nécessairement dans les premiers temps à toutes le vieilles équipes revenues de l’émigration avec un programme politique aussi inepte et réactionnaire que dans le passé, le prolétariat saura cependant, au travers de cette crise, tirer les leçons de sa propre expérience, éclaircir sa voie, rallier le drapeau de la IVe Internationale et marcher avec elle vers la prise du pouvoir.” (6)

En ceci, bien entendu, l’Internationale n’a fait que répéter les mots du “Programme de Transition” de 1938, selon lesquels “Que le mouvement prenne seulement quelque caractère de masse et les mots d’ordre démocratiques se mêleront de mots d’ordre de transition. Les comités d’usine surgiront, il faut le penser, avant que les vieux bonzes se soient mis, de leurs bureaux, à l’édification de syndicats; les soviets couvriront l’Allemagne avant que ne soit réunie à Weimar une nouvelle Assemblée constituante. Il en sera de même pour l’Italie et les autres pays totalitaires ou semi-totalitaires.” (7)

Mais la fin de la guerre ne se déroula pas ainsi. L’affaiblissement du prolétariat allemand — mal-dirigé par les staliniens et les sociaux-démocrates, écrasé par le fascisme, atomisé par la machine de guerre et enfin pulvérisé par les bombes alliées — fut d’une importance primordiale.

Contrairement à ce que Trotsky avait prévu, en Italie, en Allemagne, et dans les pays occupés, les questions démocratiques ont joué un rôle primordial. (Pour en savoir plus cliquez ici.)

Dès que ceci était devenu évident, au milieu de 1945, l’Internationale aurait dû opérer un recentrage de sa politique, une réélaboration des perspectives. Malheureusement, elle ne l’a pas fait.

Utilisant la même méthode, la Conférence prévoyait que la bureaucratie stalinienne en URSS était sur le point de s’effondrer : “La bureaucratie, prise entre l’impérialisme et la montée révolutionnaire, sous la pression de ces contradiction, tendra de plus en plus à se disloquer. L’heure sera alors venue pour le prolétariat soviétique, avec l’appui du prolétariat international, de reprendre directement en main la direction du premier Etat ouvrier.” (8)

Ces perspectives, aussi, étaient fausses. Encore une fois, la répétition des positions d’avant-guerre remplaçait une analyse concrète et honnête de la situation. Le stalinisme ne s’est pas “disloqué”, en grande partie parce qu’il n y a pas eu de “montée révolutionnaire” en URSS. Pour les sections une telle montée était devenue une certitude, le point de départ des perspectives.

Ce n’est pas une bonne méthode. De cette façon, les perspectives adoptées étaient unilatérales, elles n’avaient pas un caractère alternatif. Elles confondaient les tendances générales de l’époque avec des perspectives immédiates. D’un côté l’Internationale avait raison de déclarer que la bureaucratie stalinienne allait s’effondrer. Mais de l’autre côté cet effondrement ne s’est produit qu’un demi-siècle plus tard...

Ceci nous montre l’ampleur de l’erreur. Rien n’est mis au conditionnel, tout est affirmé. Ceci est très bien pour le moral, mais totalement inutile pour orienter une poignée de camarades menacés par la répression fasciste et stalinienne. A long terme ces perspectives ne pouvaient qu’être nuisibles pour leur moral, leur confiance et leur politique.

De la même façon, les perspectives pour la construction de l’Internationale étaient complètement exagérées. Selon l’analyse de la Conférence, la victoire ouvrière et la transformation de l’Internationale n’étaient pas loin : “Restée jusqu’à maintenant avant-garde de l’avant-garde, la IVe Internationale s’intéressa surtout aux problèmes de la politique générale du mouvement révolutionnaire et particulièrement aux problèmes qui la délimitent comme tendance distincte des autres courants ouvriers. Mais l’heure qui vient, avec la liquidation du conflit actuel, sera l’heure de la transformation de la IVe Internationale en organisation de masse.” (9)

Et, bien entendu, au lieu de bases programmatiques solides, une telle transformation se résoudrait par des mesures organisationnelles : orientation vers le prolétariat industriel, “travail de masse”, haut niveau d’homogénéisation du parti, organisation illégale etc.

Une vision juste était remplacée par un optimisme révolutionnaire d’autant plus exagéré que l’Internationale ne représentait qu’une faible force : “Dans l’espace de temps limité qui nous reste encore jusqu’à l’éclatement et l’épanouissement de la gigantesque crise révolutionnaire qui jaillira du conflit impérialiste actuel, la IVe Internationale doit accomplir une véritable révolution intérieure relativement à ses conceptions concernant le travail politique dans les masses et l’organisation du parti.” (10)


Le programme révolutionnaire largement maintenu...

Et pourtant, malgré ces graves erreurs de perspectives, les documents programmatiques montrent que la Conférence garda généralement la boussole révolutionnaire. La conférence maintint sa caractérisation de l’URSS comme un Etat ouvrier dégénéré.

Malgré la montée de la pression pro-Alliée elle refusa toute idée d’un compromis avec les démocraties bourgeoises et avança une position défaitiste. Dans tous ses documents, elle insista sur le caractère central que revêtait l’organisation de la classe ouvrière dans des embryons de pouvoir ouvrier, à travers la création des comités d’usine etc.

Malgré la surestimation de la réalité révolutionnaire de la situation en Europe, la Conférence souligna que des revendications démocratiques “telles que la revendication d’élections immédiates ou la convocation d’une assemblée constituante, peuvent être de puissants moyens pour concentrer de larges masses populaires autour du prolétariat.” (11)

Nous sommes clairement devant une organisation qui cherche à appliquer la méthode de Trotsky. Pour la plupart, le programme de l’Internationale demeure intact. Elle sait résister aux pressions venues de la bourgeoisie, du stalinisme et du nationalisme.

De plus, soucieuse d’arriver à une concertation entre les forces trotskystes en France, la Conférence émit une critique cinglante de la politique prônée par Hic et le POI au début de la guerre (cliquez ici):

“La position prise par la section française sur la question nationale, et les thèses sorties au nom du Secrétariat européen de la IVe Internationale, contrôlé à cette époque exclusivement par des camarades français, représentent une déviation social-patriotique qui doit être une fois pour toutes ouvertement condamnée et rejetée comme incompatible avec le programme et l’idéologie générale de la IVe Internationale.” (12)

Par la suite, elle condamna le fait que le POI “ne se distancia pas de prime abord du gaullisme” et qu’il “se laissa entraîner dans de dangereuses concessions idéologiques et tactiques”. (13)

Cette condamnation est claire et nette. Sans aucune équivoque, l’Internationale s’éloigna de la politique profondément erronée de la section “officielle” au début de la guerre. Il est donc tout simplement incompréhensible qu’aujourd’hui Lutte Ouvrière cherche toujours à faire croire que l’unification des deux sections fut marquée par “le fait d’éviter de critiquer, contrairement a tous principes, l’erreur de 1940.” (14) La simple lecture des textes montre que cette grave déviation fut condamnée.

Malheureusement, la conférence décida aussi qu’elle “doit également condamner avec la dernière énergie la déviation sectaire ‘de gauche’ telle qu’elle se manifesta par exemple à travers la politique du CCI en France”. (15) Le CCI connu bel et bien une déviation sectaire, mais la Conférence avait tort de mettre sur le même plan l’énorme erreur opportuniste qui a conduisit le POI et le SE à traverser la ligne de classe, et le sectarisme, qui, comme la conférence l’admit “se coupe automatiquement de la lutte réelle des larges masses”. (16)

Deux raisons expliquent sans doute cette position. Elle cherchait à appuyer la fusion entre le CCI et le POI qui suivra de près la conférence. De cette façon la diplomatie remplaça la clarté révolutionnaire.

Pour encourager les deux fractions à s’unir — et leurs divergences venaient de loin, des querelles avec Molinier dans les années 30 — la conférence décida que chaque groupe était “coupable”. En agissant de la sorte, elle amoindrit l’erreur la plus grave : l’opportunisme à l’égard du nationalisme. Mais répétons-le : cette erreur fut quand même corrigée avant la réunification.

Deuxièmement, la perspective de l’Internationale toute entière (et d’abord du CCI!) étant celle de l’imminence d’une crise révolutionnaire, se couper des masses semblait une erreur qui pouvait se révéler dangereuse pour l’avenir.

Avec la fin de la guerre, le Comité Executif Européen (CEE) arriva à fonctionner plus efficacement. La communication internationale s’améliora, des militants de divers pays arrivaient en France, a tel point qu’en octobre 1945, le CEE regroupait des militants de 11 sections européennes. Les documents de la première moitié de 1945 reconnurent “les défaits relatives des premières vagues de la révolution” mais soulignaient que “La montée révolutionnaire se produit en Europe” (17) et avançaient un programme beaucoup plus orienté qu’auparavant vers les revendications démocratiques. (Cliquez ici)

Malgré ces erreurs de perspective et les confusions politiques qui en résultaient, le CEE arriva encore à préserver le cadre programmatique et organisationnel du trotskysme pendant cette période.

Sur toutes les grandes questions politiques, la jeune direction européenne avait pu viser juste, ou corriger le tir quand elle s’était rendu compte qu’elle s’était trompée. Malgré les effets dévastateurs de la guerre, la jeune équipe centrée à Paris a su reconstruire l’organisation européenne trotskyste.



Lisez la suite

Pour savoir plus sur les trotskystes français et la guerre cliquez ici

Sur le SWP (US) et la guerre cliquez ici
Sur les questions démocratique lors de la guerre cliquez ici


NOTES
1 Voir les numéros de ce journal reproduit dans La Vérité Fac-similé
2 Ibidem, p200-201
3 Ibidem, p218
4 Ibidem, p204
5 Ibidem, p215
6 Ibidem, p217
7 Programme de Transition, loc. cit., p34
8 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t2, p208
9 Ibidem, p246
10 Ibidem.
11 Ibidem, p226
12 Ibidem, p242
13 Ibidem, p243
14 A propos de la reconstruction de la IVe Internationale, Lutte Ouvrière 1986, p5
15 Ibidem
16 Ibidem
17 Ibidem, p306



Haut


pix_transparent
logo_licr
pix_transparent
ecrivez—nous
pix_transparent
La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion