La Quatrième Internationale 1940-1953
Une direction en Europe pendant la guerre
Ce nest quen 1943 que les sections européennes, qui souffraient terriblement des effets de loccupation, et dont de nombreux militants tombaient aux mains de la Gestapo voire des milices staliniennes, ont pu sorganiser. En 1942 fut crée un éphémère Secrétariat Européen, dont le travail incomba dabord au jeune français Marcel Hic, et à lété 1943 une réunion décida létablissement dune liaison internationale permanente organisée autour dun Secrétariat Provisoire Européen.
Le parcours des jeunes militants élus à cette instance montre les dangers quils devaient affronter. De Michel Raptis (Pablo 32 ans), Marcel Hic (28 ans), Nicolas Marcoux (Spoulber), Abram Wajnstock (Léon 25 ans) et Martin Monat (Widelin 32 ans) seuls Pablo et Spoulber étaient toujours en vie à la fin de 1944. En lespace de quelques mois, Hic fut arrêté, en même temps que dautres camarades du réseau breton. Il est mort dans le camp de concentration de Dora.
Moins dun an après lélection du SPE, Wajnstock fut déporté à Auschwitz. Un mois plus tard, Monat fut arrêté pour avoir mené un travail en direction des soldats allemands en France, autour du journal Arbeiter und Soldat, (1) il fut assassiné par la Gestapo.
Le SPE décida de tenir une conférence de toutes les sections européennes et, par la suite, le rétablissement dune section française unifiée. Cette réunion se tint au début février 1944, non loin de Beauvais (Oise). Rassemblant des délégués des sections belge, française, grecque, allemande et espagnole, la conférence adopta notamment des Thèses sur la liquidation de la deuxième guerre impérialiste et la montée révolutionnaire et un document de perspectives pour lInternationale.
Le contexte était propice au rétablissement dune organisation révolutionnaire internationale. Leffondrement du Troisième Reich nétait plus quune question de temps. En Italie, malgré des années de fascisme, les mois qui avaient suivi la chute de Mussolini avaient vu la création de comités dusine, larmement des partisans.
Les sections pouvaient imaginer que le même processus se déroulerait dans les pays occupés par les nazis et, dabord, en Allemagne. Sous cet optique compréhensible, lanalogie avec les conséquences de la Première Guerre Mondiale nétait pas un dogme, mais un développement probable de la lutte des classes. Malheureusement, les sections transformèrent la probabilité en certitude.
Dans ces documents, la Conférence réaffirma les perspectives avancées en 1940 dune conclusion révolutionnaire à la guerre, la transformant en réalité :
Près de cinq années de guerre ont complètement ébranlé les bases du système capitaliste; partout saccumulent les contradictions économiques, sociales et politiques insolubles; partout la révolte des masses gronde. La crise italienne a été le premier signe avant-coureur de la formidable explosion sociale qui accompagnera la liquidation de la Deuxième guerre impérialiste mondiale. (...) Mais cest en Europe surtout que les contradictions du capitalisme atteignent, au stade actuel, leur degré le plus aigu. Les signes de décomposition de la tentative impérialiste allemande sont, en même temps, les prodromes de la crise révolutionnaire et caractérisent la période actuelle en Europe comme pré-révolutionnaire. (2)
La conclusion des sections européennes quau début de 1944 lEurope connaissait une période révolutionnaire était juste, même si leur méthode était erronée. A lorigine de cette perspective, il y avait une certaine passivité, un objectivisme, qui, pendant les années qui suivirent, gagneront tous les documents de lInternationale. Ainsi la conférence expliqua :
Avec une nécessité inexorable, la deuxième guerre impérialiste évolue chaque jour plus rapidement vers sa transformation en guerre civile. (3)
Les camarades avaient tort. Il ny avait aucune nécessité, inexorable ou non, à la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Le mot dordre de Lénine pendant la Première guerre mondiale fut ainsi transformé en développement objectif obligatoire. Cest à dire que la guerre civile surgirait, que les révolutionnaires interviennent ou non.
Lobjectivisme, lappui sur un processus révolutionnaire commença à gagner les sections. On est loin de la méthode de Trotsky, même de celle contenue dans ses écrits les plus optimistes comme ceux du Manifeste de 1940.
De façon toute aussi erronée, la conférence ne comprenait pas la situation en Italie. Elle décrit correctement les événements italiens après la chute de Mussolini en juillet 1943 comme comportant des éléments de dualité du pouvoir. Elle reconnaît aussi que labsence de tout parti, de toute organisation, de toute liaison qui dépasse le cadre de lusine a paralysé la capacité doffensive ouvrière, (4) mais sous-estime complètement le fait quen labsence dun facteur révolutionnaire, les appareils réformistes reprendront le dessus sur la classe ouvrière. En particulier, la conférence ignorait le rôle du stalinisme italien, qui, en fait, avait déjà réussit à verrouiller le déroulement des événements et à détourner la vague révolutionnaire au profit de la bourgeoisie.
La conférence misa dabord sur léclatement de la révolution allemande lépine dorsale de la révolution européenne (5) : La crise révolutionnaire, plus profonde encore quen 1919, en posant à sa bourgeoisie plus désorientée, plus impuissante et plus usée, des problèmes beaucoup plus délicats et plus difficiles à résoudre quau lendemain de lautre guerre, ouvrira en tout cas nécessairement une longue période de bouleversements. Les conditions les plus favorables seront données pour un mouvement révolutionnaire triomphant. Privé de cadres et de direction par une répression féroce, livré nécessairement dans les premiers temps à toutes le vieilles équipes revenues de lémigration avec un programme politique aussi inepte et réactionnaire que dans le passé, le prolétariat saura cependant, au travers de cette crise, tirer les leçons de sa propre expérience, éclaircir sa voie, rallier le drapeau de la IVe Internationale et marcher avec elle vers la prise du pouvoir. (6)
En ceci, bien entendu, lInternationale na fait que répéter les mots du Programme de Transition de 1938, selon lesquels Que le mouvement prenne seulement quelque caractère de masse et les mots dordre démocratiques se mêleront de mots dordre de transition. Les comités dusine surgiront, il faut le penser, avant que les vieux bonzes se soient mis, de leurs bureaux, à lédification de syndicats; les soviets couvriront lAllemagne avant que ne soit réunie à Weimar une nouvelle Assemblée constituante. Il en sera de même pour lItalie et les autres pays totalitaires ou semi-totalitaires. (7)
Mais la fin de la guerre ne se déroula pas ainsi. Laffaiblissement du prolétariat allemand mal-dirigé par les staliniens et les sociaux-démocrates, écrasé par le fascisme, atomisé par la machine de guerre et enfin pulvérisé par les bombes alliées fut dune importance primordiale.
Contrairement à ce que Trotsky avait prévu, en Italie, en Allemagne, et dans les pays occupés, les questions démocratiques ont joué un rôle primordial. (Pour en savoir plus cliquez ici.)
Dès que ceci était devenu évident, au milieu de 1945, lInternationale aurait dû opérer un recentrage de sa politique, une réélaboration des perspectives. Malheureusement, elle ne la pas fait.
Utilisant la même méthode, la Conférence prévoyait que la bureaucratie stalinienne en URSS était sur le point de seffondrer : La bureaucratie, prise entre limpérialisme et la montée révolutionnaire, sous la pression de ces contradiction, tendra de plus en plus à se disloquer. Lheure sera alors venue pour le prolétariat soviétique, avec lappui du prolétariat international, de reprendre directement en main la direction du premier Etat ouvrier. (8)
Ces perspectives, aussi, étaient fausses. Encore une fois, la répétition des positions davant-guerre remplaçait une analyse concrète et honnête de la situation. Le stalinisme ne sest pas disloqué, en grande partie parce quil n y a pas eu de montée révolutionnaire en URSS. Pour les sections une telle montée était devenue une certitude, le point de départ des perspectives.
Ce nest pas une bonne méthode. De cette façon, les perspectives adoptées étaient unilatérales, elles navaient pas un caractère alternatif. Elles confondaient les tendances générales de lépoque avec des perspectives immédiates. Dun côté lInternationale avait raison de déclarer que la bureaucratie stalinienne allait seffondrer. Mais de lautre côté cet effondrement ne sest produit quun demi-siècle plus tard...
Ceci nous montre lampleur de lerreur. Rien nest mis au conditionnel, tout est affirmé. Ceci est très bien pour le moral, mais totalement inutile pour orienter une poignée de camarades menacés par la répression fasciste et stalinienne. A long terme ces perspectives ne pouvaient quêtre nuisibles pour leur moral, leur confiance et leur politique.
De la même façon, les perspectives pour la construction de lInternationale étaient complètement exagérées. Selon lanalyse de la Conférence, la victoire ouvrière et la transformation de lInternationale nétaient pas loin : Restée jusquà maintenant avant-garde de lavant-garde, la IVe Internationale sintéressa surtout aux problèmes de la politique générale du mouvement révolutionnaire et particulièrement aux problèmes qui la délimitent comme tendance distincte des autres courants ouvriers. Mais lheure qui vient, avec la liquidation du conflit actuel, sera lheure de la transformation de la IVe Internationale en organisation de masse. (9)
Et, bien entendu, au lieu de bases programmatiques solides, une telle transformation se résoudrait par des mesures organisationnelles : orientation vers le prolétariat industriel, travail de masse, haut niveau dhomogénéisation du parti, organisation illégale etc.
Une vision juste était remplacée par un optimisme révolutionnaire dautant plus exagéré que lInternationale ne représentait quune faible force : Dans lespace de temps limité qui nous reste encore jusquà léclatement et lépanouissement de la gigantesque crise révolutionnaire qui jaillira du conflit impérialiste actuel, la IVe Internationale doit accomplir une véritable révolution intérieure relativement à ses conceptions concernant le travail politique dans les masses et lorganisation du parti. (10)
Le programme révolutionnaire largement maintenu...
Et pourtant, malgré ces graves erreurs de perspectives, les documents programmatiques montrent que la Conférence garda généralement la boussole révolutionnaire. La conférence maintint sa caractérisation de lURSS comme un Etat ouvrier dégénéré.
Malgré la montée de la pression pro-Alliée elle refusa toute idée dun compromis avec les démocraties bourgeoises et avança une position défaitiste. Dans tous ses documents, elle insista sur le caractère central que revêtait lorganisation de la classe ouvrière dans des embryons de pouvoir ouvrier, à travers la création des comités dusine etc.
Malgré la surestimation de la réalité révolutionnaire de la situation en Europe, la Conférence souligna que des revendications démocratiques telles que la revendication délections immédiates ou la convocation dune assemblée constituante, peuvent être de puissants moyens pour concentrer de larges masses populaires autour du prolétariat. (11)
Nous sommes clairement devant une organisation qui cherche à appliquer la méthode de Trotsky. Pour la plupart, le programme de lInternationale demeure intact. Elle sait résister aux pressions venues de la bourgeoisie, du stalinisme et du nationalisme.
De plus, soucieuse darriver à une concertation entre les forces trotskystes en France, la Conférence émit une critique cinglante de la politique prônée par Hic et le POI au début de la guerre (cliquez ici):
La position prise par la section française sur la question nationale, et les thèses sorties au nom du Secrétariat européen de la IVe Internationale, contrôlé à cette époque exclusivement par des camarades français, représentent une déviation social-patriotique qui doit être une fois pour toutes ouvertement condamnée et rejetée comme incompatible avec le programme et lidéologie générale de la IVe Internationale. (12)
Par la suite, elle condamna le fait que le POI ne se distancia pas de prime abord du gaullisme et quil se laissa entraîner dans de dangereuses concessions idéologiques et tactiques. (13)
Cette condamnation est claire et nette. Sans aucune équivoque, lInternationale séloigna de la politique profondément erronée de la section officielle au début de la guerre. Il est donc tout simplement incompréhensible quaujourdhui Lutte Ouvrière cherche toujours à faire croire que lunification des deux sections fut marquée par le fait déviter de critiquer, contrairement a tous principes, lerreur de 1940. (14) La simple lecture des textes montre que cette grave déviation fut condamnée.
Malheureusement, la conférence décida aussi quelle doit également condamner avec la dernière énergie la déviation sectaire de gauche telle quelle se manifesta par exemple à travers la politique du CCI en France. (15) Le CCI connu bel et bien une déviation sectaire, mais la Conférence avait tort de mettre sur le même plan lénorme erreur opportuniste qui a conduisit le POI et le SE à traverser la ligne de classe, et le sectarisme, qui, comme la conférence ladmit se coupe automatiquement de la lutte réelle des larges masses. (16)
Deux raisons expliquent sans doute cette position. Elle cherchait à appuyer la fusion entre le CCI et le POI qui suivra de près la conférence. De cette façon la diplomatie remplaça la clarté révolutionnaire.
Pour encourager les deux fractions à sunir et leurs divergences venaient de loin, des querelles avec Molinier dans les années 30 la conférence décida que chaque groupe était coupable. En agissant de la sorte, elle amoindrit lerreur la plus grave : lopportunisme à légard du nationalisme. Mais répétons-le : cette erreur fut quand même corrigée avant la réunification.
Deuxièmement, la perspective de lInternationale toute entière (et dabord du CCI!) étant celle de limminence dune crise révolutionnaire, se couper des masses semblait une erreur qui pouvait se révéler dangereuse pour lavenir.
Avec la fin de la guerre, le Comité Executif Européen (CEE) arriva à fonctionner plus efficacement. La communication internationale saméliora, des militants de divers pays arrivaient en France, a tel point quen octobre 1945, le CEE regroupait des militants de 11 sections européennes. Les documents de la première moitié de 1945 reconnurent les défaits relatives des premières vagues de la révolution mais soulignaient que La montée révolutionnaire se produit en Europe (17) et avançaient un programme beaucoup plus orienté quauparavant vers les revendications démocratiques. (Cliquez ici)
Malgré ces erreurs de perspective et les confusions politiques qui en résultaient, le CEE arriva encore à préserver le cadre programmatique et organisationnel du trotskysme pendant cette période.
Sur toutes les grandes questions politiques, la jeune direction européenne avait pu viser juste, ou corriger le tir quand elle sétait rendu compte quelle sétait trompée. Malgré les effets dévastateurs de la guerre, la jeune équipe centrée à Paris a su reconstruire lorganisation européenne trotskyste.
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Pour savoir plus sur les trotskystes français et la guerre cliquez ici
Sur le SWP (US) et la guerre cliquez ici
Sur les questions démocratique lors de la guerre cliquez ici
NOTES
1 Voir les numéros de ce journal reproduit dans La Vérité Fac-similé
2 Ibidem, p200-201
3 Ibidem, p218
4 Ibidem, p204
5 Ibidem, p215
6 Ibidem, p217
7 Programme de Transition, loc. cit., p34
8 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t2, p208
9 Ibidem, p246
10 Ibidem.
11 Ibidem, p226
12 Ibidem, p242
13 Ibidem, p243
14 A propos de la reconstruction de la IVe Internationale, Lutte Ouvrière 1986, p5
15 Ibidem
16 Ibidem
17 Ibidem, p306
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