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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

La scission de 1953 et la création du “Comité International”

Le 30 octobre 1953, le SWP tint à New York un rassemblement pour fêter ses 25 ans. La fraction autour de Cochran et Clarke n’y assista pas. Le BP du SWP décida d’agir contre la minorité. Une première réunion venait d’avoir lieu entre le PCI exclu, les suisses et la majorité anglaise afin de coordonner leur action. Dobbs proposa à Healy de ne pas assister au CEI de la fin de l’année et de prendre l’initiative de la scission en transformant le comité de contact en Comité International “centre de la Quatrième Internationale (trotskyste)”. (1)

Healy rejeta cette proposition (2) mais le SWP passa outre : “En adoptant un manifeste ouvert contre Pablo lors de notre plénum”, écrit Dobbs, “nous mettrons un pistolet à la tête de ses sympathisants cochranistes au sein du parti.” (3) En fait, l’adoption par la direction du SWP de la “lettre ouverte” et du document “Contre le révisionnisme pabliste” montrait clairement la volonté de scission.

La “lettre ouverte aux trotskystes du monde entier” fut publiée le 16 novembre 1953. (4) C’était une attaque importante contre Pablo et le SI : “Cette fraction, centrée autour de Pablo, oeuvre aujourd’hui délibérément pour disloquer, scissionner et briser les cadres du trotskysme créés par l’histoire dans les divers pays, et pour liquider la Quatrième Internationale.” (5)

Puis on passa en revue les erreurs principales du “pablisme” comme si le SWP venait de débarquer d’une autre planète et n’avait joué aucun rôle dans le développement de cette politique. Les critiques relatives à la question du parti étaient correctes, mais comment concilier cette critique avec la pratique de Healy, qui faisait de l’entrisme opportuniste dans le Parti travailliste depuis 1948, et ne publiait plus rien excepté un journal réformiste?

Il n’y a pas que la question du parti qui compte, il y a aussi la question du programme. (“Le programme d’abord!”, comme le disait Trotsky.) Mais cette question n’était pas le point fort du SWP.

Une série de critiques fut émise à l’encontre de la minorité française, mais ces critiques ne pouvaient justifier en elles-mêmes une scission. Par exemple, le PCI de Frank fut critiqué parce qu’il avait “couvert” la trahison du PCF et de la CGT qui “refusaient de prendre le pouvoir” lors de la grève générale d’août 1953.

Sans doute. Mais le PCI de Bleibtreu-Lambert ne mit pas l’accent sur la première trahison, celle des dirigeants de FO et de la CFTC qui brisèrent la grève pour pouvoir négocier avec le gouvernement. Il y eut adaptation, mais des deux côtés. (6)

Puis le SWP attaqua la fraction Cochran pour diverses raisons, généralement politiques (manque de respect envers l’histoire du parti, dédain pour les traditions du léninisme, adaptation au stalinisme etc). Enfin, le SWP attaqua le régime interne de l’Internationale et soutint le PCI, 18 mois après avoir appuyé son exclusion.

Il est difficile de prendre au sérieux ce catalogue de divergences relativement mineures. Est-ce sur ces bases que le SWP rompit avec l’Internationale?

A côté des documents programmatiques de Lénine et de Trotsky, autour de 1914 et de 1933, celui du SWP fait pâle figure. Au lieu de dégager des grandes lignes politiques, des désaccords programmatiques, la direction Internationale est seulement mise en cause et accusée pour ses manoeuvres organisationnelles, son “tract infâme” et son “dédain pour les traditions léninistes”.

Pourquoi cette hâte, ce refus de discuter au CEI ou de lutter au prochain Congrès Mondial? “Ils ne permettront pas un Congrès démocratique” gémissait Dobbs. (7) Cette attitude n’est pas défendable : jusqu’en 1933 l’Opposition de gauche tenta d’entrer dans l’Internationale Communiste, pourtant marquée par des manoeuvres bureaucratiques et un régime stalinien à côté desquels la Quatrième Internationale de Pablo fait figure de jardin d’enfants.

Prétextant les manoeuvres bureaucratiques de Pablo, les braves défenseurs du “trotskysme orthodoxe” ont tout simplement fuit. Comme la majorité française, le SWP tomba dans le piège. En ne menant pas le combat dans le cadre de l’Internationale — même s’il fallait affronter les manoeuvres et le fractionnalisme — ils donnèrent au “pablistes” le droit de crier à la scission. Et, en fait, la réponse du CEI au SWP est d’autant plus forte que le document du SWP est, lui, bien faible. (8)

Comme la majorité française, le SWP poussa à la scission sans préparer l’Internationale. Au fond, le SWP et Pablo avaient le même projet : une internationale de “co-penseurs” avec un minimum de débat, et, pour le SWP, le minimum “d’ingérence”. De cette façon, la scission a rendu service aux deux. Mais elle n’a pas servi la cause du communisme.

La scission se produisit à la fois trop tôt et trop tard.

Trot tôt parce que les divergences entre le Comité International embryonnaire et la direction internationale n’étaient pas suffisantes pour justifier la scission, et parce que l’Internationale n’eut pas la possibilité de débattre des questions.

Trop tard parce que les questions qui était à l’origine de la dégénérescence de l’Internationale — la nature du stalinisme et les perspectives internationales — avaient l’accord de toutes les sections. Ce n’est certainement pas en novembre 1953 qu’il fallait la faire.


Le destin du Comité International

Après la scission, le SWP continua pendant quelques mois dans son journal les attaques contre Pablo. Mais à partir du mois d’avril 1954, toute polémique cessa, comme toute mention de la Quatrième Internationale. Le CI, ce “centre international de la Quatrième Internationale (trotskyste)” ne fut mentionné qu’une seule fois en 20 mois.

Pour la section britannique, l’histoire est encore plus frappante : entre 1952 et 1959 les healystes ne parlèrent pas une seule fois de l’Internationale ou du CI. Comme quoi la scission n’avait pas conduit à une clarification politique dans le bon sens!

Ce silence n’a rien d’étonnant, parce que le CI était en fait mort-né. Il ne se réunissait que rarement, fonctionnant de manière fédéraliste, comme le SWP la souhaitait avant la scission. Toutes les prévisions relatives à la “liquidation” de l’Internationale étaient fausses; il en allait de même pour la sorte des sections.

La politique de l’Internationale était bel et bien marquée par une logique liquidationniste. Au IVe Congrès, organisé par le SI à l’été 1954, Mestre, Lawrence et Cochran rompirent avec l’Internationale, chacun prônant une politique encore plus liquidationniste.

Mais le SI refusa d’aller trop loin et maintint le cadre de l’Internationale, même brisé par la scission.

Les sections du Comité International s’adaptèrent elles aussi à divers courants. En Grande Bretagne, par exemple, le Club de Healy ne publia rien pendant deux ans, alors que la poignée de “pablistes” publia “Fourth International”. Par la suite, Healy connut un parcours assez particulier.

Dans les années 60 il s’adapta au maoïsme, dans les années 70 au nationalisme arabe, sombrant dans la corruption. En 1985 Healy fut accusé de harcèlement sexuel et exclu de son organisation, qui implosa par la suite.

Les français sombrèrent rapidement dans une lutte fractionnelle, lorsque Lambert évinça Bleibtreu et Lequenne en 1955. Ils formèrent le “Groupe Bolchévique-Léniniste”, publièrent quelque numéros d’un journal ronéotypé, “Le trotskysme”, et finirent au PSU. Le PCI se rétrécissait d’année en année, évoluant de plus en plus vers la droite et une accommodation stratégique à la bureaucratie syndicale de FO.

Les suisses disparurent, les chinois (qui soutinrent la scission après coup) connurent soit l’exil soit les prisons maoïstes. Les “sections” d’Amérique Latine — en Bolivie (POR-Lora) et en Argentine (Moreno) — n’eurent pas beaucoup de contact avec le “centre” européen du Comité International.

Si “tradition” du Comité International il y eut, elle est bien difficile à mettre en évidence, si l’on regarde l’action des sections ou les positions politiques.

En général, cette “tradition” évoque plutôt le mythe de la lutte “anti-pabliste” et un certain goût pour des méthodes organisationnelles musclées. Méthodes qui caractérisèrent, à des degrés différents les “régimes” de Cannon, Healy et de Lambert.

Dans le même temps, la Quatrième Internationale (SI) se maintenait, affaiblie et de plus en plus invisible, au sein des partis communistes. Les scissions anglaises et américaines ne firent pas long feu : les organisations de Lawrence et de Cochran disparurent. C’est sans doute pour cela que le SWP, 18 mois après la scission, ouvrit des négociations pour rentrer dans l’Internationale.

Ces discussions aboutirent en 1963 à la formation du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SUQI), rassemblant la majorité des organisations se réclamant du trotskysme. Les healystes et les lambertistes maintinrent la fiction du Comité International jusqu’au moment où, eux aussi, se quittèrent, en 1971.



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Pour une discussion de l'attitude de Cannon à l'égard de l'Internationale cliquez ici


NOTES
1 Lettre de Dobbs à Healy, 3.11.53, International Committee Documents, t2 (SWP-US, mars 1974, p124
2 Ibidem, p125
3 Ibidem, p123
4 Reproduit dans Cahiers du CERMTRI 47, p55-60
5 Ibidem, p 56
6 Passons sur le “tract infâme” du PCI-Frank diffusé à Renault et qui prend autour de 15% de la “lettre ouverte”. Le PCI de Frank est accusé avec raison d’y avoir fait l’apologie de la CGT et d’y avoir cité le nom de deux militants du PCI chez Renault (militants bien connus, il faut le dire, qui mettaient leur nom sur les tracts du PCI-Bleibtreu-Lambert chez Renault. Le SWP fait croire qu’il s’agissait de “dénoncer officiellement des militants trotskystes aux staliniens”. Ibidem, p58).
7 Lettre de Dobbs à Healy, 3.11.53, International Committee Documents, t2 (SWP-US, mars 1974, p125
8 “A la défense de la IVème Internationale”, décembre 1953, Cahiers du CERMTRI 47, p65-75



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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion