La Quatrième Internationale 1940-1953
La scission de 1953 et la création du Comité International
Le 30 octobre 1953, le SWP tint à New York un rassemblement pour fêter ses 25 ans. La fraction autour de Cochran et Clarke ny assista pas. Le BP du SWP décida dagir contre la minorité. Une première réunion venait davoir lieu entre le PCI exclu, les suisses et la majorité anglaise afin de coordonner leur action. Dobbs proposa à Healy de ne pas assister au CEI de la fin de lannée et de prendre linitiative de la scission en transformant le comité de contact en Comité International centre de la Quatrième Internationale (trotskyste). (1)
Healy rejeta cette proposition (2) mais le SWP passa outre : En adoptant un manifeste ouvert contre Pablo lors de notre plénum, écrit Dobbs, nous mettrons un pistolet à la tête de ses sympathisants cochranistes au sein du parti. (3) En fait, ladoption par la direction du SWP de la lettre ouverte et du document Contre le révisionnisme pabliste montrait clairement la volonté de scission.
La lettre ouverte aux trotskystes du monde entier fut publiée le 16 novembre 1953. (4) Cétait une attaque importante contre Pablo et le SI : Cette fraction, centrée autour de Pablo, oeuvre aujourdhui délibérément pour disloquer, scissionner et briser les cadres du trotskysme créés par lhistoire dans les divers pays, et pour liquider la Quatrième Internationale. (5)
Puis on passa en revue les erreurs principales du pablisme comme si le SWP venait de débarquer dune autre planète et navait joué aucun rôle dans le développement de cette politique. Les critiques relatives à la question du parti étaient correctes, mais comment concilier cette critique avec la pratique de Healy, qui faisait de lentrisme opportuniste dans le Parti travailliste depuis 1948, et ne publiait plus rien excepté un journal réformiste?
Il ny a pas que la question du parti qui compte, il y a aussi la question du programme. (Le programme dabord!, comme le disait Trotsky.) Mais cette question nétait pas le point fort du SWP.
Une série de critiques fut émise à lencontre de la minorité française, mais ces critiques ne pouvaient justifier en elles-mêmes une scission. Par exemple, le PCI de Frank fut critiqué parce quil avait couvert la trahison du PCF et de la CGT qui refusaient de prendre le pouvoir lors de la grève générale daoût 1953.
Sans doute. Mais le PCI de Bleibtreu-Lambert ne mit pas laccent sur la première trahison, celle des dirigeants de FO et de la CFTC qui brisèrent la grève pour pouvoir négocier avec le gouvernement. Il y eut adaptation, mais des deux côtés. (6)
Puis le SWP attaqua la fraction Cochran pour diverses raisons, généralement politiques (manque de respect envers lhistoire du parti, dédain pour les traditions du léninisme, adaptation au stalinisme etc). Enfin, le SWP attaqua le régime interne de lInternationale et soutint le PCI, 18 mois après avoir appuyé son exclusion.
Il est difficile de prendre au sérieux ce catalogue de divergences relativement mineures. Est-ce sur ces bases que le SWP rompit avec lInternationale?
A côté des documents programmatiques de Lénine et de Trotsky, autour de 1914 et de 1933, celui du SWP fait pâle figure. Au lieu de dégager des grandes lignes politiques, des désaccords programmatiques, la direction Internationale est seulement mise en cause et accusée pour ses manoeuvres organisationnelles, son tract infâme et son dédain pour les traditions léninistes.
Pourquoi cette hâte, ce refus de discuter au CEI ou de lutter au prochain Congrès Mondial? Ils ne permettront pas un Congrès démocratique gémissait Dobbs. (7) Cette attitude nest pas défendable : jusquen 1933 lOpposition de gauche tenta dentrer dans lInternationale Communiste, pourtant marquée par des manoeuvres bureaucratiques et un régime stalinien à côté desquels la Quatrième Internationale de Pablo fait figure de jardin denfants.
Prétextant les manoeuvres bureaucratiques de Pablo, les braves défenseurs du trotskysme orthodoxe ont tout simplement fuit. Comme la majorité française, le SWP tomba dans le piège. En ne menant pas le combat dans le cadre de lInternationale même sil fallait affronter les manoeuvres et le fractionnalisme ils donnèrent au pablistes le droit de crier à la scission. Et, en fait, la réponse du CEI au SWP est dautant plus forte que le document du SWP est, lui, bien faible. (8)
Comme la majorité française, le SWP poussa à la scission sans préparer lInternationale. Au fond, le SWP et Pablo avaient le même projet : une internationale de co-penseurs avec un minimum de débat, et, pour le SWP, le minimum dingérence. De cette façon, la scission a rendu service aux deux. Mais elle na pas servi la cause du communisme.
La scission se produisit à la fois trop tôt et trop tard.
Trot tôt parce que les divergences entre le Comité International embryonnaire et la direction internationale nétaient pas suffisantes pour justifier la scission, et parce que lInternationale neut pas la possibilité de débattre des questions.
Trop tard parce que les questions qui était à lorigine de la dégénérescence de lInternationale la nature du stalinisme et les perspectives internationales avaient laccord de toutes les sections. Ce nest certainement pas en novembre 1953 quil fallait la faire.
Le destin du Comité International
Après la scission, le SWP continua pendant quelques mois dans son journal les attaques contre Pablo. Mais à partir du mois davril 1954, toute polémique cessa, comme toute mention de la Quatrième Internationale. Le CI, ce centre international de la Quatrième Internationale (trotskyste) ne fut mentionné quune seule fois en 20 mois.
Pour la section britannique, lhistoire est encore plus frappante : entre 1952 et 1959 les healystes ne parlèrent pas une seule fois de lInternationale ou du CI. Comme quoi la scission navait pas conduit à une clarification politique dans le bon sens!
Ce silence na rien détonnant, parce que le CI était en fait mort-né. Il ne se réunissait que rarement, fonctionnant de manière fédéraliste, comme le SWP la souhaitait avant la scission. Toutes les prévisions relatives à la liquidation de lInternationale étaient fausses; il en allait de même pour la sorte des sections.
La politique de lInternationale était bel et bien marquée par une logique liquidationniste. Au IVe Congrès, organisé par le SI à lété 1954, Mestre, Lawrence et Cochran rompirent avec lInternationale, chacun prônant une politique encore plus liquidationniste.
Mais le SI refusa daller trop loin et maintint le cadre de lInternationale, même brisé par la scission.
Les sections du Comité International sadaptèrent elles aussi à divers courants. En Grande Bretagne, par exemple, le Club de Healy ne publia rien pendant deux ans, alors que la poignée de pablistes publia Fourth International. Par la suite, Healy connut un parcours assez particulier.
Dans les années 60 il sadapta au maoïsme, dans les années 70 au nationalisme arabe, sombrant dans la corruption. En 1985 Healy fut accusé de harcèlement sexuel et exclu de son organisation, qui implosa par la suite.
Les français sombrèrent rapidement dans une lutte fractionnelle, lorsque Lambert évinça Bleibtreu et Lequenne en 1955. Ils formèrent le Groupe Bolchévique-Léniniste, publièrent quelque numéros dun journal ronéotypé, Le trotskysme, et finirent au PSU. Le PCI se rétrécissait dannée en année, évoluant de plus en plus vers la droite et une accommodation stratégique à la bureaucratie syndicale de FO.
Les suisses disparurent, les chinois (qui soutinrent la scission après coup) connurent soit lexil soit les prisons maoïstes. Les sections dAmérique Latine en Bolivie (POR-Lora) et en Argentine (Moreno) neurent pas beaucoup de contact avec le centre européen du Comité International.
Si tradition du Comité International il y eut, elle est bien difficile à mettre en évidence, si lon regarde laction des sections ou les positions politiques.
En général, cette tradition évoque plutôt le mythe de la lutte anti-pabliste et un certain goût pour des méthodes organisationnelles musclées. Méthodes qui caractérisèrent, à des degrés différents les régimes de Cannon, Healy et de Lambert.
Dans le même temps, la Quatrième Internationale (SI) se maintenait, affaiblie et de plus en plus invisible, au sein des partis communistes. Les scissions anglaises et américaines ne firent pas long feu : les organisations de Lawrence et de Cochran disparurent. Cest sans doute pour cela que le SWP, 18 mois après la scission, ouvrit des négociations pour rentrer dans lInternationale.
Ces discussions aboutirent en 1963 à la formation du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SUQI), rassemblant la majorité des organisations se réclamant du trotskysme. Les healystes et les lambertistes maintinrent la fiction du Comité International jusquau moment où, eux aussi, se quittèrent, en 1971.
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Pour une discussion de l'attitude de Cannon à l'égard de l'Internationale cliquez ici
NOTES
1 Lettre de Dobbs à Healy, 3.11.53, International Committee Documents, t2 (SWP-US, mars 1974, p124
2 Ibidem, p125
3 Ibidem, p123
4 Reproduit dans Cahiers du CERMTRI 47, p55-60
5 Ibidem, p 56
6 Passons sur le tract infâme du PCI-Frank diffusé à Renault et qui prend autour de 15% de la lettre ouverte. Le PCI de Frank est accusé avec raison dy avoir fait lapologie de la CGT et dy avoir cité le nom de deux militants du PCI chez Renault (militants bien connus, il faut le dire, qui mettaient leur nom sur les tracts du PCI-Bleibtreu-Lambert chez Renault. Le SWP fait croire quil sagissait de dénoncer officiellement des militants trotskystes aux staliniens. Ibidem, p58).
7 Lettre de Dobbs à Healy, 3.11.53, International Committee Documents, t2 (SWP-US, mars 1974, p125
8 A la défense de la IVème Internationale, décembre 1953, Cahiers du CERMTRI 47, p65-75
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