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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

1952 : la scission dans la section française

L’une des questions organisationnelles que devait régler le Troisième Congrès était celle de la section française. Etant donné les divergences qu’avait la majorité du PCI avec les perspectives adoptées au Congrès, et le débat âpre qui s’instaura entre la majorité et le SI, le Congrès rechercha un compromis.

La France, parce que s’y trouvait le siège du SI, et un parti stalinien de masse, servira d’une certain façon de terrain d’essai à la nouvelle politique de l’Internationale, et fut le lieu d’affrontements entre le SI — Pablo, Mandel, Frank et l’italien Maitan, l’américain George Novack et le chinois Peng — et les réfractaires de la section française.

Bien entendu, dans une Internationale régie par le centralisme démocratique, il n’y avait aucune raison pour que le PCI ne suive pas les décisions du Congrès. Ce dernier exprima ainsi sa confiance dans la “direction actuelle pour appliquer la ligne du Congrès Mondial, avec loyauté et efficacité”. (1)

Mais en même temps, il signala que “s’il s’avère que la direction française ne répond pas à cet espoir, le CEI et le SI seront chargés de prendre toutes mesures organisationnelles pour redresser la situation dans le PCI”. (2) Les limites à ne pas dépasser étaient clairement indiquées et la direction majoritaire de Bleibtreu et Cie était avertie.

La réponse du PCI à cette situation est assez correcte. Minoritaire lors du Congrès Mondial, la majorité française n’avait qu’à se plier.

Ainsi, quand en septembre 1951 le SI adopta une résolution d’orientation, le CC l’adopta à son tour, à l’unanimité. C’est un texte qui, du début à la fin, est marqué par la nouvelle orthodoxie opportuniste de l’Internationale et par l’orientation syndicale droitière prônée par Lambert depuis plusieurs années. C’est un texte avec lequel tout le monde pouvait être d’accord :

“Le PCI doit partir du fait que les réactions des ouvriers communistes seront de plus en plus déterminées par des mobiles communistes de classe (...) Les mots d’ordre d’unité et de démocratie trouvent un écho dans la classe ouvrière française. L’unité et la démocratie sont les mots d’ordre essentiels de notre tactique syndicale.” (3)

Sur cette dernière question — la poursuite du travail autour du journal l’Unité — le SI et le CC étaient d’accord. L’orientation vers les ouvriers staliniens n’étant pas précisée, le projet de résolution du SI n’impliquait pas un changement fondamental dans la politique de la section française.

Les problèmes commencèrent quelques semaines plus tard. L’accord entre le SI et le CC ne pouvait tenir qu’aussi longtemps que la situation politique restait stable. Dès que l’équilibre des forces se modifia, les réponses devinrent différentes, et des différends éclatèrent.

L’Unité se caractérisait par une orientation inter-syndicale pour l’unité des centrales. Le combat pour l’action concrète n’était que rarement au centre de sa propagande, le journal (l’essentiel de la réalité de l’Unité) préférant appeler à l’unité sans trop spécifier le contenu.

Il en allait de même pour “la démocratie”. En présence de centrales hautement bureaucratisées, comme la CGT ou FO, le mot d’ordre de démocratie syndicale, le combat pour une vie syndicale réelle auraient dû être au coeur de l’activité de l’organisation. Il n’en fut rien : comme aujourd’hui chez les lambertistes, le mot d’ordre magique de “démocratie”, sans définition, sans structures, sans contenu, dominait tout.

Même si la grande majorité des militants du PCI étaient à la CGT, une partie importante du soutien qu’obtenait l’Unité venait de militants des autres centrales, notamment de FO et des autonomes. Ces derniers, anti-communistes soit par instinct soit à cause des manoeuvres des staliniens, évoluaient de plus en plus à droite du fait de l’ambiance anti-communiste créée par la guerre de Corée, et des positions pro-impérialistes adoptées par la Yougoslavie. (Cette dernière représentait en effet pour une partie importante des militants de l’Unité un grand espoir.)

Devant une CGT sectaire, refusant l’unité d’action avec les autres syndicats, l’Unité pouvait facilement exprimer son rôle critique, soit en renvoyant les centrales dos à dos, soit en dénonçant principalement la CGT. Mais au cours de l’année 1951 il y eu un changement dans la politique stalinienne. Lors des élections législatives, le PCF perdit des sièges, alors que la droite se renforçait. Les conditions de vie des travailleurs s’aggravaient de plus en plus. Pour mieux renforcer parti et syndicat, la CGT décida en octobre 1951 d’en appeler aux autres centrales afin d’organiser une réponse d’ensemble.

Le PCI fut complètement bouleversé par ce tournant inattendu. Comment répondre à l’appel de la CGT? L’Unité ne semblait pas le remarquer, ne critiquait pas les autres centrales pour leur indifférence, et continuait à défendre l’idée d’un front unique international des “syndicats libres”. Cette indifférence est d’autant plus frappante que soit la manoeuvre stalinienne offrait la possibilité d’une réelle unité d’action, soit elle permettait de démasquer leur rhétorique.

La confusion était tellement grande que lors de la réunion du CC du 27 octobre, ce dernier n’arrivait pas à définir une orientation syndicale tenant compte des nouveaux développements. Il devenait évident que la résolution adoptée au mois de septembre était déjà caduque.

Pour résoudre la question, le CC fit appel au SI, qui se réunit à la mi-novembre. Ce dernier adopta une résolution sur l’Unité, qui critiquait le refus de ce dernier de soutenir l’appel de la CGT et s’en prenant aussi à l’idée d’une “tribune libre”, affirmant (avec raison) qu’une telle chose n’a jamais existé et ne peut pas exister : il y a toujours une direction, une ligne qui se cache derrière une telle étiquette. (4)

Trois semaines plus tard, alors que la CGT lançait des appels de plus en plus forts pour l’unité d’action, le SI adopta une résolution “Pour la réorientation de notre travail syndical en France” qui allait sceller l’alignement fractionnel, notamment en poussant Lambert dans l’opposition au SI.

La résolution préconisait un changement radical de l’activité du PCI : “Actuellement, le but de notre activité syndicale ne peut plus être, dans ces nouvelles conditions, d’agir comme une tendance distincte, attirant par l’exemple indépendant et regroupant dans l’immédiat autour d’un autre pôle les ouvriers staliniens, mais de profiter du courant unitaire afin de s’intégrer dans la masse des ouvriers staliniens organisés.” (5)

Lâchement, le SI ne parla pas une seule fois de l’Unité, mais le message se comprenait parfaitement : il fallait laisser tomber l’Unité, pour ne pas “agir comme une tendance distincte”. Comme s’il cherchait la confrontation (c’était sans doute le cas), le SI appuyait la résolution d’une lettre particulièrement musclée, menaçant la majorité du PCI d’une intervention directe si elle n’appliquait pas effectivement la ligne du Congrès : “dans le cas où il constatera que vous passez systématiquement outre cette voie, et que vous maintenez à son égard une opposition larvée rendant impossible son application efficace, et paralysant l’activité du parti dans la méfiance et la confusion (...) le SI reconsidérerait sa position et saisirait le CEI en vue de décision définitive sur le cas de la direction du parti français.” (6)

Devant cette provocation évidente, la majorité du PCI répondit que “malgré de sérieuses réserves, le Bureau Politique a tenu à s’engager à appliquer avec discipline cette résolution, écartant toute interprétation liquidatrice de l’Unité dans ce document.” (7)

Ce qui voulait dire qu’ils n’appliqueraient que les parties de la résolution qui leur convenaient. Au lieu de chercher à clarifier les divergences en demandant par exemple d’abord ce qu’il fallait faire avec l’Unité, puis en faisant appel si besoin aux instances internationales, la majorité du PCI répondit de façon hâtive et peu sérieuse.

D’une certaine manière, ce refus était la conséquence de l’unité au sein de la majorité. Jusqu’alors Lambert, responsable du travail syndical, et d’abord de l’Unité, n’avait pas pris position.

Comme il l’admet lui-même, il avait tendance à faire confiance à Pablo, homme d’appareil efficace, plutôt qu’à Bleibtreu, “parfait petit-bourgeois”. (8) Mais une fois que Pablo s’en prit clairement à la chasse gardée de Lambert, les jeux étaient faits, et l’“anti-pabliste” était né.

Le SI répondit au BP du PCI, soulignant que “ce qui est en cause, ce sont vos rapports avec le mouvement trotskyste international”. (9) Par la suite, il appliqua les résolutions adoptées lors du Troisième Congrès mondial, soulignant que, dans le contexte du tournant à gauche effectué par la CGT et des tensions croissantes que connaissait la Quatrième République (bientôt les manifestations du PCF allait être interdites et le rédacteur en chef de l’Humanité arrêté lors d’une vague anti-communiste) il faudrait changer de tactique, et avoir une politique nettement entriste.

Etant donné que c’est sur la mise en oeuvre de cette politique que va éclater le PCI puis, par la suite, l’Internationale toute entière, il est important de bien comprendre sa logique :

“Cette politique, définissons-la encore une fois clairement : il s’agit de pratiquer dans un pays comme la France, de plus en plus une sorte de politique entriste sui generis (10) par rapport aux organisations et ouvriers influencés par les staliniens. Cela veut dire qu’au fur et à mesure que nous approchons de la guerre, une partie de plus en plus importante de nos forces doit s’investir dans les différentes organisations politiques et syndicales dirigées ou influencées par les staliniens, y compris dans le PCF, y rester et y travailler selon une tactique adaptée à la nature de chacune de ces organisations et subordonnée au principe d’un travail à longue échéance.” (11)

Même si le SI préconisait le maintien d’une organisation indépendante, la tactique entriste, qu’elle fut centrée sur la CGT ou sur le PCF, devait être appliquée dans les termes que prévoyait la résolution sur l’Autriche adoptée par le Troisième Congrès : les militants devraient y oeuvrer longuement, sans apparaître comme trotskystes.

Répétant les conseils de Lénine sur le besoin de “ruser” avec la bureaucratie ouvrière, le SI cherchait à donner une couverture de gauche à sa politique d’adaptation. Mais il n’en était rien : il prônait clairement une orientation qui conduirait à la disparition du PCI.

Pour le militants majoritaires du PCI, le problème était que la logique du SI était parfaitement... logique. Comme le déclarait le SI, ce n’était que l’application des perspectives et de l’orientation adoptées au Congrès Mondial. Il allait certes plus loin, mais la méthode politique, soutenue également par la majorité du PCI, était identique.

Une autre question est de savoir pourquoi le SI adopta ce ton de précipitation. La seule explication est qu’il était convaincu que “la lutte finale” tant promise allait bientôt éclater (les événements en France — du tournant “à gauche” de la CGT à la campagne anti-communiste — semblaient l’indiquer; la campagne tonitruante pour “la paix” lancée par le PCF et les rumeurs du déploiement d’armes biologiques par les impérialistes en Corée ne faisaient que renforcer cette impression) et que toute hésitation pourrait être fatale. Après tout, le PCI ne comptait que 200 militants; pour les faire intervenir efficacement dans la mouvance stalinienne, chaque jour était précieux.

De plus, les débats de l’année passée avaient sans doute laissé des traces sur le plan humain mais surtout montré à chaque côté la méthode politique de l’autre. Depuis 15 mois une absence de confiance mutuelle s’était installée. D’une certaine façon, c’est la chronique d’une scission annoncée qui prendra fin en juin 1952.

Le 19-20 janvier, Pablo assista au CC du PCI. Le débat aussitôt commencé, le Secrétaire International parla de scission, insistant pour que le PCI adopte la position du SI et menaçant la section de mesures organisationnelles en cas de refus. (12) Chez la minorité régnait une auto-satisfaction dédaigneuse. Elle aussi sentait que l’heure des règlements de comptes approchait.

Les réponses de la majorité du CC vont du borné (comme Gérard Bloch, qui accuse Pablo de liquidationnisme) au rusé (comme Bleibtreu, qui demande la création de deux sections). Il n’y eut que Marcel Gibelin (syndicaliste “droitier” et cible du SI lors de son attaque contre l’Unité) qui donna la réponse correcte. Il rejetait la politique du SI et ses menaces organisationnelles, mais indiquait que “nous ne devons pas tomber dans le piège tendu” et que la section devait plutôt appliquer la décision du SI et faire appel au CEI. (13)

Malheureusement la majorité rejeta cette position loyale et sage, et alla vers la confrontation. Après le vote du CC rejetant la position du SI, Pablo suspendit tous les membres de la direction ayant voté contre. Le CC refusa de reconnaître cette décision, la déclarant contraire aux statuts de l’Internationale, et la majorité continua à siéger. (14) N’étant pas capable de convaincre la majorité du PCI, Pablo répondit par un réflexe purement organisationnel, ajoutant une erreur méthodologique à une grave erreur politique.


Une nouvelle direction pour le PCI

Le mois suivant, le CEI se réunit pour discuter de la situation et adopta un rapport de Pablo sur la question de l’entrisme sui generis (cliquez ici). En ce qui concerne la France, le CEI élabora un nouveau compromis, soutenu par Bleibtreu, qui préconisait la tenue d’un Congrès de la section pour décider de l’application des décisions du CEI.

En même temps le CEI mis en place un nouveau Bureau Politique composé de 4 membres de la majorité (dont Bleibtreu et Lambert), 3 de la minorité, plus Mandel pour le SI, ce dernier ayant une voix prépondérante en cas (inévitable) d’égalité des voix.

A la fin du mois de mars le nouveau BP adopta à l’unanimité une résolution qui s’appuyait sur le rapport de Pablo au CEI. Le ton accentuait l’objectivisme et le pessimisme des résolutions du Congrès :

“Le peu de temps qui nous sépare des luttes finales ne nous permet pas en tant que pôle d’attraction indépendant de rassembler suffisamment de forces pour pouvoir jouer un rôle décisif dans l’explosion révolutionnaire. (...) L’orientation du PCI doit être toute entière déterminée par la volonté de fusionner coûte que coûte avec les forces révolutionnaires explosives qui s’accumulent à l’intérieur des organisations staliniennes.” (15)


Cette position, acceptée par Bleibtreu et Lambert, se trouve à mille lieux de la politique révolutionnaire. “Armé” d’une telle méthode, Trotsky n’aurait jamais fondé l’Internationale en 1938. Lui, aussi, savait que la guerre venait (il avait raison), mais il ne prôna pas l’entrisme généralisé. Après le début de la guerre, il ne proposa pas une telle politique, même quand l’URSS fut attaquée par la majorité des impérialismes et qu’on pouvait également s’attendre à une accumulation des “forces révolutionnaires explosives” au sein des PC.

Trotsky ne le faisait pas parce qu’il n’utilisait pas la méthode objectiviste, impressionniste et centriste de Pablo, Bleibtreu et Lambert.


Vers la scission

L’accord obtenu au sein du PCI ne dura pas longtemps. Au début du mois de mai Bleibtreu déposa une ébauche de perspectives au BP. Celle-ci fut rejetée par la majorité, parce qu’elle ne suivait pas la ligne du CEI, repoussant dans le temps l’entrisme.

Malgré un accord méthodologique profond, la majorité du PCI refusait la politique d’entrisme chez les staliniens, pour la simple raison que le travail principal des militants — et notamment des syndicalistes autour de Lambert — se faisait en direction des éléments “anti-staliniens” dans FO et des exclus de la CGT, groupés autour de l’Unité.

Les rapports se dégradaient, la majorité protestant que la minorité l’empêchait de s’exprimer, même si l’accord du mois de mars indiquait clairement que les bases de la discussion étaient celles de la résolution du CEI.

Cherchant un appui dans l’Internationale, la majorité demanda à l’un de ses membres, Renard, d’écrire à Cannon, dirigeant américain, pour expliquer la situation au sein du PCI. Malgré lui, Renard cracha le morceau et montra ce que valaient les protestations de loyauté de la part de la majorité : parlant de l’entrisme il déclara : “Nous ne sommes pas hostiles à en examiner la possibilité (...) Mais pour nous, il s’agit avant tout d’un travail de fraction qui ne peut modifier le travail du parti indépendant.” (16)

La majorité n’acceptait l’entrisme que si cette politique ne changeait rien! Cette position hypocrite constituait en fait une fin de non recevoir.

La réponse de Cannon — trois mois plus tard! — fut sèche et sans appel : “Nous jugeons la politique de la direction internationale par la ligne qu’elle élabore dans les document officiels — dans la récente période par les documents du IIIe Congrès mondial et du Xe Plénum. Nous n’y voyons aucun révisionnisme. (...) Nous considérons que ces documents sont entièrement trotskystes. (...) C’est l’opinion unanime des cadres dirigeants du SWP que les auteurs de ces documents ont rendu un grand service au mouvement, service pour lequel ils méritent d’être appréciés et soutenus fraternellement, et non d’être soupçonnés et dénigrés.” (17)

Le CEI se réunit encore, en juin 1952 à Paris, alors que le PCF venait d’organiser des protestations contre la visite du Générale Ridgeway, dirigeant des forces américaines en Corée. Interdite par le gouvernement, la manif tourna à l’émeute devant l’attaque de la police : 1 personne fut tuée et plus de 700 furent interpellées. Par la suite, Duclos, dirigeant du PCF, fut arrêté. (18) Le lendemain, des centaines de locaux de la CGT et du PCF étaient pillés par les “forces de l’ordre” et des milliers de militants étaient arrêtés.

Le 4 juin, le PCF et la CGT appelaient à des grèves de protestation sous le mot d’ordre “Libérez Duclos!”. Malgré les cris de succès venus du PCF — et du SI! — le résultat des grèves fut un désastre. La classe ouvrière n’avait pas suivi l’appel des staliniens. Archi-minoritaires, les militants de la CGT subirent les représailles patronales : plusieurs centaines de cadres du parti et de délégués syndicaux furent par la suite licenciés.

Le CEI, impressionné sans doute tant par l’acharnement du gouvernement contre le PCF — une apparente vérification de la position du SI — que par le refus de la majorité du PCI d’appliquer les accords, décida que le moment était venu d’appliquer le centralisme démocratique au niveau international : “le CC et le BP issus du VIII Congrès du Parti seront composés d’une majorité de camarades qui, dès avant le Congrès, aurait défendu la ligne du Xe Plénum dans le parti.” (19)

Ainsi, peu importait le résultat du Congrès, la direction serait celle de la minorité autour de Frank, Privas et Mestre. Et, pour mettre les points sur les “i”, le CEI décida que tous ceux qui refuseraient d’appliquer les décisions du BP actuel seraient exclus des rangs de l’Internationale.

Le CEI vota cette position à l’unanimité, à l’exception de Bleibtreu et du délégué suisse. Ce qui montre que Healy, Peng et Novack, qui 18 mois plus tard soutiendraient à fond la scission du SWP et la création du Comité International face aux actions “bureaucratiques” de la direction “pabliste”, avaient bel et bien soutenu l’exclusion de la majorité du PCI.

Malgré sa proclamation de loyauté à l’Internationale, la majorité du PCI préparait la scission. Elle ne participait plus aux réunions du BP, et commençait à organiser sa propre vie interne, tenant la minorité à l’écart.

A la fin du mois de juin, la minorité expliqua qu’elle venait de mettre “sous sécurité” les appareils du parti (ronéos etc). La majorité appela un chat un chat, et dénonça le “pillage” du local par la minorité. Les 13-14 juillet 1952, ce sont donc deux PCI qui tinrent séparément leur Congrès dans le même bâtiment. La scission était consommée.

A la rentrée, des tentatives furent faites afin d’aboutir à la réintégration de la majorité au sein de l’Internationale. L’intérêt de la majorité pour les dissidents du PCF, notamment l’exclusion des dirigeants Marty et Tillon, semblait créer les bases d’une réconciliation.

Mais, encore une fois, malgré les déclarations “internationalistes” de la majorité, le résultat fut maigre. Au XIIe plénum du CEI, les 15-18 novembre 1952, il se tint une commission réunissant d’un côté Bleibtreu, Renard et Lambert et de l’autre Maitan, Pablo, Mandel et Frank. Mais les deux côtés n’arrivèrent pas à se mettre d’accord sur la nature des décisions prises!

Le CEI proposa trois mois de discussion entre les deux organisations, avec, à la fin, la nomination d’une direction par le CEI. Bleibtreu semblant changer d’avis de jour en jour, le CEI ne donna au BP majoritaire que huit jours pour choisir; les militants du rang eurent jusqu’au début de l’année suivante. Mais ces tractations n’eurent aucun effet. La scission fut maintenue.

Qui avait raison dans ce débat? Ce serait mal poser la question. Le CEI et le SI, convaincus de leur orientation politique, avaient le droit d’agir comme ils l’ont fait. Pour sa part, la majorité du PCI a agit de façon peu conséquente, préférant remettre en cause l’unité de l’Internationale plutôt que de compromettre son travail syndical.

Même si la majorité du PCI avait compris la nature de la politique centriste prônée par l’Internationale — ce qui n’était pas le cas — une telle scission n’aurait pas été souhaitable. La rupture, si elle était devenue inévitable, n’aurait dû avoir lieu qu’après un combat international contre l’orientation de l’Internationale. Le PCI se montra sectaire : la question principielle n’était pas de s’orienter ou non vers la mouvance stalinienne, mais plutôt de savoir comment le faire, avec quel objectif.

La majorité, comme la minorité, croyait que sous la pression de la guerre, les partis staliniens, comme d’autres organisations de masse, pourraient “esquisser une orientation révolutionnaire” sans l’intervention des révolutionnaires, qu’une “direction de rechange” — que ce soit celle de Mao ou de Tito — pourrait remplacer l’action consciente du parti révolutionnaire. Il n’y avait pas de différence de méthode entre les deux fractions. De ce point de vue, la scission n’était pas justifiée.



Lisez la suite

Pour une discussion de l’entrisme “sui generis” cliquez ici


NOTES
1 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p330
2 Ibidem, p331
3 Résolution d’orientation pour le PCI (30.9.51), ibidem, p380-382
4 On peut se demander pourquoi le SI a mis si longtemps pour le comprendre. Ce n’était pourtant pas si compliqué.
5 Pour la réorientation de notre travail syndical en France (6.12.51), ibidem, p393
6 Lettre du SI au PCI (7.12.51), ibidem, p389
7 Lettre du BP au SI, 28.12.51, Cahiers du CERMTRI 45, p15
8 P. Lambert, Quelques enseignements de notre histoire, SELIO, p92
9 Lettre du SI au CC du PCI, 14.1.52, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p394
10 “D’un type nouveau”
11 Ibidem, p401
12 CR du CC 19-20.1.52, Cahiers du CERMTRI 44, p10
13 Ibidem, p17
14 Sur le plan purement “legislatif”, le SI avait raison : il avait tous les pouvoirs d’un CEI sur la question, comme le prévoyait l’alinéa 18 des statuts (Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p300). Mais il n’est pas certain que le SI discuta de la question avant que Pablo ne prononça ses mesures disciplinaires. Pendant le CC, Pablo fit comprendre que le SI aurait préalablement décidé quelle action prendre dans pareil cas. Plus tard, cette interprétation fut contestée par Peng Shu-Tse, membre du SI, qui ne se rappelait que d’une décision visant à prendre une mesure “sévère” en cas de refus de la majorité (Lettre à J.P.Cannon, 30.12.53, International Committee Documents t3 - SWP-USA, mars 1974 - p167)
15 Résolution du BP sur le cadre de la discussion préparatoire au Congrès de la Quatrième Internationale, 31.3.52, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4,p321
16 Lettre de Renard à Cannon, 16.2.52, ibidem, p431
17 Lettre de Cannon à Renard, 29.5.52, ibidem p437
18 Ce fut la fameuse “affaire des pigeons”. Dans la voiture de Duclos se trouvait un certain nombre de pigeons, cadeau d’un camarade et destinés à la cuisine. Les flics expliquèrent que les pauvres volatiles faisaient partie d’un système de communication clandestin utilisé par le PCF.
19 Résolution du CEI sur le PCI, 7.6.52, ibidem, p449.



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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion