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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

Novembre 1950 : les perspectives dérappent

A la fin du mois de novembre, le CEI se réunit pour discuter des ébauches de deux documents pour le IIIe Congrès Mondial. Ces deux résolutions, l’une sur la révolution yougoslave, l’autre sur les perspectives internationales, allaient marquer la codification du nouveau tournant de l’Internationale.

La résolution sur la Yougoslavie, adoptée sans opposition et sans amendement par le CEI, montrait que toute l’Internationale croyait qu’un parti stalinien en rupture avec le Kremlin s’était transformé en parti centriste de gauche.

Cette résolution est l’expression la plus concentrée de la méthode centriste adoptée par la direction internationale depuis l’été 1948. Ainsi, la résolution s’appuyait sur la réponse du PCY au “processus révolutionnaire objectif”, réponse qui consista à consolider et à élargir “les conquêtes de la révolution prolétarienne” et à mener une “lutte résolue contre les déformations bureaucratiques de l’Etat ouvrier.” (1)

Le rôle du trotskysme et de l’auto-organisation des masses est réduit à néant. Pour la troisième fois en deux ans, le CEI approuvait la politique avancée par le SI qui consistait à attendre les développements spontanés de la lutte de classe, à attendre que “le processus révolutionnaire objectif” porte ses fruits sous la forme d’une “direction de rechange” qui n’était pas la Quatrième Internationale.


La Yougoslavie et le mythe du “pablisme”

Sur deux questions, liées entre elles, le CEI montra un certain fléchissement par rapport aux anciennes résolutions. Après le soutien apporté par le PCY aux impérialistes en Corée, le CEI reconnut que la contradiction entre “l’évolution progressive de l’Etat yougoslave lui-même” et la politique étrangère “opportuniste” ne pouvait durer. Pour la première fois, des limites claires et des critiques nettes de l’évolution de la “révolution yougoslave” étaient avancées.

Pour la première fois, l’Internationale admettait que la politique de la direction du PCY n’était pas entièrement adéquate, et se donnait comme tâche d’“aider le PCY et sa direction à modifier les aspects de sa politique qui ne correspondent pas aux intérêts du prolétariat international.” (2)

Même si pour l’Internationale il n’était pas question de créer une section en Yougoslavie et d’appeler à la révolution politique, la lune de miel entre la direction de l’Internationale et le PCY était terminée. Mais le CEI ne comprenait toujours pas la nature du pouvoir yougoslave. Malgré ses critiques, le CEI ne voyait que deux alternatives : soit une orientation pro-impérialiste, soit l’adhésion à la révolution internationale.

Or ce qui pour l’Internationale était impensable arriva : la consolidation d’un Etat ouvrier dégénéré de naissance, qui, par la suite, retrouva le chemin du Kremlin.

Malheureusement pour l’Internationale, et pour nous, personne ne critiqua la mauvaise méthode et les mauvaises conclusions de la résolution sur la Yougoslavie. La seule critique vint de Bleibtreu, qui, lors de la réunion du Comité Central du PCI qui suivit le CEI, se plaignit que, du fait des critiques avancées, la résolution “crée une confusion grave (...) sur la défense de la révolution yougoslave.” (3)

Comme nous l’avons déjà vu (cliquez ici), sur la question yougoslave, Bleibtreu était à droite de Pablo, comme il le serait au moment de la révolution chinoise (cliquez ici). Au niveau méthodologique, tous les dirigeants de l’Internationale, qui deviendront par la suite partisans du Comité International ou du Secrétariat International, acceptèrent cette méthode erronée.

Alors que cette résolution centriste sur la Yougoslavie passa presque inaperçue, la résolution sur les perspectives internationales, basée exactement sur la même méthode, engendra de grandes différences au sein de l’Internationale et jeta les bases de la scission internationale qui déchirera l’Internationale trois ans plus tard.

Le document de perspectives, adopté avec des amendements par le CEI, illustrait un changement de ligne fondamental. Alors que l’Internationale considérait que la troisième guerre mondiale était encore lointaine, et que l’éclatement de la guerre de Corée avait même repoussé le jour fatidique, à la fin du mois de novembre, le plénum changea de position.

Tirant une série de constatations douteuses et faisant preuve d’un optimisme révolutionnaire forcené, le CEI prévoyait l’éclatement de le troisième guerre mondiale à courte échéance : “Ayant échoué dans les multiples tentatives qu’il a faites depuis la dernière guerre pour arrêter la désagrégation de son système mondial et restaurer son équilibre, et se trouvant menacé par une nouvelle crise de surproduction, l’impérialisme s’est lancé dans la préparation accélérée, militaire et politique, d’une nouvelle guerre mondiale.” (4)

Aucune donnée économique ne laissait croire à une guerre imminente. En fait, comme l’Internationale dût le reconnaître, les Etats-Unis connaissaient le début d’un boum sans précédent, et même l’économie allemande commençait à se remettre de la guerre. En fait, les raisons de ce brusque changement de position de l’Internationale s’expliquait par des considérations politiques et militaires, voire impressionnistes.

D’abord, l’action militaire des impérialistes se montra plus déterminée, plus hargneuse, que ne l’attendait la direction de l’Internationale. En octobre 1950, les USA allèrent jusqu’à attaquer la base aérienne soviétique de Sukhaya-Ryechka. Malgré les “excuses” présentées par l’impérialisme pour cette provocation, la possibilité immédiate de l’implication directe de l’URSS aux côtés de la Chine et de la Corée montrait la menace réelle d’une guerre mondiale.

Malgré la dévastation qu’engendrerait une telle guerre (qui serait sans doute nucléaire), le CEI était profondément optimiste, voire schématique : “L’impérialisme est conscient du rapport de forces défavorables à l’étape actuelle pour qu’il puisse gagner une guerre déclenchée contre l’URSS, ses satellites européens et la Chine, guerre qui, par la force des choses, se transformera dès le début en guerre civile internationale.” (5)

L’objectivisme que nous avons remarqué dans les documents adoptés à partir de 1944 atteint ici des sommets. Cette prévision — entièrement gratuite et sans fondement — était à la base de l’analyse de toute l’Internationale et de son orientation future vers les partis communistes. Notre critique ne porte pas sur le fait que l’Internationale avait prévu une guerre qui n’eut pas lieu, mais sur la manière dont elle fit cette prévision, sur les raisons qui la poussèrent à cette analyse et sur ses conclusions programmatiques.

“La transformation du parti stalinien en parti centriste” telle qu’elle s’était déroulée en Yougoslavie devrait, pour l’Internationale, se répéter pour son plus grand profit et celui du prolétariat mondial, faible et sans direction de rechange. Le CEI écrit :

“Dans le cas de puissants soulèvements révolutionnaires de masses, comme ceux qui se sont produits pendant la guerre en Yougoslavie, en Chine et récemment en Corée, et comme ceux qui se produiront inévitablement dans la perspective exposée ci-dessus, il n’est pas exclu que certains partis communistes puissent être entraînés avec le gros de leurs forces hors de la subordination stricte à la bureaucratie soviétique et esquisser une orientation révolutionnaire. A partir de ce moment, ils cesseraient d’être exactement des partis staliniens, simples instruments de la politique de la bureaucratie soviétique, et se prêteraient à une différenciation et à un cours politique autonome.” (6)


Cette position fut acceptée par toute l’Internationale. Il n’y eut point d’amendement à ce paragraphe, ni au CEI, ni au Congrès. Elle illustre clairement l’analyse centriste développée à l’égard de la Yougoslavie : les partis staliniens, en rompant avec le Kremlin et face aux “puissants soulèvements de masse”, peuvent “esquisser une orientation révolutionnaire”. Le rôle du parti révolutionnaire, du trotskysme, déjà remis en cause dans les analyses de l’Internationale relatives à la Yougoslavie et à la Chine, est ici presque néant.

Pour renforcer leur position, l’Internationale citait le “Programme de Transition” de 1938, qui préconisait une “variante peu vraisemblable”, à savoir que “sous l’influence d’une combinaison tout à fait exceptionnelle de circonstances (guerre, défaite, krach financier, offensive révolutionnaire des masses, etc.), des partis petits-bourgeois, y compris les staliniens, puissent aller plus loin qu’ils ne le veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie.” (7)

Mais la différence entre les deux positions est énorme. D’abord, sur le plan politique, pour Trotsky, la question centrale était celle de l’organisation des masses au sein du parti révolutionnaire pour transformer le “gouvernement ouvrier et paysan” — s’appuyant, il faut le rappeler, sur l’armement des travailleurs et leur mobilisation autour des revendications transitoires — “la véritable dictature du prolétariat.”

Mais pour l’Internationale, un tel développement était devenu un “processus révolutionnaire objectif” durant lequel les révolutionnaires n’ont plus un grand rôle à jouer.

Deuxièmement, alors que pour Trotsky il était “impossible de nier catégoriquement par avance la possibilité” d’une telle situation, pour la Quatrième Internationale centriste cette possibilité est devenue un processus automatique. Sur le plan du programme et des perspectives, l’Internationale avait complètement perdu la boussole.

La citation suivante montre les conséquences de cette analyse partagée par tous. C’est là-dessus que les différends allaient éclater :

“La IVe Internationale ne peut pas se permettre de renouveler, en cas de nouveaux soulèvements révolutionnaires dirigés par des partis communistes, les erreurs d’appréciation commises dans le passé en Yougoslavie ou en Chine. Au contraire, consciente de la lutte gigantesque qui surgira dans la conjoncture d’une guerre générale aussi longtemps que le rapport de forces en Europe et en Asie ne serait pas profondément changé en faveur de la bourgeoisie et de l’impérialisme et de la lutte engagée déjà dans plusieurs pays coloniaux, elle doit prêter une attention accrue à l’évolution des PC possédant une influence de masse et trouver les moyens de s’insérer dans le mouvement des masses et d’influencer la base de ces partis.” (8)

A partir de là, toutes les adaptations étaient permises. La logique est implacable, même si elle est complètement fausse : la guerre vient, elle se transformera en guerre civile internationale, sous l’impact de ces luttes des PC vont se transformer en partis centristes, il faut donc “s’insérer dans le mouvement des masses”, c’est-à-dire dans les PC et leur entourage.

Mais il ne faut pas se tromper : ce ne sont pas seulement les partis staliniens qui devinrent le cible de l’adaptation centriste de l’Internationale. Toute direction de masse était supposée capable d’agir de la même façon.

Selon l’Internationale, les pressions sur les staliniens étaient particulières, différentes de celles qui s’exerçaient sur d’autres partis, mais les mêmes principes vont s’appliquer, par exemple, au parti travailliste en Grande-Bretagne, au Parti socialiste en Autriche ou aux partis bourgeois nationalistes en Amérique latine et en Afrique.

Ce qu’on appelera par la suite “le pablisme” n’est rien d’autre que la conclusion logique de l’adaptation centriste effectuée par la direction de l’Internationale depuis 1948. Le “pablisme” n’a jamais existé ; le centrisme de toute l’Internationale, si. (Pour une discussion de la nature du centrisme, cliquez ici)

Pourquoi alors toute cette haine — le mot n’est pas exagéré — contre Pablo? Pablo était de loin le dirigeant international qui montrait le plus d’initiative. Malgré ses faiblesses théoriques — à la différence de Mandel il n’a pas écrit un seul document théorique — il savait où il voulait aller, et il était apparemment capable de convaincre les autres de le suivre.

Plus âgé que la grande majorité des militants (même si encore relativement jeune — il n’avait que 42 ans au moment du IIIe Congrès!), il faisait partie d’une autre génération. C’était le seul militant à avoir participé à tous les congrès de l’Internationale. Il s’était acquitté de ses tâches pendant l’Occupation, et ses capacités organisationnelles évidentes lui avaient permis de jouer un rôle primordial dans la reconstruction de l’Internationale en Europe pendant et après la guerre.

Cela lui a sans doute valu le respect des militants. Enfin, étant le seul permanent sans responsabilités nationales, il avait d’avantage de temps pour développer des positions et s’occuper de l’activité des sections.

Pablo, loin d’être le monstre décrit par les partisans du Comité International, était tout simplement le dirigeant incontesté de l’Internationale qui jouait en quelque sorte le rôle de locomotive politique. D’où certains problèmes. Même si Pablo ne fut nullement le seul responsable de la méthode centriste qui guida l’Internationale, il en était l’un des principaux architectes. L’Internationale n’était pas parvenue à créer une direction vraiment collective; et devant une déformation politique, il n’y avait personne dans son entourage immédiat pour le rappeler à l’ordre.

Mais, évidemment, le problème fondamental de cette période n’est pas celui des personnages de la direction. Confrontée aux défis politiques d’après-guerre, l’Internationale toute entière adopta une méthode centriste. Reconnaître que tel ou tel dirigeant fut à l’origine de l’erreur est certes important, mais c’est moins important que de reconnaître que toute l’Internationale, une fois qu’elle commis l’erreur, la fit sienne.



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NOTES
1 Résolution sur la Yougoslavie, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p249
2 Résolution sur la révolution yougoslave, décembre 1950, p8
3 CC du 2-3 décembre 1950, supplément 159 à La Vérité, décembre 1950, p3
4 Thèses sur les perspectives internationales, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p147
5 Ibidem, p148
6 Ibidem, p153
7 Programme de Transition, supplément à La Vérité 544, p29
8 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p153-154



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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion