La Quatrième Internationale 1940-1953
Novembre 1950 : les perspectives dérappent
A la fin du mois de novembre, le CEI se réunit pour discuter des ébauches de deux documents pour le IIIe Congrès Mondial. Ces deux résolutions, lune sur la révolution yougoslave, lautre sur les perspectives internationales, allaient marquer la codification du nouveau tournant de lInternationale.
La résolution sur la Yougoslavie, adoptée sans opposition et sans amendement par le CEI, montrait que toute lInternationale croyait quun parti stalinien en rupture avec le Kremlin sétait transformé en parti centriste de gauche.
Cette résolution est lexpression la plus concentrée de la méthode centriste adoptée par la direction internationale depuis lété 1948. Ainsi, la résolution sappuyait sur la réponse du PCY au processus révolutionnaire objectif, réponse qui consista à consolider et à élargir les conquêtes de la révolution prolétarienne et à mener une lutte résolue contre les déformations bureaucratiques de lEtat ouvrier. (1)
Le rôle du trotskysme et de lauto-organisation des masses est réduit à néant. Pour la troisième fois en deux ans, le CEI approuvait la politique avancée par le SI qui consistait à attendre les développements spontanés de la lutte de classe, à attendre que le processus révolutionnaire objectif porte ses fruits sous la forme dune direction de rechange qui nétait pas la Quatrième Internationale.
La Yougoslavie et le mythe du pablisme
Sur deux questions, liées entre elles, le CEI montra un certain fléchissement par rapport aux anciennes résolutions. Après le soutien apporté par le PCY aux impérialistes en Corée, le CEI reconnut que la contradiction entre lévolution progressive de lEtat yougoslave lui-même et la politique étrangère opportuniste ne pouvait durer. Pour la première fois, des limites claires et des critiques nettes de lévolution de la révolution yougoslave étaient avancées.
Pour la première fois, lInternationale admettait que la politique de la direction du PCY nétait pas entièrement adéquate, et se donnait comme tâche daider le PCY et sa direction à modifier les aspects de sa politique qui ne correspondent pas aux intérêts du prolétariat international. (2)
Même si pour lInternationale il nétait pas question de créer une section en Yougoslavie et dappeler à la révolution politique, la lune de miel entre la direction de lInternationale et le PCY était terminée. Mais le CEI ne comprenait toujours pas la nature du pouvoir yougoslave. Malgré ses critiques, le CEI ne voyait que deux alternatives : soit une orientation pro-impérialiste, soit ladhésion à la révolution internationale.
Or ce qui pour lInternationale était impensable arriva : la consolidation dun Etat ouvrier dégénéré de naissance, qui, par la suite, retrouva le chemin du Kremlin.
Malheureusement pour lInternationale, et pour nous, personne ne critiqua la mauvaise méthode et les mauvaises conclusions de la résolution sur la Yougoslavie. La seule critique vint de Bleibtreu, qui, lors de la réunion du Comité Central du PCI qui suivit le CEI, se plaignit que, du fait des critiques avancées, la résolution crée une confusion grave (...) sur la défense de la révolution yougoslave. (3)
Comme nous lavons déjà vu (cliquez ici), sur la question yougoslave, Bleibtreu était à droite de Pablo, comme il le serait au moment de la révolution chinoise (cliquez ici). Au niveau méthodologique, tous les dirigeants de lInternationale, qui deviendront par la suite partisans du Comité International ou du Secrétariat International, acceptèrent cette méthode erronée.
Alors que cette résolution centriste sur la Yougoslavie passa presque inaperçue, la résolution sur les perspectives internationales, basée exactement sur la même méthode, engendra de grandes différences au sein de lInternationale et jeta les bases de la scission internationale qui déchirera lInternationale trois ans plus tard.
Le document de perspectives, adopté avec des amendements par le CEI, illustrait un changement de ligne fondamental. Alors que lInternationale considérait que la troisième guerre mondiale était encore lointaine, et que léclatement de la guerre de Corée avait même repoussé le jour fatidique, à la fin du mois de novembre, le plénum changea de position.
Tirant une série de constatations douteuses et faisant preuve dun optimisme révolutionnaire forcené, le CEI prévoyait léclatement de le troisième guerre mondiale à courte échéance : Ayant échoué dans les multiples tentatives quil a faites depuis la dernière guerre pour arrêter la désagrégation de son système mondial et restaurer son équilibre, et se trouvant menacé par une nouvelle crise de surproduction, limpérialisme sest lancé dans la préparation accélérée, militaire et politique, dune nouvelle guerre mondiale. (4)
Aucune donnée économique ne laissait croire à une guerre imminente. En fait, comme lInternationale dût le reconnaître, les Etats-Unis connaissaient le début dun boum sans précédent, et même léconomie allemande commençait à se remettre de la guerre. En fait, les raisons de ce brusque changement de position de lInternationale sexpliquait par des considérations politiques et militaires, voire impressionnistes.
Dabord, laction militaire des impérialistes se montra plus déterminée, plus hargneuse, que ne lattendait la direction de lInternationale. En octobre 1950, les USA allèrent jusquà attaquer la base aérienne soviétique de Sukhaya-Ryechka. Malgré les excuses présentées par limpérialisme pour cette provocation, la possibilité immédiate de limplication directe de lURSS aux côtés de la Chine et de la Corée montrait la menace réelle dune guerre mondiale.
Malgré la dévastation quengendrerait une telle guerre (qui serait sans doute nucléaire), le CEI était profondément optimiste, voire schématique : Limpérialisme est conscient du rapport de forces défavorables à létape actuelle pour quil puisse gagner une guerre déclenchée contre lURSS, ses satellites européens et la Chine, guerre qui, par la force des choses, se transformera dès le début en guerre civile internationale. (5)
Lobjectivisme que nous avons remarqué dans les documents adoptés à partir de 1944 atteint ici des sommets. Cette prévision entièrement gratuite et sans fondement était à la base de lanalyse de toute lInternationale et de son orientation future vers les partis communistes. Notre critique ne porte pas sur le fait que lInternationale avait prévu une guerre qui neut pas lieu, mais sur la manière dont elle fit cette prévision, sur les raisons qui la poussèrent à cette analyse et sur ses conclusions programmatiques.
La transformation du parti stalinien en parti centriste telle quelle sétait déroulée en Yougoslavie devrait, pour lInternationale, se répéter pour son plus grand profit et celui du prolétariat mondial, faible et sans direction de rechange. Le CEI écrit :
Dans le cas de puissants soulèvements révolutionnaires de masses, comme ceux qui se sont produits pendant la guerre en Yougoslavie, en Chine et récemment en Corée, et comme ceux qui se produiront inévitablement dans la perspective exposée ci-dessus, il nest pas exclu que certains partis communistes puissent être entraînés avec le gros de leurs forces hors de la subordination stricte à la bureaucratie soviétique et esquisser une orientation révolutionnaire. A partir de ce moment, ils cesseraient dêtre exactement des partis staliniens, simples instruments de la politique de la bureaucratie soviétique, et se prêteraient à une différenciation et à un cours politique autonome. (6)
Cette position fut acceptée par toute lInternationale. Il ny eut point damendement à ce paragraphe, ni au CEI, ni au Congrès. Elle illustre clairement lanalyse centriste développée à légard de la Yougoslavie : les partis staliniens, en rompant avec le Kremlin et face aux puissants soulèvements de masse, peuvent esquisser une orientation révolutionnaire. Le rôle du parti révolutionnaire, du trotskysme, déjà remis en cause dans les analyses de lInternationale relatives à la Yougoslavie et à la Chine, est ici presque néant.
Pour renforcer leur position, lInternationale citait le Programme de Transition de 1938, qui préconisait une variante peu vraisemblable, à savoir que sous linfluence dune combinaison tout à fait exceptionnelle de circonstances (guerre, défaite, krach financier, offensive révolutionnaire des masses, etc.), des partis petits-bourgeois, y compris les staliniens, puissent aller plus loin quils ne le veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie. (7)
Mais la différence entre les deux positions est énorme. Dabord, sur le plan politique, pour Trotsky, la question centrale était celle de lorganisation des masses au sein du parti révolutionnaire pour transformer le gouvernement ouvrier et paysan sappuyant, il faut le rappeler, sur larmement des travailleurs et leur mobilisation autour des revendications transitoires la véritable dictature du prolétariat.
Mais pour lInternationale, un tel développement était devenu un processus révolutionnaire objectif durant lequel les révolutionnaires nont plus un grand rôle à jouer.
Deuxièmement, alors que pour Trotsky il était impossible de nier catégoriquement par avance la possibilité dune telle situation, pour la Quatrième Internationale centriste cette possibilité est devenue un processus automatique. Sur le plan du programme et des perspectives, lInternationale avait complètement perdu la boussole.
La citation suivante montre les conséquences de cette analyse partagée par tous. Cest là-dessus que les différends allaient éclater :
La IVe Internationale ne peut pas se permettre de renouveler, en cas de nouveaux soulèvements révolutionnaires dirigés par des partis communistes, les erreurs dappréciation commises dans le passé en Yougoslavie ou en Chine. Au contraire, consciente de la lutte gigantesque qui surgira dans la conjoncture dune guerre générale aussi longtemps que le rapport de forces en Europe et en Asie ne serait pas profondément changé en faveur de la bourgeoisie et de limpérialisme et de la lutte engagée déjà dans plusieurs pays coloniaux, elle doit prêter une attention accrue à lévolution des PC possédant une influence de masse et trouver les moyens de sinsérer dans le mouvement des masses et dinfluencer la base de ces partis. (8)
A partir de là, toutes les adaptations étaient permises. La logique est implacable, même si elle est complètement fausse : la guerre vient, elle se transformera en guerre civile internationale, sous limpact de ces luttes des PC vont se transformer en partis centristes, il faut donc sinsérer dans le mouvement des masses, cest-à-dire dans les PC et leur entourage.
Mais il ne faut pas se tromper : ce ne sont pas seulement les partis staliniens qui devinrent le cible de ladaptation centriste de lInternationale. Toute direction de masse était supposée capable dagir de la même façon.
Selon lInternationale, les pressions sur les staliniens étaient particulières, différentes de celles qui sexerçaient sur dautres partis, mais les mêmes principes vont sappliquer, par exemple, au parti travailliste en Grande-Bretagne, au Parti socialiste en Autriche ou aux partis bourgeois nationalistes en Amérique latine et en Afrique.
Ce quon appelera par la suite le pablisme nest rien dautre que la conclusion logique de ladaptation centriste effectuée par la direction de lInternationale depuis 1948. Le pablisme na jamais existé ; le centrisme de toute lInternationale, si. (Pour une discussion de la nature du centrisme, cliquez ici)
Pourquoi alors toute cette haine le mot nest pas exagéré contre Pablo? Pablo était de loin le dirigeant international qui montrait le plus dinitiative. Malgré ses faiblesses théoriques à la différence de Mandel il na pas écrit un seul document théorique il savait où il voulait aller, et il était apparemment capable de convaincre les autres de le suivre.
Plus âgé que la grande majorité des militants (même si encore relativement jeune il navait que 42 ans au moment du IIIe Congrès!), il faisait partie dune autre génération. Cétait le seul militant à avoir participé à tous les congrès de lInternationale. Il sétait acquitté de ses tâches pendant lOccupation, et ses capacités organisationnelles évidentes lui avaient permis de jouer un rôle primordial dans la reconstruction de lInternationale en Europe pendant et après la guerre.
Cela lui a sans doute valu le respect des militants. Enfin, étant le seul permanent sans responsabilités nationales, il avait davantage de temps pour développer des positions et soccuper de lactivité des sections.
Pablo, loin dêtre le monstre décrit par les partisans du Comité International, était tout simplement le dirigeant incontesté de lInternationale qui jouait en quelque sorte le rôle de locomotive politique. Doù certains problèmes. Même si Pablo ne fut nullement le seul responsable de la méthode centriste qui guida lInternationale, il en était lun des principaux architectes. LInternationale nétait pas parvenue à créer une direction vraiment collective; et devant une déformation politique, il ny avait personne dans son entourage immédiat pour le rappeler à lordre.
Mais, évidemment, le problème fondamental de cette période nest pas celui des personnages de la direction. Confrontée aux défis politiques daprès-guerre, lInternationale toute entière adopta une méthode centriste. Reconnaître que tel ou tel dirigeant fut à lorigine de lerreur est certes important, mais cest moins important que de reconnaître que toute lInternationale, une fois quelle commis lerreur, la fit sienne.
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NOTES
1 Résolution sur la Yougoslavie, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p249
2 Résolution sur la révolution yougoslave, décembre 1950, p8
3 CC du 2-3 décembre 1950, supplément 159 à La Vérité, décembre 1950, p3
4 Thèses sur les perspectives internationales, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p147
5 Ibidem, p148
6 Ibidem, p153
7 Programme de Transition, supplément à La Vérité 544, p29
8 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p153-154
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