La Quatrième Internationale 1940-1953
Les perspectives de lInternationale et la guerre de Corée
Depuis le Deuxième Congrès, lInternationale avait à maintes reprises souligné le fait quune troisième guerre mondiale était peu probable à court terme. En avril 1949 le CEI notait que léconomie américaine a connu un essor jamais atteint dans lhistoire du capitalisme, (1) tout en percevant des signes avant-coureurs dune dépression prochaine possible (2), mais cette conclusion sappuyait sur une théorie de la crise capitaliste assez simpliste, voire erronée. (3)
La conclusion du CEI de 1949 est que, malgré ces problèmes et la menace dune remontée ouvrière, les moyens dont dispose le capitalisme américain pour atténuer et retarder un tel processus éruptif et catastrophique, sont encore puissants. (4)
Un an plus tard, au printemps 1950, le CEI nota la remontée en puissance de la bourgeoisie allemande mais nota aussi que les modifications qui se sont produites dans les rapports de force entre les Etats-Unis et lURSS tendent à se neutraliser les unes et les autres, et provoquent une situation déquilibre des forces qui exclut pour toute une période toute possibilité dune guerre dagression contre lURSS. (5)
Ces perspectives, essentiellement les mêmes depuis 1946, seront complètement bousculées par le cours de la guerre de Corée, qui éclata en juin 1950.
A la fin de la guerre, la Corée fut divisée en deux, le Nord tomba sous domination soviétique, le Sud sous la domination des impérialistes nord-américains. En Corée, comme dans les pays du glacis, le capitalisme fut détruit bureaucratiquement, et un plan stalinien visant la suppression de la loi de la valeur fut instauré.
Cette politique nétait pas la conséquence dun choix de la part des staliniens, mais des pressions de la guerre froide. Comme en Europe, limpérialisme naccepta pas cette situation, et en 1950 une série de menaces de guerre furent lancées par Synghman Rhee, la fantoche sud-coréenne.
En réponse à ces provocations, le 28 juin, des troupes nord-coréennes envahirent le Sud. Le résultat fut une déroute pour le Sud, et deux jours plus tard les troupes nord-coréennes prenaient Seoul. Seul lenvoi de troupes nord-américaines, au nom de lONU, empêcha la défaite totale du Sud. (Pour une discussion de la politique du SWP-US pendant la guerre de Corée, cliquez ici.)
Dans sa réponse, le SI souligna que la tâche principale était dabattre avec les forces révolutionnaires du pays, mobilisées sous la direction du Parti communiste Coréen, le régime féodalo-capitaliste de Seoul instauré par les impérialistes américains. (6)
Pablo alla encore plus loin un mois plus tard. Après avoir décrit la politique stalinienne du Nord, qui consiste à appeler à la création des comités populaires et à la réforme agraire il remarqua que les résultats de ce programme et de ces décisions révolutionnaires se manifestèrent incontestablement dans lampleur de lappui des masses que rencontra partout dans le pays larmée nord-coréenne descendant vers le sud. Cest cet appui qui se trouve à la base de sa résistance, de ses victoires et des surprises qua eues la stratégie américaine en face dune guerre révolutionnaire de cette nature. (7)
Cette analyse ici est totalement fausse. La guerre nétait pas une guerre révolutionnaire. En menant cette guerre, la bureaucratie nord-coréenne cherchait à sauver sa peau. Il ny eut aucune mobilisation indépendante des travailleurs, aucune création dun véritable pouvoir ouvrier.
La caractérisation du Secrétaire International est totalement fausse. Sur le plan politique, il ny eut aucune critique du régime stalinien de Kim Il-song, ni dans la résolution, ni dans larticle. (8) Il sagit de la même méthode que celle développée après la rupture yougoslave, qui consistait à appuyer un régime stalinien en le présentant comme quelque chose dautre. Il ne sagit donc pas dune erreur isolée : lInternationale a clairement adopté une politique opposée à celle de Trotsky à légard des partis staliniens.
Pour lInternationale, la perspective de guerre mondiale était toujours loin. Sappuyant sur la rapidité de lavancée du Nord, Pablo expliqua que les impérialistes ne sont pas prêts à chauffer la guerre froide.
Il fit une série de remarques ironiques qui, quatre mois plus tard, allaient se retourner contre lui :
Malgré les prophètes de la troisième guerre mondiale imminente (imminente depuis 1946 déjà!), la guerre de Corée reste circonscrite dans le climat général de la guerre froide. Cest le résultat du rapport des forces actuel entre lURSS et lAmérique, qui ne permet ni à lune ni à lautre descompter une victoire tant soi peu certaine. Pour les USA, ceci est maintenant évident avec la guerre de Corée. Leur impréparation saute aux yeux. (...) Le capitalisme accélère sa marche vers la guerre, mais sa route est encore semée de nombreux puissants obstacles. La guerre de Corée est une preuve supplémentaire de ces difficultés et de la nécessité pour limpérialisme de gagner du temps. (9)
Mais Pablo va un peu vite en besogne. Les impérialistes nont pas cherché la guerre, peut-être, mais une fois quelle fut déclenchée, ils comptaient la poursuivre jusquau bout. Des centaines de milliers dhommes furent envoyées en Corée. A partir de la mi-septembre, le Nord commençait à battre en retraite. Seoul fut reprise le 20 septembre, et les troupes impérialistes foncèrent vers le Nord, avant dêtre repoussées par lentrée en guerre de la Chine.
Loin dêtre une affaire mineure, cette guerre fut menée de façon déterminée par les impérialistes munis darmes biologiques et nucléaires et fit peser sur lURSS une menace denlisement. En trois ans environ trois millions de personnes furent tuées, en grande majorité des civils. Cette terrible guerre allait aussi permettre de tester la politique du Parti Communiste Yougoslave. Privé de laide soviétique depuis 1948, le PCY chercha un appui auprès des impérialistes.
Comme tous les staliniens, son objectif était bel et bien la coexistence pacifique avec la bourgeoisie mondiale. Pour ce faire, il fallait se montrer utile et discipliné. Ainsi, après avoir pris sa place à lONU, la Yougoslavie appuya les résolutions impérialistes et lenvoi de troupes contre le Nord. Les limites de lévolution politique du PCY devenaient évidentes.
Pour le SI, cétait clair : le PCY avait montré son incapacité à achever son évolution vers la politique révolutionnaire. De toute évidence, il navait pas suivi le tracé du trotskysme jusquau bout.
Le SI faisait une distinction (peu dialectique) entre la politique intérieure du PCY (= bonne) et sa politique extérieure (= mauvaise). De cette façon, il pouvait maintenir ses anciennes positions et ses nouvelles : Sur le plan intérieur, ils (le PCY) cherchèrent nettement un appui dans la classe ouvrière. Par contre, sur le plan extérieur, le PCY nosa pas se tourner franchement vers la classe ouvrière mondiale. (10)
Mais pour dautres, et notamment pour Bleibtreu et la majorité de la section française, la solidarité avec la Yougoslavie, et les liens que le PCY avait noué avec le mouvement ouvrier occidental étaient devenus plus importants que son évident tournant à droite.
Cest à partir de ce moment-là que les véritables divisions commencèrent à surgir dans lInternationale et que les positions qui mèneront à la scission de 1953 se sont développées. Mais les lignes de division ne sont pas claires, et, à lépoque, personne ne comprend où elles pourraient mener. Pis, personne ne comprend où se trouve le vrai enjeu. Tout le monde partagea lerreur centriste fondamentale de lInternationale.
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Pour une discussion de la politique du SWP (US) pendant la guerre de Corée, cliquez ici
NOTES
1 CR du VII plénum du CEI, BI du SI de la QI, mai 1949, p3
2 Ibidem, p4
3 Pendant toute la période daprès-guerre, lInternationale ne dépassa pas une analyse de la sous-consommation des masses, où la force motrice de la crise est lincapacité des masses dacheter les marchandises quelles produisent : La hausse continue des prix a épuisé peu à peu la capacité dachat des masses américaines (...) une surproduction (...) par rapport à la diminution de la capacité dachat (ibidem) Cette position est celle des réformistes, pour la simple raison que ses conclusions sont... réformistes. Pour désamorcer la crise, selon eux, il suffit daugmenter les salaires. En fait, même si la question de réalisation de la valeur contenue dans les marchandises est fondamental à toute crise, la question nest pas seulement de vendre, mais de récupérer suffisamment du profit pour accumuler faire face aux concurrents. Il faut donc aussi inclure dans un modèle de crise - et donc dans une analyse et une critique du système capitaliste - la tendance du taux de profit à baisser, du fait de la croissance de la composition organique du capital. Ce que lInternationale na jamais fait.
4 Ibidem
5 Quatrième Internationale, mai 1950, p46
6 Les événements de Corée et lintervention impérialiste en extrême-orient, résolution du SI, 1.7.50
7 Quatrième Internationale, août 1950, p16
8 Il en va de même pour une résolution adoptée par le CC du PCI le 30.9.50 (La Vérité supplément n° 257)
9 Quatrième Internationale, août 1950, p20-22
10 Circulaire du SI, 15 novembre 1950, p2
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