La Quatrième Internationale 1940-1953
LInternationale et les pays de lEst
Depuis loccupation de lEurope de lEst à la fin de la guerre, lInternationale sétait posée la question de la nature de classe de ces pays. La seule possibilité de destruction du capitalisme quelle prévoyait mise à part la révolution ouvrière était celle de lassimilation structurelle, cest-à-dire lincorporation physique dun pays à lURSS, comme fut le cas pour les Etats baltes (Lituanie, Estonie) au début de la guerre.
Le militant qui soccupait principalement de létude des pays du glacis et de leur éventuelle assimilation structurelle était Ernest Mandel. Pour Mandel, qui sappuyait de façon dogmatique sur les écrits de Trotsky concernant la Pologne orientale en 1938-39, la condition sine qua non dune telle transformation était lintervention indépendante des masses.
Sur cette base, la majorité de lInternationale considéra jusquen 1951 que les pays de lEurope de lEst demeuraient des pays capitalistes. Cette analyse fausse fut marquée par une série de tentatives pour comprendre la réalité, dont aucune naboutit.
Le Deuxième Congrès eut raison dexpliquer que loccupation de lEurope de lEst par les forces armées soviétiques peut être caractérisée comme un effort dexploitation des ressources du glacis et dassise de son contrôle stratégique tout en y maintenant des rapports de production capitalistes et une structure bourgeoise de lEtat sous leur forme traditionnelle. (1)
Ceci nous montre que, loin dêtre incapable de vivre avec le capitalisme, le stalinisme cherche au contraire le compromis. Son objectif politique international la préservation dune caste bureaucratique à travers la coexistence pacifique exige même que dans certaines circonstances les staliniens fassent tout ce quils peuvent pour renforcer le pouvoir économique de la bourgeoisie.
Partout en Europe de lEst, les résultats de loccupation soviétique furent les mêmes. Pendant un premiers temps, les staliniens ont pillé les forces productives. En Bulgarie, en Roumanie et en Hongrie, anciennes alliées de lAllemagne nazie, 70% de la machinerie industrielle furent enlevés dès le début de loccupation. En 1945, 90% de lindustrie métallurgique hongroise furent transportés en URSS.
A la fin de lété 1944, en lespace de trois semaines la Roumanie fut pillée : toute la marine marchande, la moitié des wagons et locomotives, et tout léquipement de lindustrie pétrolière furent enlevés. En Tchécoslovaquie, 60 grandes entreprises industrielles furent démantelées et transportées vers lURSS. De plus, environ 30% du PNB de chaque pays occupé était dirigé vers lURSS.
Dans plusieurs pays, lavancée des FAS fut marquée par des mobilisations paysannes et ouvrières, souvent accompagnées de saisies des terres ou doccupation des usines. Mais nulle part ces mobilisations nont eu à leur tête une direction révolutionnaire, et lobjectif principal du stalinisme, indigène et occupant, était détouffer toute mobilisation indépendante des masses.
En Tchécoslovaquie, par exemple, les travailleurs avaient créé des conseils ouvriers rassemblant 75% des travailleurs industriels. En octobre 1945, pour mieux étouffer cet élan révolutionnaire, le gouvernement (dirigé par le bourgeois Bénés, avec le soutien des staliniens) nationalisa 16% des entreprises, ce qui représentait plus de 60% des travailleurs.
Mais ces nationalisations ne constituaient pas des expropriations. Loin de là. Les nationalisations étaient effectuées au nom de la rentabilité et de la libre concurrence, et nétaient conçues que comme une étape intermédiaire avant de rendre les entreprises aux bons bourgeois nationalistes.
Entre 1944 et 1947, les pays de lEurope de lEst ont connu une dualité du pouvoir. Il y avait dun côté les restes de la bourgeoisie indigène, et de lautre les staliniens. Lintention évidente des staliniens était de préserver à tout prix le capitalisme. Dans chaque pays ils prêchaient la création dun gouvernement capitaliste stable, allant jusquà restaurer la monarchie en Roumanie!
Les staliniens navaient nullement lintention de renverser le capitalisme. Ils voulaient justement créer un glacis, une zone-tampon entre lURSS et les pays impérialistes. Et au coeur de cette stratégie front-populiste se trouvait la nécessité dun gouvernement de coalition avec la bourgeoisie, soit sous la forme dune coalition directe (Tchécoslovaquie), soit sous la forme dun gouvernement ouvrier bourgeois, soit composé de membres des PS ressuscités et des PC.
Ce projet seffondra face aux projets nord-américains de domination de lEurope et de reconstruction économique de tous les pays à travers lAide Marshall, annoncée en juin 1947. Ce plan prévoyait de verser aux pays dEurope occidentale et orientale une somme colossale de 17 milliards de dollars. Lobjectif du géant impérialiste était dabord dendiguer lexpansion communiste, celle qui avait déjà eu lieu en Europe de lEst, et celle quil craignait en Europe occidentale, du fait des terribles conditions économiques.
Bien entendu, les prêts proposés dans le Plan Marshall étaient aussi offerts aux pays qui se trouvaient sous domination stalinienne y compris lURSS. Mais comme pour le FMI aujourdhui, largent nest pas gratuit : en retour les impérialistes exigeaient un droit de regard sur la politique et léconomie des pays, et dabord sur la composition des gouvernements. Soit lURSS acceptait linfluence américaine dans cette zone, soit elle payait seule les frais de reconstruction.
Dans ces conditions, les staliniens navaient guère le choix. Lidée de la création dune série de pays capitalistes ouvertement hostiles à lURSS sur sa frontière occidentale nétait pas pensable. Pour mieux se protéger, les staliniens exproprièrent le capitalisme dans ces pays, de façon militaro-bureaucratique comme la dit Trotsky à propos de la Pologne. Mis à part le cas exceptionnel de la Tchécoslovaquie, cette action na été accompagnée nulle part de quelque mobilisation des masses que se soit.
Ils mirent en oeuvre le programme stalinien : écrasement de lorganisation indépendante du prolétariat, établissement dun régime dictatorial basé sur la planification bureaucratique, renforcement de la caste bureaucratique et tentative détablir la coexistence pacifique avec limpérialisme.
Les staliniens ont dabord instauré un contrôle complet sur lappareil dEtat et le gouvernement, à travers une série de purges et une vague de répression. En général, les forces armées de lEtat bourgeois avaient été détruites à la fin de la guerre et les staliniens les ont tout simplement remplacé, jouant le même rôle de garant de lordre bourgeois. Mais là où lappareil comportait des éléments peu fiables soit des agents de la bourgeoisie déchue, soit des travailleurs militants une purge fut nécessaire.
Par la suite, ils ont exproprié les capitalistes ceux qui navaient pas été préalablement nationalisés et, au milieu de 1948, ils ont instauré un système de planification bureaucratique, à limage de celle de lURSS, visant la suppression de la loi de la valeur. Cest cette dernière étape qui marqua la transition dun Etat capitaliste à un Etat ouvrier, bureaucratiquement dégénéré dès son origine.
Le renversement du capitalisme la révolution sociale bureaucratique fut entièrement contre-révolutionnaire, parce queffectué contre les rythmes de la lutte des classes et la volonté des travailleurs. Aujourdhui, avec leffondrement du stalinisme, nous voyons bien les conséquences de cette expropriation bureaucratique sur la conscience de classe des travailleurs des pays de lEst.
LInternationale narrivait pas à comprendre ces événements. Pourtant, elle fut capable de décrire le tournant de 1947-48 :
Le résultat de ces interventions a été le suivant : a)lélimination progressive de tous les centres dopposition bourgeoise ou petite-bourgeoise de la vie politique; b) létablissement dun contrôle graduel de la bureaucratie stalinienne et de ses agents nationaux sur léconomie de ces pays, par lutilisation de méthodes différentes dans différents secteurs : détachement des SAG et sociétés mixtes de léconomie nationale de ces pays et tentative de les rattacher directement à la planification soviétique; contrôle des secteurs nationalisés par les staliniens nationaux; contrôle indirect des secteurs privés par la distribution des matières premières, la fixation et le contrôle des prix, la détermination des crédits bancaires, etc. (2)
Cette description correspond assez bien aux débuts de la liquidation contre-révolutionnaire du capitalisme effectuée par les staliniens. Mais lInternationale narrivait pas à la reconnaître comme telle. Elle a même donné sept raisons qui expliquent, selon elle, pourquoi les pays du glacis demeuraient capitaliste.
Certaines définissaient ainsi la nature de lEtat par le fait que la terre navait pas été nationalisée (elle ne le fut jamais en Pologne...). Dautres, plus conséquentes, par le fait que la moitié de la classe ouvrière de chaque pays était employée par des entreprises bourgeoises.
Or, cette situation se modifia à partir de 1948. Mais lInternationale ne parle nulle part de la loi de la valeur ou de la planification.
A lorigine de cette incapacité de lInternationale à comprendre ce qui se passait en Europe de lEst il y avait toujours lidée que lassimilation structurelle était la seule forme possible de renversement du capitalisme par les staliniens. Par définition, donc, ces pays demeuraient des Etats capitalistes.
Les perspectives avancées au Deuxième Congrès pour les pays du glacis étaient les suivantes : lInternationale soulignait que la situation instable doit aboutir soit à un recul de la bureaucratie sous la pression impérialiste, soit à une véritable destruction du capitalisme qui nest possible quà travers la mobilisation révolutionnaire des masses et lélimination des formes particulières dexploitation que la bureaucratie a introduites dans ces pays. (3)
Dans le cas dune expropriation militaro-bureaucratique du capitalisme, qui se déroulait effectivement au moment où le congrès adoptait ces thèses, cette analyse unilatérale risquait de conduire lInternationale à sadapter au stalinisme. Après tout, si lexpropriation ne pouvait plus être niée, il fallait par la suite chercher la mobilisation révolutionnaire des masses qui seule, selon lInternationale, pouvait expliquer la destruction du capitalisme sur une telle échelle.
Seul le RCP britannique soulignait que le renversement du capitalisme avait déjà eu lieu ou était en train de se produire en lEurope de lEst. Malheureusement, ses conclusions correctes sappuyaient sur une méthodologie erronée :
Ce processus dassimilation est le produit nécessaire et inévitable, dune part, du caractère de classe de léconomie russe et de la prépondérance de lEtat russe en tant que force militaire et politique dominante dans les rapport actuels des puissances mondiales et, dautre part, de léquilibre des forces entre les organisations staliniennes et ouvrières et les résidus de la classe dominante. Les transformations économiques effectuées par les staliniens leur assurent un soutien de masse de la part des ouvriers et des paysans contre la classe capitaliste, et ils sont à même dutiliser ce soutien comme instrument de pression. (4)
Pour le RCP, la transformation des rapports de propriété était inévitable, à cause des rapports de propriété soviétiques. Soit cette transformation résultait de la bonne volonté de la bureaucratie, soit il y aurait une dynamique des rapports de propriété post-capitalistes. Dans les deux cas, le RCP nétait pas exempt des adaptations embryonnaires au stalinisme exprimées par la majorité de lInternationale.
La position de la majorité de moins en moins soutenable
Au VIIème plénum du CEI, en avril 1949, Pablo et Banerjii annoncèrent quils considéraient la Yougoslavie comme un Etat ouvrier. Le RCP, toujours seul, revint à la charge sur la nature sociale des autres pays du glacis. Mais encore une fois, les camarades narrivaient pas à comprendre quavant de liquider de façon militaro-bureaucratique les rapports de propriété, les staliniens avaient préalablement écrasé les organisations indépendantes de la classe ouvrière :
les changements dans la politique stalinienne sont le résultat du changement des rapports mondiaux, ce qui les a conduit à entreprendre des nationalisations et des réformes agraires très étendues dans certaines régions, et à y éliminer la domination du capitalisme et de limpérialisme mondial, tout en étranglant tout mouvement révolutionnaire indépendant une fois que ceci a été accompli. (5)
La majorité du CEI rejeta cette position, préférant défendre la position orthodoxe du Deuxième Congrès : ce sont des pays en voie dassimilation structurelle à lURSS au sein desquels les rapports de propriété sont toujours capitalistes. (6)
Un mois plus tard, lun des dirigeants du RCP, Bill Hunter expliqua encore une fois que le capitalisme avait déjà été détruit en Europe de lEst. Mais il faisait preuve des mêmes illusions à propos de la vitalité du stalinisme et du rôle des masses, insistant sur le fait que ce mouvement ouvrier a pris le pouvoir et quil est en train déliminer le capitalisme et parlant des mesures progressistes que le stalinisme est obligé de prendre par suite de la vitalité de la forme de propriété sur laquelle il repose. (7)
Aux Etats-Unis, le jeune dirigeant du SWP, Joe Hansen, adopta une position similaire à celle du RCP :
A mon avis, dans un pays où le pouvoir de la bourgeoisie a été brisé et les secteurs principaux de léconomie ont été nationalisés, nous devons mettre cet Etat dans la catégorie générale des Etats ouvriers, même si cela diffère monstrueusement des normes avec lesquelles nous avons opéré. Ce changement ne peut pas avoir lieu sans une guerre civile, même si cette guerre civile se présente sous une forme déformée, largement différente de nos normes (...) Des renversements dans les rapports de propriété ne peuvent pas avoir lieu sans des mobilisations révolutionnaires des masses. (8)
Mais lexpropriation politique de la bourgeoisie et la nationalisation ne sont pas la même chose que la destruction du capitalisme. Entre 1944 et 1948, dans plusieurs pays de lEurope de lEst (Pologne, Allemagne de lEst), il y eut bien expropriation et nationalisations, mais le capitalisme y demeurait. Ce sont des conditions préalables à létablissement dun Etat ouvrier dégénéré dès son origine, mais cest seulement avec linstauration de la planification et la suppression de la loi de la valeur quon peut parler de destruction définitive du capitalisme.
La deuxième erreur de Hansen, quil partageait avec le RCP et avec Mandel, était dinsister sur la condition préalable des guerres civiles. Car il ny a pas toujours eu des guerres civiles. Précisément parce quon parle dEtats ouvriers dégénérés dès leur origine, il ny a pas besoin que les masses soient mobilisées pour quils apparaissent.
Pis, pour les staliniens, là où une telle mobilisation eut lieu (Tchécoslovaquie) il était absolument nécessaire de la contrôler de manière bureaucratique. Détruire toute mobilisation indépendante des masses fut une condition préalable au renversement bureaucratique du capitalisme.
Une fois que lInternationale se fut mise daccord sur la nature de la Yougoslavie, à partir de 1950, elle allait résoudre la question des pays de lEst assez rapidement : lidentité fondamentale de tous les pays européens dominés par les staliniens était devenue évidente pour tout le monde.
Au Troisième Congrès, en août 1951, la résolution sur les pays du glacis, écrite pour faire plaisir à tout le monde, fut rapidement expédiée. Les Etats furent qualifiés dEtats ouvriers déformés. Mais déformés suggère immédiatement que ces Etats sont comme lURSS daprès 1917 seulement touchés par des déformations, et non par une dégénérescence stalinienne le Congrès se trouva donc obligé dexpliquer pourquoi il estimait que ces pays étaient aussi dominés par une dictature anti-ouvrière.
Pourquoi ne pas avoir choisi le terme dégénéré? Pour faire un bloc avec lanalyse de la Yougoslavie, qualifiée elle aussi dEtat ouvrier déformé, mais pour lequel lanalogie avec la Russie bolchévique fut faite exprès.
De la même façon, lancienne position de Mandel, celle de lassimilation structurelle fut à la fois rejetée (il est possible dentamer le processus dune économie planifiée sans incorporation formelle à lURSS (9)) et appuyée (il faut considérer que lassimilation de ces pays à lURSS est actuellement achevée (10)). Cette dernière phrase était exagérée, étant donné que lHistoire avait définitivement tranché la question, les pays du glacis ayant gardé une indépendance formelle, aucun pays nayant été assimilé dans le sens indiqué par Mandel.
Enfin, le Congrès admit ce que la réalité avait montré, cest-à-dire quil sest avéré que laction révolutionnaire des masses nest pas une condition indispensable pour que la bureaucratie puisse détruire le capitalisme dans des conditions exceptionnelles. (11) Mais en même temps, voulant, comme Hansen, le RCP et Mandel, avoir le beurre et largent du beurre, le Congrès déclara que ceci ne veut pas dire que la bureaucratie se soit complètement privée de laction des masses pour détruire la bourgeoisie. Elle a mobilisé celle-ci bureaucratiquement. (12)
Cette analyse est complètement irréelle. Elle ne correspond pas à la réalité (dans plusieurs pays il ny eut aucune mobilisation de masses même bureaucratique pour liquider le capitalisme) et elle présente la mobilisation des masses de façon idéaliste.
Si les masses ne se mobilisent pas de façon révolutionnaire, dans des organes de pouvoir ouvrier, autour de revendications transitoires, quelle est leur utilité pour la bureaucratie quand celle-ci se trouve obligée de renverser le capitalisme? Il ny en a pas. LInternationale chercha à donner une couverture orthodoxe à sa position confuse, établie longuement après les faits, sur des bases peu claires.
Loin dêtre un modèle, le débat sur la question de la nature des pays du glacis, qui a duré cinq ans, nous montre la confusion, lincertitude et en fin de compte labsence de méthode marxiste qui caractérisait lInternationale.
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NOTES
1 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p175
2 Ibidem, p176
3 Ibidem, p177-178
4 Ibidem, p204-205
5 CR du CEI, BI du SI de la QI (mai 1949), p44
6 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p433
7 W. Hunter, Le SI et lEurope centrale (mai 1949), BI du SI de la QI (décembre 1949), p11-12.
8 J. Hansen, The problem of Eastern Europe (décembre 1949), dans Class, Party, and State in the Eastern European Revolution (SWP-US, novembre 1969), p35 et p31
9 Résolution sur les pays du glacis, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p230
10 Ibidem, p227
11 Ibidem, p229
12 Ibidem
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