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4 octobre 2000
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Le stalinisme et la restauration du capitalisme

"Le stalinisme est fini". Tout le monde l’a dit, pour des raisons différentes.

Pour la bourgeoisie, il y avait le besoin de marteler sa prétendue victoire sur les "forces du mal", et de s’assurer que l’idée même du socialisme était enterrée et à jamais oubliée.

Pour les révolutionnaires, à partir du moment où cet épisode terrible de l’histoire du mouvement ouvrier s’achevait, il y avait l’espoir qu’on pourrait désormais lutter pour le communisme enfin débarrassés de cet obstacle idéologique dictatorial.

Pourtant, apparemment la bête est coriace. Aux dernières élections parlementaires en Hongrie et en Pologne, ce sont les ex-staliniens qui ont rafié la mise.

A la fin de l’année 1993, la Social-démocratie de la République de Pologne (SdRP), ex-parti stalinien, a gagné les élections législatives, devenant la principale force au sein du SLD, l’Alliance démocratique de gauche. Puis, en mai 1994, le Parti Socialiste Hongrois, héritier direct de l’ancien parti dirigeant, est arrivé en tête aux élections législatives.

En Occident, ces victoires de l’ancien ennemi ont suscité tantôt la peur tantôt l’espoir.

La "peur" devant la possibilité que des forces qui avaient maintenu ces pays à l’écart de l’exploitation capitaliste pendant quarante ans reprennent le dessus.

L’ espoir" parce que, selon certains, les ex-partis staliniens, étant "social-démocratisés" et voués totalement à la restauration du capitalisme, pourraient être les meilleurs agents de l’occident. En effet, d’après les journalistes et les économistes occidentaux les plus cyniques, ces partis auraient les meilleurs experts et seraient plus expérimentés que les forces ouvertement bourgeoises particulièrement divisées. La démagogie anticommuniste et le nationalisme de ces derniers sont aussi grands que leur compétence est limitée.

Cette analyse contient sans doute une part de vérité. On peut être sûr que sous le pouvoir des ex-partis communistes, il n’y aura pas de retour à l’économie bureaucratiquement planifiée de type stalinien. En Hongrie et en Pologne, ces partis ont accompli une transformation irréversible vers des partis de type social-démocrate et, après la chute de la dictature bureaucratique en 1989-1990, ont définitivement perdu leur liens étroits avec l’appareil étatique.

Mais en même temps ces partis se trouvent devant une contradiction, piégés en quelque sorte entre leur politique bourgeoise et les revendications des masses, surtout celles des classes ouvrières qui subissent de plus en plus les terribles effets sociaux du processus de restauration. Leur tâche relève donc de la quadrature du cercle.

Alors que ces pays sont prolongés dans une crise sociale sans précédent, (chômage, chute de la production...), comment peuvent-ils agir dans l’intérêt du capital tout en contrôlant le mouvement ouvrier, c’est à dire se comporter comme une organisation réformiste ?

Cette situation rend très contradictoire la remontée des ex-partis staliniens en Europe de l’Est. Pourront-ils freiner la résistance de la classe ouvrière contre la contre-révolution sociale ou vont-ils se révéler comme un phénomène de transition vers une révolte spontanée du prolétariat ou vers une dictature bourgeoise bonapartiste, réactionnaire et anti-ouvrière ?


1947, 1989 et après...

Jusqu’en 1989, tous les États d’Europe de l’Est, bien qu’ils aient une origine profondément différente de celle de l’ex-URSS (ils n’avaient jamais connu de révolution ouvrière) avaient une nature fondamentalement identique à la sienne : tous ces pays étaient des États ouvriers dégénérés où le capitalisme n’existait plus, mais où existait, calquée sur celle de l’URSS, une planification bureaucratique qui permettait de contrecarrer la loi de la valeur, loi fondamentale du capitalisme.

Malgré la destruction du capitalisme, les États ouvriers ne représentaient nullement une vision socialiste de l’avenir. Loin de là. La façon dont le capitalisme fut détruit dans la période 1947-1949, au moment de l’instauration des premiers plans quinquennaux, montre au contraire la nature bureaucratique et contre-révolutionnaire des partis communistes. Le capitalisme ne fut détruit qu’après plusieurs années durant lesquelles les staliniens cherchèrent à maintenir des fronts populaires avec des sections de la bourgeoisie.

Mais quand l’impérialisme montra clairement sa volonté de reprendre le dessus dans ces pays où il avait perdu son influence suite à l’occupation soviétique à la fin de la guerre, le Kremlin n’eut plus guère de choix. Soit il acceptait des troupes pro-impérialistes à ses frontières, qui menaçaient ainsi son pouvoir et ses privilèges, soit il éliminait le capitalisme de façon militaro-bureaucratique afin de créer un zone-tampon entre l’URSS et l’impérialisme.

La condition préalable à cette destruction bureaucratique du capitalisme dans les pays de l’Est était l’élimination de toute organisation indépendante des travailleurs et l’imposition d’un monopole politique au profit des seuls bureaucrates staliniens. Même si dans certains pays, comme en Tchécoslovaquie, des manifestations de masse furent organisées par les staliniens, celles-ci ne furent nullement nécessaire à la destruction du capitalisme.

A la différence de ce que croient certaines organisations se réclamant du trotskysme, l’expropriation du capitalisme ne s’est pas faite "sous la pression des masses", mais plutôt de façon contre-révolutionnaire, contre les rythmes de la lutte de classe.

Même si les travailleurs y gagnèrent, quelques acquis leur étant offerts afin d’acheter leur acquiescement, et même s’il fallait défendre l’économie post-capitaliste face aux menaces de la contre-révolution capitaliste, les révolutionnaires devaient s’opposer totalement à l’instauration d’un État ouvrier dégénéré, et combattre pour une révolution politique.

Seule la révolution politique, en balayant la bureaucratie et en établissant le pouvoir des travailleurs dans tous les domaines de la société, pouvait ouvrir la voie à la création d’une véritable économie planifiée.

Une fois au pouvoir, la bureaucratie copia totalement la dictature anti-ouvrière de Staline. Malgré certaines avancées économiques, dues aux premiers succès de l’économie bureaucratiquement planifiée dans des pays ravagés par la guerre, très rapidement les pays de l’Europe de l’Est glissèrent dans l’impasse bureaucratique qui caractérisait l’URSS.


Menace restaurationniste

Dès le début, une partie de la caste stalinienne avait agi consciemment en direction d’une réintroduction du capitalisme. Pour la caste entière, la menace de la restauration capitaliste était beaucoup moins repoussante que la menace d’une révolution politique. C’est pourquoi chaque tentative des travailleurs pour imposer leur pouvoir avait été brutalement réprimée - Berlin en 1953, Hongrie en 1956, Pologne en 1956, 1971 et 1980-81 - alors que l’ouverture au marché capitaliste de certaines économies bureaucratiquement planifiées était chaudement accueillie.

L’exemple de la Hongrie et de la Pologne est très frappant à cet égard. La révolution hongroise de 1956 fut noyée dans le sang. Mais, pendant les années 70, lorsque l’économie hongroise commença à fonctionner selon le "socialisme au goulasch" - c’est à dire l’introduction et la part de plus en plus importante des mécanismes du marché - la bureaucratie n’a pas bougé, pour la simple raison que c’était elle qui mettait en œuvre cette politique.

Il en alla de même en Pologne, où l’écrasement du syndicat Solidarnosc en 1981 n’était pas dû à la politique pro-capitaliste prônée par une partie de sa direction, mais à la menace que représentait pour le pouvoir bureaucratique l’organisation indépendante des travailleurs et la création d’embryons de conseils ouvriers.

L’effondrement du stalinisme à la fin des années 80 est le résultat de l’impasse croissante de l’économie soviétique et de son incapacité à répondre à la course aux armements lancée par l’Occident. Aveugle et sans politique claire, la majorité de la caste dominante en Europe de l’Est et en URSS commença à suivre une politique qui dans sa logique préparait le terrain pour le capitalisme.

La profondeur de cette crise interne de la bureaucratie devint évidente en 1989 et 1990. Très vite, et avec une facilité étonnante (sauf en Roumanie, où une révolution sanglante fut nécessaire pour renverser Ceausescu) les mouvements démocratiques de masse renversèrent des régimes, qui quelques années auparavant seulement auraient réprimé brutalement des mouvements analogues.

Ces mouvements ouvrirent dans toute l’Europe de l’Est une période révolutionnaire, qui souleva l’alternative entre un véritable pouvoir ouvrier basé sur des conseils ouvriers et une économie démocratiquement planifiée, ou une contre-révolution sociale. Malheureusement, en l’absence d’une direction révolutionnaire, différentes forces restaurationnistes purent diriger les mouvements de masse et utiliser leur haine contre la dictature stalinienne afin de se hisser eux-mêmes au pouvoir.

Dans la plupart des pays cela signifia d’abord l’instauration de gouvernements ouvriers bourgeois restaurationnistes ou de collaboration de classe. Mais ces gouvernements, comme celui de Mazowiecki en Pologne (1989), ou le gouvernement de Modrow en RDA (1989-90), furent de brefs phénomènes transitoires. Déjà à la mi-1992 dans tous les pays de l’Europe de l’Est, mis à part la Serbie-Monténégro, la Macédoine et la Roumanie, il y avait des partis ouvertement bourgeois au pouvoir.

Évidemment, la question de l’achèvement ou non de la restauration relève d’une étude concrète et non pas du simple constat que parce qu’il y a un gouvernement bourgeois, il y a également restauration du capitalisme.

Comme nous l’avions prévu il y a bientôt quatre ans, une condition préalable à la restauration a été la séparation du parti communiste de l’appareil d’État. Parallèlement à ce processus on assista à une transformation radicale des partis staliniens qui avaient été au pouvoir.

Dans le système stalinien, les partis étaient étroitement liés à l’appareil d’État et contrôlaient en même temps la société à travers un système très développé de structures du parti (cellules, milices...) dans les entreprises et dans les institutions. Au dessus de ce système, le parti gardait la cohésion de secteurs divergents de la bureaucratie et aidait donc à assurer le pouvoir de la caste toute entière. C’est cette domination sur l’appareil d’État et aussi le contrôle de la société que les partis staliniens ont perdu en une période très courte.

Ceci s’est déroulé différemment selon les pays. En Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en RDA les partis ont été battus aux élections, ont perdu le pouvoir et furent réduits pendant un certain temps à un score de 10-15 %. Par la suite, dans tous ces pays, comme en Lituanie, dans la République Tchèque ou encore en Slovénie, les partis staliniens ont complètement perdu leurs liens étroits avec l’appareil d’État.

Mais en Bulgarie et en Roumanie, les partis communistes réussirent à se transformer en partis socialistes ou fronts nationaux, et plus tard en partis sociaux-démocrates, sans être chassés du pouvoir.(1) Il en va de même en Serbie ou encore en l’Ukraine. Dans tous ces pays, les ex-PC ont gardé leurs liens étroits avec l’appareil d’État.

Enfin, en Croatie et en Slovaquie, l’emprise de la bureaucratie stalinienne sur le pouvoir d’État a été brisée, mais la bureaucratie reste encore une couche relativement unie derrière les nationalistes de droite qui s’orientent vers un capitalisme étatique.

Loin d’être "la fin" du système stalinien et de son économie bureaucratiquement planifiée, l’effondrement du stalinisme n’a représenté que le début de la fin. Pour la bourgeoisie naissante de ces pays, et encore plus pour l’impérialisme, les problèmes n’avaient fait que commencer.

Pour tous ceux qui veulent utiliser des critères économiques et non pas rester au niveau bêtement sociologique (la nature du gouvernement...), il est évident que la restauration du capitalisme ne va pas se faire du jour au lendemain. En fait, cinq ans plus tard, elle n’est toujours pas réalisée, sauf dans le cas exceptionnel de l’Allemagne de l’Est où l’impérialisme allemand, en y mettant le prix, a pu effectivement racheter l’ancienne RDA et réimposer son pouvoir après quarante ans.

La situation en Hongrie et en Pologne, où à la fois de grands pas ont été faits vers la restauration du capitalisme, où les anciens staliniens ont été le plus écartés de l’appareil, mais où ils ont également fait un retour électoral triomphant, peut nous apprendre beaucoup sur le processus de restauration, mais aussi sur la possibilité de mobiliser les travailleurs dans ces pays afin de repousser les attaques contre ce qui reste de leurs maigres acquis.


Les staliniens chassés du pouvoir

Lors des élections de 1989 à 1991, en ex-RDA, en Hongrie, en Pologne et en Tchécoslovaquie, les partis staliniens et leurs héritiers furent réduits à des partis d’opposition de taille moyenne. Ils perdirent leur influence sur le gouvernement et l’appareil d’État.

En Hongrie, où les "réformes" pro-capitalistes mises en œuvre depuis des années par la bureaucratie ne suffisaient plus à la bourgeoisie indigène et impérialiste, des mesures décisives furent adoptées dès 1989 afin de détruire le pouvoir de l’ancienne caste bureaucratique.

Pourtant, en 1988, lors du Congrès du Parti Ouvrier Socialiste Hongrois (POSH), Kadar et un tiers du bureau politique avaient été remplacés par des gens ouvertement restaurationnistes proches de Poszgay. En 1989, les cellules du POSH dans l’appareil d’état, dans l’armée et dans les entreprises furent dissoutes, ainsi que les "milices ouvrières", en réalité des milices du parti.

Afin de contrecarrer sa perte de légitimité, le nouvel avatar du POSH, le Parti Socialiste Hongrois (PSH), quitta le pouvoir spontanément, sous la pression des oppositions bourgeoises en formation.

L’armée populaire hongroise fut rebaptisée Force de défense hongroise. Elle fut dépolitisée et prêta serment de lutter pour la défense "nationale". La grande majorité des officiers obéit, bien que 1.200 d’entre eux quittèrent le service en 1990. Seuls le ministère de la défense et les quartiers généraux vécurent des changements massifs de personnel. Le ministre et tous les secrétaires d’état furent remplacés et la moitié des généraux furent mis à la retraite.

Malgré une certaine continuité quant à son organisation, l’appareil d’État fut remanié et épuré des éléments peu fiables pour être converti en instrument fidèle de la restauration capitaliste. Le processus se déroula de façon similaire en Pologne. Il fut mis en œuvre à partir du printemps 1989 surtout sous le gouvernement Mazowiecki, soutenu par Solidarnosc. En juin 1990, le ministre stalinien de l’Intérieur, le général Kiszcak, fut remplacé par le journaliste catholique Koslowski. Un mois auparavant le parlement polonais avait décidé une réorganisation de la police et la dissolution de la police secrète.

Le ministère de l’Intérieur fut restructuré, et deux unités spéciales de milices, qui s’étaient "distinguées" lors de la répression sanglante contre les travailleurs polonais (ZOMO et ORMO) furent dissoutes. La milice populaire fut remplacée par un corps de police étatique et soumise à une nouvelle "direction pour la protection de l’Etat".

Les mêmes purges eurent lieu dans l’armée, où la direction politique centrale, la formation idéologique et celle des militants du parti, furent abolies. Le gouvernement réintroduisit à leur place des prêtres militaires et remplaça les officiers supérieurs par des hommes plus fiables. Toutefois environ 80 % des officiers restèrent en place, la majeure partie ayant déjà quitté le Parti Ouvrier Unifié Polonais (POUP) en 1989.

En RDA, le nettoyage et la séparation par rapport au parti stalinien ont été plus profondes et complètes. L’armée nationale populaire fut tout simplement dissoute et la plupart des officiers n’ont pas été repris dans l’armée de la RFA. Il en alla de même pour le personnel des services secrets.

La RFA disposait déjà d’un appareil de répression bourgeois fiable, qu’il fallait seulement élargir territorialement. Dans les autres états ouvriers dégénérés, les gouvernements restaurationnistes devaient au contraire pouvoir compter sur une partie des anciens organes de répression, pour créer un appareil policier et militaire, en apparence au dessus des classes.

Enfin, il faut noter que si l’épuration qui intervint dans l’appareil étatique fut politiquement significative, elle fut aussi en réalité très restreinte. Peu de bureaucrates ont dû subir un procès pour les crimes commis au temps de la dictature. Et pour cause. Le stalinisme - ses structures et sa politique dégénérée - constituait le corps même de la société de ces pays.

Une fois commencée, l’épuration aurait dû aller jusqu’au bout, balayant tous ceux qui s’étaient compromis avec l’ancien régime. C’est à dire tout l’appareil d’État et une partie importante de sa superstructure (y compris dans l’éducation nationale...)

Dans tous ces pays, les partis communistes ou leurs nouveaux remplaçants ont perdu des militants par rapport au temps où ils constituaient le parti unique. En Hongrie le PSH, nouvelle version du POSH, ne regroupait plus que 7% des 700.000 adhérents déclarés par le POSH. Ce qui fait toujours 50.000 militants... Le POUP, qui devint en 1990 la Social-démocratie de la République de Pologne (SdRP), s’effondra, passant de 2 million d’adhérents au temps de la dictature à 60.000.

Toutefois ces partis ont pu depuis stabiliser leur base militante. Le déclin de cette base doit aussi être relativisé, si on la compare aux autres forces politiques dans ces pays. Par exemple le deuxième parti polonais, l’Union Démocratique ne compte que 25.000 adhérents. Mais bien qu’il faille relativiser ce déclin, comment expliquer que, quatre ou cinq ans après avoir perdu le pouvoir, les ex-partis staliniens soient revenus sur le devant de la scène politique ?


Base sociale et syndicats

Avec la chute des staliniens et la rapide perte du pouvoir des PC, le rôle des syndicats officiels s’est transformé radicalement. Ils n’étaient plus les courroies de transmission des régimes bureaucratiques chargés d’assurer le contrôle de la classe ouvrière mais devinrent eux-mêmes la cible des attaques de la contre-révolution sociale.

L’appareil d’État, qui jusque là leur avait été favorable, ou du moins à leur direction, devint hostile. De plus, les syndicats officiels furent considérés comme les complices de la dictature stalinienne honnie, et un grand nombre de dirigeants syndicaux craignaient que des mesures soient prises à leur encontre.

De là l’affirmation constante des dirigeants syndicaux d’être "non politiques", de ne faire aucune politique dans l’intérêt d’un quelconque parti. C’est vrai même en Pologne, où le syndicat principal, l’OPZZ, fournit 61 députés sur les 171 que compte l’Alliance Démocratique de Gauche (SLD). En Hongrie la situation est la même : le PSH et la Fédération des Syndicats Hongrois (MSZOSZ) ont été obligés de renouer doucement les liens entre les deux organisations.

Dans tous les pays d’Europe centrale les ex-syndicats officiels sont soit devenus les syndicats les plus forts du mouvement ouvrier, soit les seules forces syndicales présentes, comme par exemple en Hongrie, en Tchéquie (la République Tchèque) ou encore en Slovaquie.

Même en Pologne, le seul pays où se développa un syndicat de masse hostile au pouvoir bureaucratique (Solidarnosc), l’OPZZ dispose d’une base beaucoup plus forte dans la classe ouvrière et il est très peu probable que ce rapport puisse se renverser. L’OPZZ revendique aujourd’hui entre 4,5 et 6 millions d’adhérents, le MSZOSZ hongrois près de 2 millions.

Malgré leurs structures extrêmement bureaucratisées, les vieux syndicats sont apparus aux yeux des travailleurs comme un pilier social face au processus de restauration. Il faut se rappeler que pendant un certain temps les syndicats fournissaient diverses prestations sociales comme la sécurité sociale qu’ils géraient sous la dictature stalinienne. Pourtant le fait qu’ils ne remplissent plus ces fonctions n’a pas conduit à une chute de la base syndicale.

Au contraire, les bureaucrates syndicaux ont joué, avec parfois un discours plus radical un rôle semblable à celui de leurs confrères d’Europe de l’ouest : se mettre à la tête du mouvement de contestation afin de pouvoir le diriger vers la négociation avec le gouvernement.

Dans tous les pays d’Europe de l’Est les syndicats, en particulier les ex-staliniens, ont été la cible des gouvernements bourgeois. Ceux-ci ont cherché d’une part à réduire les droits syndicaux dans les entreprises, d’autre part à confisquer leurs biens "illégaux" hérités de l’époque stalinienne.

En Pologne et en Hongrie, la SdRP et le PSH se sont fait remarquer pour leur défense des syndicats et de leurs revendications, en les soutenant explicitement et à la fois en offrant leurs services comme médiateurs entre ces derniers et le gouvernement.

En Hongrie, les relations entre l’ex PC et les syndicats sont devenues plus fortes après le départ à la fin de l’année 1990 de Poszgay, l’ex-leader de la fraction parlementaire du PSH. Le 12 juin 1991, le PSH et le MSZOSZ menaçaient le gouvernement d’une grève générale contre l’augmentation du prix de l’électricité et du chauffage.

Bien que cet appel à la grève ait été boycotté par les syndicats qui appuyaient les partis ouvertement bourgeois, "l’appel à la grève a été très efficace et a permis toute une série d’accords avec le gouvernement, par exemple que 15 % des fonds des privatisations soient utilisés pour la création de nouveaux emplois".(2) A partir de ce moment là, le PSH et MSZOSZ ont retiré leur mot d’ordre de grève.

Le PSH s’est aussi opposé à l’introduction de nouvelles lois antisyndicales, selon lesquelles les biens du MSZOSZ devaient être expropriés et attribués aux syndicats loyaux à la politique du gouvernement. Avec raison, le PSH considéra que ces lois constituaient une attaque directe contre les intérêts des travailleurs et fut le seul au parlement à s’y opposer résolument.

En conséquence, le PSH fut qualifié par les syndicats comme "le seul représentant des intérêts des travailleurs au parlement".(3) En avril 1992, après le congrès du PSH, un comité de liaison PSH-MSZOSZ fut créé, dont la tâche était de coordonner les futures actions communes. Lors des élections régionales de l’année dernière, le MSZOSZ soutenait en général les candidats du PSH ou des listes communes du PSH, POSH (ex-stalinien) et du parti social-démocrate hongrois.

En Pologne, la SdRP a maintenu dès le début son bloc avec l’OPZZ et a présenté des candidats communs à toutes les élections. Toutefois l’OPZZ a toujours cherché à minimiser ses liens avec la SdRP, pour ne pas apparaître comme le syndicat "communiste".

Comme le PSH en Hongrie, la SdRP a préféré jouer le rôle de représentant parlementaire des syndicats et de leurs revendications, plutôt que d’agir comme une force réelle dans la vie sociale. Malgré leur bases relativement grandes et leur organisation efficace, ces deux partis sont peu présents dans la vie quotidienne et peuvent être considérés comme plutôt passifs.

Néanmoins tous les deux ont profité du mécontentement croissant provoqué par les conséquences sociales du processus de restauration. Les années 1991 à 1993 ont été marquées, surtout en Pologne, par une mobilisation accrue des travailleurs, par des grèves et des protestations, qui se sont cependant généralement terminées par des accords avec le gouvernement.

Cette succession de luttes, parce qu’elle n’a pas permis d’arracher des acquis durables, a conduit une partie des travailleurs à la démoralisation, mais a permis à d’autres de comprendre que sur le seul terrain des luttes économiques aucune opposition durable n’était possible et qu’il faut chercher une réponse politique globale.

Ceci explique très certainement pourquoi il y a eu aux élections de 1993 une hausse de la participation. Avec le renforcement de l’ex-PC est apparue aux yeux du peuple une alternative à la politique des partis ouvertement bourgeois.

Après trois ou quatre ans de politique ouvertement restaurationniste, la peur du "communisme" a disparu. Le vieil argument selon lequel les "communistes" étaient responsables de toutes les difficultés de la vie sous les gouvernements bourgeois s’est retourné comme un boomerang contre ceux qui l’agitaient. Éloignes en général du pouvoir pendant plusieurs années, les partis communistes n’ont pas participé à cette politique et peuvent maintenant prétendre être une véritable alternative.

Ce sont donc les effets de la politique restaurationniste menée depuis 1989 par les divers gouvernements bourgeois, la volonté des travailleurs d’y résister et la crise de direction prolétarienne qui sont à l’origine de la remontée des ex-partis communistes et de leur retour au pouvoir. Loin d’exprimer la volonté d’un retour à la dictature et à l’économie bureaucratiquement planifiée (ce que ces partis ne promettent nullement), le soutien aux ex-partis communistes exprime plutôt l’absence de toute alternative révolutionnaire, capable de proposer aux travailleurs autre chose que le réformisme tiède des ex-staliniens.


Transformation idéologique et formation de courants

L’éloignement du pouvoir n’a pas été le seul facteur qui a calmé les peurs anticommunistes : la transformation des partis polonais et hongrois en partis sociaux-démocrates y a aussi contribué.

En Pologne et en Hongrie, le changement de nom s’est accompagné d’une scission, durant laquelle l’aile stalinienne s’est divisée. En Pologne, plusieurs petits groupes se sont formés, tandis qu’en Hongrie elle a formé son propre parti, le POSH, reprenant le nom de l’ancien parti unique. Toutefois, dans ces deux pays, comme ailleurs, il existe une coopération entre ces deux ailes sous la forme d’alliances électorales, qu’elles soient formelles ou non.

L’absence de courants ouvertement staliniens dans le PSH et dans le POSH ne permet toutefois pas de conclure que ces partis sont homogènes.

A son deuxième congrès, le PSH s’est proclamé "parti socialiste social-démocrate" sans référence idéologique au marxisme.(4) Le parti s’est fixé pour but d’être le point de rassemblement de la gauche hongroise et de renforcer ses liens avec les syndicats.

Le POSH, constitué principalement de vieux apparatchiks, a connu une crise et a perdu son influence dans les syndicats au profit du PSH. Le PSH s’est déclaré, pratiquement à l’unanimité, pour la transformation de la Hongrie en une économie de marché capitaliste et en une démocratie parlementaire bourgeoise "qui fonctionne".

Le deuxième congrès du parti a aussi conduit à un changement important de direction, et a montré une orientation renforcée vers la social-démocratie occidentale. Reszo Nyers a été remplacé par Gyula Horn et toute une série de dirigeants plus jeunes ont été promus.

Imre Poszgay, qui était encore à cette époque chef du groupe parlementaire, quitta le parti. Avec Zoltan Biro, son ancien secrétaire au ministère et co-fondateur du Forum Démocratique Hongrois, il fonda l’Alliance Nationale Démocratique, un parti bourgeois de centre-gauche.

La sortie de Poszgay et de ses fidèles n’a pas conduit à une évolution vers la gauche, mais à un affaiblissement très marqué du courant du PSH qui voulait couper les liens du parti avec le mouvement ouvrier.

Dans le même temps apparurent plusieurs courants sociaux-démocrates, y compris un groupe non structuré de socialistes de gauche, qui prôna une politique ouvrière plus active, une collaboration renforcée avec les syndicats et les organisations sociales de base et leurs militants. La deuxième force d’opposition au sein du PSH était la Plate-forme démocratique populaire, qui réclamait une politique plus agressive, surtout au parlement.

A l’automne 1990 fut fondée une association social-démocrate composée de leaders et de députés influents du PSH. Cette association "exigeait une caractérisation plus marquée des idées social-démocrates du parti".(5) A ce moment-là, il y avait au moins quatre fractions identifiables dans le parti hongrois : la gauche, le groupe démocratique populaire, la section ouvrière et les sociaux-démocrates libéraux majoritaires.

En 1991, Zoltan Gal, successeur de Poszgay comme chef du groupe parlementaire, déclara qu’il était nécessaire d’avoir une approche plus dynamique vis à vis des revendications socialistes de gauche. Même si la conférence commune aboutit d’abord à une unification, la gauche allait bientôt se prononcer contre "les intérêts bourgeois et étrangers qui continuent de surgir" et accusa la direction du parti d’être trop soumise à la nouvelle élite dirigeante.(6)

La force relative de ces groupes est difficile à évaluer. Dans tous les cas, ceux qui critiquent la direction du parti sont assez forts pour prendre officiellement position et forcer la direction à faire au moins des concessions verbales.

A cela s’ajoute le fait que les critiques de la gauche vont souvent de pair avec la demande des syndicats d’une politique plus orientée vers les intérêts sociaux des travailleurs dans le processus de transformation, mais aussi avec des références plus fortes au nationalisme hongrois.

Un processus de différenciation assez similaire a eu lieu en Pologne. La Social-démocratie de la République de Pologne (SdRP), le premier des ex-PC d’Europe centrale à revenir au pouvoir, n’est pas non plus un bloc homogène. Son partenaire de coalition, le Parti Polonais des Paysans (PSL) s’appuie sur un groupe social relativement homogène, les petits paysans et les travailleurs agricoles. Plus de la moitié des paysans votent pour ce parti. La base de la social-démocratie est différente. Comme l’a dit un récent rapport :
"Même si la rhétorique de la SdRP s’oriente toujours vers les travailleurs industriels, les retraités et les 'perdants' de la transformation, beaucoup des ses électeurs se débrouillent dans l’économie privée (PME-PMI, commerce etc. - ndlr). Ses dirigeants ont réussi à donner au parti un vernis de libéralisme et à mettre en avant une approche pragmatique. Et ils se sont empressés dans leur première déclaration publique du 19 septembre 1993 de souligner la nécessité d’une continuation du processus de réformes. En même temps une grande partie de la base électorale dépend de ce qui reste du système économique précédent, et pourrait donc pousser pour rejeter la politique économique suivie depuis 1989."(7)

Cette contradiction dans la politique du parti était facile à résoudre du temps où il n’était qu’une force d’opposition. Le projet des dirigeants du parti social-démocrate, fondé en 1989 comme successeur au POUP, était précisément de garder intactes, autant que possible, les vieilles structures du parti, pour avoir un puissant appareil national, de garder et de développer les liens avec l’OPZZ, mais aussi de donner au parti une "image libérale, moderniste" surtout en ce qui concerne les libertés culturelles, le droit à l’avortement et l’anticléricalisme.

Comme dans les autres pays, les dirigeants de la nouvelle social-démocratie sont des ex-fonctionnaires staliniens de deuxième ou troisième rang. Les seules exceptions étaient des fonctionnaires comme Miller, Kwaniewski et Cimoszewicz, qui avaient déjà eu des rôles de dirigeants dans le gouvernement de Rakowski (1988-1989) ou dans l’organisation stalinienne de jeunesse.

Étant donné le mécontentement croissant de la population devant les effets du processus de réforme et les grèves massives en 1992 et 1993, la SdRP avait centré sa campagne électorale sur des promesses sociales :
"La SdRP promit d’augmenter les retraites et les salaires des enseignants, des travailleurs de la santé et d’autres catégories de fonctionnaires, et de réduire les impôts pour les entreprises étatiques, d’élargir les allocations chômage et de reporter les augmentations prévues pour la TVA et le prix de l’énergie (...) Conscients que cela demanderait le droit de percevoir de nouvelles recettes, les deux partis de la coalition ont promis d’augmenter les impôts pour les entreprises privées et de s’en prendre à l’évasion fiscale et aux activités de l’économie semi-légale en expansion. Ils se sont en plus déclarés pour 'une augmentation légère, temporaire et non-inflationniste du déficit', qui est évaluée à 0,5-1,5 % du PIB et qui doit êtrefinancé par la Banque Nationale Polonaise".(8)

Il s’agit là d’un programme réformiste de gauche, dont l’objectif est d’appuyer la contre-révolution capitaliste tout en amadouant ses pires effets sur les travailleurs.

Il était évident toutefois que ces promesses n’étaient rien d’autre que des paroles vides et qu’elles ne seraient nullement maintenues par le gouvernement. On peut aussi facilement comprendre qu’un tel programme - et en plus en liaison avec les mesures protectionnistes réclamées par le parti paysan - aurait, dans la Pologne actuelle, mis en danger les résultats du processus de restauration du gouvernement ouvertement bourgeois et n’aurait en même temps pas pu satisfaire les intérêts des travailleurs. Il aurait mené par exemple à une hausse de l’inflation qui aurait réduit à néant les augmentations de salaires, de retraites et d’allocations chômage.

Naturellement, quand il arriva au pouvoir en décembre 1991, le gouvernement bourgeois d’Olszewski avait aussi promis de mettre en avant l’aspect "social" de la réforme. Mais à la différence de la SdRP et de son bloc électoral, les amis d’Olszewki ne subissaient pas la pression directe des organisations des travailleurs polonais.

Ce mouvement représente le pilier social de la social-démocratie, même si la majorité de ses cadres sont des ex-permanents du parti, généralement de bas niveau. Les "hommes d’affaires" libéraux, qui font aussi partie de la base de la SdRP, sont d’ex-fonctionnaires du parti, arrivés au capital à travers la "privatisation de la nomenklatura".

Bien qu’une partie de la direction de la social-démocratie s’oriente vers ces couches "éclairées" d’une bourgeoisie libérale en formation, cela ne représente pas la base sociale du parti. Cette base est la classe ouvrière, représentée par le lien avec l’OPZZ, mais aussi par de nombreux ex-adhérents et ex-permanents staliniens, qui représentent l’armature du parti. Ce sont les "perdants" du processus de restauration, qui regardent vers le passé, à l’époque de la coopération avec la bureaucratie syndicale.

Cela s’exprime jusqu’au niveau de la direction du parti, où par exemple Miller, nouveau ministre du travail, passe pour le représentant de la "tendance ouvrière". Il a été élu dans la ville ouvrière de Lodz avec 84.355 voix, une majorité écrasante.

D’autres, comme le nouveau ministre de la justice Cimoszesicz, qui, en 1991 encore, voulait fonder et diriger un nouveau parti communiste "propre", lui ont exprimé leur sympathie pendant la campagne électorale. Une des brochures de sa campagne électorale portait le titre significatif "Le temps de la vengeance".

Pourtant, la stratégie générale de la SdRP est claire. Alexander Kwasniewski, dirigeant de la SdRP, a dit au journal allemand Die Zeit : "Je soutiens la gauche pragmatique. Je dois dire que j’ai un respect énorme pour Felipe Gonzalez, qui est accusé d’être un social-démocrate droitier. Je considère que la meilleure voie pour la Pologne sera celle de moins d’idéologie et de plus de pragmatisme. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui est la réforme à visage humain." A visage humain ou non, la restauration capitaliste se fera toujours sur le dos des travailleurs. Voilà la politique que comptent mettre en œuvre tous les ex-partis staliniens en Europe de l’Est.


Perspectives politiques

Le plus grand danger pour le projet réformiste prôné en Pologne par la direction de la SdRP vient sans doute de son allié le plus proche : l’OPZZ.

Peu après les élections, le secrétaire de l’OPZZ, Eva Spychalska, avait déclaré que le syndicat ne serait pas un parapluie pour le gouvernement. L’OPZZ est sous la forte pression de sa base et connaît bien les risques d’une soumission servile à un gouvernement, qui, porté au pouvoir par les travailleurs, les avait trahi.

Ce n’est donc pas un hasard si "le premier projet de loi proposé à la nouvelle assemblée est l’œuvre de l’OPZZ : une loi qui prévoit l’abolition de l’impôt sur l’excès de salaire (le popiwek) , mécanisme qui avait été mis en œuvre pour éliminer la position dominante des conseils de travailleurs dans les entreprises étatiques et pour empêcher la banqueroute provoquée par les salaires."(9)

Malgré la pression de l’OPZZ - et du syndicat Solidarnosc, qui appela à une grève dans les mines, la sidérurgie, les chemins des fer, le secteur de la communication et ailleurs - le budget 1994 diffère peu de la politique d’austérité menée par les gouvernements précédents. Rien n’a été fait pour changer la situation des travailleurs, dont les salaires réels ont baissé de 24% depuis 1990. Et seuls quatre députés de la SLD ont voté contre ce nouveau budget d’austérité.

Le gouvernement est coincé entre les demandes de l’impérialisme et de la Pologne bourgeoise d’un côté, et celles de sa propre base de l’autre côté. Déjà, en avril et mai, à l’appel du syndicat Solidarnosc, des centaines de milliers de travailleurs avaient fait grève pour la semaine de 40 heures, pour la réduction des hausses du prix du gaz et de l’électricité, pour la réduction des impôts pour les bas revenus, et pour l’émission de bons de privatisation aux travailleurs !

Il est clair qu’on ne peut pas compter sur la direction du SDL pour qu’elle agisse comme frein aux "réformes". Toutefois, le parti paysan de l’actuel premier ministre Pawlak, qui revendique le protectionnisme et des subventions étatiques pour l’agriculture, pourrait conduire à l’abandon, de façon démagogique, de l’actuelle politique pro-FMI, tournant auquel l’OPZZ et aussi une partie de la social-démocratie pourraient se joindre.

A cela s’ajoute le fait que Walesa, après sa débâcle électorale, cherche à obtenir un appui pour une "présidence forte", c’est-à-dire un renforcement de son rôle bonapartiste. En même temps les contradictions internes du gouvernement conduiront au développement de différences politiques au sein de la coalition ainsi qu’à l’intérieur du parti et de l’OPZZ. Une évolution similaire est probable en Hongrie, après la victoire électorale du PSH. Ce parti n’a pas seulement gagné beaucoup d’élections locales en 1993, il a obtenu au premier tour des élections législatives de 1994 33 % des voix et est devenu, de loin, le parti le plus fort au parlement hongrois.

Le PSH revendique à peu près 35.000 militants, mais sa base n’est composée ni de jeunes ni d’ouvriers. Les militants du PSH ont en moyenne entre 40 et 60 ans, ils sont diplômés de l’école secondaire ou de la fac, et sont des travailleurs qualifiés, profs de fac et managers moyens.(10) Mais malgré cette composition sociale qui n’est pas si loin de celle de l’ancien PC, qui comptait, lui aussi, relativement peu d’ouvriers dans ses rangs, les travailleurs constituent bien la base sociale et électorale du parti.

Les liens entre le PSH et les syndicats ont été renforcés pendant la campagne pour les élections au parlement. En février 1993, la direction du PSH a signé un accord électoral avec les représentants de la Plate-forme socialiste social-démocrate du MSZOSZ. Ceux-ci étaient présents sur les listes du PSH et la campagne électorale a été menée de front par les deux organisations.

Avant l’élection, le PSH avait aussi conclu un accord avec l’Union de gauche de la jeunesse et l’Union des retraités hongrois, et une alliance électorale avec deux petits partis, l’Alliance agraire et le Parti social démocrate hongrois, qui autrement n’auraient pas pu passer la barre des 5 % aux élections.

Par contre, il n’y a pas eu d’alliance nationale avec le POSH, qui, malgré son soutien parmi les travailleurs industriels, n’a pas franchi la barre des 5 %, ne recueillant que 3 % des voix.

Les promesses électorales du PSH ne diffèrent guère de celles de leurs camarades polonais : des mesures sociales pour les différents groupes sociaux comme les retraités, les personnes âgées, les jeunes et les chômeurs ; une augmentation salariale importante pour les travailleurs de la santé ; la multiplication par trois des dépenses d’environnement ; la réduction du chômage de 13 % à 6,5 % ; le soutien à l’agriculture et la "réforme" du budget.

Le PSH a promis qu’il n’y aurait pas d’augmentation des dépenses d’État !(11) Ce programme fut tout de suite dénoncé comme "irréaliste" et critiqué par les forces ouvertement bourgeoises. Il y a même eu des protestations au sein du parti, notamment de la part de l’économiste Bekesi. La direction du parti a préféré déclarer que les promesses électorales étaient surtout des "visions de l’avenir"...

Après la victoire électorale Bekesi déclara que la politique de réformes continuerait et a critiqué la politique économique du gouvernement précédent d’un point de vue droitier, disant que celui-ci avait échoué dans la privatisation et n’avait pas avancé assez rapidement vers l’"économie sociale de marché", c’est-à-dire vers le capitalisme. Voilà les soi-disant représentants des travailleurs hongrois !

La participation du PSH au gouvernement hongrois va provoquer le même genre de conflits qu’en Pologne. Le PSH et la SdRP sont des partis ouvriers bourgeois sans tendances staliniennes importantes, mais dans lesquels existent des courants forts qui pourraient conduire à une forte opposition ouvrière contre la droite et le centre du parti, ou bien être forcés par leur propre base à mener un tel combat. Mais compte tenu de la crise de direction du prolétariat, il y a aussi la possibilité que le mécontentement de la population puisse être récupéré par des forces nationalistes.

Les oppositions qui existent au sein de ces deux partis n’ont pas d’alternative politique globale à proposer. Elles ne sont pas opposées à l’entrée dans l’Internationale Socialiste, ni à une orientation pro-occidentale en politique étrangère, bien qu’elles soient au moins en partie pour un protectionnisme réactionnaire teinté de nationalisme.

Tout comme les syndicats, elles n’ont pas d’opposition de principe à la restauration du capitalisme. Elles sont toutefois plus directement sous la pression des travailleurs que la direction du parti. Dans les années à venir l’impérialisme et les exigences du processus de restauration mèneront à de nouvelles attaques contre les travailleurs, une politique budgétaire restrictive et des aides au capital privé, national ou étranger. Cette situation permettra de remettre en cause le cadre hypocrite mais relativement uni dont ces partis s’étaient dotés pendant les années d’opposition.

Loin d’être contradictoire avec la restauration du capitalisme, la présence des ex-staliniens au gouvernement pourrait représenter une aubaine pour les impérialistes : en déroutant les travailleurs et en plaçant au sommet de l’Etat une direction traître, qui agirait dans le sens des intérêts des capitalistes, sur le dos des travailleurs.


Stalinisme et restauration du capitalisme

Depuis 1989-1990, des gouvernements pro-capitalistes sont au pouvoir dans tous les pays d’Europe centrale. Et pourtant, la restauration du capitalisme n’est achevée dans aucun cas. La loi de la valeur n’est encore nulle part le régulateur de l’économie et ne s’impose pas aux restes de l’économie bureaucratiquement planifiée.

Néanmoins, il est évident qu’en Hongrie, en Pologne, en Slovénie et dans la République Tchèque, ce processus sera bientôt terminé. Mais les problèmes chroniques du processus de restauration - le manque de capital (tant à l’intérieur du fait de l’absence d’une classe capitaliste forte qu’à l’extérieur du fait d’investissements impérialistes limités), l’absence d’un système bancaire et d’un système de crédit capables d’imposer que le secteur étatique fonctionne selon le critère de la rentabilité - ne sont résolus que lentement.

Face à cette progression de l’économie de marché, les ex-PC ne peuvent être des alliés fiables des travailleurs dans leur combat contre la restauration. Au contraire, même s’ils ont conservé après la chute du pouvoir une base ouvrière, ils ont toujours choisi de s’orienter vers la tribune parlementaire plutôt que vers la lutte de classe.

Les partis staliniens "non-transformés" qui sont encore au gouvernement - en Roumanie, en Bulgarie ou en Serbie - ont adopté une politique extrêmement chauvine et ont mené une politique qui a réduit un peu plus le niveau de vie des travailleurs. Tôt ou tard ces partis devront affronter la classe ouvrière. Le prolétariat ne peut pas leur faire confiance. Il doit renverser ces bureaucrates par une révolution. La classe ouvrière ne peut pas non plus avoir confiance dans les restaurationnistes bourgeois et encore moins les soutenir. L’économie que ces derniers veulent construire c’est celle du chômage, de l’exploitation et de la misère. La classe ouvrière doit mettre à profit toute crise politique pour construire son propre pouvoir de classe.

L’exemple polonais peut faire école en Hongrie. Les contradictions de cette évolution sont évidentes. Les sociaux-démocrates aujourd’hui à la tête de l’ancien PC feront tout pour éviter une lutte de classe décisive. Ils vont rentrer en conflit avec leur propre base. Et il y a dans chaque parti l’embryon d’un courant de gauche, qui pourrait se renforcer dans une telle situation.

Mais il ne faut avoir aucune illusion dans ces bureaucrates de gauche, qui comme ceux de droite sont avant tout des bureaucrates. C’est seulement en s’appuyant sur les travailleurs et leurs luttes que l’on pourra faire échec à la restauration.

Les révolutionnaires doivent intervenir dans ces luttes, pour arracher les travailleurs des mains des réformistes de gauche. Ils doivent construire un parti révolutionnaire de l’avant-garde, qui, sur la base d’un programme d’action révolutionnaire, puisse guider les exploités et les opprimés dans leur lutte contre la contre-révolution, jusqu’au renversement des gouvernements restaurationnistes et l’instauration d’un véritable pouvoir des travailleurs.

Malheureusement, les travailleurs de l’Europe de l’Est n’en font pas encore fini avec le stalinisme. "Le mort saisit le vif" disait Marx. En effet. Sous sa forme ouvertement pro-capitaliste et réformiste, le stalinisme vit toujours en Hongrie et en Pologne et, comme hier, constitue l’un des principaux ennemis des travailleurs.

Mais, comme en 1989, le fait que les staliniens soient au pouvoir constitue un atout pour la classe ouvrière et les révolutionnaires. Dans l’opposition, ces réformistes pouvaient prétendre qu’ils n’étaient pas responsables de la politique d’austérité. Aujourd’hui, il ne peut plus y avoir de doute.

Si les travailleurs parviennent à renouer avec un programme révolutionnaire qui place en son cœur la mobilisation et la prise du pouvoir par le prolétariat, le stalinisme rejoindra une fois pour toutes les poubelles de l’Histoire. Et cette fois-ci, les morts ne ressusciteront pas.


1 Le PSB a été dissous par un gouvernement bourgeois, mais s’est depuis reconstitué et a formé une coalition avec le parti de la minorité turque
2 Labor Focus on Eastern Europe, 1992 1 p53
3 B. Racz, The socialist left opposition in Hungary, Europe-Asia studies, 1993, t 45, n 4, p662
4 Ibidem, p650
5 Ibidem, p652
6 Ibidem, p652-653
7 L. Vinton, Poland goes left, RFE/RL Research Report 8.10.93, p2
8 L. Vinton, Poland's new government : Continuity or reversal ?, RFE/RL Report 19.11.93, p.2
9 Ibidem, p4
10 E. Oltay, Hungarian socialists prepare for comeback, RFE/RL Research Report 4.3.93, p22
11 Ibidem, p25




L’économie politique de la restauration

Début 1991, nous avons exposé dans un article, dont voici des extraits, notre analyse et notre méthode pour comprendre le processus de restauration. Quatre ans plus tard, leur validité est entièrement confirmée.

"L’économie de l’Etat ouvrier dégénéré était caractérisée par trois éléments :
• l’étatisation des éléments-clés des moyens de production ;
• leur coordination et fonctionnement selon des objectifs établis par la caste bureaucratique, ce qui nécessitait la négation de la loi de la valeur au sein de l’Etat ;
• la protection de ce système face aux effets néfastes de la loi de la valeur externe, sous la forme d’un monopole d’État du commerce extérieur.

De ces trois facteurs, c’est la négation de la loi de la valeur à travers le contrôle bureaucratique qui était fondamental : elle déterminait le destin des deux autres.

En conséquence, c’est la destruction de la planification en tant qu’élément central de toute l’économie qui marque le changement qualitatif dans la nature des rapports de propriété, et donc de l’Etat qui les défend.

Le moment précis de cette transition pourrait être voilé par plusieurs facteurs : les effets désintégrateurs de la planification bureaucratique elle-même ; le fonctionnement spontané de la loi de la valeur, malgré la planification bureaucratique ; l’adoption consciente de la loi de la valeur par des réformes marchandes dans certains secteurs de l’économie, et, finalement, l’inertie de l’économie nationale, qui même après la fin de la planification bureaucratique sera marquée par les déséquilibres et les interactions entre secteurs, établies par la planification.

A ce point la tâche fondamentale des contre-révolutionnaires est de transformer le rôle de l’argent en celui du capital. Dans l’Etat ouvrier, l’argent est d’abord utilisé comme système de comptabilité ; il a également cette fonction dans les sociétés capitalistes et, mais c’est uniquement sous le capitalisme que l’argent se transforme en capital.

L’Etat doit libérer les prix, pour que le marché les détermine, et la nature des subventions doit être changée pour que toute restriction sur la banqueroute des entreprises soit enlevée. De véritables taux d’intérêt doivent être introduits, la monnaie doit devenir convertible, et le monopole d’État sur le commerce extérieur doit être détruit.

Le deuxième facteur fondamental dans l’économie politique de la création du capitalisme, c’est la "libération" de la force de travail pour qu’elle devienne une marchandise, et que la société soit basée sur la production généralisée de marchandises - le capitalisme. La circulation du capital est essentielle, mais la plus-value n’est créée que dans la production : la force de travail doit devenir une marchandise avant que la plus-value ne puisse être créée.

Le gouvernement doit aussi modifier le droit de propriété privée dans la sphère des moyens de production (profit, loyers, "liberté" d’embaucher et de licencier les travailleurs, etc) et donner force de loi à l’établissement et à l’application de contrats entre possédants. Sans de tels développements, il n’y aura pas d’investissement significatif.

Le point décisif de la destruction de la planification est celui-ci : les fonds d’investissement, centralement administrés, ne déterminent plus le processus d’accumulation. Quand des réformes structurelles dans le secteur bancaire (la fin du monopole d’Etat, des crédits accordés selon des critères de rentabilité) sont mises en marche, l’économie planifiée est définitivement détruite, et il existe désormais un capitalisme monopoliste d’Etat restaurateur. La suite du processus n’est que l’approfondissement de ces nouveaux rapports sociaux. Au niveau macro-économique la transformation qualitative du "socialisme de marché" en capitalisme monopoliste d’Etat restaurateur arrive au moment où l’opération du système bancaire et de celui du crédit est restructurée et qualitativement transformée, et mise hors de portée de l’appareil central de l’Etat.

La première forme de propriété privée sera la possession commune des principaux moyens de production : un capitalisme monopole d’Etat restaurationniste. L’Etat favorisera l’introduction des rapports commerciaux entre les entreprises d’Etat, tout en cherchant à affaiblir le monopole de certaines industries-clés.

Une telle phase est inévitable, à cause de trois facteurs :
• l’absence d’une classe capitaliste indigène ;
• le besoin de l’Etat de superviser la destruction des moyens de production inefficace avant que l’impérialisme investisse ;
• l’importance du maintien d’une certaine stabilité sociale qui se traduit par des interventions sélectives contre les effets de la loi de la valeur.

Le gouvernement doit aussi faire en sorte que les entreprises fonctionnent selon ce nouveau cadre. En particulier, le directeur doit être "libéré" des contraintes ouvrières, et ses décisions doivent refléter les besoins des nouveaux propriétaires et de leurs représentants.

L’existence formelle des organes d’autogestion ou des comités d’entreprise est moins importante que la capacité de la direction à exercer un véritable contrôle (c’est-à-dire les droits de propriété) sur l’utilisation de la force de travail dans l’entreprise (embauche, licenciement, établissement des normes de production etc).

Les rapports entre les entreprises doivent aussi être transformés. L’ancienne méthode qui consistait à passer des accords informels concernant l’approvisionnement - l’échange des produits entre les entreprises à la place d’une facturation et d’un paiement corrects - doit être remplacée par de nouvelles méthodes de comptabilité capitaliste. Le crédit entre les entreprises devrait suivre des critères commerciaux.
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