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Le stalinisme et la restauration du capitalisme
"Le stalinisme est fini". Tout le monde la dit, pour des raisons différentes.
Pour la bourgeoisie, il y avait le besoin de marteler sa prétendue victoire sur les "forces du mal", et de sassurer que lidée même du socialisme était enterrée et à jamais oubliée.
Pour les révolutionnaires, à partir du moment où cet épisode terrible de lhistoire du mouvement ouvrier sachevait, il y avait lespoir quon pourrait désormais lutter pour le communisme enfin débarrassés de cet obstacle idéologique dictatorial.
Pourtant, apparemment la bête est coriace. Aux dernières élections parlementaires en Hongrie et en Pologne, ce sont les ex-staliniens qui ont rafié la mise.
A la fin de lannée 1993, la Social-démocratie de la République de Pologne (SdRP), ex-parti stalinien, a gagné les élections législatives, devenant la principale force au sein du SLD, lAlliance démocratique de gauche. Puis, en mai 1994, le Parti Socialiste Hongrois, héritier direct de lancien parti dirigeant, est arrivé en tête aux élections législatives.
En Occident, ces victoires de lancien ennemi ont suscité tantôt la peur tantôt lespoir.
La "peur" devant la possibilité que des forces qui avaient maintenu ces pays à lécart de lexploitation capitaliste pendant quarante ans reprennent le dessus.
L espoir" parce que, selon certains, les ex-partis staliniens, étant "social-démocratisés" et voués totalement à la restauration du capitalisme, pourraient être les meilleurs agents de loccident. En effet, daprès les journalistes et les économistes occidentaux les plus cyniques, ces partis auraient les meilleurs experts et seraient plus expérimentés que les forces ouvertement bourgeoises particulièrement divisées. La démagogie anticommuniste et le nationalisme de ces derniers sont aussi grands que leur compétence est limitée.
Cette analyse contient sans doute une part de vérité. On peut être sûr que sous le pouvoir des ex-partis communistes, il ny aura pas de retour à léconomie bureaucratiquement planifiée de type stalinien. En Hongrie et en Pologne, ces partis ont accompli une transformation irréversible vers des partis de type social-démocrate et, après la chute de la dictature bureaucratique en 1989-1990, ont définitivement perdu leur liens étroits avec lappareil étatique.
Mais en même temps ces partis se trouvent devant une contradiction, piégés en quelque sorte entre leur politique bourgeoise et les revendications des masses, surtout celles des classes ouvrières qui subissent de plus en plus les terribles effets sociaux du processus de restauration. Leur tâche relève donc de la quadrature du cercle.
Alors que ces pays sont prolongés dans une crise sociale sans précédent, (chômage, chute de la production...), comment peuvent-ils agir dans lintérêt du capital tout en contrôlant le mouvement ouvrier, cest à dire se comporter comme une organisation réformiste ?
Cette situation rend très contradictoire la remontée des ex-partis staliniens en Europe de lEst. Pourront-ils freiner la résistance de la classe ouvrière contre la contre-révolution sociale ou vont-ils se révéler comme un phénomène de transition vers une révolte spontanée du prolétariat ou vers une dictature bourgeoise bonapartiste, réactionnaire et anti-ouvrière ?
1947, 1989 et après...
Jusquen 1989, tous les États dEurope de lEst, bien quils aient une origine profondément différente de celle de lex-URSS (ils navaient jamais connu de révolution ouvrière) avaient une nature fondamentalement identique à la sienne : tous ces pays étaient des États ouvriers dégénérés où le capitalisme nexistait plus, mais où existait, calquée sur celle de lURSS, une planification bureaucratique qui permettait de contrecarrer la loi de la valeur, loi fondamentale du capitalisme.
Malgré la destruction du capitalisme, les États ouvriers ne représentaient nullement une vision socialiste de lavenir. Loin de là. La façon dont le capitalisme fut détruit dans la période 1947-1949, au moment de linstauration des premiers plans quinquennaux, montre au contraire la nature bureaucratique et contre-révolutionnaire des partis communistes. Le capitalisme ne fut détruit quaprès plusieurs années durant lesquelles les staliniens cherchèrent à maintenir des fronts populaires avec des sections de la bourgeoisie.
Mais quand limpérialisme montra clairement sa volonté de reprendre le dessus dans ces pays où il avait perdu son influence suite à loccupation soviétique à la fin de la guerre, le Kremlin neut plus guère de choix. Soit il acceptait des troupes pro-impérialistes à ses frontières, qui menaçaient ainsi son pouvoir et ses privilèges, soit il éliminait le capitalisme de façon militaro-bureaucratique afin de créer un zone-tampon entre lURSS et limpérialisme.
La condition préalable à cette destruction bureaucratique du capitalisme dans les pays de lEst était lélimination de toute organisation indépendante des travailleurs et limposition dun monopole politique au profit des seuls bureaucrates staliniens. Même si dans certains pays, comme en Tchécoslovaquie, des manifestations de masse furent organisées par les staliniens, celles-ci ne furent nullement nécessaire à la destruction du capitalisme.
A la différence de ce que croient certaines organisations se réclamant du trotskysme, lexpropriation du capitalisme ne sest pas faite "sous la pression des masses", mais plutôt de façon contre-révolutionnaire, contre les rythmes de la lutte de classe.
Même si les travailleurs y gagnèrent, quelques acquis leur étant offerts afin dacheter leur acquiescement, et même sil fallait défendre léconomie post-capitaliste face aux menaces de la contre-révolution capitaliste, les révolutionnaires devaient sopposer totalement à linstauration dun État ouvrier dégénéré, et combattre pour une révolution politique.
Seule la révolution politique, en balayant la bureaucratie et en établissant le pouvoir des travailleurs dans tous les domaines de la société, pouvait ouvrir la voie à la création dune véritable économie planifiée.
Une fois au pouvoir, la bureaucratie copia totalement la dictature anti-ouvrière de Staline. Malgré certaines avancées économiques, dues aux premiers succès de léconomie bureaucratiquement planifiée dans des pays ravagés par la guerre, très rapidement les pays de lEurope de lEst glissèrent dans limpasse bureaucratique qui caractérisait lURSS.
Menace restaurationniste
Dès le début, une partie de la caste stalinienne avait agi consciemment en direction dune réintroduction du capitalisme. Pour la caste entière, la menace de la restauration capitaliste était beaucoup moins repoussante que la menace dune révolution politique. Cest pourquoi chaque tentative des travailleurs pour imposer leur pouvoir avait été brutalement réprimée - Berlin en 1953, Hongrie en 1956, Pologne en 1956, 1971 et 1980-81 - alors que louverture au marché capitaliste de certaines économies bureaucratiquement planifiées était chaudement accueillie.
Lexemple de la Hongrie et de la Pologne est très frappant à cet égard. La révolution hongroise de 1956 fut noyée dans le sang. Mais, pendant les années 70, lorsque léconomie hongroise commença à fonctionner selon le "socialisme au goulasch" - cest à dire lintroduction et la part de plus en plus importante des mécanismes du marché - la bureaucratie na pas bougé, pour la simple raison que cétait elle qui mettait en uvre cette politique.
Il en alla de même en Pologne, où lécrasement du syndicat Solidarnosc en 1981 nétait pas dû à la politique pro-capitaliste prônée par une partie de sa direction, mais à la menace que représentait pour le pouvoir bureaucratique lorganisation indépendante des travailleurs et la création dembryons de conseils ouvriers.
Leffondrement du stalinisme à la fin des années 80 est le résultat de limpasse croissante de léconomie soviétique et de son incapacité à répondre à la course aux armements lancée par lOccident. Aveugle et sans politique claire, la majorité de la caste dominante en Europe de lEst et en URSS commença à suivre une politique qui dans sa logique préparait le terrain pour le capitalisme.
La profondeur de cette crise interne de la bureaucratie devint évidente en 1989 et 1990. Très vite, et avec une facilité étonnante (sauf en Roumanie, où une révolution sanglante fut nécessaire pour renverser Ceausescu) les mouvements démocratiques de masse renversèrent des régimes, qui quelques années auparavant seulement auraient réprimé brutalement des mouvements analogues.
Ces mouvements ouvrirent dans toute lEurope de lEst une période révolutionnaire, qui souleva lalternative entre un véritable pouvoir ouvrier basé sur des conseils ouvriers et une économie démocratiquement planifiée, ou une contre-révolution sociale. Malheureusement, en labsence dune direction révolutionnaire, différentes forces restaurationnistes purent diriger les mouvements de masse et utiliser leur haine contre la dictature stalinienne afin de se hisser eux-mêmes au pouvoir.
Dans la plupart des pays cela signifia dabord linstauration de gouvernements ouvriers bourgeois restaurationnistes ou de collaboration de classe. Mais ces gouvernements, comme celui de Mazowiecki en Pologne (1989), ou le gouvernement de Modrow en RDA (1989-90), furent de brefs phénomènes transitoires. Déjà à la mi-1992 dans tous les pays de lEurope de lEst, mis à part la Serbie-Monténégro, la Macédoine et la Roumanie, il y avait des partis ouvertement bourgeois au pouvoir.
Évidemment, la question de lachèvement ou non de la restauration relève dune étude concrète et non pas du simple constat que parce quil y a un gouvernement bourgeois, il y a également restauration du capitalisme.
Comme nous lavions prévu il y a bientôt quatre ans, une condition préalable à la restauration a été la séparation du parti communiste de lappareil dÉtat. Parallèlement à ce processus on assista à une transformation radicale des partis staliniens qui avaient été au pouvoir.
Dans le système stalinien, les partis étaient étroitement liés à lappareil dÉtat et contrôlaient en même temps la société à travers un système très développé de structures du parti (cellules, milices...) dans les entreprises et dans les institutions. Au dessus de ce système, le parti gardait la cohésion de secteurs divergents de la bureaucratie et aidait donc à assurer le pouvoir de la caste toute entière. Cest cette domination sur lappareil dÉtat et aussi le contrôle de la société que les partis staliniens ont perdu en une période très courte.
Ceci sest déroulé différemment selon les pays. En Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en RDA les partis ont été battus aux élections, ont perdu le pouvoir et furent réduits pendant un certain temps à un score de 10-15 %. Par la suite, dans tous ces pays, comme en Lituanie, dans la République Tchèque ou encore en Slovénie, les partis staliniens ont complètement perdu leurs liens étroits avec lappareil dÉtat.
Mais en Bulgarie et en Roumanie, les partis communistes réussirent à se transformer en partis socialistes ou fronts nationaux, et plus tard en partis sociaux-démocrates, sans être chassés du pouvoir.(1) Il en va de même en Serbie ou encore en lUkraine. Dans tous ces pays, les ex-PC ont gardé leurs liens étroits avec lappareil dÉtat.
Enfin, en Croatie et en Slovaquie, lemprise de la bureaucratie stalinienne sur le pouvoir dÉtat a été brisée, mais la bureaucratie reste encore une couche relativement unie derrière les nationalistes de droite qui sorientent vers un capitalisme étatique.
Loin dêtre "la fin" du système stalinien et de son économie bureaucratiquement planifiée, leffondrement du stalinisme na représenté que le début de la fin. Pour la bourgeoisie naissante de ces pays, et encore plus pour limpérialisme, les problèmes navaient fait que commencer.
Pour tous ceux qui veulent utiliser des critères économiques et non pas rester au niveau bêtement sociologique (la nature du gouvernement...), il est évident que la restauration du capitalisme ne va pas se faire du jour au lendemain. En fait, cinq ans plus tard, elle nest toujours pas réalisée, sauf dans le cas exceptionnel de lAllemagne de lEst où limpérialisme allemand, en y mettant le prix, a pu effectivement racheter lancienne RDA et réimposer son pouvoir après quarante ans.
La situation en Hongrie et en Pologne, où à la fois de grands pas ont été faits vers la restauration du capitalisme, où les anciens staliniens ont été le plus écartés de lappareil, mais où ils ont également fait un retour électoral triomphant, peut nous apprendre beaucoup sur le processus de restauration, mais aussi sur la possibilité de mobiliser les travailleurs dans ces pays afin de repousser les attaques contre ce qui reste de leurs maigres acquis.
Les staliniens chassés du pouvoir
Lors des élections de 1989 à 1991, en ex-RDA, en Hongrie, en Pologne et en Tchécoslovaquie, les partis staliniens et leurs héritiers furent réduits à des partis dopposition de taille moyenne. Ils perdirent leur influence sur le gouvernement et lappareil dÉtat.
En Hongrie, où les "réformes" pro-capitalistes mises en uvre depuis des années par la bureaucratie ne suffisaient plus à la bourgeoisie indigène et impérialiste, des mesures décisives furent adoptées dès 1989 afin de détruire le pouvoir de lancienne caste bureaucratique.
Pourtant, en 1988, lors du Congrès du Parti Ouvrier Socialiste Hongrois (POSH), Kadar et un tiers du bureau politique avaient été remplacés par des gens ouvertement restaurationnistes proches de Poszgay. En 1989, les cellules du POSH dans lappareil détat, dans larmée et dans les entreprises furent dissoutes, ainsi que les "milices ouvrières", en réalité des milices du parti.
Afin de contrecarrer sa perte de légitimité, le nouvel avatar du POSH, le Parti Socialiste Hongrois (PSH), quitta le pouvoir spontanément, sous la pression des oppositions bourgeoises en formation.
Larmée populaire hongroise fut rebaptisée Force de défense hongroise. Elle fut dépolitisée et prêta serment de lutter pour la défense "nationale". La grande majorité des officiers obéit, bien que 1.200 dentre eux quittèrent le service en 1990. Seuls le ministère de la défense et les quartiers généraux vécurent des changements massifs de personnel. Le ministre et tous les secrétaires détat furent remplacés et la moitié des généraux furent mis à la retraite.
Malgré une certaine continuité quant à son organisation, lappareil dÉtat fut remanié et épuré des éléments peu fiables pour être converti en instrument fidèle de la restauration capitaliste. Le processus se déroula de façon similaire en Pologne. Il fut mis en uvre à partir du printemps 1989 surtout sous le gouvernement Mazowiecki, soutenu par Solidarnosc. En juin 1990, le ministre stalinien de lIntérieur, le général Kiszcak, fut remplacé par le journaliste catholique Koslowski. Un mois auparavant le parlement polonais avait décidé une réorganisation de la police et la dissolution de la police secrète.
Le ministère de lIntérieur fut restructuré, et deux unités spéciales de milices, qui sétaient "distinguées" lors de la répression sanglante contre les travailleurs polonais (ZOMO et ORMO) furent dissoutes. La milice populaire fut remplacée par un corps de police étatique et soumise à une nouvelle "direction pour la protection de lEtat".
Les mêmes purges eurent lieu dans larmée, où la direction politique centrale, la formation idéologique et celle des militants du parti, furent abolies. Le gouvernement réintroduisit à leur place des prêtres militaires et remplaça les officiers supérieurs par des hommes plus fiables. Toutefois environ 80 % des officiers restèrent en place, la majeure partie ayant déjà quitté le Parti Ouvrier Unifié Polonais (POUP) en 1989.
En RDA, le nettoyage et la séparation par rapport au parti stalinien ont été plus profondes et complètes. Larmée nationale populaire fut tout simplement dissoute et la plupart des officiers nont pas été repris dans larmée de la RFA. Il en alla de même pour le personnel des services secrets.
La RFA disposait déjà dun appareil de répression bourgeois fiable, quil fallait seulement élargir territorialement. Dans les autres états ouvriers dégénérés, les gouvernements restaurationnistes devaient au contraire pouvoir compter sur une partie des anciens organes de répression, pour créer un appareil policier et militaire, en apparence au dessus des classes.
Enfin, il faut noter que si lépuration qui intervint dans lappareil étatique fut politiquement significative, elle fut aussi en réalité très restreinte. Peu de bureaucrates ont dû subir un procès pour les crimes commis au temps de la dictature. Et pour cause. Le stalinisme - ses structures et sa politique dégénérée - constituait le corps même de la société de ces pays.
Une fois commencée, lépuration aurait dû aller jusquau bout, balayant tous ceux qui sétaient compromis avec lancien régime. Cest à dire tout lappareil dÉtat et une partie importante de sa superstructure (y compris dans léducation nationale...)
Dans tous ces pays, les partis communistes ou leurs nouveaux remplaçants ont perdu des militants par rapport au temps où ils constituaient le parti unique. En Hongrie le PSH, nouvelle version du POSH, ne regroupait plus que 7% des 700.000 adhérents déclarés par le POSH. Ce qui fait toujours 50.000 militants... Le POUP, qui devint en 1990 la Social-démocratie de la République de Pologne (SdRP), seffondra, passant de 2 million dadhérents au temps de la dictature à 60.000.
Toutefois ces partis ont pu depuis stabiliser leur base militante. Le déclin de cette base doit aussi être relativisé, si on la compare aux autres forces politiques dans ces pays. Par exemple le deuxième parti polonais, lUnion Démocratique ne compte que 25.000 adhérents. Mais bien quil faille relativiser ce déclin, comment expliquer que, quatre ou cinq ans après avoir perdu le pouvoir, les ex-partis staliniens soient revenus sur le devant de la scène politique ?
Base sociale et syndicats
Avec la chute des staliniens et la rapide perte du pouvoir des PC, le rôle des syndicats officiels sest transformé radicalement. Ils nétaient plus les courroies de transmission des régimes bureaucratiques chargés dassurer le contrôle de la classe ouvrière mais devinrent eux-mêmes la cible des attaques de la contre-révolution sociale.
Lappareil dÉtat, qui jusque là leur avait été favorable, ou du moins à leur direction, devint hostile. De plus, les syndicats officiels furent considérés comme les complices de la dictature stalinienne honnie, et un grand nombre de dirigeants syndicaux craignaient que des mesures soient prises à leur encontre.
De là laffirmation constante des dirigeants syndicaux dêtre "non politiques", de ne faire aucune politique dans lintérêt dun quelconque parti. Cest vrai même en Pologne, où le syndicat principal, lOPZZ, fournit 61 députés sur les 171 que compte lAlliance Démocratique de Gauche (SLD). En Hongrie la situation est la même : le PSH et la Fédération des Syndicats Hongrois (MSZOSZ) ont été obligés de renouer doucement les liens entre les deux organisations.
Dans tous les pays dEurope centrale les ex-syndicats officiels sont soit devenus les syndicats les plus forts du mouvement ouvrier, soit les seules forces syndicales présentes, comme par exemple en Hongrie, en Tchéquie (la République Tchèque) ou encore en Slovaquie.
Même en Pologne, le seul pays où se développa un syndicat de masse hostile au pouvoir bureaucratique (Solidarnosc), lOPZZ dispose dune base beaucoup plus forte dans la classe ouvrière et il est très peu probable que ce rapport puisse se renverser. LOPZZ revendique aujourdhui entre 4,5 et 6 millions dadhérents, le MSZOSZ hongrois près de 2 millions.
Malgré leurs structures extrêmement bureaucratisées, les vieux syndicats sont apparus aux yeux des travailleurs comme un pilier social face au processus de restauration. Il faut se rappeler que pendant un certain temps les syndicats fournissaient diverses prestations sociales comme la sécurité sociale quils géraient sous la dictature stalinienne. Pourtant le fait quils ne remplissent plus ces fonctions na pas conduit à une chute de la base syndicale.
Au contraire, les bureaucrates syndicaux ont joué, avec parfois un discours plus radical un rôle semblable à celui de leurs confrères dEurope de louest : se mettre à la tête du mouvement de contestation afin de pouvoir le diriger vers la négociation avec le gouvernement.
Dans tous les pays dEurope de lEst les syndicats, en particulier les ex-staliniens, ont été la cible des gouvernements bourgeois. Ceux-ci ont cherché dune part à réduire les droits syndicaux dans les entreprises, dautre part à confisquer leurs biens "illégaux" hérités de lépoque stalinienne.
En Pologne et en Hongrie, la SdRP et le PSH se sont fait remarquer pour leur défense des syndicats et de leurs revendications, en les soutenant explicitement et à la fois en offrant leurs services comme médiateurs entre ces derniers et le gouvernement.
En Hongrie, les relations entre lex PC et les syndicats sont devenues plus fortes après le départ à la fin de lannée 1990 de Poszgay, lex-leader de la fraction parlementaire du PSH. Le 12 juin 1991, le PSH et le MSZOSZ menaçaient le gouvernement dune grève générale contre laugmentation du prix de lélectricité et du chauffage.
Bien que cet appel à la grève ait été boycotté par les syndicats qui appuyaient les partis ouvertement bourgeois, "lappel à la grève a été très efficace et a permis toute une série daccords avec le gouvernement, par exemple que 15 % des fonds des privatisations soient utilisés pour la création de nouveaux emplois".(2) A partir de ce moment là, le PSH et MSZOSZ ont retiré leur mot dordre de grève.
Le PSH sest aussi opposé à lintroduction de nouvelles lois antisyndicales, selon lesquelles les biens du MSZOSZ devaient être expropriés et attribués aux syndicats loyaux à la politique du gouvernement. Avec raison, le PSH considéra que ces lois constituaient une attaque directe contre les intérêts des travailleurs et fut le seul au parlement à sy opposer résolument.
En conséquence, le PSH fut qualifié par les syndicats comme "le seul représentant des intérêts des travailleurs au parlement".(3) En avril 1992, après le congrès du PSH, un comité de liaison PSH-MSZOSZ fut créé, dont la tâche était de coordonner les futures actions communes. Lors des élections régionales de lannée dernière, le MSZOSZ soutenait en général les candidats du PSH ou des listes communes du PSH, POSH (ex-stalinien) et du parti social-démocrate hongrois.
En Pologne, la SdRP a maintenu dès le début son bloc avec lOPZZ et a présenté des candidats communs à toutes les élections. Toutefois lOPZZ a toujours cherché à minimiser ses liens avec la SdRP, pour ne pas apparaître comme le syndicat "communiste".
Comme le PSH en Hongrie, la SdRP a préféré jouer le rôle de représentant parlementaire des syndicats et de leurs revendications, plutôt que dagir comme une force réelle dans la vie sociale. Malgré leur bases relativement grandes et leur organisation efficace, ces deux partis sont peu présents dans la vie quotidienne et peuvent être considérés comme plutôt passifs.
Néanmoins tous les deux ont profité du mécontentement croissant provoqué par les conséquences sociales du processus de restauration. Les années 1991 à 1993 ont été marquées, surtout en Pologne, par une mobilisation accrue des travailleurs, par des grèves et des protestations, qui se sont cependant généralement terminées par des accords avec le gouvernement.
Cette succession de luttes, parce quelle na pas permis darracher des acquis durables, a conduit une partie des travailleurs à la démoralisation, mais a permis à dautres de comprendre que sur le seul terrain des luttes économiques aucune opposition durable nétait possible et quil faut chercher une réponse politique globale.
Ceci explique très certainement pourquoi il y a eu aux élections de 1993 une hausse de la participation. Avec le renforcement de lex-PC est apparue aux yeux du peuple une alternative à la politique des partis ouvertement bourgeois.
Après trois ou quatre ans de politique ouvertement restaurationniste, la peur du "communisme" a disparu. Le vieil argument selon lequel les "communistes" étaient responsables de toutes les difficultés de la vie sous les gouvernements bourgeois sest retourné comme un boomerang contre ceux qui lagitaient. Éloignes en général du pouvoir pendant plusieurs années, les partis communistes nont pas participé à cette politique et peuvent maintenant prétendre être une véritable alternative.
Ce sont donc les effets de la politique restaurationniste menée depuis 1989 par les divers gouvernements bourgeois, la volonté des travailleurs dy résister et la crise de direction prolétarienne qui sont à lorigine de la remontée des ex-partis communistes et de leur retour au pouvoir. Loin dexprimer la volonté dun retour à la dictature et à léconomie bureaucratiquement planifiée (ce que ces partis ne promettent nullement), le soutien aux ex-partis communistes exprime plutôt labsence de toute alternative révolutionnaire, capable de proposer aux travailleurs autre chose que le réformisme tiède des ex-staliniens.
Transformation idéologique et formation de courants
Léloignement du pouvoir na pas été le seul facteur qui a calmé les peurs anticommunistes : la transformation des partis polonais et hongrois en partis sociaux-démocrates y a aussi contribué.
En Pologne et en Hongrie, le changement de nom sest accompagné dune scission, durant laquelle laile stalinienne sest divisée. En Pologne, plusieurs petits groupes se sont formés, tandis quen Hongrie elle a formé son propre parti, le POSH, reprenant le nom de lancien parti unique. Toutefois, dans ces deux pays, comme ailleurs, il existe une coopération entre ces deux ailes sous la forme dalliances électorales, quelles soient formelles ou non.
Labsence de courants ouvertement staliniens dans le PSH et dans le POSH ne permet toutefois pas de conclure que ces partis sont homogènes.
A son deuxième congrès, le PSH sest proclamé "parti socialiste social-démocrate" sans référence idéologique au marxisme.(4) Le parti sest fixé pour but dêtre le point de rassemblement de la gauche hongroise et de renforcer ses liens avec les syndicats.
Le POSH, constitué principalement de vieux apparatchiks, a connu une crise et a perdu son influence dans les syndicats au profit du PSH. Le PSH sest déclaré, pratiquement à lunanimité, pour la transformation de la Hongrie en une économie de marché capitaliste et en une démocratie parlementaire bourgeoise "qui fonctionne".
Le deuxième congrès du parti a aussi conduit à un changement important de direction, et a montré une orientation renforcée vers la social-démocratie occidentale. Reszo Nyers a été remplacé par Gyula Horn et toute une série de dirigeants plus jeunes ont été promus.
Imre Poszgay, qui était encore à cette époque chef du groupe parlementaire, quitta le parti. Avec Zoltan Biro, son ancien secrétaire au ministère et co-fondateur du Forum Démocratique Hongrois, il fonda lAlliance Nationale Démocratique, un parti bourgeois de centre-gauche.
La sortie de Poszgay et de ses fidèles na pas conduit à une évolution vers la gauche, mais à un affaiblissement très marqué du courant du PSH qui voulait couper les liens du parti avec le mouvement ouvrier.
Dans le même temps apparurent plusieurs courants sociaux-démocrates, y compris un groupe non structuré de socialistes de gauche, qui prôna une politique ouvrière plus active, une collaboration renforcée avec les syndicats et les organisations sociales de base et leurs militants. La deuxième force dopposition au sein du PSH était la Plate-forme démocratique populaire, qui réclamait une politique plus agressive, surtout au parlement.
A lautomne 1990 fut fondée une association social-démocrate composée de leaders et de députés influents du PSH. Cette association "exigeait une caractérisation plus marquée des idées social-démocrates du parti".(5) A ce moment-là, il y avait au moins quatre fractions identifiables dans le parti hongrois : la gauche, le groupe démocratique populaire, la section ouvrière et les sociaux-démocrates libéraux majoritaires.
En 1991, Zoltan Gal, successeur de Poszgay comme chef du groupe parlementaire, déclara quil était nécessaire davoir une approche plus dynamique vis à vis des revendications socialistes de gauche. Même si la conférence commune aboutit dabord à une unification, la gauche allait bientôt se prononcer contre "les intérêts bourgeois et étrangers qui continuent de surgir" et accusa la direction du parti dêtre trop soumise à la nouvelle élite dirigeante.(6)
La force relative de ces groupes est difficile à évaluer. Dans tous les cas, ceux qui critiquent la direction du parti sont assez forts pour prendre officiellement position et forcer la direction à faire au moins des concessions verbales.
A cela sajoute le fait que les critiques de la gauche vont souvent de pair avec la demande des syndicats dune politique plus orientée vers les intérêts sociaux des travailleurs dans le processus de transformation, mais aussi avec des références plus fortes au nationalisme hongrois.
Un processus de différenciation assez similaire a eu lieu en Pologne. La Social-démocratie de la République de Pologne (SdRP), le premier des ex-PC dEurope centrale à revenir au pouvoir, nest pas non plus un bloc homogène. Son partenaire de coalition, le Parti Polonais des Paysans (PSL) sappuie sur un groupe social relativement homogène, les petits paysans et les travailleurs agricoles. Plus de la moitié des paysans votent pour ce parti. La base de la social-démocratie est différente. Comme la dit un récent rapport :
"Même si la rhétorique de la SdRP soriente toujours vers les travailleurs industriels, les retraités et les 'perdants' de la transformation, beaucoup des ses électeurs se débrouillent dans léconomie privée (PME-PMI, commerce etc. - ndlr). Ses dirigeants ont réussi à donner au parti un vernis de libéralisme et à mettre en avant une approche pragmatique. Et ils se sont empressés dans leur première déclaration publique du 19 septembre 1993 de souligner la nécessité dune continuation du processus de réformes. En même temps une grande partie de la base électorale dépend de ce qui reste du système économique précédent, et pourrait donc pousser pour rejeter la politique économique suivie depuis 1989."(7)
Cette contradiction dans la politique du parti était facile à résoudre du temps où il nétait quune force dopposition. Le projet des dirigeants du parti social-démocrate, fondé en 1989 comme successeur au POUP, était précisément de garder intactes, autant que possible, les vieilles structures du parti, pour avoir un puissant appareil national, de garder et de développer les liens avec lOPZZ, mais aussi de donner au parti une "image libérale, moderniste" surtout en ce qui concerne les libertés culturelles, le droit à lavortement et lanticléricalisme.
Comme dans les autres pays, les dirigeants de la nouvelle social-démocratie sont des ex-fonctionnaires staliniens de deuxième ou troisième rang. Les seules exceptions étaient des fonctionnaires comme Miller, Kwaniewski et Cimoszewicz, qui avaient déjà eu des rôles de dirigeants dans le gouvernement de Rakowski (1988-1989) ou dans lorganisation stalinienne de jeunesse.
Étant donné le mécontentement croissant de la population devant les effets du processus de réforme et les grèves massives en 1992 et 1993, la SdRP avait centré sa campagne électorale sur des promesses sociales :
"La SdRP promit daugmenter les retraites et les salaires des enseignants, des travailleurs de la santé et dautres catégories de fonctionnaires, et de réduire les impôts pour les entreprises étatiques, délargir les allocations chômage et de reporter les augmentations prévues pour la TVA et le prix de lénergie (...) Conscients que cela demanderait le droit de percevoir de nouvelles recettes, les deux partis de la coalition ont promis daugmenter les impôts pour les entreprises privées et de sen prendre à lévasion fiscale et aux activités de léconomie semi-légale en expansion. Ils se sont en plus déclarés pour 'une augmentation légère, temporaire et non-inflationniste du déficit', qui est évaluée à 0,5-1,5 % du PIB et qui doit êtrefinancé par la Banque Nationale Polonaise".(8)
Il sagit là dun programme réformiste de gauche, dont lobjectif est dappuyer la contre-révolution capitaliste tout en amadouant ses pires effets sur les travailleurs.
Il était évident toutefois que ces promesses nétaient rien dautre que des paroles vides et quelles ne seraient nullement maintenues par le gouvernement. On peut aussi facilement comprendre quun tel programme - et en plus en liaison avec les mesures protectionnistes réclamées par le parti paysan - aurait, dans la Pologne actuelle, mis en danger les résultats du processus de restauration du gouvernement ouvertement bourgeois et naurait en même temps pas pu satisfaire les intérêts des travailleurs. Il aurait mené par exemple à une hausse de linflation qui aurait réduit à néant les augmentations de salaires, de retraites et dallocations chômage.
Naturellement, quand il arriva au pouvoir en décembre 1991, le gouvernement bourgeois dOlszewski avait aussi promis de mettre en avant laspect "social" de la réforme. Mais à la différence de la SdRP et de son bloc électoral, les amis dOlszewki ne subissaient pas la pression directe des organisations des travailleurs polonais.
Ce mouvement représente le pilier social de la social-démocratie, même si la majorité de ses cadres sont des ex-permanents du parti, généralement de bas niveau. Les "hommes daffaires" libéraux, qui font aussi partie de la base de la SdRP, sont dex-fonctionnaires du parti, arrivés au capital à travers la "privatisation de la nomenklatura".
Bien quune partie de la direction de la social-démocratie soriente vers ces couches "éclairées" dune bourgeoisie libérale en formation, cela ne représente pas la base sociale du parti. Cette base est la classe ouvrière, représentée par le lien avec lOPZZ, mais aussi par de nombreux ex-adhérents et ex-permanents staliniens, qui représentent larmature du parti. Ce sont les "perdants" du processus de restauration, qui regardent vers le passé, à lépoque de la coopération avec la bureaucratie syndicale.
Cela sexprime jusquau niveau de la direction du parti, où par exemple Miller, nouveau ministre du travail, passe pour le représentant de la "tendance ouvrière". Il a été élu dans la ville ouvrière de Lodz avec 84.355 voix, une majorité écrasante.
Dautres, comme le nouveau ministre de la justice Cimoszesicz, qui, en 1991 encore, voulait fonder et diriger un nouveau parti communiste "propre", lui ont exprimé leur sympathie pendant la campagne électorale. Une des brochures de sa campagne électorale portait le titre significatif "Le temps de la vengeance".
Pourtant, la stratégie générale de la SdRP est claire. Alexander Kwasniewski, dirigeant de la SdRP, a dit au journal allemand Die Zeit : "Je soutiens la gauche pragmatique. Je dois dire que jai un respect énorme pour Felipe Gonzalez, qui est accusé dêtre un social-démocrate droitier. Je considère que la meilleure voie pour la Pologne sera celle de moins didéologie et de plus de pragmatisme. Ce dont nous avons besoin aujourdhui est la réforme à visage humain." A visage humain ou non, la restauration capitaliste se fera toujours sur le dos des travailleurs. Voilà la politique que comptent mettre en uvre tous les ex-partis staliniens en Europe de lEst.
Perspectives politiques
Le plus grand danger pour le projet réformiste prôné en Pologne par la direction de la SdRP vient sans doute de son allié le plus proche : lOPZZ.
Peu après les élections, le secrétaire de lOPZZ, Eva Spychalska, avait déclaré que le syndicat ne serait pas un parapluie pour le gouvernement. LOPZZ est sous la forte pression de sa base et connaît bien les risques dune soumission servile à un gouvernement, qui, porté au pouvoir par les travailleurs, les avait trahi.
Ce nest donc pas un hasard si "le premier projet de loi proposé à la nouvelle assemblée est luvre de lOPZZ : une loi qui prévoit labolition de limpôt sur lexcès de salaire (le popiwek) , mécanisme qui avait été mis en uvre pour éliminer la position dominante des conseils de travailleurs dans les entreprises étatiques et pour empêcher la banqueroute provoquée par les salaires."(9)
Malgré la pression de lOPZZ - et du syndicat Solidarnosc, qui appela à une grève dans les mines, la sidérurgie, les chemins des fer, le secteur de la communication et ailleurs - le budget 1994 diffère peu de la politique daustérité menée par les gouvernements précédents. Rien na été fait pour changer la situation des travailleurs, dont les salaires réels ont baissé de 24% depuis 1990. Et seuls quatre députés de la SLD ont voté contre ce nouveau budget daustérité.
Le gouvernement est coincé entre les demandes de limpérialisme et de la Pologne bourgeoise dun côté, et celles de sa propre base de lautre côté. Déjà, en avril et mai, à lappel du syndicat Solidarnosc, des centaines de milliers de travailleurs avaient fait grève pour la semaine de 40 heures, pour la réduction des hausses du prix du gaz et de lélectricité, pour la réduction des impôts pour les bas revenus, et pour lémission de bons de privatisation aux travailleurs !
Il est clair quon ne peut pas compter sur la direction du SDL pour quelle agisse comme frein aux "réformes". Toutefois, le parti paysan de lactuel premier ministre Pawlak, qui revendique le protectionnisme et des subventions étatiques pour lagriculture, pourrait conduire à labandon, de façon démagogique, de lactuelle politique pro-FMI, tournant auquel lOPZZ et aussi une partie de la social-démocratie pourraient se joindre.
A cela sajoute le fait que Walesa, après sa débâcle électorale, cherche à obtenir un appui pour une "présidence forte", cest-à-dire un renforcement de son rôle bonapartiste. En même temps les contradictions internes du gouvernement conduiront au développement de différences politiques au sein de la coalition ainsi quà lintérieur du parti et de lOPZZ. Une évolution similaire est probable en Hongrie, après la victoire électorale du PSH. Ce parti na pas seulement gagné beaucoup délections locales en 1993, il a obtenu au premier tour des élections législatives de 1994 33 % des voix et est devenu, de loin, le parti le plus fort au parlement hongrois.
Le PSH revendique à peu près 35.000 militants, mais sa base nest composée ni de jeunes ni douvriers. Les militants du PSH ont en moyenne entre 40 et 60 ans, ils sont diplômés de lécole secondaire ou de la fac, et sont des travailleurs qualifiés, profs de fac et managers moyens.(10) Mais malgré cette composition sociale qui nest pas si loin de celle de lancien PC, qui comptait, lui aussi, relativement peu douvriers dans ses rangs, les travailleurs constituent bien la base sociale et électorale du parti.
Les liens entre le PSH et les syndicats ont été renforcés pendant la campagne pour les élections au parlement. En février 1993, la direction du PSH a signé un accord électoral avec les représentants de la Plate-forme socialiste social-démocrate du MSZOSZ. Ceux-ci étaient présents sur les listes du PSH et la campagne électorale a été menée de front par les deux organisations.
Avant lélection, le PSH avait aussi conclu un accord avec lUnion de gauche de la jeunesse et lUnion des retraités hongrois, et une alliance électorale avec deux petits partis, lAlliance agraire et le Parti social démocrate hongrois, qui autrement nauraient pas pu passer la barre des 5 % aux élections.
Par contre, il ny a pas eu dalliance nationale avec le POSH, qui, malgré son soutien parmi les travailleurs industriels, na pas franchi la barre des 5 %, ne recueillant que 3 % des voix.
Les promesses électorales du PSH ne diffèrent guère de celles de leurs camarades polonais : des mesures sociales pour les différents groupes sociaux comme les retraités, les personnes âgées, les jeunes et les chômeurs ; une augmentation salariale importante pour les travailleurs de la santé ; la multiplication par trois des dépenses denvironnement ; la réduction du chômage de 13 % à 6,5 % ; le soutien à lagriculture et la "réforme" du budget.
Le PSH a promis quil ny aurait pas daugmentation des dépenses dÉtat !(11) Ce programme fut tout de suite dénoncé comme "irréaliste" et critiqué par les forces ouvertement bourgeoises. Il y a même eu des protestations au sein du parti, notamment de la part de léconomiste Bekesi. La direction du parti a préféré déclarer que les promesses électorales étaient surtout des "visions de lavenir"...
Après la victoire électorale Bekesi déclara que la politique de réformes continuerait et a critiqué la politique économique du gouvernement précédent dun point de vue droitier, disant que celui-ci avait échoué dans la privatisation et navait pas avancé assez rapidement vers l"économie sociale de marché", cest-à-dire vers le capitalisme. Voilà les soi-disant représentants des travailleurs hongrois !
La participation du PSH au gouvernement hongrois va provoquer le même genre de conflits quen Pologne. Le PSH et la SdRP sont des partis ouvriers bourgeois sans tendances staliniennes importantes, mais dans lesquels existent des courants forts qui pourraient conduire à une forte opposition ouvrière contre la droite et le centre du parti, ou bien être forcés par leur propre base à mener un tel combat. Mais compte tenu de la crise de direction du prolétariat, il y a aussi la possibilité que le mécontentement de la population puisse être récupéré par des forces nationalistes.
Les oppositions qui existent au sein de ces deux partis nont pas dalternative politique globale à proposer. Elles ne sont pas opposées à lentrée dans lInternationale Socialiste, ni à une orientation pro-occidentale en politique étrangère, bien quelles soient au moins en partie pour un protectionnisme réactionnaire teinté de nationalisme.
Tout comme les syndicats, elles nont pas dopposition de principe à la restauration du capitalisme. Elles sont toutefois plus directement sous la pression des travailleurs que la direction du parti. Dans les années à venir limpérialisme et les exigences du processus de restauration mèneront à de nouvelles attaques contre les travailleurs, une politique budgétaire restrictive et des aides au capital privé, national ou étranger. Cette situation permettra de remettre en cause le cadre hypocrite mais relativement uni dont ces partis sétaient dotés pendant les années dopposition.
Loin dêtre contradictoire avec la restauration du capitalisme, la présence des ex-staliniens au gouvernement pourrait représenter une aubaine pour les impérialistes : en déroutant les travailleurs et en plaçant au sommet de lEtat une direction traître, qui agirait dans le sens des intérêts des capitalistes, sur le dos des travailleurs.
Stalinisme et restauration du capitalisme
Depuis 1989-1990, des gouvernements pro-capitalistes sont au pouvoir dans tous les pays dEurope centrale. Et pourtant, la restauration du capitalisme nest achevée dans aucun cas. La loi de la valeur nest encore nulle part le régulateur de léconomie et ne simpose pas aux restes de léconomie bureaucratiquement planifiée.
Néanmoins, il est évident quen Hongrie, en Pologne, en Slovénie et dans la République Tchèque, ce processus sera bientôt terminé. Mais les problèmes chroniques du processus de restauration - le manque de capital (tant à lintérieur du fait de labsence dune classe capitaliste forte quà lextérieur du fait dinvestissements impérialistes limités), labsence dun système bancaire et dun système de crédit capables dimposer que le secteur étatique fonctionne selon le critère de la rentabilité - ne sont résolus que lentement.
Face à cette progression de léconomie de marché, les ex-PC ne peuvent être des alliés fiables des travailleurs dans leur combat contre la restauration. Au contraire, même sils ont conservé après la chute du pouvoir une base ouvrière, ils ont toujours choisi de sorienter vers la tribune parlementaire plutôt que vers la lutte de classe.
Les partis staliniens "non-transformés" qui sont encore au gouvernement - en Roumanie, en Bulgarie ou en Serbie - ont adopté une politique extrêmement chauvine et ont mené une politique qui a réduit un peu plus le niveau de vie des travailleurs. Tôt ou tard ces partis devront affronter la classe ouvrière. Le prolétariat ne peut pas leur faire confiance. Il doit renverser ces bureaucrates par une révolution. La classe ouvrière ne peut pas non plus avoir confiance dans les restaurationnistes bourgeois et encore moins les soutenir. Léconomie que ces derniers veulent construire cest celle du chômage, de lexploitation et de la misère. La classe ouvrière doit mettre à profit toute crise politique pour construire son propre pouvoir de classe.
Lexemple polonais peut faire école en Hongrie. Les contradictions de cette évolution sont évidentes. Les sociaux-démocrates aujourdhui à la tête de lancien PC feront tout pour éviter une lutte de classe décisive. Ils vont rentrer en conflit avec leur propre base. Et il y a dans chaque parti lembryon dun courant de gauche, qui pourrait se renforcer dans une telle situation.
Mais il ne faut avoir aucune illusion dans ces bureaucrates de gauche, qui comme ceux de droite sont avant tout des bureaucrates. Cest seulement en sappuyant sur les travailleurs et leurs luttes que lon pourra faire échec à la restauration.
Les révolutionnaires doivent intervenir dans ces luttes, pour arracher les travailleurs des mains des réformistes de gauche. Ils doivent construire un parti révolutionnaire de lavant-garde, qui, sur la base dun programme daction révolutionnaire, puisse guider les exploités et les opprimés dans leur lutte contre la contre-révolution, jusquau renversement des gouvernements restaurationnistes et linstauration dun véritable pouvoir des travailleurs.
Malheureusement, les travailleurs de lEurope de lEst nen font pas encore fini avec le stalinisme. "Le mort saisit le vif" disait Marx. En effet. Sous sa forme ouvertement pro-capitaliste et réformiste, le stalinisme vit toujours en Hongrie et en Pologne et, comme hier, constitue lun des principaux ennemis des travailleurs.
Mais, comme en 1989, le fait que les staliniens soient au pouvoir constitue un atout pour la classe ouvrière et les révolutionnaires. Dans lopposition, ces réformistes pouvaient prétendre quils nétaient pas responsables de la politique daustérité. Aujourdhui, il ne peut plus y avoir de doute.
Si les travailleurs parviennent à renouer avec un programme révolutionnaire qui place en son cur la mobilisation et la prise du pouvoir par le prolétariat, le stalinisme rejoindra une fois pour toutes les poubelles de lHistoire. Et cette fois-ci, les morts ne ressusciteront pas.
1 Le PSB a été dissous par un gouvernement bourgeois, mais sest depuis reconstitué et a formé une coalition avec le parti de la minorité turque
2 Labor Focus on Eastern Europe, 1992 1 p53
3 B. Racz, The socialist left opposition in Hungary, Europe-Asia studies, 1993, t 45, n 4, p662
4 Ibidem, p650
5 Ibidem, p652
6 Ibidem, p652-653
7 L. Vinton, Poland goes left, RFE/RL Research Report 8.10.93, p2
8 L. Vinton, Poland's new government : Continuity or reversal ?, RFE/RL Report 19.11.93, p.2
9 Ibidem, p4
10 E. Oltay, Hungarian socialists prepare for comeback, RFE/RL Research Report 4.3.93, p22
11 Ibidem, p25
Léconomie politique de la restauration
Début 1991, nous avons exposé dans un article, dont voici des extraits, notre analyse et notre méthode pour comprendre le processus de restauration. Quatre ans plus tard, leur validité est entièrement confirmée.
"Léconomie de lEtat ouvrier dégénéré était caractérisée par trois éléments :
létatisation des éléments-clés des moyens de production ;
leur coordination et fonctionnement selon des objectifs établis par la caste bureaucratique, ce qui nécessitait la négation de la loi de la valeur au sein de lEtat ;
la protection de ce système face aux effets néfastes de la loi de la valeur externe, sous la forme dun monopole dÉtat du commerce extérieur.
De ces trois facteurs, cest la négation de la loi de la valeur à travers le contrôle bureaucratique qui était fondamental : elle déterminait le destin des deux autres.
En conséquence, cest la destruction de la planification en tant quélément central de toute léconomie qui marque le changement qualitatif dans la nature des rapports de propriété, et donc de lEtat qui les défend.
Le moment précis de cette transition pourrait être voilé par plusieurs facteurs : les effets désintégrateurs de la planification bureaucratique elle-même ; le fonctionnement spontané de la loi de la valeur, malgré la planification bureaucratique ; ladoption consciente de la loi de la valeur par des réformes marchandes dans certains secteurs de léconomie, et, finalement, linertie de léconomie nationale, qui même après la fin de la planification bureaucratique sera marquée par les déséquilibres et les interactions entre secteurs, établies par la planification.
A ce point la tâche fondamentale des contre-révolutionnaires est de transformer le rôle de largent en celui du capital. Dans lEtat ouvrier, largent est dabord utilisé comme système de comptabilité ; il a également cette fonction dans les sociétés capitalistes et, mais cest uniquement sous le capitalisme que largent se transforme en capital.
LEtat doit libérer les prix, pour que le marché les détermine, et la nature des subventions doit être changée pour que toute restriction sur la banqueroute des entreprises soit enlevée. De véritables taux dintérêt doivent être introduits, la monnaie doit devenir convertible, et le monopole dÉtat sur le commerce extérieur doit être détruit.
Le deuxième facteur fondamental dans léconomie politique de la création du capitalisme, cest la "libération" de la force de travail pour quelle devienne une marchandise, et que la société soit basée sur la production généralisée de marchandises - le capitalisme. La circulation du capital est essentielle, mais la plus-value nest créée que dans la production : la force de travail doit devenir une marchandise avant que la plus-value ne puisse être créée.
Le gouvernement doit aussi modifier le droit de propriété privée dans la sphère des moyens de production (profit, loyers, "liberté" dembaucher et de licencier les travailleurs, etc) et donner force de loi à létablissement et à lapplication de contrats entre possédants. Sans de tels développements, il ny aura pas dinvestissement significatif.
Le point décisif de la destruction de la planification est celui-ci : les fonds dinvestissement, centralement administrés, ne déterminent plus le processus daccumulation. Quand des réformes structurelles dans le secteur bancaire (la fin du monopole dEtat, des crédits accordés selon des critères de rentabilité) sont mises en marche, léconomie planifiée est définitivement détruite, et il existe désormais un capitalisme monopoliste dEtat restaurateur. La suite du processus nest que lapprofondissement de ces nouveaux rapports sociaux. Au niveau macro-économique la transformation qualitative du "socialisme de marché" en capitalisme monopoliste dEtat restaurateur arrive au moment où lopération du système bancaire et de celui du crédit est restructurée et qualitativement transformée, et mise hors de portée de lappareil central de lEtat.
La première forme de propriété privée sera la possession commune des principaux moyens de production : un capitalisme monopole dEtat restaurationniste. LEtat favorisera lintroduction des rapports commerciaux entre les entreprises dEtat, tout en cherchant à affaiblir le monopole de certaines industries-clés.
Une telle phase est inévitable, à cause de trois facteurs :
labsence dune classe capitaliste indigène ;
le besoin de lEtat de superviser la destruction des moyens de production inefficace avant que limpérialisme investisse ;
limportance du maintien dune certaine stabilité sociale qui se traduit par des interventions sélectives contre les effets de la loi de la valeur.
Le gouvernement doit aussi faire en sorte que les entreprises fonctionnent selon ce nouveau cadre. En particulier, le directeur doit être "libéré" des contraintes ouvrières, et ses décisions doivent refléter les besoins des nouveaux propriétaires et de leurs représentants.
Lexistence formelle des organes dautogestion ou des comités dentreprise est moins importante que la capacité de la direction à exercer un véritable contrôle (cest-à-dire les droits de propriété) sur lutilisation de la force de travail dans lentreprise (embauche, licenciement, établissement des normes de production etc).
Les rapports entre les entreprises doivent aussi être transformés. Lancienne méthode qui consistait à passer des accords informels concernant lapprovisionnement - léchange des produits entre les entreprises à la place dune facturation et dun paiement corrects - doit être remplacée par de nouvelles méthodes de comptabilité capitaliste. Le crédit entre les entreprises devrait suivre des critères commerciaux."
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