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21 janvier 2001
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Le "Black Bloc" : quelle alternative ?
Après Seattle, Washington, Prague et Nice, et les multiples affrontements qui ont jalonné ces protestations, les militants antimondialisation et parmi eux les anticapitalistes sont animés dun mélange dintérêt et de profonde méfiance pour le nouveau courant alternatif issu de la mouvance libertaire, le Black Bloc.
Comme auto-définition, le Black Bloc est un "ensemble dindividus ou de groupes affinitaires, qui se regroupent de manière spontanée ou organisée à un moment donné, à loccasion de manifestations ou actions politiques (...) Il est directement inspiré des mouvements dultra-gauche européens" (No Pasaran, octobre 2000).
Sa première apparition sest faite à loccasion de la manifestation de Seattle contre lOMC où près de 200 personnes ont saccagé plusieurs symboles des multinationales et tenté doccuper certaines rues pour en faire des TAZ ("Zone Autonome Temporaire").
Par la suite, des affrontements très durs avec la police ont réussi à auréoler les Black Blocs dune image de combattants des rues. Certes, la police à Washington et à Prague se souvient encore des coups reçus mais en a-t-elle perdu pour autant sa force répressive et surtout ces combats ont-ils renforcé la conscience de classe révolutionnaire des manifestants antimondialisation ?
Car cest bien dans les objectifs que se fixe le Black Bloc quon peut mesurer limpasse quil constitue. Ainsi le Black Bloc veut :
apporter une radicalité au mouvement antimondialisation en y intégrant la violence offensive et défensive contre les forces policières de lEtat bourgeois ;
apporter une alternative au réformisme syndical et politique en défendant le principe de la "violence contre la propriété" ;
donner un nouveau cadre organisationnel aux militants en dehors des traditionnels partis et organisations politiques par un mode dorganisation horizontal, fluide et évolutif.
Une nouvelle radicalité ?
Le Black Bloc veut dépasser les modes de protestation politique traditionnels afin de "réaliser la politique plutôt que de la dire". Mais il ignore quune manifestation, aussi peu "radicale" soit elle, peut être un lieu de politisation et parfois un premier acte politique pour beaucoup de jeunes et de travailleurs.
Certes, il faut organiser dans les manifestations antimondialisation un pôle véritablement anticapitaliste qui rejette le réformisme "citoyen" et la régulation du capitalisme prônée par les ONG et la direction dATTAC. Mais cette bataille idéologique est de longue haleine et se construit dans chaque mobilisation en gagnant sur des questions politiques importantes.
Ces batailles peuvent prendre la forme de campagnes idéologiques ou de propositions dactions dans les syndicats par exemple, dappel au front unique avec le mouvement ouvrier organisé, syndical et politique pour prouver aux travailleurs dans le cadre des manifestations quils sont dirigés par des traîtres à leur classe et quils doivent se lier aux anticapitalistes pour briser lexploitation patronale.
Le problème de la théorie de lexemple, chère aux libertaires, ou plutôt de ce quils appellent aujourdhui la "désobéissance civile active et laction directe" est son aspect apolitique. Cet apolitisme brutal se concrétise dans le refus de la discussion et de la confrontation politique, laction résumant en elle seule lidée au lieu dune approche plus dialectique qui consiste à utiliser laction pour appliquer et affiner lidée et utiliser lidée pour formuler laction.
Cest cette politique, qui saccompagne parfois de méthodes dignes du stalinisme, qui a récemment conduit à des scènes déplorables : à Nice où des anarchistes ont empêché Alain Krivine de la LCR de parler au "Centre de convergence", ou encore à Londres où des militants du SWP ainsi quun de nos camarades de Workers Power ont été virés dune réunion autour de Premier Mai et ceci de manière violente pour un des militants du SWP.
Le Black Bloc se veut comme un antidote au réformisme, mais est-ce que sa politique lui a permis de lutter efficacement contre le réformisme qui empoisonne la classe ouvrière ? Loin sen faut, car en refusant de participer aux manifestations ouvrières, le Black Bloc se coupe ainsi de la seule force qui puisse réellement asséner des coups durables au capitalisme.
La "violence contre la propriété"
Selon le Black Bloc, la meilleure méthode pour mettre le capitalisme en danger serait de sattaquer à la propriété capitaliste. Un Black Bloc de Philadelphie affirme ainsi "Dans un système fondé sur la recherche du profit, notre action est la plus efficace quand nous nous attaquons au porte-monnaie des oppresseurs. La dégradation de la propriété, comme moyen stratégique daction directe, est une méthode efficace pour remplir cet objectif".
Loin de nous lidée de verser quelques larmes sur les vitrines détruites des MacDo et autres symboles des multinationales. Il convient cependant dexpliquer en quoi cette violence ne sattaque en rien à la propriété capitaliste et encore moins aux profits.
En effet, les libertaires nont jamais rien compris au phénomène de lexploitation capitaliste basée sur lextorsion de plus-value cest-à-dire le fait de sapproprier la valeur du travail. Cest à cette étape que le profit capitaliste sexerce et non simplement dans la vente en tant que telle des marchandises. Le vol ne se situe pas dans la propriété en soi mais dans lextorsion de plus-value.
Dès lors, comme la expliqué Marx, les travailleurs en revendiquant de meilleurs salaires par la grève sattaquent directement aux profits des capitalistes. Ce quon qualifie dans le milieu libertaire de réformisme le plus plat est en fait une des armes pour détruire une partie des profits des capitalistes !
Quant à la destruction de la propriété capitaliste, il convient de la mettre en oeuvre non pas en faisant tomber quelques vitrines mais en exerçant le contrôle ouvrier sur la production et les moyens de production.
Cest pourquoi toute revendication ouvrière même jugée la plus partielle doit être réalisée à travers le contrôle ouvrier, cest à dire lexpropriation de la propriété bourgeoise au seul profit des intérêts ouvriers.
Là est contenue toute la substance de la révolution socialiste et cest vers cela que doivent tendre les travailleurs.
Enfin, pour ceux qui seraient encore convaincus quen faisant tomber des vitrines, on porte atteinte à la propriété capitaliste, il existe un système de protection de la propriété très pratique qui sappelle... les assurances !
La question "militaire"
A Prague comme à Washington, les Black Blocs ont tiré leurs lettres de noblesse des affrontements très durs menés contre la police. Il est évident pour tous que ces affrontements ont pu à la fois aider à défendre les manifestants contre la brutalité des charges policières et montrer que les forces de lordre ne sont pas invincibles.
Mais en aucun cas les Black Blocs nont été en mesure de marquer des points décisifs contre lennemi de classe.
Lencerclement à Prague de la Conférence du FMI et de la Banque Mondiale a été avant tout symbolique, même sil a foutu la trouille aux dirigeants de ces instances et a conduit au raccourcissement de la réunion.
Plus important, laction du Black Bloc na rien fait pour protéger les manifestants contre la répression qui est tombée le lendemain, lorsque des centaines de manifestants ont été arrêtés, certains étant victimes de sévices policiers dans les prisons tchèques.
Faute de construire un rapport de force militaire durable - voire même un service dordre efficace, autre bête noire du Black Bloc ! - capable de défendre les militants non pas seulement lors dune manifestation mais également après, les tribulations mi-violentes, mi-festives contre les forces de lordre jouent un rôle contradictoire. Certes, les participants sy défoulent, mais elles peuvent également conduire à une répression contre des "casseurs" et des "hooligans" pour reprendre les termes de la presse de Seattle, de Prague ou de Nice.
Organisation efficace ?
Le Black Bloc entend remettre en cause les formes dorganisation traditionnelles du mouvement ouvrier - syndicat, partis et mouvements sociaux - en les remplaçant par les "groupes affinitaires" ("affinity groups") :
"Ce qui caractérise lorganisation des Black Blocs, cest sa forme horizontale, non-hiérarchique, propre à éviter les lourdeurs dune gestion centralisée. Il ny a pas de chef, ni de véritable plan densemble, mais des individus qui constituent de petits groupes affinitaires indépendants les uns des autres".
Prenons cette position pour argent comptant : serait-elle la plus efficace dans le combat contre le capitalisme ? En ne défendant quune revendication ou quune action à un moment donné, les groupes affinitaires éviteraient certes "les lourdeurs dune gestion centralisée". Mais ils rendent par là-même laction plus faible.
Combien de groupes affinitaires faudrait-il pour abattre lEtat capitaliste, voire pour repousser une charge de police ?
Plus dun, sans doute.
Mais comment coordonner des groupes qui, par essence, se veulent indépendants les uns des autres ? Quarrive-t-il en cas de désaccord dans une action ?
Le groupe sauto-dissout et chaque individu se retrouve seul et faible face à la répression.
De plus, le concept de groupe affinitaire est censé nous prouver la capacité des minorités agissantes de régler les problèmes à la place des masses. Ceci constitue une erreur stratégique que beaucoup ont payé de leur vie ou bien de lenfer carcéral.
Assez récemment de petits groupes comme Action Directe en France, les CCC belges ou bien la RAF en Allemagne, beaucoup mieux préparés militairement que nos amateurs des Black Blocs ont compris à leur dépens ce quil en coûtait de vouloir se substituer aux masses.
En voulant faire du neuf avec du vieux, les anarchistes tournent le dos au seul exemple dune véritable révolution sociale qui a pu renverser le pouvoir existant : celle de 1917, où les masses, organisées en conseils ouvriers et non pas en groupes affinitaires, ont mis fin au tsarisme et à limpérialisme russe.
En effet, si les militants du Black Bloc veulent appliquer la "théorie de lexemple", ils feraient bien de méditer celui de la révolution russe où, loin des théories et des agissements anarchistes, un parti - oui un parti ! - et un programme ont joué un rôle fondamental dans la victoire.
Les groupes affinitaires, basés sur une entente dindividus réduite en nombre pour un objectif momentané, ne pourront jamais mener à bien une telle victoire pour la simple raison quils ne pourront jamais exprimer un programme densemble pour les luttes anticapitalistes.
Mais cette différence dapproche ne devrait pas surprendre : les révolutionnaires de 1917, eux, étaient bien sérieux dans leur désir de détruire lEtat. A la différence du Black Bloc, leur politique avait pour objectif le pouvoir des travailleurs, et non pas quelques échauffourées avec les flics.
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