|
|
|
|
  |
4 octobre 2000
|
 |
mai 1968 : tout était possible !
Mai 68 était bien plus quune série de manifestations étudiantes. Avant tout, il sagissait du plus grand mouvement de grève quait jamais connue lEurope. Cette explosion de colère nétait nullement "spontanée" au sens où elle serait venue de nulle part, naurait aucun signe précurseur ni aucune raison dêtre. Les causes du conflit senracinaient profondément dans la société française de lépoque.
Les étudiants avaient de quoi se révolter : amphithéâtres archi-bondés, facultés vétustes et un nouveau système de diplômes qui allait créer des injustices flagrantes. La masse des jeunes était également opposée à la guerre du Vietnam et à la tentative de limpérialisme nord-américain de rétablir son contrôle sur le Sud-Est asiatique. En France cette sympathie spontanée fut encore plus forte, en partie à cause des liens entre le PCF et le gouvernement nord-viêtnamien.
Il en allait de même pour les travailleurs. En 1967 et pendant les premiers mois de 1968, une série de grèves, doccupations et de confrontations avec les forces de lordre" montra que la classe ouvrière devenait de plus en plus combative.
En février 1967, à lusine Rhodiaceta de Besançon, 3200 travailleurs firent grève contre les menaces de chômage ; le mouvement sétendit rapidement aux autres usines Rhodia, notamment à Lyon, et aux filiales Cellophane et Nordsyntex. La majorité des grévistes refusa un accord avec le patronat et maintint la grève. 300 gardes mobiles occupèrent alors lusine.
A la rentrée de la même année, des grèves éclatèrent au Mans et à Mulhouse en protestation contre les ordonnances et le chômage. Au Mans les CRS encerclèrent la ville. A Mulhouse, la préfecture fut attaquée par les manifestants.
En janvier 1968 à Caen, les 4800 travailleurs de lusine SAVIEM se mirent en grève pour une hausse de salaires, passant rapidement à loccupation de lusine. Armés de frondes et de matraques, les jeunes travailleurs (la moyenne dâge était de 25 ans) participèrent à plusieurs affrontements avec les CRS. Liée au soutien massif venu dautres travailleurs de la ville, cette volonté de lutte montra clairement que des sections de la jeunesse ouvrière étaient prêtes à en découdre avec le patronat.
En 1966, les salaires des travailleurs français étaient les plus bas de la CEE, les semaines de travail les plus longues (jusquà 52 heures dans certaines branches !), et les impôts les plus élevés.
Pour mieux faire face à la fin des "trente glorieuses" qui sannonçait à léchelle mondiale, notamment lors de la crise de létalon-or, de la dévaluation de la livre britannique en 1967, et de la levée des contrôles douaniers au sein de la CEE prévue pour juillet 1968, le gouvernement Pompidou prépara de nouvelles attaques.
A partir de mars 1967, il commença à rédiger des ordonnances pour faire passer les pires attaques, notamment contre la Sécurité Sociale et lemploi.
Les syndicats montrèrent à plusieurs reprises leur capacité à mobiliser les travailleurs, notamment autour de la Sécurité Sociale. Ainsi, le 13 décembre 1967, des millions de travailleurs participèrent à une journée daction organisée par toutes les centrales syndicales pour protester contre le chômage et les attaques.
Malgré le succès de cette journée, la quatrième protestation du genre, les syndicats ne proposèrent rien, sinon une nouvelle journée daction... en mai 1968.
La direction politique
La direction politique du mouvement étudiant se trouvait à Paris pour deux raisons. Dabord, la plupart des étudiants sy trouvaient : 200.000 sur 550.000. Ensuite, depuis le début des années 60, le milieu étudiant parisien était le centre dune série de débats politiques entre tendances de gauche.
Le résultat de ces débats fut laffaiblissement des structures étudiantes "traditionnelles", notamment de lUnion National des Etudiants de France (UNEF), mais aussi de lUnion des Etudiants Communistes (UEC), qui organisait les adhérents du PCF en milieu étudiant.
En conséquence, les "groupuscules" trotskystes (JCR, OCI, VO) ou maoïstes (UJC-ml...) fleurissaient au profit dune UNEF de plus en plus moribonde. Sans courroie de transmission efficace parmi les jeunes, et sentant les effets des scissions au sein de lUEC, le PCF sattaqua - parfois physiquement - aux "groupuscules". Durant le seul mois de décembre 1967 :
A Rouen, des militants du PCF empêchèrent physiquement la tenue dune réunion de la JCR.
A Brive, un tract PCF accusa Voix Ouvrière (ancêtre de Lutte Ouvrière) dêtre financée "par les flics et les monopoles" et attaqua physiquement les vendeurs de VO dans la rue.
A Lyon, le PCF attaqua une réunion de lOCI et de Révoltes (le journal du CLER).
A lusine Alsthom Saint-Ouen les diffuseurs du bulletin de VO furent attaqués par les militants de la CGT.
Ces "arguments" physiques montraient que les staliniens craignaient de perdre leur influence auprès des jeunes, notamment dans les usines.
Et le réflexe bureaucratique prima chez les staliniens. De plus en plus, le mensonge et lamalgame devinrent leurs armes préférées tandis quils retrouvaient lesprit des procès de Moscou. Par exemple, en mars 1968, les lambertistes furent qualifiés de "fascistes de gauche" dans un tract du PCF diffusé sur la faculté dOrsay.
Du mouvement aux barricades
Pour Ernest Mandel, dirigeant trotskyiste :
"sauf pour les délirants, nous navons manifestement pas, dans limmédiat, une perspective de renversement révolutionnaire de la bourgeoisie en France et en Grande-Bretagne. Nous navons pas une situation pré-révolutionnaire dans ces pays." Pourtant....
Létincelle de mai partit de la faculté de Nanterre, où la JCR et diverses tendances semi-anarchistes avaient organisé des protestations contre la réforme Fouchet (10.000 étudiants firent grève en décembre), contre la guerre du Vietnam et pour les libertés politiques sur le campus, qui avaient déjà conduit à des affrontements avec la police.
Le 20 mars une manifestation de quelques centaines détudiants attaqua le bureau dAmerican Express à Paris. Lun dentre eux, Xavier Langlade de la JCR, fut arrêté. Le 22 mars, 142 étudiants de Nanterre sorganisèrent en mouvement pour demander la libération de Langlade. Le "Mouvement du 22 mars" naquit. Rapidement, les revendications saccumulèrent. Les étudiants exigeaient dêtre traités comme des adultes, notamment à travers la liberté dexpression politique sur le campus.
Mais, suite à une provocation dOccident, groupuscule fasciste, violent et bien organisé, le doyen de Nanterre, craignant la bagarre générale, annonça que la faculté serait fermée jusquaux examens en juin.
Les étudiants se déplacèrent alors à la Sorbonne, en organisant un meeting de protestation, le 3 mai. Le rectorat exigea lévacuation de la fac. Les étudiants refusèrent. Commencèrent alors les combats de rue contre la police quand celle-ci chargea les occupants. Du 6 au 10 mai, se succédèrent manifestations et affrontements avec les CRS. Le 10 mai, ce fut la "nuit des barricades".
Sous les pavés, la grève
Ces combats, relayés par la radio, frappèrent "lopinion publique", déjà favorable aux étudiants. Il était évident que le gouvernement courait au désastre.
Ce que constata Pompidou, de retour dun voyage officiel en Afghanistan. Le 11 mai il annonça que le gouvernement allait céder sur toutes les revendications principales et que la Sorbonne serait réouverte aux étudiants le lundi 13 mai. En laissant aux étudiants leur victoire, Pompidou espérait désamorcer la crise. Il nen fut rien.
Le 13 mai entre 600.000 et 1 million de manifestants défilèrent dans une énorme manifestation de solidarité entre syndicats et étudiants. Partout dans le pays, des millions de travailleurs firent grève, suivant les mots dordres des centrales syndicales. Le mouvement, dabord limité aux seuls étudiants, devint un mouvement de classe et un mouvement national.
Cela aurait pu être la fin de lhistoire. Les dirigeants syndicaux espéraient utiliser lélan des étudiants pour renforcer leur campagne contre les ordonnances sur la Sécurité Sociale, mais sans chercher à se servir des moyens politiques doccupation et de manifestation employés par les jeunes. Loin de là. Cest sous la forme dune pétition que les syndicats lancèrent leur campagne, le 15 mai !
Pourtant, à Sud-Aviation (Nantes), où un conflit salarial qui devrait duré plusieurs mois, les travailleurs, encouragés par la victoire étudiante décidèrent den découdre. Le 14 mai, ils lancèrent une occupation et enfermèrent le directeur et ses sbires dans leurs bureaux.
Le lendemain la grève éclatait à Renault Cléon. Le 16 mai, cétait le tour de Renault Billancourt, à lépoque le symbole de la classe ouvrière autant que celui de sa direction stalinienne. Encore une fois, ce furent les jeunes travailleurs qui lancèrent le mouvement, contre la pression des dirigeants syndicaux.
Très rapidement, la classe ouvrière presque toute entière se mit en grève. Parmi 15 millions de travailleurs, près des deux-tiers firent grève. Plus de 4 millions pendant trois semaines, plus de 2 millions pendant un mois.
Les revendications étaient diverses : hausses de salaires, contre lautoritarisme des patrons, pour la défense de la Sécurité Sociale. La grève toucha toutes les couches de la société.
Puis, Michelin, Peugeot, Citroën, les ports et les mines déclarèrent la grève totale. Les journaux, puis lORTF, lOpéra, lOdéon, les chauffeurs de taxi et même les laboratoires du Commissariat à lEnergie Atomique de Saclay où des conseils ouvriers furent organisés, se mirent de la partie. De même, certains secteurs paysans soutinrent la grève.
Les conséquences furent évidentes : absence de transports, pénurie dessence, soucis de ravitaillement. Comme toute grève générale, celle de mai 68 posait clairement la question : qui dirige ? Le problème était que les staliniens se mettaient à répondre : "les capitalistes !"
Le PCF au secours de la bourgeoisie
La grève générale, bien réelle, était entièrement non-officielle. Aucun syndicat ny avait appelé, aucun nen revendiquait la paternité. Et pourtant les syndicats, et dabord la CGT soutenue par le PCF, cherchaient à en tirer profit et à limiter les dégâts.
Dabord, il fallait immuniser les travailleurs contre linfluence des "groupuscules". LHumanité stigmatisa les participants de la "nuit des barricades" comme des "provocateurs" ou encore comme "la pègre".
A partir du 15 mai, des manifestations se rendaient régulièrement de la Sorbonne à Billancourt. La CGT colla des affiches autour de lusine, mettant en garde les travailleurs contre "des milieux étrangers à la classe ouvrière" qui "servent la bourgeoisie".
Là où les entreprises étaient occupées, les syndicats cherchèrent systématiquement à affaiblir lorganisation indépendante des travailleurs, en les renvoyant chez eux. Là où existaient des comités de grève (ce qui était loin dêtre la règle), ceux-ci étaient largement composés danciens dirigeants syndicaux locaux.
Par la suite, la CGT chercha à tenir le mouvement étudiant à lécart des manifestations ouvrières. Ainsi, le 24 mai, deux énormes manifestations se déroulèrent à Paris, lune organisée par lUNEF, lautre par la CGT. Dans les villes de province, cétait moins évident, et les deux mouvements se fondaient, des manifestations se multipliaient, menaçant le contrôle des dirigeants syndicaux et montrant la possibilité dune force solide et unie contre le gouvernement.
Le même jour, De Gaulle joua sa dernière carte en annonçant pour le mois de juin la tenue dun référendum sur la "participation", déclarant quil démissionnerait si les électeurs votaient "non". Cette proposition fut mal accueillie à droite et à gauche. Mendès-France, dirigeant du PSU, déclara qu"on ne discute pas un référendum, on le combat". Seul le PCF dît quil jouerait le jeu bonapartiste, en appelant au Non.
Profondément ébranlé par linefficacité de la tactique de De Gaulle, Pompidou entama les négociations de Grenelle. Les dirigeants syndicaux se sentaient à laise. Ils comprenaient bien le sens de la négociation, et, eux aussi, voulaient quelle aboutisse, pour mieux retrouver leur emprise sur les travailleurs et leur rôle dinterlocuteur auprès du gouvernement.
A partir du 27 mai, la tâche des dirigeants syndicaux fut de vendre laccord. A Billancourt, Séguy, dirigeant de la CGT, fut hué par les jeunes travailleurs qui rejetèrent la pauvre augmentation de 7% et le retrait de certaines attaques contre la Sécurité Sociale ou lâge de la retraite, fruits pourris des compromissions des directions syndicales.
Partout ce fut la même histoire : la reprise ne se faisait pas. Craignant le débordement, le 29 mai, le PCF et la CGT appelèrent une nouvelle fois à manifester. 600.000 personnes descendirent dans la rue, scandant "gouvernement populaire". De Gaulle, effrayé, quitta la France pour Baden-Baden, où il rencontra le Général Massu. A Paris certains ministres commençaient à brûler les archives gouvernementales. La fin du régime était dans lair.
Le lendemain, pourtant, cétait le début de la fin pour le mouvement.
Connaissant bien le crétinisme électoral du PCF, De Gaulle opta pour le piège électoral en dissolvant lassemblée. En même temps une imposante manifestation gaulliste était organisée aux Champs Elysées pour marquer la volonté de reprise de linitiative par le pouvoir.
Le PCF, qui avait déjà montré sa volonté de participer au référendum, sauta sur loccasion pour "renforcer" sa base parlementaire. Il appuya la reprise pour mieux récolter les fruits électoraux, le 23 juin. Ou du moins, cest ce quil croyait. Selon lui, le "gouvernement populaire" sortirait des urnes. Il utilisa toute sa force - notamment à travers laction de la CGT - pour convaincre les travailleurs de rentrer et de canaliser leur action dans limpasse électorale.
Pourtant la lutte fondamentale pour lextension et la généralisation des revendications du mouvement, lappel à la population rurale et aux appelés du contingent, sur la base du contrôle ouvrier, la création dune assemblée constituante et la lutte pour des conseils ouvriers était entièrement possible. Le refus de remplir cette tâche par la CGT et le PCF fut entièrement politique : ils ne souhaitaient pas la disparition de la République dans le soulèvement des masses.
Les élections et après
Déçus mais pas battus, les travailleurs reprirent le travail petit à petit, faute dune autre issue. Mais pas sans heurts. A Renault-Flins, occupé par les CRS, les étudiants vinrent au secours des travailleurs le 7 juin. Un jeune lycéen maoïste, Gilles Tautin, mourut noyé lors dune charge des flics. La CGT parisienne dénonça sans vergogne des groupes qui "agissent visiblement au service des pires ennemis de la classe ouvrière".
Quatre jours plus tard, à Peugeot-Sochaux, les travailleurs se remirent en grève. De dures bagarres éclatèrent avec les CRS : deux ouvriers, Henri Blanchet et Pierre Beylot, furent tués. En protestation, la CGT et lUNEF organisèrent des manifestations séparées. Celle de lUNEF, sans doute noyautée par des provocateurs policiers, dégénéra en barricades et bagarres. Ce fut la fin du mouvement.
Le lendemain, le gouvernement sauta sur loccasion quil avait sans doute lui-même créé pour interdire onze organisations dextrême gauche, dont lUJC-ml, la JCR, VO, la FER et le PCI. Des militants - dont Pierre Frank, dirigeant de la Quatrième Internationale - furent arrêtés. La seule organisation qui échappa à linterdiction fut le groupe "adulte" des lambertistes, lOCI.
Aux élections, ce fut la déroute généralisée de la gauche, et notamment du PCF. Les gaullistes obtinrent 55% des voix et reprirent le pouvoir, tandis que le PCF tombait de 73 sièges à 34. Plus frappant encore, dans les circonscriptions situés autour des grandes usines, où on avait pu voir son rôle, le PCF fut clairement rejeté.
Par exemple, autour de Flins, le PCF perdit 25% des voix entre mars 1967 et juin 1968.
Pourquoi une telle défaite?
Dabord, parce que le système électoral était profondément anti-démocratique : la jeunesse de moins de 21 ans navait toujours pas le droit de voter, et autour de 300.000 jeunes qui avaient atteint lâge de la majorité ne purent voter à cause du refus de gouvernement dactualiser les listes électorales.
En même temps, il ny avait que le PCF en lice ; ni la SFIO ni le PSU - les deux autres forces de la gauche réformiste - navait un réel soutien de masse. Enfin, il faut ajouter le fait que, pour des centaines de milliers de jeunes et de travailleurs, les élections étaient "un piège à cons".
Le PCF paya cher le rôle quil avait joué en mai. Depuis, il na cessé de perdre son influence auprès des travailleurs en général, et des jeunes en particulier. Il avait la chance den finir avec la Vème République ; il a choisit de la préserver.
De plus, le vide politique à gauche que les dirigeants réformistes avaient pu constater lors des jours de mai et, plus encore, lors des élections, fut comblé en 1971 par la fondation du PS.
Bien quil nait pas rempli toutes ses promesses, toute sa potentialité, le mouvement de mai eut des conséquences profondes.
Par la suite, "lEtat fort" gaulliste fut largement démantelé sous Pompidou et la société française ouvrit ses vannes... pour mieux récupérer les éléments les plus vénaux.
De même, la politisation de toute une génération de jeunes et lexpérience de la plus grande grève générale que lEurope ait jamais connue, demeurent toujours dans les esprits.
Mais lHistoire nest pas seulement faite de ce qui sest passé. Elle est aussi ce qui aurait pu se passer. Et là, la réponse est claire. Mai 68 nétait pas la révolution, mais elle aurait dû lêtre. La " acance du pouvoir" constatée durant les jours de mai aurait pu être remplie par les masses travailleuses et par les jeunes.
Les formes de dualité de pouvoir embryonnaires auraient dû être répandues partout dans le pays. Un parti révolutionnaire aurait pu canaliser lénergie fantastique des masses vers de nouvelles formes de pouvoir, vers une confrontation décisive avec le capital et ses représentants politiques, de droite comme de gauche. Dommage. On fera mieux la prochaine fois !
Le PCF contre la révolution
Malgré lenthousiasme des masses, malgré la violence des confrontations avec la police, la France ne bascule pas dans la révolution ouvrière en mai 68. Pour reprendre la phrase de Trotsky à propos de juin 1936 : la situation était révolutionnaire, ou plutôt aussi révolutionnaire quelle pouvait lêtre sans un parti révolutionnaire.
Dans certaines entreprises, la grève générale créa une dualité de pouvoir. Des dirigeants et des patrons ont été virés, et des éléments du contrôle ouvrier établis. Pourtant, il nexistait pas une dualité du pouvoir au niveau de toute la société. Le Comité de Grève de Nantes était, malheureusement, une exception.
Une majorité dentreprises navait pas de comité de grève, et les comités qui existaient nétaient pas composés dautres forces que les dirigeants syndicaux locaux. Là où des comités ouvriers-étudiants existaient ils furent dabord des lieux de discussion, non des organes de front unique pour coordonner laction.
Au sein des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, il ny avait aucun signe de rupture profonde et mis à part quelques individus, il ny eut aucune protestation systématique au sein du PCF ou de la CGT contre leur politique de trahison. Pire, les organisations dextrême-gauche nont pas senti limportance de signaler le rôle traître des réformistes, ni dorganiser les rangs des syndicalistes et des militants du PCF pour pousser à la rupture avec la direction.
En juillet, Waldeck-Rochet, secrétaire général du PCF, justifiera ainsi la stratégie de son parti :
"En réalité, le choix à faire en mai était le suivant : Ou bien agir en sorte que la grève permette de satisfaire les revendications essentielles des travailleurs et poursuivre, en même temps, sur le plan politique, laction en vue de changements démocratiques nécessaires dans le cadre de la légalité. Cétait la position de notre parti.
Ou bien se lancer carrément dans lépreuve de force, cest-à-dire aller à linsurrection, y compris en recourant à la lutte armée en vue de renverser le pouvoir par la force. Cétait la position aventuriste de certains groupes ultra-gauchistes.
Mais comme les forces militaires et répressives se trouvaient du côté du pouvoir établi et que limmense masse du peuple était absolument hostile à une pareille aventure, il est évident que sengager dans cette voie cétait tout simplement conduire les travailleurs au massacre et vouloir lécrasement de la classe ouvrière et de son avant-garde : le parti communiste.
Eh bien ! non, nous ne sommes pas tombés dans le piège. Car là était le véritable plan du pouvoir gaulliste."
Quel cynisme ! Lalternative présentée par le PCF - soit une petite augmentation de salaire, soit linsurrection armée - est complètement fausse. Tous les événements de mai indiquaient que la classe ouvrière cherchait à contrôler tous les aspects de la vie. On ne participe pas à la plus grande grève générale dans lhistoire de lEurope pour une maigre hausse de salaire !
Il fallait avancer des mots dordres transitoires, capables de renforcer le mouvement pour le contrôle ouvrier dans les entreprises, et appeler à un gouvernement ouvrier, de façon à démasquer le refus des dirigeants réformistes de prendre le pouvoir. Il fallait plus que de simples dénonciations pour briser lemprise du réformisme sur la masse des travailleurs.
De plus, il aurait fallu élargir le mouvement à dautres couches de la population, notamment aux paysans et aux appelés du contingent. Malheureusement, lappel du 15ème régiment dinfanterie mécanisée de Mützig à la création de comités dans larmée et qui proclamait que les soldats ne tireraient pas sur les grévistes fut unique en son genre. Une telle orientation, loin dêtre impossible, aurait mobilisé la masse des travailleurs, leur fournissant les moyens politiques et organisationnels de rompre avec leur dirigeants réformistes.
"Voix Ouvrière" et la grève
Labsence dun parti révolutionnaire, reconnu en tant que tel par les masses, était le problème fondamental de mai 68. Avant tout, le parti est le programme. La nature révolutionnaire dune organisation ne vient pas de son auto-proclamation, ni de son implantation chez les travailleurs : en dernière analyse, elle vient du programme avancé par lorganisation. Et là-dessus, toutes les organisations se réclamant du trotskysme ont fait faillite.
La première urgence était dassurer le contrôle des travailleurs sur leur propre mouvement, pour faire barrage à toute tentative de la bureaucratie ouvrière de vendre la grève. Ainsi - comme lont exigé toutes les organisations se réclamant du trotskysme - il fallait lutter pour des assemblées générales dans les entreprises et pour lélection de comités de grève, élus et révocables.
Devant la menace réelle dattaques policières, il fallait organiser des milices ouvrières pour défendre les occupations et les piquets de grève. Dans les quartiers, il fallait lutter pour lorganisation des comités chargés dassurer le ravitaillement des grévistes. Il aurait aussi fallu avancer des revendications concrètes pour approfondir et organiser la lutte des travailleurs, pour empêcher la trahison du mouvement par les dirigeants syndicaux et politiques. Mais là-dessus, le suivisme généralisé était à lordre du jour. On le voit particulièrement dans la politique de Voix Ouvrière (ancêtre de LO).
Le 22 mai, VO avança les objectifs suivants pour le mouvement :
"les occupants ne rentreront pas chez eux, le travail ne reprendra pas avant quau moins les travailleurs aient obtenu pleine et entière satisfaction sur les revendications suivantes :
1. - Pas de salaire inférieur à 1000f.
2. - Retour immédiat aux 40 heures (ou moins, partout où cest possible) sans diminution de salaire, avec répartition du travail entre tous.
3. - Paiement intégral des heures de grève, sans lequel le droit de grève ne signifie rien.
4. - Libertés syndicales et politiques entières dans les entreprises : droit de libre circulation de la presse et des idées, droit de réunion pour tous, à lintérieur des entreprises. "
Cette série de revendications, avancée au moment où la grève générale était en pleine explosion, où 10 millions de travailleurs faisait grève et où la question du pouvoir était posée, était complètement inadaptée à la situation. Sur le fond, VO ne parvenait pas à avancer des revendications autres que celles déjà soulevées par les travailleurs.
Ce suivisme à légard de la conscience ouvrière spontanée saccompagna dun autre suivisme, à légard de laction des étudiants.
Le 28 mai, VO écrivait quil faut "continuer le combat commencé sur le terrain où il a commencé, dans la rue. Ce nest que dans la rue que lon conteste réellement le pouvoir de Gaulle car ce nest que là quest mise en cause la force qui le soutient : les bandes armées de ses policiers."
Mais à la fin du mois de mai la contestation réelle du pouvoir avait lieu dabord dans les entreprises occupées et non plus "dans la rue". Pire, les combats de rue avec la police - avant tout une tradition parisienne et étudiante - aussi impressionnants et médiatiques soient-ils, nallaient pas ébranler la République.
Lorganisation des travailleurs dans des comités de grève et des milices, loccupation des entreprises, étaient le moyen principal de construire un réel contre-pouvoir. Pour mettre en cause "les bandes armées", il fallait dabord que la classe ouvrière se montre capable dorganiser la société autrement, de rompre avec les illusions parlementaires et les dirigeants réformistes - politique et syndical - et pas seulement de gagner une bataille de rue.
Doù limportance de donner aux travailleurs des structures -- notamment au sein des syndicats et dans les entreprises (syndicalisation massive, mouvement de la base, élection des comités de grève) - capables de mener à la rupture avec les directions réformistes, et de lutter pour une assemblée constituante, convoquée et défendue par les formes dorganisation que se donne la classe ouvrière, comme partie intégrante de la lutte pour la création de conseils ouvriers.
Si VO avait été plus nombreuse, plus influente, telle "le" parti révolutionnaire, quelle aurait été la conséquence de cette politique ? Ou bien VO aurait constitué "laile gauche" dun mouvement ouvrier spontané suivant des revendications économiques, ou bien elle aurait sombré dans un aventurisme petit-bourgeois. Dans tous les cas de figure, sa méthode centriste et suiviste naurait pas permis de conduire les travailleurs à la victoire.
Haut
|
 |
|
|
|
|
|