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4 octobre 2000
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juin 1936

Juin 1936 a représenté le point culminant d’une longue lutte de classe aiguë. Commençant par l’émeute fasciste de février 1934, celle-ci s’acheva par la défaite des grèves de 1937 et 1938. Et pourtant, en juin 1936, la classe ouvrière française aurait pu renverser le cours de l’histoire en prenant le pouvoir.

Car 1936 ce ne fut pas seulement des manifestations bon enfant et des meetings gigantesques, associés dans la mémoire populaire aux congés payés et à la semaine de 40 heures : il s’agissait d’une gigantesque grève de masse, suscitée dans la classe ouvrière par la volonté de battre le fascisme, d’empêcher la guerre et d’imposer une autre société.

Mais 1936 c’est aussi l’histoire de la trahison de ces aspirations élémentaires des masses par ses représentants politiques, l’histoire d’une grève sabotée par ses directions au nom de l’unité du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Car le Front Populaire restera dans l’histoire comme la trahison par le PCF des luttes ouvrières, la faillite complète de la théorie stalinienne de la révolution par étapes : d’abord la démocratie et la paix, ensuite le socialisme.

En Espagne aussi, la trahison stalinienne conduira à la défaite sanglante des travailleurs, comme l’a montré si clairement le récentfilm de Ken Loach, "Land and Freedom".

Il est important d’analyser cet événement-clé et d’en tirer des leçons, car certains traits de la période actuelle, tels la montée des forces fascistes, le renouveau des luttes ouvrières, la division dramatique de la gauche et le besoin, exprimé par les travailleurs, de l’unité de leurs organisations, présentent des similitudes avec les années 30.

La toile de fond

Le début des années 30 fut marqué par une profonde crise économique mondiale (dont l’exemple le plus dévastateur fut le krach boursier aux USA), et par la faiblesse chronique des organisations du mouvement ouvrier. Ainsi, en France entre 1930 et 1935, la production diminua d’un tiers ; en 1935, selon les chiffres officiels il y en avait 500 000 chômeurs, en réalité il y avait au moins le double. Et il faut se rappeler qu’il n’existait aucune des indemnités actuelles, comme les allocations chômage, le RMI etc.

Le mouvement syndical se trouvait dans une situation de délabrement profond, comparable à celui d’aujourd’hui : en 1934 il n’y avait que 755.000 syndiqués pour dix millions de travailleurs, soit environ 7%.

Après la vague de grèves de 1920, les actions syndicales s’étaient soldées par des échecs. Dans les entreprises, la répression des délégués et des syndiqués était féroce. Ces derniers étaient confrontés aux fouilles dans les vestiaires, aux mouchards, aux listes noires. L’impuissance des organisations ouvrières, réduites à la clandestinité dans les usines, peut se résumer par le fait que les conventions collectives régissaient seulement 4% du personnel ; ailleurs les patrons avaient les mains libres.

Du côté des partis politiques les choses n’allaient pas mieux : le PC, par exemple, revendiquait 60.000 membres en 1926, mais seulement 28.000 en 1934.

Pour comprendre la dynamique des événements de 1934 à 1936 il faut tenir compte de deux éléments-clé :

• D’abord la situation internationale, marquée par la prise du pouvoir par Hitler en 1933, avec ensuite la défaite de la classe ouvrière autrichienne en 1934. L’Allemagne hitlérienne était clairement en train de préparer la guerre. Face à ce danger, des masses ouvrières énormes commencent à réagir. En France, c’est vers la SFIO qu’elles se tournent, impulsant le développement d’une aile gauche dirigée par Marceau Pivert. Cette tendance centriste, qui prit le nom de "Gauche Révolutionnaire" et vers laquelle les trotskystes s’orientèrent, arriva à contrôler l’importante fédération de la Seine de la SFIO (le Parti Socialiste de l’époque).

• Ensuite il faut tenir compte de la politique de la bureaucratie du Kremlin, qui avait une influence déterminante sur la politique des partis communistes du monde entier, complètement inféodés à Moscou. A partir de 1935, cette bureaucratie préféra s’allier à la France impérialiste, ce qui conduisit le PC à faire un compromis stratégique avec sa propre bourgeoisie. Cela explique son rôle durant juin 36 et après.

D’une certaine façon, juin 36 a commencé le 6 février 1934, quand plusieurs milliers de militants fascistes attaquèrent le Palais Bourbon. Après cette journée, des millions de travailleurs, déjà éclairés par la défaite de la classe ouvrière allemande, se rendirent compte de la menace du fascisme et voulurent réagir.

Le 12 février, jour de grève générale, 150.000 manifestants appelés par le PC et la SFIO, et qui formaient deux cortèges séparés, fusionnèrent dans l’enthousiasme au cri de "Unité, Unité!"

Ce fut le début d’une série innombrable de manifestations, puis de grèves de masse, à travers lesquelles la classe ouvrière allait exprimer clairement sa volonté d’un front unique ouvrier contre le fascisme et la guerre. Ce fut aussi le début d’une longue phase de négociations au sommet, où PCF et SFIO allaient préparer les bases du Front Populaire.


Le Front Populaire et son programme

Après la manifestation du 12 février, le PC proposa à la SFIO un pacte d’unité d’action pour lutter contre le fascisme et la guerre qu’elle accepta le 16 juillet. Mais pour le PC il n’était nullement question d’en rester là dans ses alliances. Selon Maurice Thorez, dirigeant du PCF :
"Pour nous, le pacte était moins une fin qu’un commencement. Nous avions posé les bases de l’unité de la classe ouvrière ; il fallait élargir notre alliance, l’étendre aux classes moyennes afin d’assurer la défaite du fascisme."

Ce thème, la recherche à tout prix de l’unité avec la petite bourgeoisie, les classes moyennes et donc avec leurs représentants politiques, les Radicaux, revient tout au long de l’histoire du Front Populaire et en constitue l’essence même. On peut donner un autre nom à cette politique : la politique de la collaboration de classe.

Le programme du Front Populaire en est la preuve.

Dans sa première section, consacrée à la défense de la liberté, il revendiquait le désarmement et la dissolution de toutes les organisations paramilitaires, y compris les services d’ordre des partis (qui toucherait donc aussi le PC et la SFIO!), et avançait des formules vagues sur l’application et le respect du droit syndical, le respect du droit des femmes au travail et bien sûr l’école laïque.

Quant aux colonies, le programme se limitait à revendiquer la mise en place d’“une commission d’enquête parlementaire sur la situation politique, économique et morale dans les territoires d’outre-mer”.

La section sur la paix ne prévoyait rien de concret sauf la nationalisation des industries de guerre (mesure logique imposée par la quasi-totalité des gouvernements bourgeois en cas de guerre) et, ce qui intéressait plus le PCF, le souhait d’une "extension, notamment à l’Europe centrale et orientale du système des pactes ouverts à tous, suivant les principes du pacte franco-soviétique".

Le troisième volet, sur les revendications économiques, se fixait comme but de restaurer le pouvoir d’achat des masses. Il incluait la réduction du temps de travail, l’institution d’un fond national de chômage, un plan de grands travaux. Encore une fois, rien de concret, ni sur les salaires, ni sur l’emploi.

Bref, il s’agissait d’un programme qui n’allait pas plus loin que celui que les dirigeants Radicaux avaient proposé par le passé. Malgré les promesses du PCF de lutter contre les "200 familles", le programme ne contenait rien qui pouvait effrayer les patrons et en tous cas, il allait rester lettre morte.
Les masses populaires étaient mille fois plus à gauche que ce programme et n’allaient pas manquer de le faire savoir.


La grève

En avril-mai 1936, le bloc du Front Populaire remporta les élections législatives, et un gouvernement ayant à sa tête le socialiste Léon Blum fut constitué.

Pourtant, il ne s’agissait nullement d’un raz de marée pour la gauche. Si le PCF, dont la campagne fut centrée sur le mot d’ordre de "pour l’ordre, votez communiste" (!), doubla son score (1.500.000 voix), la SFIO perdit 300.000 voix et les Radicaux 400.000. Ainsi les partis du Front Populaire ne progressèrent que de 290.000 voix tandis que la droite ne recula que de 37,4 à 35,9%.

Toutefois, les résultats électoraux marquèrent profondément la classe ouvrière. Se sentant le vent en poupe, elle entra en action.

Une série de grèves éclata à partir du 7 mai dans des usines aéronautiques (Le Bréguet au Havre, Latécoère à Toulouse, Bloch à Courbevoie). Il s’agissait d’occupations soutenues par les autres travailleurs et avec la solidarité de la population avoisinante.

Très vite, les patrons préfèrent céder, leur système de discipline et de répression s’écroulant comme un château de cartes.

Suivant ces exemples, des secteurs de plus en plus larges entraient en lutte : du 22 au 29 mai, les grèves regroupaient 100.000 travailleurs dans la ceinture industrielle autour de Paris. Le 28, c’était au tour des 30.000 de Renault Billancourt de débrayer, avec occupation de l’usine.

Seule la gauche de la SFIO répond positivement à cette vague spontanée. Le 27 mai, Pivert écrit dans Le Populaire (le journal de la SFIO) un article titré "Tout est possible" :
"Dans l’atmosphère de victoire, de confiance et de discipline qui s’étend sur le pays, oui, tout est possible aux audacieux. Que notre parti marche ! qu’il entraîne ! qu’il tranche ! qu’il exécute ! qu’il entreprenne ! Et aucun obstacle ne lui résistera ! "

Pivert - mille fois plus à gauche que le PS d’aujourd’hui - avait à moitié raison.

En effet, "tout était possible aux audacieux". Comme l’a dit Trotsky, observateur attentif du mouvement, "La révolution française a commencé !" Il continua : "Le déclenchement de la grève est provoqué, dit-on, par les 'espoirs' que suscite le gouvernement de Front Populaire. Ce n’est là qu’un quart de la vérité, et même moins. S’il ne s’agit que de pieux espoirs, les ouvriers n’auraient pas couru le risque de la lutte. Ce qui s’exprime avant tout dans la grève, c’est la méfiance ou tout au moins le manque de confiance des ouvriers, sinon dans la bonne volonté du gouvernement, du moins dans sa capacité à briser les obstacles et à venir à bout des tâches qui l’attendent. Les prolétaires veulent 'aider'' le gouvernement, mais à leur façon, à la façon prolétarienne."

La vague de grèves, la volonté de mettre fin à la menace fasciste et à l’arbitraire patronal, l’enthousiasme populaire pour la lutte, constituaient autant de signes que la classe ouvrière était prête à aller très loin, à condition d’avoir une direction convenable.

Mais c’est là où le bât blessait. La démocratie ouvrière manquait cruellement à la grève. Les trotskystes - qui étaient faibles numériquement et avaient connu une période cruelle de division interne - n’étaient pas à la hauteur de la tâche. Malgré ses paroles, Pivert ne faisait que suivre son parti qui, lui, était au gouvernement et comptait avant tout étouffer le mouvement pour mieux servir la bourgeoisie.

En ce qui concerne le PCF, son rôle allait êtrefondamental... en mettant fin à la grève : complètement débordé sur le terrain, il cherchait à mettre fin à la grève dès que possible. Ainsi le 30 mai, L’Humanité titrait "Victoire chez Renault". En réalité, les patrons avaient simplement accepté des négociations pour une convention collective à condition que les ouvriers reprennent le travail tout de suite.

Rien que des promesses donc et pour l’instant, le patronat ne lâchait que sur des broutilles, comme le relèvement des plus bas salaires de 3,5%, la levée de certaines sanctions, l’aménagement des vestiaires etc. Tout ça alors que d’autres grèves s’étaient déjà conclues par l’obtention de congés payés et la reconnaissance des délégués du personnel !

La stratégie du PCF était claire : il s’agissait de capituler au plus vite, pour casser le mouvement à sa base, et garder la mainmise sur les négociations au niveau national. Jacques Duclos, dirigeant du PCF et homme de Moscou par excellence (il fut un agent du KGB) était explicite :
"Nous obéissons à une double préoccupation : d’abord éviter tout désordre ; ensuite obtenir que des pourparlers s’engagent le plus tôt possible en vue d’un règlement rapide du conflit. "

Mais la manœuvre du PCF ne réussit qu’à moitié : la reprise chez Renault à Billancourt fut difficile, marquée par la résistance de certains ateliers. Lorsque Costes, député communiste, prit la parole, les ouvriers l’empêchèrent de parler en le sifflant. Ainsi le 2 juin, les usines métallurgiques furent à nouveau en pleine occupation. Cette fois, la grève s’élargissait au textile, à la chimie, aux grands magasins. Puis les travailleurs du bâtiment et les mineurs entrèrent à leur tour en lutte. Le 10 juin, plus de 2.000.000 de travailleurs firent grève dans tout le pays, soutenus par les paysans et les commerçants qui organisèrent le ravitaillement.

Du côté de la bourgeoisie la panique fut totale. Des années plus tard, Blum rappelait : "Je me souviens de ce qu’on me disait ou me faisait dire par des amis communs : 'Alors quoi ? C’est la révolution ? Alors quoi ? Qu’est-ce qu’on va nous prendre ? Qu’est-ce qu’on va nous laisser ?' "

Blum s’empressa donc de rassurer les travailleurs que le Parlement allait bientôt voter des lois pour satisfaire leurs revendications.

Mais c’est l’intervention du PCF qui constitua le frein le plus puissant. Dans un article du 29 mai, L’Humanité avait déjà répondu au célèbre article de Pivert par le titre significatif "Non, tout n’est pas possible maintenant". Le PCF expliquait que le Front Populaire était le meilleur espoir pour les travailleurs. Son programme devait être réalisé "dans l’ordre, le calme, la tranquillité et sans une précipitation parfaitement inutile" car finalement, "Nous considérons impossible de mettre en danger, face à la menace d’Hitler, la sécurité de la France, pour laquelle le Front Populaire est responsable."

En effet, c’était tout un programme.


La fin des grèves

Le 7 juin les représentants de la CGT et du patronat se rencontrèrent à Matignon. Le meeting dura seulement quelques heures car les patrons, jusque là tout-puissants, étaient prêts à n’importe quelle concession pour sauver les meubles. Les accords prévoyaient la reconnaissance des syndicats, les conventions collectives, les délégués du personnel, les congés payés, une hausse de salaire de 10 à 15%. Ces mesures furent non seulement adoptées sans broncher par le patronat, mais elles passèrent aussi sans délai à l’Assemblée Nationale et même au Sénat, encore à majorité de droite.

Les vraies réformes sont toujours un effet secondaire de la révolution, ou comme ici de la peur de celle-ci ; les accords de Matignon en sont un exemple classique.

La fin de la grève montre clairement que les dirigeants du Front Populaire, de la SFIO au PC et à la CGT, avec des motivations différentes, jouaient le rôle d’agents de la politique bourgeoise dans les rangs de la classe ouvrière.

Ayant arraché quelques réformes, le PCF se chargea de les faire passer dans les usines et de briser ainsi la grève. Le 11 juin une assemblée de délégués des métallos repoussa l’accord en exigeant des nouvelles garanties. Pour le PCF, il fallait d’abord faire passer la ligne auprès des militants. C’est Thorez en personne qui l’expliqua aux délégués communistes de la région parisienne :
"Il n’est pas question de prendre le pouvoir actuellement. Tout le monde sait que notre but reste invariablement l’instauration de la République française des conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats. Mais ce n’est pas pour ce soir, ce n’est même pas pour demain matin."

Il concluait avec les paroles restées tristement célèbres : "Il faut savoir terminer une grève."

Le 12 juin, le lendemain du discours de Thorez, une nouvelle assemblée des délégués eut lieu et, "à la quasi-unanimité", approuva la nouvelle convention.

Le 13, Renault est évacué : "Un cortège immense se forme. En tête marchent Morizet, sénateur maire SFIO ; Costes, député communiste. Puis s’avance un camion de musiciens qui alternativement jouent la Marseillaise et l’Internationale ; les musiciens sont coiffés de bonnet de patriotes de 92. Un char de triomphe porte les bustes de Léon Blum, Alfred Costes et Marcel Cachin." Partout, la grève se terminait par des parades afin de mieux cacher la triste réalité : tout avait été possible, mais peu avait été réalisé.


1937-38 : les lendemains qui déchantent

La suite est encore plus tragique et aussi moins connue. Le gouvernement Blum, comme par la suite le gouvernement PS-PCF de 1981-1983, fut vite mis devant le mur du pouvoir des 200 familles.

Il allait remettre dans les cartons les déclarations ronflantes du Front Populaire, en annonçant la nécessité d’une "pause" dans les réformes. Il s’en suivit une politique d’austérité et de lois anti-ouvrières, comme celle rendant illégales les grèves sans recours préalable à une instance de médiation.

Entre-temps, le désarmement des fascistes par l’Etat se révélait une illusion. Les Croix de Feu dissous se transformaient en Parti Socialiste de France, qui compta vite 800.000 membres. Les manifestations fascistes, les provocations, les attaques contre les grévistes allaient reprendre.

Le pire exemple est celui de la contre-manifestation appelée par la SFIO et le PC le 16 mars 1937 à Clichy. 8.000 manifestants, sans armes, se heurtèrent à la police qui protégeait les fascistes et ouvrit le feu. Six manifestants tombèrent et il y eut 500 blessés. Le désarmement n’avait été réel que du côté de la classe ouvrière.

En 1938, la guerre approchait, le temps du Front Populaire était révolu. Daladier, nouveau premier ministre Radical, annonça son intention de "remettre la France au travail" et remit en cause, par une série de décrets-lois, la semaine de 40 heures. Puis la semaine de cinq jours de travail passa à son tour à la trappe.

La réaction ouvrière fut dure mais désespérée. Cette fois, le gouvernement utilisa la répression et l’occupation des usines Renault fut brisée par les gardes mobiles. 300 ouvriers furent arrêtés, la répression syndicale allait recommencer comme avant.


Conclusion

Un gouvernement de "gauche", "aidé" par les luttes ouvrières est la perspective, explicite ou non, de beaucoup de militants.

Cette éventualité ouvre sans doute des possibilités énormes, mais sans une direction révolutionnaire, sans un programme clair et une force capable de le réaliser, les espoirs et les luttes de la classe ouvrière se soldent par des échecs.

La mainmise des réformistes, et même des forces centristes, au moment de la rupture révolutionnaire, devient déterminant : malgré leurs paroles très à gauche, ils se rangent invariablement du côté de la contre-révolution. La leçon de 1936 est à cet égard significative.

On connaît tous les "acquis" de juin 1936. Mais qu’en restait-il quatre ans après ?

La paix ? Une guerre atroce allait éclater et faire des dizaines de millions de victimes.

La défense de la République et de la démocratie ? Pétain allait instaurer une dictature aussi atroce que celle de Mussolini, Franco et Hitler.

La défense de l’Union Soviétique ? En 1941, Hitler lançait une attaque gigantesque qui allait coûter la vie à 20 millions de Soviétiques.

Loin de représenter l’espoir, la politique du Front Populaire, en fait la politique de collaboration de classe n’a fait que duper les travailleurs.

La vague de grèves s’acheva, non au profit de la classe ouvrière, mais au profit des patrons français et de leurs alliés à Moscou.

La lutte de classe fut sacrifiée sur l’autel des intérêts diplomatiques et financiers des puissances anti-ouvrières.

Une leçon à méditer.


De l’occupation des usines aux soviets ?

Les grèves de 36 sont toutes caractérisées par l’occupation des usines. Cette prise de possession par les ouvriers de leurs instruments de travail se déroule dans le calme et la discipline la plus stricte, ce qui par ailleurs inquiète encore plus les patrons.

A la porte, où sont accrochés les drapeaux rouges et tricolores, le piquet de grève, souvent peu ou pas armé, qui contrôle les entrées et sorties. A l’intérieur, le pouvoir est dans les mains d’un comité de grève, qui applique la discipline, la sécurité, le ravitaillement et les activités de loisirs.

Chaque jour se tient une assemblée du personnel où les délégués rendent compte des négociations et donnent les consignes.

Les ouvriers non impliqués dans le comité de grève sont surtout occupés par des activités de loisirs : on joue aux cartes, aux boules, on écoute de la musique ou on danse. L’atmosphère est détendue. Simone Weil a écrit :
"Cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. (...) Joie de parcourir librement ces ateliers où on était rivés à sa machine. Joie d’entendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, de la musique, des chants, de rires. Joie de passer devant les chefs la tête haute. Joie de vivre, parmi ces machines muettes au rythme de la vie humaine."

Mais derrière cette atmosphère de kermesse, la démocratie ouvrière fut presque totalement absente. Le comité de grève était souvent formé par les militants syndicaux et politiques, dont la quasi totalité étaient communistes. Très vite, ces délégués "se transformèrent en une véritable oligarchie ouvrière presque inamovible".

A la base, "les ouvriers ne savent rien des pourparlers, on ne les met au courant de rien ...il règne une atmosphère extrême de défiance et de suspicion".

Ainsi, l’occupation se transforma en une sorte de ségrégation et de division des ouvriers, inactifs ou presque toute la journée, sans lien ni discussion entre usines.

Blum, avec le cynisme qui lui était propre, remarquera : "Il faut noter qu’au point de vue de l’ordre public cette forme de grèves a d’incontestables avantages. Les ouvriers occupent l’usine, mais il est vrai que l’usine occupait les ouvriers. Les ouvriers étaient là et pas ailleurs. Ils n’étaient pas dans la rue. Au moment où ils étaient tous groupés dans l’usine, ils ne formaient pas ces cortèges avec des chants, des drapeaux rouges, qui viennent se heurter aux barrages de police."

Seule exception, l’usine Hotchkiss, où grâce à l’activité du militant trotskyste Georges Cheron, le comité de grève prend l’initiative de convoquer les délégués des principales usines. Deux conférences de 350 ouvriers représentant 280 usines ont lieu en juin 36. Selon le communiqué issu de la deuxième réunion :
"Des mesures importantes ont été prises pour renforcer la liaison inter-usines de tous les métallurgistes. Tous les délégués ont jugé utile de former un comité d’entente entre les usines qui permettra d’envisager pour demain de nouvelles victoires."

Malheureusement cette expérience, une forme peu développée de soviet ou conseil ouvrier, n’aura pas de suite, à cause surtout du monopole écrasant de la CGT et du PCF qui, malgré le mot d’ordre du parti "Des soviets partout", faisaient tout pour que, justement, ils ne soient nulle part.

A noter que les mots d’ordre de La lutte ouvrière, organe des trotskystes, dont le numéro de juin fut saisi par la police de Blum, étaient "Passez des Comités des grèves aux comités d’usines permanents" et "En avant pour un puissant congrès des comités".

Et l’article de Trotsky du même numéro concluait : "Le mot d’ordre des comités ne peut être abordé que par une véritable organisation révolutionnaire, absolument dévouée aux masses, à leur cause, à leur lutte. (...) Les soviets sont toujours nés des grèves. La grève de masse est l’élément naturel de la révolution prolétarienne. (...) D’atelier en atelier, d’usine en usine, de quartier en quartier, de ville en ville, les comités d’action doivent établir entre eux une liaison étroite, se réunir en conférence par ville, par branche de production, par arrondissement, afin de couronner le tout par un congrès de tous les comités d’action de France".


Le trajet des Partis Communistes vers le réformisme

Ayant abandonné dans les faits toute volonté d’impulser à travers le monde des mouvements révolutionnaires, la bureaucratie stalinienne s’est contentée de la construction du prétendu "socialisme dans un seul pays" et donc de la consolidation de son propre pouvoir.

Ceci l’a conduite à faire de la diplomatie avec les Etats impérialistes une priorité, et donc la recherche d’alliances avec ceux-ci. La politique des partis communistes devait suivre les zig-zags des exigences diplomatiques.

Avant 1933, la bureaucratie soviétique avait refusé de croire à la victoire d’Hitler en Allemagne, ou avait osé imaginé que le triomphe du fascisme serait sans conséquences graves pour les travailleurs allemands. Elle imposa ainsi au Parti allemand le mot d’ordre suicidaire "après Hitler, nous" et refusa de réaliser un front unique avec les socialistes contre la menace fasciste.

Une fois le fascisme installé en Allemagne et le mouvement ouvrier allemand complètement laminé, les borgnes de Moscou cherchèrent un accord diplomatique avec Hitler ; quand cette ligne se révéla impossible, les staliniens cherchèrent à s’allier avec l’impérialisme français et britannique.

En mai 1935 fut signé le pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique entre Staline et Laval, Ministre des Affaires Etrangères. A cette occasion, le bourreau de Moscou déclara qu’il approuvait la politique de défense nationale menée par le gouvernement réactionnaire de Flandin.

Pour le PC en France, cela impliquait clairement une nouvelle orientation : si Moscou appuyait la défense de la France impérialiste, comment lui pouvait-il faire autrement ? Afin de "défendre l’URSS", le PC se vêtit d’une coloration nationaliste et chercha un compromis avec sa bourgeoisie.

C’est donc à cette période qu’il adopta le nom de Parti Communiste Français, que ses élus revêtirent l’écharpe tricolore, que ses militants se mirent à chanter la "Marseillaise", bref qu’il passa définitivement aux côtés de la bourgeoisie.

C’était comme si le PCF avait déclaré aux patrons français : "Nous ne voulons pas renverser le capitalisme, nous voulons seulement nous allier avec vous contre l’Allemagne et contre Hitler."

Ensuite la présence des Radicaux dans cette alliance politique, qui servait à la fois les intérêts de la bourgeoisie et ceux de la bureaucratie soviétique, servit au PC de justification pour mener sa politique de collaboration de classe.

Ce fut la politique du Front Populaire, celle des alliances avec la bourgeoisie afin d’appuyer les manœuvres diplomatiques et militaires de la bureaucratie soviétique, adoptée internationalement à partir de 1935, qui marqua la fin du centrisme de l’Internationale Communiste et sa descente dans l’ombre du réformisme
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