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juin 1936
Juin 1936 a représenté le point culminant dune longue lutte de classe aiguë. Commençant par lémeute fasciste de février 1934, celle-ci sacheva par la défaite des grèves de 1937 et 1938. Et pourtant, en juin 1936, la classe ouvrière française aurait pu renverser le cours de lhistoire en prenant le pouvoir.
Car 1936 ce ne fut pas seulement des manifestations bon enfant et des meetings gigantesques, associés dans la mémoire populaire aux congés payés et à la semaine de 40 heures : il sagissait dune gigantesque grève de masse, suscitée dans la classe ouvrière par la volonté de battre le fascisme, dempêcher la guerre et dimposer une autre société.
Mais 1936 cest aussi lhistoire de la trahison de ces aspirations élémentaires des masses par ses représentants politiques, lhistoire dune grève sabotée par ses directions au nom de lunité du prolétariat et de la petite bourgeoisie. Car le Front Populaire restera dans lhistoire comme la trahison par le PCF des luttes ouvrières, la faillite complète de la théorie stalinienne de la révolution par étapes : dabord la démocratie et la paix, ensuite le socialisme.
En Espagne aussi, la trahison stalinienne conduira à la défaite sanglante des travailleurs, comme la montré si clairement le récentfilm de Ken Loach, "Land and Freedom".
Il est important danalyser cet événement-clé et den tirer des leçons, car certains traits de la période actuelle, tels la montée des forces fascistes, le renouveau des luttes ouvrières, la division dramatique de la gauche et le besoin, exprimé par les travailleurs, de lunité de leurs organisations, présentent des similitudes avec les années 30.
La toile de fond
Le début des années 30 fut marqué par une profonde crise économique mondiale (dont lexemple le plus dévastateur fut le krach boursier aux USA), et par la faiblesse chronique des organisations du mouvement ouvrier. Ainsi, en France entre 1930 et 1935, la production diminua dun tiers ; en 1935, selon les chiffres officiels il y en avait 500 000 chômeurs, en réalité il y avait au moins le double. Et il faut se rappeler quil nexistait aucune des indemnités actuelles, comme les allocations chômage, le RMI etc.
Le mouvement syndical se trouvait dans une situation de délabrement profond, comparable à celui daujourdhui : en 1934 il ny avait que 755.000 syndiqués pour dix millions de travailleurs, soit environ 7%.
Après la vague de grèves de 1920, les actions syndicales sétaient soldées par des échecs. Dans les entreprises, la répression des délégués et des syndiqués était féroce. Ces derniers étaient confrontés aux fouilles dans les vestiaires, aux mouchards, aux listes noires. Limpuissance des organisations ouvrières, réduites à la clandestinité dans les usines, peut se résumer par le fait que les conventions collectives régissaient seulement 4% du personnel ; ailleurs les patrons avaient les mains libres.
Du côté des partis politiques les choses nallaient pas mieux : le PC, par exemple, revendiquait 60.000 membres en 1926, mais seulement 28.000 en 1934.
Pour comprendre la dynamique des événements de 1934 à 1936 il faut tenir compte de deux éléments-clé :
Dabord la situation internationale, marquée par la prise du pouvoir par Hitler en 1933, avec ensuite la défaite de la classe ouvrière autrichienne en 1934. LAllemagne hitlérienne était clairement en train de préparer la guerre. Face à ce danger, des masses ouvrières énormes commencent à réagir. En France, cest vers la SFIO quelles se tournent, impulsant le développement dune aile gauche dirigée par Marceau Pivert. Cette tendance centriste, qui prit le nom de "Gauche Révolutionnaire" et vers laquelle les trotskystes sorientèrent, arriva à contrôler limportante fédération de la Seine de la SFIO (le Parti Socialiste de lépoque).
Ensuite il faut tenir compte de la politique de la bureaucratie du Kremlin, qui avait une influence déterminante sur la politique des partis communistes du monde entier, complètement inféodés à Moscou. A partir de 1935, cette bureaucratie préféra sallier à la France impérialiste, ce qui conduisit le PC à faire un compromis stratégique avec sa propre bourgeoisie. Cela explique son rôle durant juin 36 et après.
Dune certaine façon, juin 36 a commencé le 6 février 1934, quand plusieurs milliers de militants fascistes attaquèrent le Palais Bourbon. Après cette journée, des millions de travailleurs, déjà éclairés par la défaite de la classe ouvrière allemande, se rendirent compte de la menace du fascisme et voulurent réagir.
Le 12 février, jour de grève générale, 150.000 manifestants appelés par le PC et la SFIO, et qui formaient deux cortèges séparés, fusionnèrent dans lenthousiasme au cri de "Unité, Unité!"
Ce fut le début dune série innombrable de manifestations, puis de grèves de masse, à travers lesquelles la classe ouvrière allait exprimer clairement sa volonté dun front unique ouvrier contre le fascisme et la guerre. Ce fut aussi le début dune longue phase de négociations au sommet, où PCF et SFIO allaient préparer les bases du Front Populaire.
Le Front Populaire et son programme
Après la manifestation du 12 février, le PC proposa à la SFIO un pacte dunité daction pour lutter contre le fascisme et la guerre quelle accepta le 16 juillet. Mais pour le PC il nétait nullement question den rester là dans ses alliances. Selon Maurice Thorez, dirigeant du PCF :
"Pour nous, le pacte était moins une fin quun commencement. Nous avions posé les bases de lunité de la classe ouvrière ; il fallait élargir notre alliance, létendre aux classes moyennes afin dassurer la défaite du fascisme."
Ce thème, la recherche à tout prix de lunité avec la petite bourgeoisie, les classes moyennes et donc avec leurs représentants politiques, les Radicaux, revient tout au long de lhistoire du Front Populaire et en constitue lessence même. On peut donner un autre nom à cette politique : la politique de la collaboration de classe.
Le programme du Front Populaire en est la preuve.
Dans sa première section, consacrée à la défense de la liberté, il revendiquait le désarmement et la dissolution de toutes les organisations paramilitaires, y compris les services dordre des partis (qui toucherait donc aussi le PC et la SFIO!), et avançait des formules vagues sur lapplication et le respect du droit syndical, le respect du droit des femmes au travail et bien sûr lécole laïque.
Quant aux colonies, le programme se limitait à revendiquer la mise en place dune commission denquête parlementaire sur la situation politique, économique et morale dans les territoires doutre-mer.
La section sur la paix ne prévoyait rien de concret sauf la nationalisation des industries de guerre (mesure logique imposée par la quasi-totalité des gouvernements bourgeois en cas de guerre) et, ce qui intéressait plus le PCF, le souhait dune "extension, notamment à lEurope centrale et orientale du système des pactes ouverts à tous, suivant les principes du pacte franco-soviétique".
Le troisième volet, sur les revendications économiques, se fixait comme but de restaurer le pouvoir dachat des masses. Il incluait la réduction du temps de travail, linstitution dun fond national de chômage, un plan de grands travaux. Encore une fois, rien de concret, ni sur les salaires, ni sur lemploi.
Bref, il sagissait dun programme qui nallait pas plus loin que celui que les dirigeants Radicaux avaient proposé par le passé. Malgré les promesses du PCF de lutter contre les "200 familles", le programme ne contenait rien qui pouvait effrayer les patrons et en tous cas, il allait rester lettre morte.
Les masses populaires étaient mille fois plus à gauche que ce programme et nallaient pas manquer de le faire savoir.
La grève
En avril-mai 1936, le bloc du Front Populaire remporta les élections législatives, et un gouvernement ayant à sa tête le socialiste Léon Blum fut constitué.
Pourtant, il ne sagissait nullement dun raz de marée pour la gauche. Si le PCF, dont la campagne fut centrée sur le mot dordre de "pour lordre, votez communiste" (!), doubla son score (1.500.000 voix), la SFIO perdit 300.000 voix et les Radicaux 400.000. Ainsi les partis du Front Populaire ne progressèrent que de 290.000 voix tandis que la droite ne recula que de 37,4 à 35,9%.
Toutefois, les résultats électoraux marquèrent profondément la classe ouvrière. Se sentant le vent en poupe, elle entra en action.
Une série de grèves éclata à partir du 7 mai dans des usines aéronautiques (Le Bréguet au Havre, Latécoère à Toulouse, Bloch à Courbevoie). Il sagissait doccupations soutenues par les autres travailleurs et avec la solidarité de la population avoisinante.
Très vite, les patrons préfèrent céder, leur système de discipline et de répression sécroulant comme un château de cartes.
Suivant ces exemples, des secteurs de plus en plus larges entraient en lutte : du 22 au 29 mai, les grèves regroupaient 100.000 travailleurs dans la ceinture industrielle autour de Paris. Le 28, cétait au tour des 30.000 de Renault Billancourt de débrayer, avec occupation de lusine.
Seule la gauche de la SFIO répond positivement à cette vague spontanée. Le 27 mai, Pivert écrit dans Le Populaire (le journal de la SFIO) un article titré "Tout est possible" :
"Dans latmosphère de victoire, de confiance et de discipline qui sétend sur le pays, oui, tout est possible aux audacieux. Que notre parti marche ! quil entraîne ! quil tranche ! quil exécute ! quil entreprenne ! Et aucun obstacle ne lui résistera ! "
Pivert - mille fois plus à gauche que le PS daujourdhui - avait à moitié raison.
En effet, "tout était possible aux audacieux". Comme la dit Trotsky, observateur attentif du mouvement, "La révolution française a commencé !" Il continua : "Le déclenchement de la grève est provoqué, dit-on, par les 'espoirs' que suscite le gouvernement de Front Populaire. Ce nest là quun quart de la vérité, et même moins. Sil ne sagit que de pieux espoirs, les ouvriers nauraient pas couru le risque de la lutte. Ce qui sexprime avant tout dans la grève, cest la méfiance ou tout au moins le manque de confiance des ouvriers, sinon dans la bonne volonté du gouvernement, du moins dans sa capacité à briser les obstacles et à venir à bout des tâches qui lattendent. Les prolétaires veulent 'aider'' le gouvernement, mais à leur façon, à la façon prolétarienne."
La vague de grèves, la volonté de mettre fin à la menace fasciste et à larbitraire patronal, lenthousiasme populaire pour la lutte, constituaient autant de signes que la classe ouvrière était prête à aller très loin, à condition davoir une direction convenable.
Mais cest là où le bât blessait. La démocratie ouvrière manquait cruellement à la grève. Les trotskystes - qui étaient faibles numériquement et avaient connu une période cruelle de division interne - nétaient pas à la hauteur de la tâche. Malgré ses paroles, Pivert ne faisait que suivre son parti qui, lui, était au gouvernement et comptait avant tout étouffer le mouvement pour mieux servir la bourgeoisie.
En ce qui concerne le PCF, son rôle allait êtrefondamental... en mettant fin à la grève : complètement débordé sur le terrain, il cherchait à mettre fin à la grève dès que possible. Ainsi le 30 mai, LHumanité titrait "Victoire chez Renault". En réalité, les patrons avaient simplement accepté des négociations pour une convention collective à condition que les ouvriers reprennent le travail tout de suite.
Rien que des promesses donc et pour linstant, le patronat ne lâchait que sur des broutilles, comme le relèvement des plus bas salaires de 3,5%, la levée de certaines sanctions, laménagement des vestiaires etc. Tout ça alors que dautres grèves sétaient déjà conclues par lobtention de congés payés et la reconnaissance des délégués du personnel !
La stratégie du PCF était claire : il sagissait de capituler au plus vite, pour casser le mouvement à sa base, et garder la mainmise sur les négociations au niveau national. Jacques Duclos, dirigeant du PCF et homme de Moscou par excellence (il fut un agent du KGB) était explicite :
"Nous obéissons à une double préoccupation : dabord éviter tout désordre ; ensuite obtenir que des pourparlers sengagent le plus tôt possible en vue dun règlement rapide du conflit. "
Mais la manuvre du PCF ne réussit quà moitié : la reprise chez Renault à Billancourt fut difficile, marquée par la résistance de certains ateliers. Lorsque Costes, député communiste, prit la parole, les ouvriers lempêchèrent de parler en le sifflant. Ainsi le 2 juin, les usines métallurgiques furent à nouveau en pleine occupation. Cette fois, la grève sélargissait au textile, à la chimie, aux grands magasins. Puis les travailleurs du bâtiment et les mineurs entrèrent à leur tour en lutte. Le 10 juin, plus de 2.000.000 de travailleurs firent grève dans tout le pays, soutenus par les paysans et les commerçants qui organisèrent le ravitaillement.
Du côté de la bourgeoisie la panique fut totale. Des années plus tard, Blum rappelait : "Je me souviens de ce quon me disait ou me faisait dire par des amis communs : 'Alors quoi ? Cest la révolution ? Alors quoi ? Quest-ce quon va nous prendre ? Quest-ce quon va nous laisser ?' "
Blum sempressa donc de rassurer les travailleurs que le Parlement allait bientôt voter des lois pour satisfaire leurs revendications.
Mais cest lintervention du PCF qui constitua le frein le plus puissant. Dans un article du 29 mai, LHumanité avait déjà répondu au célèbre article de Pivert par le titre significatif "Non, tout nest pas possible maintenant". Le PCF expliquait que le Front Populaire était le meilleur espoir pour les travailleurs. Son programme devait être réalisé "dans lordre, le calme, la tranquillité et sans une précipitation parfaitement inutile" car finalement, "Nous considérons impossible de mettre en danger, face à la menace dHitler, la sécurité de la France, pour laquelle le Front Populaire est responsable."
En effet, cétait tout un programme.
La fin des grèves
Le 7 juin les représentants de la CGT et du patronat se rencontrèrent à Matignon. Le meeting dura seulement quelques heures car les patrons, jusque là tout-puissants, étaient prêts à nimporte quelle concession pour sauver les meubles. Les accords prévoyaient la reconnaissance des syndicats, les conventions collectives, les délégués du personnel, les congés payés, une hausse de salaire de 10 à 15%. Ces mesures furent non seulement adoptées sans broncher par le patronat, mais elles passèrent aussi sans délai à lAssemblée Nationale et même au Sénat, encore à majorité de droite.
Les vraies réformes sont toujours un effet secondaire de la révolution, ou comme ici de la peur de celle-ci ; les accords de Matignon en sont un exemple classique.
La fin de la grève montre clairement que les dirigeants du Front Populaire, de la SFIO au PC et à la CGT, avec des motivations différentes, jouaient le rôle dagents de la politique bourgeoise dans les rangs de la classe ouvrière.
Ayant arraché quelques réformes, le PCF se chargea de les faire passer dans les usines et de briser ainsi la grève. Le 11 juin une assemblée de délégués des métallos repoussa laccord en exigeant des nouvelles garanties. Pour le PCF, il fallait dabord faire passer la ligne auprès des militants. Cest Thorez en personne qui lexpliqua aux délégués communistes de la région parisienne :
"Il nest pas question de prendre le pouvoir actuellement. Tout le monde sait que notre but reste invariablement linstauration de la République française des conseils douvriers, de paysans et de soldats. Mais ce nest pas pour ce soir, ce nest même pas pour demain matin."
Il concluait avec les paroles restées tristement célèbres : "Il faut savoir terminer une grève."
Le 12 juin, le lendemain du discours de Thorez, une nouvelle assemblée des délégués eut lieu et, "à la quasi-unanimité", approuva la nouvelle convention.
Le 13, Renault est évacué : "Un cortège immense se forme. En tête marchent Morizet, sénateur maire SFIO ; Costes, député communiste. Puis savance un camion de musiciens qui alternativement jouent la Marseillaise et lInternationale ; les musiciens sont coiffés de bonnet de patriotes de 92. Un char de triomphe porte les bustes de Léon Blum, Alfred Costes et Marcel Cachin." Partout, la grève se terminait par des parades afin de mieux cacher la triste réalité : tout avait été possible, mais peu avait été réalisé.
1937-38 : les lendemains qui déchantent
La suite est encore plus tragique et aussi moins connue. Le gouvernement Blum, comme par la suite le gouvernement PS-PCF de 1981-1983, fut vite mis devant le mur du pouvoir des 200 familles.
Il allait remettre dans les cartons les déclarations ronflantes du Front Populaire, en annonçant la nécessité dune "pause" dans les réformes. Il sen suivit une politique daustérité et de lois anti-ouvrières, comme celle rendant illégales les grèves sans recours préalable à une instance de médiation.
Entre-temps, le désarmement des fascistes par lEtat se révélait une illusion. Les Croix de Feu dissous se transformaient en Parti Socialiste de France, qui compta vite 800.000 membres. Les manifestations fascistes, les provocations, les attaques contre les grévistes allaient reprendre.
Le pire exemple est celui de la contre-manifestation appelée par la SFIO et le PC le 16 mars 1937 à Clichy. 8.000 manifestants, sans armes, se heurtèrent à la police qui protégeait les fascistes et ouvrit le feu. Six manifestants tombèrent et il y eut 500 blessés. Le désarmement navait été réel que du côté de la classe ouvrière.
En 1938, la guerre approchait, le temps du Front Populaire était révolu. Daladier, nouveau premier ministre Radical, annonça son intention de "remettre la France au travail" et remit en cause, par une série de décrets-lois, la semaine de 40 heures. Puis la semaine de cinq jours de travail passa à son tour à la trappe.
La réaction ouvrière fut dure mais désespérée. Cette fois, le gouvernement utilisa la répression et loccupation des usines Renault fut brisée par les gardes mobiles. 300 ouvriers furent arrêtés, la répression syndicale allait recommencer comme avant.
Conclusion
Un gouvernement de "gauche", "aidé" par les luttes ouvrières est la perspective, explicite ou non, de beaucoup de militants.
Cette éventualité ouvre sans doute des possibilités énormes, mais sans une direction révolutionnaire, sans un programme clair et une force capable de le réaliser, les espoirs et les luttes de la classe ouvrière se soldent par des échecs.
La mainmise des réformistes, et même des forces centristes, au moment de la rupture révolutionnaire, devient déterminant : malgré leurs paroles très à gauche, ils se rangent invariablement du côté de la contre-révolution. La leçon de 1936 est à cet égard significative.
On connaît tous les "acquis" de juin 1936. Mais quen restait-il quatre ans après ?
La paix ? Une guerre atroce allait éclater et faire des dizaines de millions de victimes.
La défense de la République et de la démocratie ? Pétain allait instaurer une dictature aussi atroce que celle de Mussolini, Franco et Hitler.
La défense de lUnion Soviétique ? En 1941, Hitler lançait une attaque gigantesque qui allait coûter la vie à 20 millions de Soviétiques.
Loin de représenter lespoir, la politique du Front Populaire, en fait la politique de collaboration de classe na fait que duper les travailleurs.
La vague de grèves sacheva, non au profit de la classe ouvrière, mais au profit des patrons français et de leurs alliés à Moscou.
La lutte de classe fut sacrifiée sur lautel des intérêts diplomatiques et financiers des puissances anti-ouvrières.
Une leçon à méditer.
De loccupation des usines aux soviets ?
Les grèves de 36 sont toutes caractérisées par loccupation des usines. Cette prise de possession par les ouvriers de leurs instruments de travail se déroule dans le calme et la discipline la plus stricte, ce qui par ailleurs inquiète encore plus les patrons.
A la porte, où sont accrochés les drapeaux rouges et tricolores, le piquet de grève, souvent peu ou pas armé, qui contrôle les entrées et sorties. A lintérieur, le pouvoir est dans les mains dun comité de grève, qui applique la discipline, la sécurité, le ravitaillement et les activités de loisirs.
Chaque jour se tient une assemblée du personnel où les délégués rendent compte des négociations et donnent les consignes.
Les ouvriers non impliqués dans le comité de grève sont surtout occupés par des activités de loisirs : on joue aux cartes, aux boules, on écoute de la musique ou on danse. Latmosphère est détendue. Simone Weil a écrit :
"Cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. (...) Joie de parcourir librement ces ateliers où on était rivés à sa machine. Joie dentendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, de la musique, des chants, de rires. Joie de passer devant les chefs la tête haute. Joie de vivre, parmi ces machines muettes au rythme de la vie humaine."
Mais derrière cette atmosphère de kermesse, la démocratie ouvrière fut presque totalement absente. Le comité de grève était souvent formé par les militants syndicaux et politiques, dont la quasi totalité étaient communistes. Très vite, ces délégués "se transformèrent en une véritable oligarchie ouvrière presque inamovible".
A la base, "les ouvriers ne savent rien des pourparlers, on ne les met au courant de rien ...il règne une atmosphère extrême de défiance et de suspicion".
Ainsi, loccupation se transforma en une sorte de ségrégation et de division des ouvriers, inactifs ou presque toute la journée, sans lien ni discussion entre usines.
Blum, avec le cynisme qui lui était propre, remarquera : "Il faut noter quau point de vue de lordre public cette forme de grèves a dincontestables avantages. Les ouvriers occupent lusine, mais il est vrai que lusine occupait les ouvriers. Les ouvriers étaient là et pas ailleurs. Ils nétaient pas dans la rue. Au moment où ils étaient tous groupés dans lusine, ils ne formaient pas ces cortèges avec des chants, des drapeaux rouges, qui viennent se heurter aux barrages de police."
Seule exception, lusine Hotchkiss, où grâce à lactivité du militant trotskyste Georges Cheron, le comité de grève prend linitiative de convoquer les délégués des principales usines. Deux conférences de 350 ouvriers représentant 280 usines ont lieu en juin 36. Selon le communiqué issu de la deuxième réunion :
"Des mesures importantes ont été prises pour renforcer la liaison inter-usines de tous les métallurgistes. Tous les délégués ont jugé utile de former un comité dentente entre les usines qui permettra denvisager pour demain de nouvelles victoires."
Malheureusement cette expérience, une forme peu développée de soviet ou conseil ouvrier, naura pas de suite, à cause surtout du monopole écrasant de la CGT et du PCF qui, malgré le mot dordre du parti "Des soviets partout", faisaient tout pour que, justement, ils ne soient nulle part.
A noter que les mots dordre de La lutte ouvrière, organe des trotskystes, dont le numéro de juin fut saisi par la police de Blum, étaient "Passez des Comités des grèves aux comités dusines permanents" et "En avant pour un puissant congrès des comités".
Et larticle de Trotsky du même numéro concluait : "Le mot dordre des comités ne peut être abordé que par une véritable organisation révolutionnaire, absolument dévouée aux masses, à leur cause, à leur lutte. (...) Les soviets sont toujours nés des grèves. La grève de masse est lélément naturel de la révolution prolétarienne. (...) Datelier en atelier, dusine en usine, de quartier en quartier, de ville en ville, les comités daction doivent établir entre eux une liaison étroite, se réunir en conférence par ville, par branche de production, par arrondissement, afin de couronner le tout par un congrès de tous les comités daction de France".
Le trajet des Partis Communistes vers le réformisme
Ayant abandonné dans les faits toute volonté dimpulser à travers le monde des mouvements révolutionnaires, la bureaucratie stalinienne sest contentée de la construction du prétendu "socialisme dans un seul pays" et donc de la consolidation de son propre pouvoir.
Ceci la conduite à faire de la diplomatie avec les Etats impérialistes une priorité, et donc la recherche dalliances avec ceux-ci. La politique des partis communistes devait suivre les zig-zags des exigences diplomatiques.
Avant 1933, la bureaucratie soviétique avait refusé de croire à la victoire dHitler en Allemagne, ou avait osé imaginé que le triomphe du fascisme serait sans conséquences graves pour les travailleurs allemands. Elle imposa ainsi au Parti allemand le mot dordre suicidaire "après Hitler, nous" et refusa de réaliser un front unique avec les socialistes contre la menace fasciste.
Une fois le fascisme installé en Allemagne et le mouvement ouvrier allemand complètement laminé, les borgnes de Moscou cherchèrent un accord diplomatique avec Hitler ; quand cette ligne se révéla impossible, les staliniens cherchèrent à sallier avec limpérialisme français et britannique.
En mai 1935 fut signé le pacte dassistance mutuelle franco-soviétique entre Staline et Laval, Ministre des Affaires Etrangères. A cette occasion, le bourreau de Moscou déclara quil approuvait la politique de défense nationale menée par le gouvernement réactionnaire de Flandin.
Pour le PC en France, cela impliquait clairement une nouvelle orientation : si Moscou appuyait la défense de la France impérialiste, comment lui pouvait-il faire autrement ? Afin de "défendre lURSS", le PC se vêtit dune coloration nationaliste et chercha un compromis avec sa bourgeoisie.
Cest donc à cette période quil adopta le nom de Parti Communiste Français, que ses élus revêtirent lécharpe tricolore, que ses militants se mirent à chanter la "Marseillaise", bref quil passa définitivement aux côtés de la bourgeoisie.
Cétait comme si le PCF avait déclaré aux patrons français : "Nous ne voulons pas renverser le capitalisme, nous voulons seulement nous allier avec vous contre lAllemagne et contre Hitler."
Ensuite la présence des Radicaux dans cette alliance politique, qui servait à la fois les intérêts de la bourgeoisie et ceux de la bureaucratie soviétique, servit au PC de justification pour mener sa politique de collaboration de classe.
Ce fut la politique du Front Populaire, celle des alliances avec la bourgeoisie afin dappuyer les manuvres diplomatiques et militaires de la bureaucratie soviétique, adoptée internationalement à partir de 1935, qui marqua la fin du centrisme de lInternationale Communiste et sa descente dans lombre du réformisme.
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