|
|
|
|
  |
24 février 2002
|
 |
1934 : Guerre des classes à Minneapolis
Vu daujourdhui, cette lutte exemplaire peut sembler surprenante : une grève massive, dirigée par les trotskystes, aux Etats-Unis ! Mais il faut savoir que dans la deuxième moitié des années 30, les Etats-Unis furent touchés par une énorme vague de luttes ouvrières.
Ce mouvement, marqué par des grèves très dures, et notamment par des occupations dusine, conduisit à la création dune nouvelle centrale syndicale, la CIO, qui défendait les travailleurs non-qualifiés. La grève de Minneapolis de 1934, organisée par des militants trotskystes, fut un signe avant-coureur de cette vague de luttes.
Après le Krach financier de 1929, le chômage explosa, passant de 3,2% de la population active en 1929 à 25% en 1933. Dans le même temps, le salaire industriel moyen diminua de 20% et le nombre de syndiqués chuta considérablement, à 2 millions de travailleurs, moitié moins quen 1920. Les dirigeants de lAFL, la seule centrale syndicale de lépoque, ne faisaient pas grande chose pour défendre leurs adhérents, pour la simple raison que, pour l'écrasante majorité, ils étaient dans la poche des patrons.
Puis, le vent commença à tourner. En 1932 et 1933 les travailleurs commencèrent à se défendre et le nombre de grèves augmenta. Roosevelt, le nouveau Président démocrate, chercha à devancer la vague ouvrière en lançant son New Deal qui, à côté dune augmentation de dépenses étatiques pour créer des emplois, imposait des Labor Boards (Commissions Ouvrières) dont la tâche était de trouver des compromis lors des conflits du travail, en imposant notamment des périodes sans grève lors dun conflit.
En retour, les travailleurs avait le droit de sorganiser dans les syndicats de leur choix. Sans garantie légale pour lappuyer, ce droit avait plus laspect dune tromperie quautre chose. Mais face à un patronat résolument antisyndical, il pouvait offrir une ouverture aux militants pour reconstruire un mouvement syndical décimé par les effets de la crise, du chômage et par laction dune direction pourrie.
Ce fut la voie que suivirent les trotskystes de Minneapolis.
Les origines de la lutte
En soi, la ville de Minneapolis était loin dêtre idéale pour effectuer un travail syndical efficace, sans parler dune intervention dun groupe de trotskystes. Maillon-clé dans le réseau de distribution des produits agricoles et charbonniers, la ville jouait un rôle fondamental dans léconomie du nord-est des Etats-Unis. Les capitalistes en étaient parfaitement conscients : depuis la première guerre mondiale, lorganisation patronale locale, la Citizens Alliance (lAlliance citoyenne) avait écrasé toute tentative de grève.
Selon le dirigeant trotskyste américain, James P. Cannon, Minneapolis était une ville de grèves perdues, de salaires de misère et dhoraires de travail infernaux, et une ville où un mouvement syndical inefficace norganisait que les travailleurs qualifiés.
Il en allait de même pour le syndicat des camionneurs, lInternational Brotherhood of Teamsters (lIBT ou tout simplement les Teamsters). Dirigés par Daniel Tobin, corrompu jusquà la moelle, les Teamsters navaient pas de tradition militante. De tous les syndicats qui formaient la centrale conservatrice, lAFL, les Teamsters étaient les plus conservateurs.
Néanmoins, les camarades de la cellule de Minneapolis de la Communist League of America (CLA lorganisation trotskyste de lépoque) étaient convaincus que la situation pouvait changer rapidement, mais qu'il faudrait une intervention consciente de la part des révolutionnaires. Comme lexpliqua plus tard Farrell Dobbs, le jeune dirigeant du mouvement de Minneapolis :
Les travailleurs étaient en train de se radicaliser sous leffet de la crise économique. Pour les mobiliser, il était nécessaire de partir de leur niveau de conscience actuelle. Au cours de la lutte, la majorité dentre eux pouvait être convaincue de la justesse de la politique syndicale de la Communist League. Ils comprendraient que la mauvaise direction impulsée par les dirigeants de lAFL était largement responsable du fait que, depuis plus dune décennie, pas une seule action syndicale dans la ville nait été victorieuse.
Pour souligner ceci, il faudrait montrer, dès le premier affrontement avec le patronat, quune grève pouvait être victorieuse. Pour ce faire, il fallait donner au syndicat une direction lutte de classe consciente, par le biais de lintervention des cadres de la Communist League. Bien entendu, ils ne pouvaient pas tout de suite prendre la direction du syndicat. Leur rôle dirigeant découlerait de, et serait affirmé par, les confrontations à venir avec les patrons. Pour y parvenir, tous les militants de la League sur la ville devraient comprendre et soutenir la campagne syndicale. A cette fin, le projet tout entier fut discuté en cellule et un accord solide fut établi sur la démarche à suivre.
Depuis le début des années 30, deux dirigeants locaux de la CLA, Carl Skoglund et Miles Dunne, travaillaient comme transporteurs de charbon. Malgré lopposition de la direction syndicale locale, ils avaient organisé dans lune des sections des Teamsters sur la ville, (Local (section) 574), plusieurs centaines de camionneurs et de chargeurs qui travaillaient pour les entreprises de transport de charbon. Pour y parvenir ils avaient créé un Organizing Committee (Comité dorganisation), une organisation non-officielle, qui leur permettait de fonctionner plus librement.
Dans le même temps, ils organisaient les travailleurs autour de revendications de base, comme la reconnaissance du syndicat par les patrons, une augmentation de salaires, la réduction des horaires, lamélioration des conditions du travail et la protection de lemploi.
La première grève des camioneurs
En février 1934, au milieu dun hiver dur comme seul le nord-est des Etats-Unis peut en connaître, la situation des camionneurs devint critique. Certains travaillaient de 3 heures du matin à 6 heures du soir, six jours par semaine, pour seulement $40 par mois (200 F). Même le comité exécutif de la Local 574, loyal à la direction nationale de Tobin, dut céder devant la pression de la base, appuyée par le combatif président de la Local, Bill Brown.
Le dimanche 4 février, une assemblée générale des travailleurs donna 48 heures aux patrons pour satisfaire leurs revendications. Appuyées par la Citizens Alliance, les entreprises du charbon refusèrent.
Fidèles à leurs paroles, les travailleurs se mirent en grève, mercredi 7 février. Plus de 600 piquets de grève bloquèrent tout transport de charbon. Laction des piquets mobiles des groupes de grévistes circulant dans les rues de la ville empêcha toute tentative visant à briser la grève.
Le vendredi 9 février, après seulement 48 heures daction, les patrons durent céder. Le syndicat fut reconnu et une augmentation de salaires accordée. La victoire était bien réelle, et était entièrement le produit de laction de la base.
Suivant les règles du syndicat, la direction de la section avait contacté la direction nationale, demandant son approbation. Le jour-même où les patrons cédèrent, la réponse de Tobin tomba : Nous ne pouvons pas appuyer cette grève !
La deuxième grève se prépare
Forte de cette première victoire, la Local 574 commença à organiser tous les camionneurs de la ville. De moins de 80 syndiqués en 1933, ses effectifs passèrent à 3.000 travailleurs en avril 1934 !
Ce pas en avant constituait une rupture fondamentale avec la tradition de lAFL en général, et des Teamsters en particulier. Les Teamsters, comme tous les syndicats de lAFL, étaient divisés selon le métier et lemployeur des syndiqués. Pour les militants de la Communist League, par contre, il fallait organiser tous les travailleurs dune même industrie dans un seul syndicat.
Ouvrant ainsi la possibilité de briser les divisions entre travailleurs qualifiés et non-qualifiés, cette politique du syndicalisme industriel annonçait lexplosion de nouveaux syndicats industriels qui allait secouer les Etats-Unis trois ans plus tard, et culminer dans la formation dune nouvelle centrale syndicale, la CIO.
La Citizens Alliance, toujours piquée au vif par la victoire du mois de février, voulait à tout prix empêcher lextension de ce nouveau syndicalisme et, si possible, refuser la reconnaissance du syndicat accordée après la grève de février. Une confrontation importante se profilait : la Citizens Alliance multipliait réunions et tracts attaquant les syndicalistes de la Local 574. Sentant la bourrasque venir, la Local, sous limpulsion des militants trotskystes et de leur Organizing Committee qui regroupait de plus en plus de militants de la base, se préparait.
Un comité de grève fut dabord élu lors dune Assemblée Générale, et chargé dorganiser la grève au cas où les patrons refuseraient de reconnaître le syndicat.
Cétait dautant plus important parce que le comité exécutif de la Local à lexception de Bill Brown demeurait hostile à la création dun syndicat de lutte. Il est remarquable que pendant les six mois de lutte, aucun trotskyste ne fut élu à un poste de responsabilité au sein des structures syndicales proprement dites, même sils détenaient des postes-clés dans tous les organes de la grève.
Le mouvement grandit
La Local proposa dorganiser une section de chômeurs et les dirigeants des organisations de chômeurs participèrent au comité de grève. Le moment venu, les 30.000 chômeurs de la ville, loin de se transformer en briseurs de grève , constituèrent des alliés fidèles de la grève.
Fait particulièrement marquant, les femmes ont été largement mobilisés au sein de la Womens Auxiliary (lAuxiliaire des femmes). Selon Farrell Dobbs :
Lobjectif était de mobiliser les femmes, les compagnes, les soeurs et les mères des syndiqués. Au lieu davoir le moral rongé par les problèmes financiers engendrés par la grève (...) elles devaient être parties prenantes des combats, où elles pourraient apprendre le syndicalisme par leur participation directe. (...) Cette proposition fut adoptée, mais sans grand enthousiasme. Après, jai été critiqué, notamment par ceux pour qui le syndicalisme était une manière de pouvoir sortir sans leur femme, mais tout cela sest arrêté net lorsque les femmes ont commencé à lutter.
Enfin, un nouveau local fut établi dans un garage qui, avec laide du syndicat des cuisiniers et des garçons de café, fut équipé dune cantine capable de nourrir jusquà 5.000 grévistes par jour. Les syndicalistes de la Local 574 étaient prêts.
Le 15 mai, les patrons refusant toujours de reconnaître le syndicat, une assemblée générale vota la grève.
Le comité de grève, fort de 75 membres, sorganisa en commissions piquets, défense légale, aide financière etc et mit en oeuvre une grève qui avait été soigneusement préparée. 60 ans avant lavènement du téléphone portable, les syndicalistes américains utilisaient le téléphone pour envoyer leurs piquets mobiles et la radio pour contrôler les conversations de la police !
Daprès le témoignage de Dobbs :
Des équipes de piquets mobiles roulaient en auto, chacune étant responsable dun secteur de la ville, (...) à la recherche des camions conduits par des jaunes. Un capitaine fut nommé pour chaque équipe (...) A tout moment, on avait dautres piquets en réserve. (...) Là où il fallait mobiliser un nombre important de grévistes, un commandant fut nommé. Des équipes mobiles spécialisées furent à la disposition du contrôleur central des piquets, chacune dirigée par un dirigeant expérimenté, muni de ses papiers du comité de grève.
De toute évidence, il ne sagissait pas de nimporte quel piquet de grève, mais dune véritable armée ouvrière, planifiée consciemment pour faire face à un patronat déterminé à écraser lorganisation des travailleurs, basée sur les travailleurs du rang et contrôlée par ceux-ci, et vouée à la défense de leurs intérêts.
Après deux jours de grève générale, la Citizens Alliance organisa la riposte. A la suite dune provocation, plusieurs piquets dont cinq femmes tombèrent dans un piège tendu par la police : tous furent sévèrement battus avec les bâtons des flics et les barres de fer des briseurs de grève. La réponse des grévistes fut immédiate : eux aussi, sarmèrent. Ils allaient en avoir besoin.
Cherchant à briser la grève et à imposer une épreuve de force, les patrons annoncèrent quils comptaient charger des camions au marché. Mais les piquets étaient là en force et une bataille rangée eut lieu. Des milliers de grévistes ont pu empêcher les jaunes de faire leur sale boulot. Lorsque les flics commencèrent à dégainer leurs révolvers, Bill Brown conduisit un camion parmi les policiers, permettant à des dizaines de grévistes de sauter sur lennemi et de semer le désarroi. Les flics se retirèrent et laissèrent la place aux travailleurs.
C'est la guerre !
Le lendemain, les patrons revinrent à loffensive, renforcés par 1500 policiers et leurs députés. Plusieurs dentre eux considéraient que leur victoire était certaine. Comme sest rappelé Jim Cannon :
Certains députés sont venus au marché marqués par un esprit de vacances. Lun des députés portait son casque de polo. Il comptait samuser comme un fou là-bas, frappant les têtes des grévistes comme autant de ballons de polo. Ce sportif mal-conseillé avait tort : ce nétait nullement une partie de polo.
Bien organisés, les piquets ont pu repousser les attaques policières. Ciblant les députés les moins expérimentés, les piquets purent obtenir une victoire majeure.
Bien que le poids des armes soit largement en faveur de lEtat, les victimes deux morts furent des députés.
Dans le même temps, les travailleurs du bâtiment entamèrent une grève de solidarité, tandis que les électriciens marchèrent vers le local de la grève, se mettant au service du mouvement.
La Commission ouvrière, établie par le New Deal pour mettre fin aux conflits ouvriers, entra alors en scène, cherchant un compromis. Dans ce travail elle fut appuyée par le Gouverneur de lEtat, Olson, candidat du Farmer-Labor Party (Parti paysan et travailliste) qui avait pourtant exprimé sa solidarité avec la Local 574 au mois davril.
Les négociateurs syndicaux, placés sous le contrôle de la base grâce à des assemblées générales régulières, décidèrent quun accord était possible : avec une hausse des salaires, lamélioration des conditions de travail et, avant tout, la reconnaissance du syndicat, le mouvement sortait victorieux. Les patrons, ébranlés, avaient cédé une deuxième fois après seulement six jours de lutte.
Jamais deux sans trois...
Mais il apparut rapidement que le patronat comptait résister. Laccord aurait dû sappliquer à tous les travailleurs de lindustrie du transport, y compris aux sédentaires, cest-à-dire à ceux qui travaillaient dans les entrepôts ou dans les marchés. Les patrons décidèrent de façon unilatérale de limiter lapplication de laccord aux seuls camionneurs et chargeurs.
Ce point était fondamental, parce que ce qui était en jeu cétait la réalité du syndicat en tant quorganisateur de tous les travailleurs de lindustrie, et pas seulement de quelques métiers relativement privilégiés. Une troisième grève se profilait, et vers la fin juin, la Local 574, qui dépassait les 7.000 adhérents, organisa une assemblée générale qui exigea lapplication de laccord à tous les travailleurs de lindustrie et une nouvelle hausse des salaires.
Les liens établis avec dautres secteurs lors de la grève davril furent renforcés et, au début du mois de juillet, 12.000 travailleurs participèrent à une réunion appelée par la Local 574. Des milliers dautres durent rester à lextérieur. Le 11 juillet, les travailleurs votèrent la grève et élirent un comité de grève de 100 membres, révocables à tout moment.
Quelques semaines auparavant, la Local avait lancé un bulletin hebdomadaire, The Organizer. Entièrement loeuvre de militants de la Communist League tous les dirigeants avaient déménagé à Minneapolis pour aider le travail de la cellule The Organizer est devenu quotidien, informant les grévistes et fournissant des arguments contre les mensonges du patronat. En ceci, la Local fut un pionnier The Organizer était le premier quotidien syndical dans lhistoire des Etats-Unis.
Les patrons lancèrent une chasse aux sorcières, avec comme cible les militants de la Communist League. Ils furent aidés par Tobin, le dirigeant national des Teamsters, qui attaqua les trois frères Dunne, tous militants de la CLA, quil qualifia de serpents en forme humaine.
Pour contrer cette attaque, The Organizer choisit larme du ridicule. Dans un numéro, il publia une confession qui aurait été tirée de lEditor sous interrogation policière :
Ben, à vrai dire, tout a été planifié là bas, à Constantinople, il y a quelques mois. Quelques gars ont conduit des camions pendant une semaine et ont mis assez de blé de côté pour faire un voyage en Europe. Ils sont allés à Constantinople pour voir Trotsky et pour recevoir des instructions en ce qui concerne leur prochaine action. Trotsky leur a dit Les gars, je veux voir une révolution à Minnéapolis avant la première neige. Dacc ! ont-ils dit, et ils sont partis.
Les 10.000 lecteurs de The Organizer pouvaient bien en rire. Ils navaient rien à craindre des rouges qui se sont montrés courageux et entièrement dévoués à la cause des travailleurs. Les patrons, par contre, avaient réellement peur, précisément parce que les trotskystes commençaient à avoir une influence de masse.
Voyant que leur tentative de déstabiliser la Local ne marchait pas, la Citizens Alliance décida dattaquer les grévistes. Le vendredi 20 juillet, les flics lancèrent un guet-apens contre deux camions de grévistes non-armés. Sans la moindre provocation, la police tira, laissant 65 blessés et deux morts Henry Ness and John Belor.
Mais même cette haine meurtrière narrivait pas à mettre fin à la grève. Ce soir-là, 15.000 travailleurs participèrent à un meeting de protestation. Le lendemain les piquets furent quatre fois plus nombreux. The Organizer appela à une journée de grève de tous les travailleurs de la ville, et le jour de lenterrement de Henry Ness, mardi 24 juillet, 50.000 travailleurs assistèrent aux funérailles.
Les jours suivants, les flics tentèrent de faire rouler les camions. A chaque fois ils furent bloqués par les piquets. Le Gouverneur Olson décida de mettre fin au mouvement. Il ordonna larrestation de deux des dirigeants de la CLA, Jim Cannon et Max Schactman, cherchant à décapiter le mouvement. En même temps, il proposa un compromis et menaça dimposer la loi martiale en cas de refus.
La repression du gouvernement
La Local, considérant que le compromis dOlson représentait néanmoins une victoire partielle, en particulier en ce qui concernait la reconnaissance des travailleurs de lintérieur, accepta laccord. Les patrons, eux, le refusèrent. La loi martiale fut immédiatement imposée et, comme cela était prévisible, elle toucha avant tout les grévistes. Loin dêtre neutre, lEtat punissait les travailleurs pour le refus exprimé par les patrons !
Le comité de grève répondit en menaçant de recommencer les piquets le 1 août. A 4 heures du matin ce jour, le Gouverneur envoya les troupes contre le local de la grève, arrêtant deux des frères Dunne et Bill Brown. Mais dans la matinée quand les piquets se rassemblèrent, ils étaient encore plus nombreux que par le passé !
Croyant avoir décapité le mouvement, Olson invita une nouvelle délégation de grévistes à des pourparlers. Mais les trois capitaines de piquet dont Ray Rainbolt, un indien dAmérique trotskyste refusèrent de parler avec Olson tant que les trois dirigeants étaient toujours emprisonnés. Olson dut battre en retraite et libérer les prisonniers.
Durant le mois daoût, la guerre dusure se poursuivit. Les tentatives patronales pour entraîner la reprise se soldèrent par un échec, tandis que les travailleurs restaient solides.
Pour le gouvernement, une telle situation ne pouvait durer, car elle risquait de sétendre à dautres villes. Très inquiet, le Président Roosevelt lui-même imposa directement un accord qui impliquait la libération de tous les emprisonnés, une hausse des salaires et la reconnaissance du syndicat dans les entreprises où il gagnait les élections. Le 21 août, une assemblée générale des grévistes accepta la recommandation du comité de grève et appuya laccord.
En lespace de six mois, Minneapolis, de ville totalement dominée par les patrons, se transforma en ville de syndiqués. Dans le même temps la Local 574 était passée de 70 syndiqués à 7.000, et elle était contrôlée démocratiquement par la base.
Le rôle des trotskystes
Comme lavait pensé les trotskystes, lintervention des révolutionnaires avait permis non seulement de changer radicalement la situation dans la ville, mais aussi de montrer à la masse des travailleurs que la direction officielle des syndicats nétait pas capable de mener à bien les luttes ouvrières et quil faudrait une direction révolutionnaire.
Comme la dit Jim Cannon, huit ans plus tard :
Je ne pense pas quil y avait une différence importante entre les grévistes de Minneapolis et ceux qui étaient impliqués dans une centaine dautres grèves partout dans le pays à cette époque. Presque toutes les grèves ont été menées de façon très militante par les travailleurs. La différence était dans la direction et la politique de la grève. Dans presque toutes les autres grèves le militantisme des travailleurs de base était freiné den haut. Les dirigeants se sont laissés impressionner par le gouvernement, par les journaux, par lEglise et par un tas dautres choses. (...) Toute grève moderne exige une direction politique. Les grèves de cette époque ont amené le gouvernement, ses institutions au coeur de chaque situation. (...) Le mouvement ouvrier moderne doit être dirigé politiquement parce que, à chaque pas, il est confronté au gouvernement. Nos gars étaient prêts à cela, parce quils étaient politiques, inspirés par des conceptions politiques (...) Ils ne croyaient en rien et en personne, à lexception de la politique de la lutte de classe et de la capacité des travailleurs de gagner à travers leur force de masse et la solidarité.
Laxe fondamental de la politique des révolutionnaires était de sappuyer avant tout sur lauto-organisation des travailleurs, la démocratie ouvrière et la défense organisée du mouvement. Ces leçons sont toujours fondamentales pour les travailleurs du monde entier. Lorganisation démocratique de la grève, exprimée à travers les assemblées générales dont les décisions étaient souveraines, permit à tous les militants dêtre actifs durant la grève. Le contrôle de la base sur la grève fut aussi exprimé par le comité de grève, élu et révocable. Enfin, à travers leur Organizing Committee, les trotskystes ont permis à la base de sorganiser au sein du syndicat aux côtés de, et, si nécessaire, opposés à, la direction officielle.
Dans le combat, la Local 574 a compris limportance de la défense et de lextension de la grève. Chaque acte de brutalité rencontrait une riposte similaire et était utilisé afin de mobiliser le soutien dautres secteurs. La Womens Auxiliary jouait un rôle fondamental en organisant le soutien de la grève et en étendant le mouvement.
Un combat permanent
Fait significatif, tout cela sest déroulé au sein du syndicat le plus conservateur qui existait au sein dune fédération syndicale extrêmement conservatrice. Ni lun ni lautre navait une tradition dorganisation des travailleurs non-qualifiés, tous les deux étaient largement minoritaires au sein de la classe ouvrière, dont la majorité écrasante était non-syndiquée.
Et pourtant, les révolutionnaires ont reconnu quils ne pouvaient pas contourner les syndicats, par exemple en créant un syndicat rouge, pour la simple raison que, malgré leur direction plus que pourrie, celle-ci serait capable de reprendre linitiative si une direction alternative navait pas été construite, sur la base de la démocratie ouvrière, et permettant la masse de travailleurs de mettre leurs dirigeants à lépreuve.
Au bout du compte les grévistes ont gagné la reconnaissance syndicale. Dans une ville isolée dans le vaste continent nord-américain, ils nauraient pas pu attendre beaucoup plus. En soi, la reconnaissance syndicale était un acquis fondamental. Encore plus, linfluence des trotskystes a fait en sorte que Minneapolis avait une signification encore plus importante.
En dirigeant le mouvement, les révolutionnaires ont montré que le syndicalisme, sil veut vraiment défendre lintérêt des travailleurs, doit être basé sur la lutte de classe et non pas sur la collaboration de classe.
Enfin, dans la meilleure tradition du syndicalisme révolutionnaire, les travailleurs de Minneapolis ont montré ce que les travailleurs peuvent gagner sils combattent les patrons en se fiant seulement à leurs propres besoins et intérêts. Comme la dit Jim Cannon dans les pages de The Organizer :
Local 574 ne croit pas à la théorie selon laquelle le capital et le travail sont des frères, et que pour que le petit frère travail puisse gagner quelques miettes, il doit être un gentil petit garçon et faire appel aux meilleurs sentiments de son grand frère capital. Pour nous, la question entre le capital et le travail est un combat permanent entre la classe des travailleurs exploités et la classe des parasites exploiteurs. Cest une guerre. Et dans cette guerre, comme dans les autres, ce qui décide, cest le pouvoir. Les exploiteurs sont organisés pour nous écraser. Nous devons organiser notre classe pour riposter.
Minneapolis et sa signification de James P. Cannon (1934)
Entravés sur la voie de lauto-organisation par leur confiance dans ladministration de Roosevelt, et par la trahison de la bureaucratie ouvrière, les travailleurs prendront encore la voie de la lutte avec une détermination plus ferme et des objectifs plus clairs. Et ils chercheront de meilleurs dirigeants.
A ce moment, la nouvelle aile gauche du mouvement ouvrier prendra le dessus. Les militants révolutionnaires pourront bondir en avant et se trouver à la tête de sections importantes du mouvement sils savent saisir les opportunités et comprendre les tâches. Dans ce but, ils doivent être organisés politiquement et travailler ensemble dans un corps discipliné; ils doivent forger sans délai le nouveau parti de la Quatrième Internationale. Ils doivent se mettre à lintérieur du mouvement grandissant, quelque soit sa forme initiale, y rester, et former son cours de lintérieur.
Ils doivent montrer une capacité pour lorganisation et lagitation, pour la responsabilité et pour le militantisme. Ils doivent convaincre les travailleurs de leur capacité non seulement à organiser et à diriger des grèves de façon résolue, mais aussi de leur capacité à trouver des accords avantageux au bon moment et à consolider les acquis. En un mot, les militants modernes du mouvement ouvrier doivent convaincre les travailleurs de leur capacité à diriger le mouvement tout au long de lannée et à défendre leurs intérêts à tout moment.
Si elle remplit ce préalable, la nouvelle aile gauche des syndicats peut prendre forme et grandir à pas de géant. Et laile gauche, à son tour, constituera la base du nouveau parti, le véritable parti communiste. A léchelle locale, dans un petit secteur du mouvement ouvrier, lexemple des camarades de Minneapolis a montré la voie. La Ligue Communiste Internationale a le droit dêtre fier de cet exemple et den faire un modèle quil faut étudier et suivre.
Haut
|
 |
|
|
|
|
|