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22 avril 2002
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La révolution russe de 1917 - 8

L’insurrection d’Octobre

C’est Trotsky et Sverdlov qui mirent au point les moyens pour arriver à la prise prolétarienne du pouvoir que Lénine prônait au sein du parti. Ce serait une insurrection armée organisée par le Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Pétrograd qui coïnciderait avec le Deuxième congrès des soviets, de manière à passer le pouvoir à celui-ci. La lutte intransigeante de Lénine et de la base du parti allait maintenant donner ses fruits.

Lénine avait été en faveur d’un soulèvement dirigé par le Congrès des soviets de la région du Nord à la mi-octobre. Son impatience le menait à sous-estimer la tâche de la préparation du soulèvement. Ses alliés les plus importants contre ceux qui hésitaient, Trotsky, Sverdlov, Antonov-Ovséenko, Boubnov et Sokolnikov, s’opposèrent à lui sur le temps et les modalités pour organiser l’insurrection.

Si Lénine avait senti que les travailleurs étaient en faveur d’un soulèvement et agissait en conséquence, les camarades qui étaient en contact plus direct avec tous les secteurs des masses comprenaient les conditions réelles dans lesquelles les masses organiseraient et soutiendraient le soulèvement.

Dès le début, leur plan était de mettre le pouvoir entre les mains du Deuxième congrès panrusse des soviets, à travers un soulèvement organisé en défense de ce congrès et contre la tentative du Gouvernement provisoire de le briser, et avec lui la révolution.

Leur tactique, à partir du 16 octobre, démontra le bien-fondé de leur approche. En renversant l’autorité et le pouvoir militaire de Kérensky à partir de cette date, ils allaient créer les conditions d’une victoire certaine les 24-25 octobre.

Il était tellement clair que les masses voulaient le pouvoir des soviets et Sverdlov et Trotsky eurent tant de succès dans leur campagne pour rallier les soviets à la lutte pour le pouvoir que Lénine fut obligé de reconnaître que leur ligne était correcte.

Les premiers coups dans la campagne pour le soulèvement furent tirés pendant la crise de la garnison qui commença le 9 octobre. Kérensky essaya de transférer le gros de la garnison en dehors de Pétrograd car elle avait en grande partie rejoint les bolchéviks.

Cette mesure, à juste titre suspectée d’être un des moyens pour préparer la contre-révolution, fut accueillie avec colère. Le 12 octobre, une réunion du Régiment des Gardes Egersky adopta la résolution suivante : “Le retrait de Pétrograd de la garnison révolutionnaire est nécessaire seulement pour la bourgeoisie privilégiée, comme moyen pour étouffer la révolution.” La réunion continua avec un appel pour le pouvoir aux soviets.

La semaine suivante, les bolchéviks utilisèrent cette crise pour établir le Comité militaire révolutionnaire du soviet, dont la tâche était de défendre la révolution. Le Comité militaire révolutionnaire était composé de bolchéviks, de SR de gauche et d’anarchistes. Mais avec l’aggravation de la crise, il était clair que c’étaient les bolchéviks, et Trotsky en particulier, qui le dirigeraient.

Le rapport entre l’Organisation militaire des bolchéviks et le Comité militaire révolutionnaire fut un facteur essentiel dans le succès de l’insurrection. Le Comité central du 20 octobre vota pour la position de Trotsky, selon laquelle le Comité militaire révolutionnaire était un organe approprié pour l’insurrection. Pour l’Organisation militaire, il décida que : “toute organisation bolchévique peut faire partie du centre révolutionnaire organisé par le Soviet.”

Lénine craignait les inclinaisons droitières de l’Organisation militaire du parti, qui voulait reporter le soulèvement à deux semaines plus tard. Il soutenait que le Comité militaire révolutionnaire devait organiser l’insurrection et tâcha de convaincre les dirigeants militaires bolchéviques Nevsky, Podvoïsky et Antonov d’accepter.

La parti ne se liquida pas dans le Comité militaire révolutionnaire. Une de conditions préalables pour la victoire avait été la conquête par les bolchéviks de la direction dans les organisations de masse de la classe ouvrière révolutionnaire. A travers Trotsky, le parti dirigeait le Comité militaire révolutionnaire et à travers Sverdlov, le Comité militaire révolutionnaire et l’organisation militaire des bolchéviks étaient étroitement liés.


La “Journée des soviets”

Une fois le Comité établi et ses liens avec les 25 000 Gardes rouges et la garnison consolidés, les bolchéviks accélérèrent l’action. Le 22 octobre, une manifestation de masse, la “Journée des soviets”, fut organisée à Pétrograd. D’énormes rassemblements eurent lieu dans tous les quartiers prolétariens de la ville derrière le mot d’ordre du pouvoir aux soviets. Dans la Maison du Peuple, Trotsky incita les masses à la dernière bataille, après un vote sur le pouvoir aux soviets :

“Que ce vote par vous soit votre serment de soutenir avec toute la force et tous les sacrifices le soviet, qui s’est chargé de la tâche glorieuse de porter la révolution à sa victoire décisive et de donner la terre, le pain et la paix !”

Un journaliste du journal réactionnaire Rech raconte terrorisé : “La vaste foule avait les mains levées. Elle était pour, elle jurait...”

Le 21 octobre, le Comité militaire révolutionnaire déclara qu’aucun ordre à l’armée n’était valide s’il n’était contresigné par le Comité militaire révolutionnaire. Ceci était un acte de mutinerie que Kérensky ne pouvait tolérer s’il voulait survivre. En effet, quand le Comité militaire révolutionnaire consigna cette directive au chef militaire de Pétrograd, celui-ci menaça d’arrêter les commissaires du Comité.

C’était un menace vide, car toutes les unités de la garnison faisaient confiance au Comité militaire révolutionnaire. Kérensky avait sous son commandement seulement les officiers, les cadets et le bataillon des femmes.

Lorsque le Comité lança cette mutinerie, les marins de la Baltique, sous la direction de bolchéviks comme Dybenko et Raskolnikov, se préparaient pour appuyer le soulèvement. Au signal convenu, des navires de guerre chargés de marins révolutionnaires devaient venir à Pétrograd. Un participant rappelle la scène quand l’ordre arriva le 24 octobre :

“Comment se présentait le Golfe de Finlande autour de Cronstadt et de Pétrograd ? Cela est bien exprimé par une chanson qui fut populaire à l’époque :
‘De l’île de Cronstadt
à la large rivière de la Neva
Il y a beaucoup de bateaux en route
ils ont des bolchéviks à bord.’”

Kérensky était tout à fait conscient qu’un soulèvement était imminent. Sachant que le Congrès des soviets sonnerait le tocsin pour son régime, il essaya d’agir. Le 24 octobre, il ordonna l’arrestation du Comité militaire révolutionnaire et des bolchéviks récemment relâchés et l’interdiction de la presse bolchévique. Le peu de troupes loyales qui lui restaient furent envoyées soulever les ponts qui séparaient les bâtiments du gouvernement des quartiers ouvriers.

Avec une calme détermination, Trotsky ordonna au Comité militaire révolutionnaired’agir. L’imprimerie bolchévique fut rouverte par des soldats et des Gardes rouges. L’institut Smolny, le quartier général du soviet et du Comité, fut transformé en un campement armé.

Deux figures symbolisaient le futur de la révolution à ce moment critique. Kérensky, plein de vanité, posant sans cesse, demandait le soutien des institutions bourgeoises d’hier, du pré-Parlement et des officiers “en charge” de Pétrograd. Lénine, toujours en clandestinité, arrivait à Smolny en tramway et discutait des événements avec la conductrice. Quelques heures plus tard, Lénine s’adressait au Congrès des soviets, le nouveau pouvoir du pays. Kérensky était en fuite.


L’insurrection avance

Plein d’impatience, Lénine était arrivé à Smolny pour découvrir que l’insurrection était enfin en route. La victoire semblait de plus en plus certaine au matin du 25. Les gares furent rapidement occupées. La seule lumière des projecteurs du croiseur Aurore au delà du Pont Nikolaevsky avait mis les cadets en fuite.

Deux cents ouvriers et marins le prirent immédiatement. La centrale téléphonique, la banque d’état et tous les carrefours cruciaux furent pris par les forces du Comité militaire révolutionnaire. Le 25 octobre, à 10 heures, le Comité militaire révolutionnaire déclara :

“Le Gouvernement provisoire a été renversé. Le pouvoir d’état est passé dans les mains de l’organe du Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd, le Comité militaire révolutionnaire, qui est à la tête du prolétariat de Pétrograd et de la garnison.”

En effet, le gouvernement était blotti dans le Palais d’Hiver. Le reste du jour fut comme un angoissant jeu d’attente. Un nombre toujours croissant d’insurgés se rassemblait devant le Palais. Le Congrès des soviets commencerait d’ici peu. Il fallait encore une dernière pression. Il fallait prendre d’assaut le Palais d’Hiver. Kérensky en personne fila en dehors de Pétrograd à la recherche de soutien.

Après une série de retards, dont certains drôles comme celui dû à l’oubli d’une lanterne rouge, signal pour l’attaque, le Palais fut pris pratiquement sans verser de sang.

Les Gardes rouges et les marins attaquèrent le Palais après que l’Aurore avait tiré ses coups à blanc. Les cadets et les junkers se rendirent sans combattre. La discipline révolutionnaire empêcha tout pillage et un reporter bourgeois fut obligé d’admettre qu’aucun membre du bataillon des femmes n’avait subi de violences physiques ou sexuelles de la part des insurgés.

Avec la prise du Palais d’Hiver, l’insurrection était complétée à Pétrograd. Il s’en suivit la victoire dans toute la Russie. Cela était dû à la détermination des bolchéviks et à la décision du Deuxième Congrès d’accepter le transfert du pouvoir dans ses mains, reconnaissant le fait que le Comité militaire révolutionnaire avait agi pour sauver la révolution. Son vote fut une justification de la tactique de Trotsky et Sverdlov et de la stratégie de Lénine.

Les imposteurs s’en vont

Le dernier des conciliateurs, le dirigeant des menchéviks internationalistes, Martov, déclara que l’insurrection était un coup des bolchéviks contre les soviets. Les ouvriers, les soldats et les paysans lui répondirent en sifflant et le huant quand il abandonna le soviet.

Rejetant ces affirmations que les bolchéviks avaient usurpé le pouvoir, un jeune soldat sauta sur la tribune et déclara :

“Je vous dis, les soldats lettons ont dit beaucoup de fois ‘Assez de résolutions ! Assez de discours ! Nous voulons des faits !’ Le pouvoir doit être dans nos mains ! Que ces imposteurs s’en aillent ! L’armée n’est pas avec eux.”

Des centaines d’travailleurs commencèrent alors à sentir le pouvoir qu’ils avaient et la justesse des propositions des bolchéviks.

La prise du pouvoir par le Comité militaire révolutionnaire ne fut pas un coup d’état. L’absence de “désordres” importants, de dommages aux bâtiments publics etc. n’était pas dû au fait que le soulèvement n’avait pas un caractère de masse, comme des reporters bourgeois le suggérèrent, mais au fait que l’insurrection fut une action bien préparée et très disciplinée dirigée par un organe qui avait un soutien de masse.

L’absence de morts et de “désordre” au début à Pétrograd était due à la faiblesse de la bourgeoisie. Toutefois, il serait complètement faux de conclure des événements du 24 et 25 octobre à Pétrograd que l’insurrection fut pacifique.

Immédiatement après le soulèvement, la contre-révolution se mobilisa. Avec des troupes de Cosaques trempés par la guerre sous la direction des généraux Krasnov et Dukhonin, Kérensky commanda une “marche sur Pétrograd” le 27 octobre. Il suivait cette force sur un cheval blanc quand elle attaqua Gatchina, à 40 km de Pétrograd. Entre-temps, les cadets faits prisonniers au Palais d’Hiver avaient été tous relâchés par les bolchéviks.

La révolution était généreuse et leur faisait confiance. Elle apprit la perfidie de la bourgeoisie en lutte. Les cadets prirent la centrale téléphonique de Pétrograd et arrêtèrent Antonov-Ovséenko. Un affrontement âpre commença dans la ville et deux cents personnes furent blessées ou tuées.

Un “Comité pour le salut du pays et de la révolution” fut établi. A une réunion publique qu’il tint à Pétrograd, un de ses orateurs appela à un écrasement “sans pitié” des bolchéviks et du Gouvernement soviétique. Les mêmes personnes qui se gargarisaient avec la “démocratie” fantasmaient des violences qu’ils auraient pu infliger à la classe ouvrière, à son parti et à son gouvernement.

Et, fait significatif, ce n’étaient pas que les partis ouvertement bourgeois qui rejoignaient la conspiration contre-révolutionnaire. Les menchéviks et les SR, confirmant l’analyse de Lénine qui les avait définis en juillet comme partis contre-révolutionnaires, se rallièrent à ceux qui tentaient de détruire physiquement les soviets qu’ils ne dirigeaient plus.

Tout doute sur le soutien de masse au nouveau régime fut dissipé lors de l’avancée de Krasnov et Dukhonin. Le 28 octobre, l’état d’urgence fut déclaré à Pétrograd. Des milliers d’ouvriers, de soldats et de marins rejoignirent la défense de la ville. Ils érigèrent une barrière impénétrable contre l’avancée des Cosaques. Ensuite, après avoir contraint les Gardes Blanches d’arrêter leur avancée, les forces rouges frappèrent.

Le 30 octobre, sur la colline de Poulkov, les travailleurs et l’artillerie rouge martelèrent les forces de la contre-révolution. Deux jours après une trêve fut signée. Kérensky tomba dans l’oubli. Pétrograd était sauf.

Néanmoins encore une fois la révolution relâcha ses ennemis. Le général Krasnov fut mis en liberté. Il se dirigea immédiatement vers le sud pour rassembler les forces pour la guerre civile que la bourgeoisie savait maintenant qu’elle devait lancer.


Le soulèvement de Moscou

A Moscou le soulèvement fut une affaire sanglante. Le soviet vota à l’écrasante majorité en faveur des actions du Comité militaire révolutionnaire de Pétrograd. Immédiatement, les partis bourgeois, les menchéviks et les SR établirent un “Comité de salut public” avec plus de 10 000 soldats à sa disposition. Cette force se révéla plus efficace que les junkers contre-révolutionnaires de Pétrograd et piégea les forces rouges dans le Kremlin.

Après avoir été assurées qu’il n’y aurait pas de représailles, les forces pro-soviétiques se rendirent à contre-coeur. Ils eurent une leçon amère. Bien qu’ils avaient donné leur “parole d’honneur” qu’ils ne leur feraient pas de mal, les officiers bourgeois déchaînèrent immédiatement leurs bandes.

Les Gardes rouges qui sortaient du Kremlin furent prises et battues à mort. Dans toute la ville, les bolchéviks furent arrêtés et tués. Voila les actions des forces de la “démocratie” ! Quel contraste avec les actions des démocrates prolétariens !

Quand des troupes vinrent de Pétrograd en renfort, les forces rouges purent renverser la donne. Les gardes blanches furent contraintes de sortir de tous les quartiers et furent à leur tour assiégées au Kremlin, pilonnées par les Gardes rouges. Enfin, quand ils se rendirent, les bolchéviks les assurèrent qu’il n’y aurait pas de représailles. A la différence de ce qui c’était passé quelques jours auparavant, quand les junkers avaient organisé une orgie de violence, personne ne fut inquiété quand les blancs sortirent.

Les capitalistes et leurs défenseurs, les réformistes pourris, dissertent souvent sur la violence atroce prêchée par les révolutionnaires et sur les méthodes démocratiques et pacifiques qu’eux au contraire ils utilisent. Mais considérons les événements de Moscou. La violence militaire joua certes son rôle au service de la révolution. Nous, révolutionnaires, nous reconnaissons l’importance de ce rôle. Mais les actes de brutalité sanguinaire et insensée, cela était l’apanage des patrons et de leurs défenseurs politiques et militaires.

Les explosions répétées de cette violence par les forces de la contre-révolution en 1918 apprirent aux bolchéviks la nécessité d’une Terreur Rouge, pour l’élimination de tous ceux qui étaient déterminés à tout prix à la destruction de l’état ouvrier. La Terreur Rouge était un moyen pour s’assurer que les paysans gardent leur terre, les ouvriers le contrôle de la production et les soldats leurs droits démocratiques. La Terreur Blanche avait un seul but : restaurer le pouvoir d’une minorité sur la majorité au nom du profit et de la cupidité.


Révolution et non réformes

Avant tout, les événements d’Octobre prouvent sans aucun doute la viabilité du pouvoir prolétarien. Ils prouvèrent la vérité du précepte qu’aucune classe dominante ne renonce au pouvoir sans lutter. Contre les Kérensky d’aujourd’hui, les Jospin et Hue, nous déclarons la justesse absolue et la nécessité pour tous les exploités en France et partout dans le monde, de suivre l’exemple des ouvriers russes. N’essayez pas d’améliorer le système des patrons. Détruisez-le. Ce faisant nous ouvrirons de nouveaux horizons à l’humanité.

Comme le notait John Reed, un chroniqueur de la révolution, après une énorme manifestation d’ouvriers russes à Moscou dans les jours après la victoire :

“La marée prolétarienne se retirait lentement de la Place Rouge... Je me rendais compte soudainement que le dévot peuple russe n’avait plus besoin de prêtres pour aller au paradis. Sur terre, ils étaient en train de construire un royaume plus lumineux que tous les paradis et pour lequel il était glorieux de mourir.”

Quatre-vingt quinze ans après, il faut encore construire ce royaume. Mais Octobre 1917, plus qu’aucun autre événement de l’histoire, l’a mis à notre portée. Nous devons apprendre ses leçons héroïques et les appliquer.


Lire un article de Trotsky sur 1917


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