|
|
|
|
  |
22 avril 2002
|
 |
La révolution russe de 1917 - 4
La dualité du pouvoir dans les usines
Nous avons vu comment, en février 1917, les ouvriers russes renversèrent le régime tsariste puis acceptèrent un gouvernement des partis bourgeois. Les ouvriers cédèrent le pouvoir dEtat à la bourgeoisie tout en maintenant leurs soviets pour contrôler le gouvernement et faire pression sur lui. Un processus similaire se déroula dans les usines et les mines : la dualité de pouvoirs qui existait au niveau de lEtat se retrouvait aussi sur les lieux de travail.
Après la Révolution de Février, les ouvriers de Pétrograd retournèrent travailler déterminés à détruire le vieux régime tyrannique dans les usines.
Ils imposèrent aux patrons la journée de huit heures, quittant le travail après avoir fait leurs heures. Mais surtout ils avaient des comptes à régler avec ceux qui dans le passé les avaient brimés, exploités et humiliés.
De larges secteurs de lindustrie russe étaient dirigés par des directeurs nommés par le gouvernement. Une fois le pouvoir de leurs grands patrons détruit, un grand nombre de ces directeurs et managers prit carrément la fuite.
Des ouvriers, comme ceux de lusine dexplosifs Okhta, retournèrent à lusine et se retrouvèrent sans aucune direction. Ailleurs les ouvriers chassèrent ceux qui, après avoir commis des brutalités, osaient revenir.
Une véritable fête ouvrière accompagna le retour au travail : les travailleurs charrièrent les patrons haïs hors des usines dans des brouettes. Le directeur de lusine de Poutilov et son adjoint furent jetés dans un canal. A lusine Cartridge les ouvriers expulsèrent 80 % des cadres.
A lusine textile Thornton les ouvrières chassèrent trente policiers privés qui avaient osé réapparaître. Des assemblées de masse de travailleurs discutaient et dressaient les listes des indésirables. A la première centrale électrique par exemple, les ouvriers votèrent lexclusion de tous les directeurs des lieux, les qualifiant de collaborateurs de lancien régime et reconnaissant leur nocivité du point de vue économique et leur inutilité du point de vue technique.
Dans les plus grands centres industriels, les ouvriers élisent des comités dusine pour les représenter au sein du nouveau régime. Ces comités dusine étaient élus par la totalité des ouvriers dans des assemblées générales.
Dans plusieurs usines auparavant dirigées par lEtat, ces comités durent assumer immédiatement la responsabilité de diriger lusine. Comme au niveau de lEtat, les travailleurs se trouvaient avec le pouvoir entre leurs mains. Mais dans les usines, comme au niveau de lEtat, ils le rendirent aux directeurs et managers bourgeois. Le parallèle ne sarrête pas là.
Après avoir redéfini les responsabilités techniques et économiques de la direction, les comités dusine se réservèrent le droit dobserver et de contrôler ces fonctions. Linsistance des soviets à affirmer quils contrôlaient le travail du Gouvernement provisoire trouve là son parallèle dans les usines.
Les comités dusine demandèrent et réalisèrent un point crucial des revendications ouvrières, le contrôle sur lordre interne. Partout en Russie, les comités soulevèrent des revendications similaires qui portaient sur le contrôle de la durée de la journée de travail, le niveau du salaire minimum, le temps des pauses et le contrôle sur toutes les embauches et tous les licenciements. Ils défiaient ainsi dune manière essentielle le droit des patrons et de leurs représentants à diriger les usines et les mines.
A ce stade, instaurer le contrôle ouvrier signifiait imposer lautorité des comités dusine sur ces questions dordre interne. La classe ouvrière exerçait donc un contrôle vigilant sur le travail de la direction. Mais il sagissait dune situation très instable et très contradictoire que les patrons avaient dû accepter après le soulèvement de février.
En général les ouvriers nallèrent pas jusquà gérer effectivement lusine. A lusine Patronnyi par exemple, ils ne constituèrent pas une direction alternative mais le comité dusine épura toute ladministration et se réserva ensuite une fonction dobservateur.
Cette méthode fut codifiée à une conférence des représentants des travailleurs du secteur étatisé qui décida que ne souhaitant pas dans les conditions actuelles prendre sur nous la responsabilité de lorganisation technique et administrative de la production tant que léconomie ne sera pas complètement socialisée, les représentants du comité général dusine entrent dans ladministration avec une voix consultative.
Mais une situation dans laquelle les ouvriers transgressaient quotidiennement les droits que les patrons tiennent pour sacrés ne pouvait séterniser. Au niveau de lEtat comme de lusine, une classe ou lautre devait finir par simposer. Pour les secteurs les plus avancés du prolétariat le contrôle ouvrier était seulement une étape dans la transition vers le socialisme.
Voici ce que les ouvriers de lusine de Poutilov déclarèrent de leur régime de contrôle ouvrier :
Les ouvriers se préparent pour le jour où la propriété privée des usines sera abolie et les moyens de production, tout comme les bâtiments construits par les travailleurs, passeront à la classe ouvrière. Dans ces questions menues il faut donc continuellement garder à lesprit le grand but fondamental auquel le peuple aspire.
Pour les patrons cette situation était considérée comme une simple phase de transition, une concession nécessaire mais temporaire, jusquà ce quils puissent rétablir leurs prérogatives traditionnelles et un pouvoir qui ne souffrirait aucune contestation.
Le danger de la collaboration de classe
Durant les mois davril et de mai il devint de plus en plus clair que les performances du capitalisme russe se détérioraient de façon dramatique, et que la classe capitaliste cherchait à briser la force de la classe ouvrière par la montée du chaos économique. Les ouvriers, au début souvent pour des raisons patriotiques, craignaient que les patrons et les managers des entreprises détat ne sabotent délibérément la production de guerre.
Quand les stocks sépuisaient, les comités dusines décidaient souvent eux-mêmes de le reconstituer en envoyant des délégations ouvrières dans les zones de production de charbon, de fer et de bois. Le danger existait que les comités dusine collaborent à une gestion capitaliste plus efficace. Néanmoins, dans le même temps, ils démontraient que seules les organisations de la classe ouvrière pouvaient empêcher une catastrophe économique.
Le caractère instable de la dualité de pouvoirs apparaissait de plus en plus. Soit les comités dusines devenaient des organes de collaboration de classe soit il leur fallait aller au delà de ce rôle dobservateurs et ouvrir la voie à la révolution socialiste.
Alors que le manque de matières premières se faisait de plus en plus sentir et que les patrons menaçaient de fermer les usines, le concept de contrôle ouvrier prit une signification nouvelle qui allait au delà du simple contrôle les patrons. Lutter pour le contrôle ouvrier signifiait désormais lutter contre les plans de fermetures.
A Pétrograd, capitale et centre du prolétariat révolutionnaire, cela prit une forme particulièrement aiguë quand les patrons se préparèrent à délocaliser la production en déménageant les usines hors de la ville et à disperser ainsi lavant-garde de la classe ouvrière russe. Dans un sens ou dans lautre, la dualité de pouvoirs devait être résolue.
La situation qui régnait à lusine de machines outils Langezipen à Pétrograd était à cet égard significative. A la fin du mois davril, il y eut de graves ruptures de stocks et les rumeurs de fermeture battaient leur plein. Le comité dusine plaça des gardes aux portes de lusine pour empêcher que ladministration ne sen aille. Comme on pouvait sy attendre, ladministration annonça quelle avait élaboré un plan pour poursuivre la production !
Au cours du mois de mai, de tels empiétements sur les droits des patrons se produisirent dans toutes les grandes usines. Au fur et à mesure que la direction reprenait confiance, elle utilisait de plus en plus lautorité que les ouvriers lui avaient donnée pour fermer les usines ou réduire la production. Les patrons et les managers étaient prêts à désorganiser la production pour poursuivre leurs objectifs de classe. La lutte pour le contrôle de la production prit une forme encore plus aiguë.
Parmi les partis ouvriers, seul le parti bolchévique était prêt à relever le défi et à diriger la lutte pour le contrôle ouvrier, parce quil considérait cette bataille comme partie intégrante de la lutte pour la révolution prolétarienne. Les menchéviks étaient opposés à toute lutte de ce type contre le capitalisme. Voici ce quils écrivaient dans leur journal Rabochaya Gazeta:
Notre révolution est politique. Nous détruisons les bastions de lautorité politique mais les bases du capitalisme restent en place. Une bataille sur deux fronts, contre le Tsar et contre le capital est au dessus des forces du prolétariat.
La centralité du contrôle ouvrier
Devant le sabotage qui se développait de plus en plus, la lutte pour le contrôle ouvrier devint une question centrale dans le programme des bolchéviks pour la transition à la révolution socialiste. Dans son document de fin mai Résolution sur la désorganisation économique, Lénine écrivait :
Le seul moyen dempêcher le désastre est détablir un véritable contrôle ouvrier sur la production et la distribution des produits. Pour cela il faut en premier lieu que les ouvriers disposent dune majorité dau moins trois quarts de voix dans toutes les institutions décisives et que les patrons qui ne se sont pas retirés de leurs activités et les cadres techniques soient tous recrutés.
Ce contrôle devait être exercé par les comités dusine, les syndicats et les soviets. Pour lassurer il fallait ouvrir les livres de compte des compagnies à linspection des ouvriers et il fallait létendre aux opérations bancaires et financières. Toutefois il nétait pas possible que les travailleurs exercent un contrôle efficace simplement au niveau de lentreprise individuelle.
Pour que ce système de contrôle puisse se développer vers une régulation complète de la production et de la distribution des produits par les travailleurs, il fallait quil sétende au contrôle de léconomie à travers un Etat responsable directement devant les organisations de travailleurs.
Lénine revint sur ce thème et le mit au centre de son programme dans La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer écrit en septembre. Encore une fois il expliquait :
Il ny a pas de moyen de combattre réellement leffondrement financier sinon la rupture révolutionnaire avec les intérêts du capital et lorganisation dun contrôle réellement démocratique, cest-à-dire den bas, contrôle des ouvriers et des paysans pauvres sur les capitalistes.
Les bolchéviks soutenant clairement la revendication du contrôle ouvrier tant au niveau de lusine que de lEtat, il nest pas surprenant quils se soient renforcés au sein du mouvement ouvrier et dabord parmi les comités dusine. La première conférence des comités dusine de Pétrograd approuva le programme bolchévique et toutes les conférences suivantes des comités dusine firent de même.
Les comités dusine maintinrent leur conseil central composé de délégués des comités. Il réunirent ainsi les usines les mieux organisées au sein dune coordination représentant toute la ville. Par rapport aux soviets, ces comités étaient plus directement responsables des besoins quotidiens des travailleurs. Ils étaient directement responsables devant les assemblées générales.
Dès lors, il ne faut pas sétonner que linfluence grandissante des bolchéviks parmi les ouvriers se soit développée dans les comités plutôt quà la direction des soviets. Toutefois, la force des comités comme organisations prolétariennes signifiait quils nétaient pas capables de jouer le rôle de mobilisateurs de tous les exploités et opprimés. Par leur nature même leur coordination excluait, à la différence des soviets, les soldats et surtout la masse de la paysannerie.
Les 3 et 4 juillet, la direction du Soviet ne leva pas le petit doigt quand les troupes loyales au Gouvernement provisoire firent feu sur les ouvriers et les marins qui à Pétrograd sopposaient à ce dernier. Lénine, après cet événement, abandonna temporairement le mot dordre Tout le pouvoir aux soviets et conseilla ainsi son camarade bolchévique Ordjonikidzé :
Nous devons basculer le centre de gravité vers les comités dusine et datelier. Les comités dusine et datelier doivent devenir les organes de linsurrection.
Complices du régime
Lénine soutenait que les soviets, constitués comme ils létaient et dirigés par la droite, étaient devenus des organes de collaboration de classe et les complices du régime dans sa répression farouche. Ils norganisaient plus les masses pour la lutte.
Dans cette situation, le mot dordre Tout le pouvoir aux soviets devenait erroné parce que la répression militaire avait rendu impossible le transfert pacifique du pouvoir aux soviets. Selon Lénine la révolution a en effet été complètement trahie par les SR et les menchéviks. Pour lui, Le mot dordre mettant en avant le transfert du pouvoir dEtat aux soviets sonnerait complètement bizarre ou comme une blague.
Toutefois en septembre les bolchéviks soulevèrent à nouveau le mot dordre Tout le pouvoir aux soviets. Mais alors, leurs forces avaient cru au sein des soviets et lappel signifiait clairement un appel à linsurrection. Si quaprès juillet Lénine avait considéré quil fallait se tourner vers les comités dusine, il avait aussi expliqué clairement que cela ne signifiait pas que la construction de véritables soviets nétait plus une question centrale dans le programme bolchévique. Comme Lénine lexplique dans son article prônant labandon du mot dordre Tout le pouvoir aux soviets :
Des soviets peuvent surgir dans cette nouvelle révolution, et cela est nécessaire, mais non les soviets actuels, non des organes qui collaborent avec la bourgeoisie mais des organes de lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie. Il est vrai que même à ce moment-là nous serons en faveur de la construction dun Etat sur le modèle des soviets. Il ne sagit pas des soviets en général mais de combattre la contre-révolution actuelle et la trahison des soviets actuels.
Alors que les comités dusine maintinrent en vie la démocratie prolétarienne et tinrent haut le moral et la combativité de la classe ouvrière, ils ne pouvaient pas jouer le rôle historique des soviets comme organisateurs de la masse des exploités et des opprimés et comme embryons de lEtat prolétarien.
A lautomne les patrons augmentèrent dun cran leur offensive au milieu dun chaos économique grandissant. Les espoirs quils avaient placés dans un coup militaire avaient été détruits après que Kornilov eut été battu par les ouvriers. Ils commencèrent alors à mettre fin aux réunions des comités dusine qui se déroulaient pendant le temps de travail, à arrêter leur contrôle sur les embauches et les licenciements et aussi à transférer les usines hors de Pétrograd.
Sous la direction des bolchéviks les comités répondirent avec une résistance déterminée. La plupart des comités avaient créé des milices armées pour défendre lusine et les ouvriers contre la contre-révolution. Un travailleur de Moscou, Postavtchik, décrit ce qui se passa lorsque les bolchéviks gagnèrent la direction dans son usine :
Le 1er juin, tout de suite après lélection dun nouveau comité dusine avec une majorité bolchévique, un détachement de quatre-vingts hommes fut formé, qui, faute darmes, sentraînèrent avec des bâtons sous la direction dun vieux soldat, le camarade Lévakov.
Au moment de la tentative de coup de Kornilov, ce fut le Conseil central des comités dusine qui joua un rôle déterminant dans la distribution des armes aux milices des différentes usines. Quand les patrons lancèrent leur offensive dautomne, cest à des comités armés de fusils et dirigés par les bolchéviks quils se heurtèrent.
La polarisation croissante dans les usines ne pouvait être résolue quau niveau du pouvoir dEtat. A mesure que les comités dusine résistaient aux plans de la direction, de plus en plus de managers se retiraient. La production était de plus en plus désorganisée alors que les comités devinaient de facto le pouvoir dans les usines. Leur pouvoir ne se limitait pas à assurer le maintien de la production.
Certaines usines organisèrent leur production fermière, leurs cantines, leurs boutiques et leurs équipes de ravitaillement. Non seulement les comités entraînaient les jeunes ouvriers aux arts militaires mais organisaient souvent aussi leurs commissions culturelles. Le Comité de Poutilov, par exemple, prit cette dernière tâche très au sérieux et encouragea ses camarades :
Camarades, ne négligez pas loccasion de recevoir une formation scientifique. Ne laissez pas passer une seule heure inutilisée. Chaque heure nous est précieuse. Nous ne devons pas seulement arriver au niveau des classes que nous combattons, nous devons les dépasser.
La résolution de la crise
La prise du pouvoir en octobre résolut la crise de la dualité de pouvoir en faveur de la classe ouvrière. Avec le passage de tout le pouvoir dEtat aux mains des soviets, lEtat pouvait enfin jouer le rôle dorgane exécutif du contrôle ouvrier sur la production et la distribution. Les comités dusine pouvaient prendre la place dobservateurs avec le plein appui du pouvoir dEtat.
A son tour le pouvoir dEtat légalisa le contrôle des comités douvriers élus par tous les travailleurs lors des assemblées générales. Il leur donna le droit dinspecter tous les livres de compte, les documents et les stocks. Leurs décisions simposaient aux patrons qui demeuraient en place.
La lutte pour le contrôle ouvrier dans les usines était un élément indispensable dans la lutte des ouvriers russes contre le droit des patrons à gérer lentreprise. Ils apprirent à contrôler lindustrie et à inspecter les comptes. Et de ce contrôle et de ces inspections naquirent une volonté et une capacité énormément accrues de résister aux plans des patrons.
Une telle situation ne pouvait quêtre transitoire. Soit les patrons parvenaient à remettre en cause les conquêtes des travailleurs et à imposer à nouveau leur vieille autorité, soit les travailleurs détruisaient complètement leur pouvoir. Sous la direction du parti bolchévique les travailleurs russes allaient détruire le vieux régime des patrons aussi bien dans les usines quau niveau de lEtat.
Suite
Haut
|
 |
|
|
|
|
|