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22 avril 2002
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La révolution russe de 1917 - 3

“Tout le pouvoir aux soviets!”

La Révolution d’Octobre en Russie a été menée par le parti bolchévique derrière le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets”. A partir de la révolution de 1905, et, d’une façon décisive, durant celle de 1917, Lénine, Trotsky et les bolchéviks ont compris la signification historique de la forme d’organisation du soviet.

Le soviet, un conseil représentant tous les groupes exploités et opprimés, basé sur le principe des élections directes, de la révocabilité et de l’abolition des privilèges bureaucratiques, avait été à juste titre considéré par les bolchéviks comme la meilleur expression organisationnelle du pouvoir du prolétariat et de ses alliés. C’était la meilleure base possible pour la dictature du prolétariat, l’Etat des soviets.

En 1938 Trotsky écrivait dans le Programme de Transition : “Le mot d’ordre des soviets couronne donc le programme des revendications transitoires.”

Il expliquait que, dans la lutte pour le pouvoir, les soviets étaient le moyen pour unifier toutes les forces qui luttaient contre le capitalisme. Selon Lénine et Trotsky il n’y avait pas de substitut aux soviets comme organe du pouvoir de la classe ouvrière. La nature même des soviets les avait menés à cette analyse.

La forme d’organisation du soviet, un conseil élu directement, surgit au moment où la lutte quotidienne des masses se déroule dans le contexte d’une crise révolutionnaire. Les soviets sont une forme exceptionnelle d’organisation pour traiter les problèmes exceptionnels posés par une situation révolutionnaire.

C’est pour cela qu’ils sont plus directement sensibles aux besoins et aux souhaits des masses, et plus capables d’y répondre que les formes d’organisation établies, souvent bureaucratiques. Ils sont représentatifs des travailleurs et de leurs alliés dans la lutte.

Un membre du soviet local de Vyborg en 1917 donne une idée de ce caractère de représentativité typique de la forme du soviet : “les masses de Vyborg faisaient connaître tous leurs besoins et attentes au Soviet ; pour eux c’était l’organe de pouvoir accessible et compréhensible. Du matin au soir, travailleurs, jeunes et soldats venaient avec des problèmes divers. Personne ne partait sans réponse.”

Comparez cette proximité du soviet avec la base à la distance qui sépare les bureaucrates de la CGT, de la CFDT et de FO des travailleurs de la base !

Du fait qu’ils représentent les masses en lutte, les soviets acquièrent aussi une autre caractéristique : le soviet joue un rôle unique comme instrument de la lutte révolutionnaire. Il peut d’autant plus facilement appeler celles-ci aux armes.

En 1905 et 1917, lors des grèves pour la journée de huit heures, le Soviet de Pétrograd fut en mesure de mobiliser des dizaines de milliers de travailleurs provenant des différentes usines. Sa tâche était de coordonner et de diriger la lutte de tous ceux qui l’avaient élu et devant lesquels il était responsable. Trotsky disait du Soviet de Pétrograd en 1905 qu’il ressemblait plus à “un conseil de guerre qu’à un parlement”.

Ce sont ces caractéristiques-là des soviets qui en 1917 rendaient Trotsky optimiste sur la possibilité que les bolchéviks influencent les soviets. Le test de l’action ne pouvait pas être reporté facilement par une lourde machine bureaucratique, car chaque heure posait aux soviets un nouveau problème pratique à résoudre. Le programme de l’action révolutionnaire peut montrer sa supériorité aux masses très vite et souvent d’une façon dramatique. Le programme du délai et du compromis, celui du réformisme, n’est pas caché par les mille mécanismes du parlement, véritable moulin à paroles. Trotsky remarquait :

“De toutes les formes de représentation révolutionnaire, le soviet est la plus flexible, immédiate et transparente. Mais il s’agit encore d’une forme. Il ne peut donner aux masses plus que ce que les masses sont capables d’y mettre à un moment donné. Au delà, il peut seulement aider les masses à comprendre les erreurs qu’elles ont faites et aider à les corriger. Dans cette fonction des soviets se trouve une des plus importantes garanties du développement de la révolution.”

Le troisième élément essentiel de la forme du soviet qui mena Lénine et Trotsky à en tenir autant compte pour la révolution, était le fait qu’il était un organe embryonnaire de pouvoir, de pouvoir ouvrier. Cela fut démontré en 1905 et en 1917, lorsque les soviets se développèrent à partir des grèves mais remplirent les fonctions d’administrations, d’organisation du ravitaillement et de milice prolétarienne.

Le soviet est né en Russie durant les grèves de 1905 : le premier fut créé à Ivanovo-Voznesenk au mois de mai. Pendant une grève qui regroupa 40 000 ouvriers du textile, 110 délégués élus par les grévistes se réunirent sur la berge de la rivière. Cette réunion fut importante car elle réunit tous les travailleurs à l’échelle de la ville, sans distinction de métier ou de qualification.

Le prolétariat de Pétrograd, qui fut à l’avant-garde en 1905 comme en 1917, suivit très tôt ses camarades de Ivanovo-Voznesenk. Pendant la grève générale d’octobre, 40 délégués se réunirent à l’Institut technologique et créèrent un soviet pour organiser la grève et même aller au delà. Ils déclarèrent :

“L’assemblée des délégués de toutes les usines formera un comité général des travailleurs de Pétrograd. Ce comité renforcera et unifiera notre mouvement, représentera les travailleurs de Pétrograd en public et décidera des actions pendant la grève ainsi que de la fin de celle-ci.”


Un “deuxième gouvernement”

Il ne s’agissait pas simplement d’un comité de grève. En novembre, il comptait déjà 562 délégués, il publiait un bulletin quotidien, Izvestia (“Les nouvelles”), occupant les imprimeries des journaux bourgeois pour assurer sa production régulière et professionnelle.

Sous la direction de Trotsky, il avança un programme de revendications politiques dirigées contre l’autocratie tsariste. Il interdit la distribution des journaux qui étaient censurés, seuls ceux qui avaient le tampon “non censuré” du soviet pouvaient être distribués. Plus significatif encore, il continua à exister et à lutter après la fin de la grève.

Le chef de la police de Pétrograd était tellement inquiet du développement du soviet qu’il mit en garde et déclara prophétiquement qu’il menaçait de devenir un “deuxième gouvernement”.

Si son potentiel en tant qu’organe de pouvoir ouvrier apparut en octobre 1905, il ne fut réalisé qu’en octobre 1917. Au début les bolchéviks étaient soupçonneux envers le soviet. Ils le considéraient comme une manoeuvre des menchéviks pour établir un organe rival et en dehors du parti, pour isoler les bolchéviks. Ce soupçon venait du refus du soviet de se limiter aux questions purement syndicales.

Un de principaux agitateurs bolchéviques, P. Mendelev, déclara : “Le Soviet des délégués ouvriers n’a pas droit d’exister comme organisation politique, et les sociaux-démocrates doivent le quitter, car son existence nuit au mouvement social-démocrate. Le soviet peut exister comme organisation syndicale ou ne doit pas exister du tout.” (à cette époque, le terme “social-démocratie” désignait encore le mouvement marxiste).


Les intentions des menchéviks

Les soupçons que les bolchéviks nourrissaient à l’égard du Soviet, plus exactement envers les menchéviks qu’ils croyaient derrière le Soviet, n’étaient pas sans fondement. Les menchéviks s’enthousiasmaient à l’idée de construire des soviets qu’ils voyaient comme une sorte de “congrès des travailleurs”.

Ces congrès devaient, selon les paroles de Martinov, servir à “exercer une pression révolutionnaire sur la volonté de la bourgeoisie libérale et radicale”. Les menchéviks croyaient que le rôle du prolétariat était d’encourager la bourgeoisie à aller de l’avant pendant la révolution démocratique.

Le soviet, comme forme de gouvernement local et de congrès des travailleurs, n’était pas conçu comme un organe de pouvoir mais comme un moyen pour faire pression sur la bourgeoisie. De plus, les menchéviks croyaient que c’était au sein de ce forum qu’on pouvait construire un parti de masse de la classe ouvrière, un parti qui aurait inclus les divers courants politiques.

Ainsi, pour Martinov, le soviet était “anormal” mais pouvait être utilisé pour atteindre la norme de la social-démocratie internationale, un parti de masse “assez large pour inclure ou rendre superflues les organisations du type des soviets des délégués ouvriers.”

Lénine se rendait compte de la vraie nature des soviets, de leur caractère représentatif, de leur capacité de lutte révolutionnaire et de leur potentiel comme organe de pouvoir, en dépit de l’influence que les menchéviks y exerçaient. En considérant les soviets non comme une alternative au parti mais comme le moyen organisationnel pour accomplir le mot d’ordre du programme bolchévique, “le Gouvernement provisoire révolutionnaire”, Lénine sut convaincre les bolchéviks qu’il fallait lutter pour la direction des soviets.

Pour lui, les soviets étaient à la fois “instruments de l’insurrection” et “cellules du nouveau pouvoir révolutionnaire”. En 1906 il écrivait à propos du Soviet de Pétrograd :

“Cela était le visage du nouveau pouvoir, ou plutôt sa forme germinale, car la victoire du vieux pouvoir détruisit les jeunes pousses très tôt.”

En février 1917, après le renversement de l’autocratie, les jeunes pousses bourgeonnèrent à nouveau. Les bolchéviks, après le retour de Lénine et le triomphe de ses Thèses d’Avril qui mettaient à l’ordre du jour la révolution socialiste et la création d’un gouvernement des soviets comme gouvernement des ouvriers et des paysans, livrèrent une bataille pour faire des soviets l’unique organe de pouvoir partout en Russie.

Les menchéviks, pieds et poings liés à la bourgeoisie, cherchèrent à limiter l’action des soviets à un rôle de suivi et de conseil du Gouvernement provisoire capitaliste. En effet, la révolution de février avait débouché sur une dualité de pouvoir entre le gouvernement de la bourgeoisie et les soviets.


Les délégations d’ouvriers et de soldats

Dans l’après-midi du 27 février 1917, dans le palais de Tauride, un groupe de dirigeants des ouvriers de Pétrograd établit le Comité exécutif provisoire du Soviet des députés ouvriers. Il fut décidé d’élire les délégués sur la base d’un pour 1000 travailleurs et quand il se réunit le soir il y avait entre 40 et 50 délégués présents. A la réunion du soviet des soldats étaient aussi représentés. Les délégués élus par les corps de l’armée qui avaient rejoint la révolution contribuèrent à faire du Soviet de Pétrograd une organisation de travailleurs et de soldats.

La portée en était énorme. Cela ne donna pas seulement un soutien militaire et des armes au soviet, mais amena la paysannerie, les soldats étant pour la plupart des “paysans en uniforme”, en contact avec le prolétariat. Cela aida à forger l’alliance qui culmina avec le gouvernement révolutionnaire des travailleurs et des paysans après octobre.

Après, les soviets continuèrent à se renforcer. A Pétrograd, onze soviets locaux furent créés à la fin du mois de mars. Le Soviet central de Pétrograd s’agrandit et était composé de 3 000 délégués. Partout dans le vieil empire surgissaient des soviets. Ils étaient 400 en mai, 900 en octobre. Au premier Congrès panrusse des soviets en juin 1917, 1090 délégués, représentant 20 millions d’ouvriers, soldats et paysans, se réunirent dans la capitale.

Les soviets ne se développaient pas seulement en nombre. A la consternation des menchéviks, leurs premiers dirigeants, il se mêlèrent rapidement des affaires du gouvernement. Dans la base navale de Cronstadt, où les bolchéviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche étaient majoritaires depuis le début, le Soviet déclara en mai :

“L’unique pouvoir dans la ville de Cronstadt est le Soviet des députés ouvriers et Soldats, qui agit avec le Soviet de Pétrograd en ce qui concerne les questions du gouvernement.”

Le Soviet limogea les représentants du Gouvernement provisoire dans la ville et proclama la république.

Cela terrorisa les conciliateurs au sein du Comité exécutif de Pétrograd. Tsérételli et Skobélev furent envoyés pour convaincre le Soviet de Cronstadt de renoncer à de telles actions. Mais ces conciliateurs étaient impuissants devant la marée qui montait.

Partout la dynamique des soviets les poussait dans la même direction qu’à Cronstadt. Dans le bastion bolchévique de Vyborg, à Pétrograd, où se trouvaient les plus grandes usines, le soviet surveilla l’introduction du contrôle ouvrier dans les usines et prit le contrôle de la boulangerie de la prison de Kresty afin d’assurer le ravitaillement en pain des ouvriers.

Les usines de Vyborg furent dès le début en première ligne dans la lutte pour le pouvoir des soviets. En avril, le ministre bourgeois Milioukov fut contraint de démissionner après la publication de sa note adressée aux alliés. Dans cette note, il déclarait la fidélité de la Russie aux objectifs de guerre du Tsar. En réponse le soviet de Vyborg lança des appels pressants pour que soit résolue la situation du double pouvoir. La résolution de l’usine de construction de machine Optico est typique de l’état d’esprit de Vyborg :

“Pour ces raisons nous considérons que Milioukov et Goutchkov ne remplissent pas leur mandat et nous reconnaissons que le seul pouvoir dans le pays doit être les soviets des députés ouvriers et paysans, que nous défendrons au prix de nos vies.”


Les contradictions du double pouvoir

Jusqu’au mois de juin, les appels à une résolution du double pouvoir lancés par Vyborg et Cronstadt restèrent relativement isolés. La bourgeoisie était bien consciente du problème auquel elle était confrontée, de devoir coexister avec le pouvoir des soviets. Dès le 9 mars, Goutchkov montre qu’il avait parfaitement compris la situation :

“Le Gouvernement provisoire n’a pas de pouvoir réel. Ses ordres sont approuvés par les soviets des députés ouvriers et des soldats... exprimé crûment, le Gouvernement provisoire existe seulement avec la permission des soviets.”

Jusqu’en septembre, le Comité exécutif du Soviet de Pétrograd, que partout en Russie on considérait comme la direction, donna cette permission. Le Comité exécutif conclut un accord avec les anciens représentants bourgeois au sein du Comité de la Douma d’Etat, puis déclara aux ouvriers et aux soldats :

“Tant que l’accord entre le Soviet des Ouvriers et des Soldats de Pétrograd et le Gouvernement provisoire n’est pas rompu, le Gouvernement provisoire doit être considéré comme le seul gouvernement légal pour toute la Russie.”

Après la sortie de Milioukov et de Goutchkov du gouvernement et l’entrée dans le Gouvernement provisoire de représentants des soviets, Tsérételli tira la conclusion suivante, logique du point de vue des menchéviks et des SR de droite :

“Maintenant, tout le pouvoir doit être donné [par les soviets] au Gouvernement provisoire... Le Soviet ne doit pas se mêler d’affaires administratives. Nous ne devons pas faire obstacle au gouvernement national mais donner l’alarme en cas d’erreurs.”

Comment les conciliateurs purent-ils durant tous ces mois maintenir la masse des ouvriers et des soldats dans la déférence envers le Gouvernement provisoire ? D’abord parce que les menchéviks et les SR de droite étaient au moment de la révolution de février plus forts (en Russie) que les bolchéviks. Ils étaient mieux placés que les bolchéviks pour assumer rapidement des positions de direction dans les soviets.

Occupant ces positions, ils répondirent aux craintes réelles des ouvriers concernant la contre-révolution en limitant le rôle des soviets au contrôle du gouvernement. Se souvenant de la persécution qui avait suivi la révolution de 1905, de nombreux ouvriers n’étaient pas prêts à assumer seuls la responsabilité du devenir de la révolution. La thèse des menchéviks qu’il fallait laisser le gouvernement à la bourgeoisie était bien adaptée à ces craintes. C’est ce qu’exprime un délégué à la Conférence d’avril des bolchéviks :

“Tandis que le prolétariat avait encore peur de prendre le pouvoir entre ses mains, la bourgeoisie arriva à la Douma et commença à faire des déclarations et à élire des députés. Nos meilleurs ouvriers, craignant la contre-révolution, facilitèrent la composition accidentelle du Soviet des députés ouvriers et soldats.”


Soutien critique au gouvernement

La crainte n’explique pourtant pas tout. Jusqu’au retour de Lénine aucun parti n’avait déclaré aussi clairement que l’objectif immédiat de la révolution était la construction du pouvoir soviétique. Le mot d’ordre bolchévique était celui d’un gouvernement révolutionnaire provisoire.

Même des dirigeants très importants du parti, comme Kaménev, étaient pour un soutien critique au Gouvernement provisoire. Il ne faut pas s’étonner alors que la masse de la classe ouvrière et de l’armée considérait comme sa tâche de veiller à ce que le gouvernement continue dans sa ligne démocratique.

La résolution du chantier naval baltique reflète cette conception. Elle proclamait “pleine confiance dans les soviets, et nous sommes sûrs que les soviets, sur la base de notre confiance et du soutien de la démocratie révolutionnaire organisée, seront en mesure de forcer le Gouvernement provisoire à tenir compte des souhaits de l’armée révolutionnaire et du peuple.”

De fin avril à juillet, les bolchéviks, qui ne constituaient au départ qu’une faible fraction dans la plupart des soviets (à Pétrograd 40 députés sur 3 000 à la fin mars), martelèrent leur mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets”. Leur but était d’éviter la politique pro-bourgeoise des menchéviks qui prônait le compromis et de gagner la direction dans une république soviétique établie, si possible, par des moyens pacifiques.


Les travailleurs condamnent les capitalistes

Le Gouvernement provisoire était incapable de résoudre les grands problèmes de la production économique, de la question agraire et de la guerre. Un nombre croissant d’ouvriers accusèrent les capitalistes d’empêcher d’arriver à une solution de ces questions brûlantes. De plus en plus, ils s’adressaient à leurs propres organisations pour résoudre ces questions.

Après avoir interdit par crainte une manifestation bolchévique en juin, la direction des soviets dut appeler à une autre manifestation, officielle, pour faire baisser la pression. La manifestation regroupa 400 000 travailleurs et soldats, alors que le reste de la “démocratie” se blottissait dans les cafés et les salons. Malgré le caractère “officiel” de cette manifestation, son esprit et ses mots d’ordre traduisaient l’influence grandissante des bolchéviks. Un témoin de cette manifestation, Soukhanov, nota :

“Encore et encore, comme un appel insistant venant des entrailles mêmes de la révolution, comme le destin même, ils venaient vers nous : ‘Tout le pouvoir aux soviets !’ ‘A bas les dix ministres capitalistes !’”

A cause de la pression vers une solution contre-révolutionnaire après les Journées de Juillet (voir chapitre 5), il y eut un débat parmi les bolchéviks sur le changement de mot d’ordre par rapport aux soviets. L’interdiction du parti bolchévique, l’arrestation d’un grand nombre de ses dirigeants et la répression contre les ouvriers et les soldats les plus avancés, mesures cautionnées par la direction des soviets, les SR et les menchéviks, conduisirent les bolchéviks à changer leur mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets”. Les espoirs que les bolchéviks avaient placés en un développement pacifique de la révolution s’étaient évanouis.

Malgré l’interdiction de son journal la Pravda et le fait que la plupart de ses dirigeants étaient entrés dans la clandestinité, le parti bolchévique sut résister aux semaines d’hystérie qui déferla sur le pays après juillet. Les bolchéviks étaient accusés d’être des “agents allemands”. Lénine et Zinoviev, cachés à Razliv, en Finlande, mais proche de la frontière russe, purent envoyer des lettres et des documents.

Dès le 13 juillet, le Parti fut en mesure de tenir une conférence sur la stratégie à suivre, qui réunit l’Organisation militaire, le Comité central et les comités de quartier de Pétrograd et de Moscou.


Les menchéviks et la contre-révolution

Pour cette conférence, Lénine avait préparé un document, “La situation politique”, où il défendait quatre thèses. La première thèse proclamait que “la contre-révolution s’est emparé du pouvoir d’Etat” et que “la Russie est virtuellement une dictature militaire” dont la politique “est la préparation de la dissolution des soviets”.

La deuxième thèse condamnait les menchéviks et les SR pour avoir “complètement trahi la révolution en la confiant aux mains de la contre-révolution” ; par rapport à celle-ci, les menchéviks n’étaient que des “feuilles de vignes”. La troisième thèse proclamait que tout espoir d’une transition pacifique avait disparu et qu’il fallait un soulèvement armé des ouvriers.

Lénine soutenait qu’il fallait retirer le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets”. Pour lui, “il s’agissait d’un mot d’ordre pour le développement pacifique de la révolution” ; “le pouvoir a changé de mains” et les menchéviks et les SR ont “complètement trahi” la révolution. La quatrième thèse expliquait que le parti devait combiner le travail légal et illégal, oeuvrant pour une insurrection dont le but était de “transférer le pouvoir au prolétariat soutenu par les paysans pauvres, pour mettre en oeuvre le programme du parti.”


Tactique et mots d’ordre inadéquats

Les thèses de Lénine suscitèrent un âpre débat. Volodarsky, Noguine et Rykov les attaquèrent et même Zinoviev, alors en exil avec Lénine, fit savoir qu’il était en désaccord. Sverdlov et Staline soutenaient les positions de Lénine.

Le débat tournait autour de la question de savoir si la contre-révolution avait ou non triomphé, c’est-à-dire si la dualité de pouvoirs avait été résolue en faveur de la bourgeoisie, si les menchéviks et les SR en soutenant la contre-révolution s’étaient complètement discrédités aux yeux des masses, s’il pouvait encore y avoir une évolution pacifique au sein des soviets qui aurait permis à un gouvernement soviétique d’arriver au pouvoir et si une insurrection était vraiment nécessaire.

Ordjonikidzé rappela plus tard que pour Lénine, à partir du moment où les soviets n’étaient plus au centre de l’activité des bolchéviks, c’était les comités d’usine, et non les soviets, qui deviendraient les organes de l’insurrection.

La position de Lénine était, du point de vue stratégique, c’est-à-dire programmatique, correcte. Mais en ce qui concerne l’analyse de la situation, la tactique et les mots d’ordre, elle était inadéquate. Le débat au sein du parti corrigea ces caractères inadéquats et la tactique suivie par les bolchéviks durant les mois d’août et de septembre résolut le problème auquel le parti devait faire face. Lénine surestimait la victoire de la contre-révolution qu’il croyait totale.

Or la contre-révolution qui survint après juillet demeura une contre-révolution démocratique et ne permit pas d’imposer une dictature militaire. Le haut commandement de l’armée, les Cadets et les rivaux Kérensky et Kornilov, deux Bonaparte en puissance, n’avaient pas résolu la dualité de pouvoirs. Les dirigeants réformistes avaient plutôt poussé les soviets des ouvriers, des paysans et des soldats à accorder des “pouvoirs spéciaux” pour lutter contre l’avant-garde prolétarienne.

Mais pour instaurer une dictature militaire il aurait fallu écraser les soviets et les comités de soldats et désarmer complètement les ouvriers. Pour cela, il aurait fallu un deuxième coup. L’erreur tactique de Lénine était d’abandonner complètement le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets” parce qu’il était nécessairement lié au “développement pacifique”. Lénine considérait ce mot d’ordre comme synonyme de “menchéviks et SR prenez le pouvoir”.

Les deux erreurs étaient liées. Lénine estimait qu’on ne retrouverait plus une période de “légalité soviétique” permettant aux bolchéviks de continuer à accroître leur audience, de se renforcer et finalement de gagner la majorité dans les soviets.

Heureusement il se trompait sur ce point et après quelque semaines les bolchéviks continuèrent leur avancée irrésistible au sein des soviets. Il était certainement correct de retirer le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets” sous cette forme dépassée, qui ne faisait que faire ressortir davantage la complicité des partis de la majorité avec les contre-révolutionnaires.

Mais ce mot d’ordre avait encore une signification car il exprimait toujours le besoin d’un Etat ouvrier plutôt que d’un Etat bourgeois, et lorsque les bolchéviks gagnèrent la majorité, il prit un nouveau contenu concret et agitatoire : “Tout le pouvoir aux soviets (bolchéviques)”.


La lutte pour la direction bolchévique


Lénine était conscient du danger consistant à séparer la forme d’organisation de sa direction politique. Sous une direction réformiste, les soviets peuvent jouer un rôle réactionnaire, comme il le firent en Russie en juillet 1917. Mais, dirigés par des révolutionnaires, les soviets pouvaient à nouveau jouer un rôle révolutionnaire.

La lutte pour de nouveaux soviets devint en août 1917 la lutte pour une direction bolchévique. Les soviets existants furent renouvelés et nettoyés de leur direction réactionnaire. Au cours du Congrès bolchévique qui se tint en juillet, Boukharine avait, avec lucidité, mis en garde : “on jette le bébé avec l’eau du bain. Nous ne devons pas dénoncer la forme du soviet parce que sa composition s’est révélée inadéquate.”

Le conseil de Boukharine fut entendu, en particulier dans les soviets locaux. En septembre, les bolchéviks commencèrent partout en Russie à gagner la majorité dans les soviets, au point que Trotsky commenta :

“Pour cette raison on ne retira pas le mot d’ordre ‘Tout le pouvoir aux soviets’ une deuxième fois, mais on lui donna un nouveau contenu ; tout le pouvoir aux soviets bolchéviques. Dans cette formulation le mot d’ordre ne fut plus un appel pour un développement pacifique. Le Parti s’approche du moment du soulèvement armé à travers les soviets et au nom des soviets.”

Au Sixième congrès du parti, à partir du 26 juillet et pendant huit jours, la position de Lénine fut développée et amendée. Les éléments de ses thèses programmatiquement corrects furent retenus, c’est-à-dire que les menchéviks et les SR s’étaient révélés être de façon définitive des outils de la contre-révolution.

Essentiellement, et avec des termes qui furent développés par la suite, ces partis n’étaient pas centristes mais contre-révolutionnaires. Les événements de juillet avaient prouvé de façon décisive que ni une fusion ni une conciliation avec eux n’était permise. Seuls les martovites, les menchéviks internationalistes et les SR de gauche étaient encore des éléments oscillants (centristes).

A ce congrès, l’organisation mejraionka et Trotsky fusionnèrent définitivement avec les bolchéviks. Ainsi tous les groupes révolutionnaires conséquents étaient désormais consolidés dans un seul parti. De plus, le Congrès reconnut que, alors que la lutte pour gagner la majorité dans les soviets et la défense de ceux-ci contre la contre-révolution continueraient à être centrales, le Gouvernement provisoire, Kérensky et les généraux ne pouvaient pas être révoqués par des moyens pacifiques. La justesse de cette ligne fut confirmée par ce qui advint après la tentative de coup de Kornilov.

Le 9 septembre, il y eut un débat sur la composition du ureau du Soviet de Pétrograd. Trotsky, maintenant bolchévik, mena l’attaque contre les conciliateurs. Il parlait pour la majorité du prolétariat de Pétrograd. Les conciliateurs furent battus par 519 voix contre 414.

Dans la même période, on commença à enregistrer des majorités pour les bolchéviks dans d’autres soviets partout dans le pays. Le 25 septembre Trotsky devint pour la deuxième fois président du Soviet de Pétrograd. En 1905, occupant la même fonction, il avait été obligé de rendre les armes et de se soumettre à la police tsariste.

En 1917, il n’y eut pas de soumission. Le 25 octobre, au Deuxième congrès panrusse des soviets, après le soulèvement de la veille, la première république soviétique au monde fut instaurée.


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