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22 avril 2002
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La révolution russe de 1917 - 1

Février : les femmes embrasent la Russie

En février 1917, les femmes travailleuses du quartier ouvrier de Vyborg à Pétrograd sortirent des usines et défilèrent en demandant “Du pain !”. Cinq jours plus tard, les ouvriers et les soldats menèrent une insurrection qui força le Tsar à abdiquer. La célébration par les femmes travailleuses de Pétrograd de la Journée internationale des femmes avait allumé la mèche de la Révolution de Février.

La Journée internationale des femmes avait été adoptée comme jour de fête pour les femmes du prolétariat par les dirigeants du Mouvement des Femmes Socialistes de la Deuxième Internationale. Clara Zetkin avait proposé au Meeting international des femmes de 1910 de consacrer une journée aux femmes travailleuses, comme la journée du Premier Mai aux travailleurs. La date retenue fut celle du 8 mars, en commémoration du jour où des milliers d’ouvrières avaient manifesté à New York contre les épouvantables conditions de travail des femmes dans les usines d’aiguilles.

La fête fut introduite en Russie en 1913 : à cause de l’ancien calendrier, la date tombait le 23 février. Cette année-là, les manifestations prévues furent réprimées par la police et il y eut seulement des diffusions de tracts et de journaux. Les bolchéviks, sur la proposition de deux de leurs dirigeantes, Konkordia Samoïlova et Inès Armand, publièrent dans la Pravda, durant les semaines précédant le 23 février, une série d’articles dont le point d’orgue fut un numéro spécial pour célébrer cette journée.

Ces articles décrivaient la réalité de la vie des femmes travailleuses en Russie et défendaient l’idée qu’elles devaient s’organiser à côté des hommes en une organisation combative de classe. La réponse des femmes travailleuses à ces articles de la Pravda fut telle qu’il n’y eut pas assez de place dans le journal pour toutes les lettres reçues.

Cela poussa Samoïlova à demander à Lénine et à sa femme, Kroupskaïa, alors en exil, de produire un journal spécial pour les femmes de la classe ouvrière.

Inès Armand, qui avait été arrêtée et s’était réfugiée en exil, joua un rôle déterminant pour les convaincre. Kroupskaïa soumit la proposition au Comité central bolchévique en exil, qui décida de produire Rabonitsa (“Travailleuse”) et de le lancer pour la Journée internationale des femmes en 1914.

Cette nouvelle orientation du Parti bolchévique répondait à une nouvelle vague de luttes de classe qui se produisit en Russie, entre 1912 et 1914.

Les travailleuses formaient désormais une part importante de la classe ouvrière russe, les patrons de beaucoup d’usines ayant, après la révolution de 1905, recruté en priorité des femmes. Comme le notait en 1907 l’inspecteur d’usine d’un patron :

“Les raisons de ce recrutement de femmes sont : leur plus grande zèle, attention et abstinence (elles ne fument pas et ne boivent pas), leur docilité et leur plus grande modération en ce qui concerne le salaire.”

En 1914, les femmes constituaient 25,7 % de la force de travail industrielle en Russie et devenaient de plus en plus militantes, au point que tous les groupes politiques les avaient remarquées. Les féministes bourgeoises, les bolchéviks et les menchéviks cherchèrent tous à organiser les femmes travailleuses.


Des bases pour l’avenir

Bien que toutes les femmes du comité de rédaction de Russie aient été arrêtées (sauf une), Rabonitsa parut le 23 février. Il fut vite épuisé, de même que les cinq numéros suivants. Il fut très lu dans les usines et des groupes de femmes s’organisèrent autour de cette publication, dont une grande partie rejoignit le parti.

La guerre qui éclata en août mit fin à sa publication mais les bases jetées à ce moment-là facilitèrent beaucoup le travail futur des bolchéviks parmi les travailleuses.

La mobilisation des soldats et la production pour la guerre conduisirent à des privations terribles dans les villes et les villages de Russie.

Dès avril 1915, il y eut des soulèvements de femmes, qui demandaient du pain ; ceux-ci continuèrent sporadiquement jusqu’en 1917. Le rôle spécifique que tinrent les femmes travailleuses dans la Révolution de Février s’explique par les profonds changements que la guerre produisit dans la vie des femmes.

Entre 1914 et 1917, le nombre de femmes employées dans les usines augmenta encore plus à cause de la conscription des hommes envoyés au front.

Dans le pays, le pourcentage de femmes travailleuses passa de 26,6 % à 43,2 %. Ces femmes venaient pour la première fois dans les villes et n’avaient aucune expérience de la classe ouvrière.

A Pétrograd, le nombre de femmes travaillant dans les usines doubla, passant de 68 000 à 129 800. En 1917, il y avait des milliers d’ouvrières concentrées dans les grandes usines -- jusqu’à 10 000 dans une seule usine -- qui n’y travaillaient que depuis peu de temps.

Leurs maris, fils et frères, avait été appelés à la guerre. Pour se procurer des rations minimales de nourriture, elles devaient faire la queue jusqu’à quatre heures par jour et parfois le stock était épuisé quand arrivait leur tour.

Les femmes gagnaient environ moitié moins qu’un homme et étaient concentrées dans les usines de textile et de produits chimiques, où la journée de travail était longue et les conditions de travail terribles. Elles étaient souvent victimes de harcèlement sexuel ou frappées par les patrons et leurs contremaîtres.

L’intensité de cette oppression provoqua des rébellions explosives. En général, les revendications des grèves impliquant les ouvrières étaient économiques, alors qu’en 1916 les revendications de la majeure partie des grèves dans la sidérurgie et la métallurgie, où les travailleurs étaient en majorité des hommes, étaient d’ordre politique.

Cela reflétait une plus longue tradition d’organisation des travailleurs, parfois avec la présence de militants bolchéviques et menchéviques dans leurs rangs.


Les célébrations de la Journée des Femmes

En février 1917, la lutte de classe était en train de s’intensifier mais, malgré le grand nombre de grèves à Pétrograd en janvier et février, aucune d’elles n’avait embrasé la ville entière comme les femmes allaient le faire.

En préparation de la Journée des Femmes, les bolchéviks, les menchéviks et le groupe mejraionka (“l’organisation inter-rayons” des socialistes qui n’étaient liés ni aux bolchéviks ni aux menchéviks) planifièrent des meetings de propagande et de formation.

Le 20 février, dans le quartier de Vyborg, des travailleurs appelèrent à la grève, mais aucune organisation socialiste ne pensait à ce moment-là que la classe ouvrière était prête pour une grève de masse tant la préparation politique était insuffisante et les contacts avec les soldats peu avancés. Kaïourov, un dirigeant local du parti bolchévique, rencontra la veille de la Journée des Femmes des représentantes des femmes travailleuses et leur recommanda “[d’] agir exclusivement selon les instructions du comité du parti”.

On voulait limiter l’action à des meetings d’usine pour faire de la propagande. Tous les groupes socialistes sous-évaluèrent l’esprit des ouvrières. Néanmoins l’absence de contrôle des dirigeants politiques sur ces femmes ne signifie pas que l’action fut complètement improvisée comme certains bolchéviks purent le penser.

Voici un témoignage sur ces événements :

“Les travailleurs, en majorité des femmes, du dépôt de tramway de l’Ile Vasilesky, remarquant un malaise général quelques jours avant le 23 février, envoyèrent une femme au campement voisin du 180ème Régiment d’Infanterie pour demander aux soldats s’ils tireraient ou non sur elles. La réponse fut non et le 23 les travailleuses du dépôt rejoignirent la manifestation.”

Le matin du 23, plusieurs meetings illégaux se tinrent dans les usines de textile du quartier de Vyborg sur le thème “Guerre, prix élevés et situation de la femme travailleuse!”. La colère tonnait dans ces meetings. L’une après l’autre les usines votèrent la grève mais les ouvrières ne se limitèrent pas à cela. Elles défilèrent dans les rues par milliers et manifestèrent en direction des usines voisines, criant aux travailleurs, hommes et femmes, de les rejoindre.

Les piquets volants furent très efficaces et à dix heures dix usines étaient fermées avec 27 000 ouvriers en grève. A midi c’était 27 usines avec 50 000 grévistes ! Plusieurs témoignages racontent que des femmes entraient dans les usines, frappaient aux portes d’entrée, jetaient des boules de neige aux fenêtres pour faire sortir les travailleurs.

Il paraît que là où il n’y avait pas de réponse immédiate aux appels à rejoindre la grève, on utilisa des méthodes plus directes et plus convaincantes, comme des jets de pierres et des barres de fer. Dans le quartier de Vyborg, il y avait 59 800 hommes et femmes en grève à la fin de la journée, soit 61 % de tous les travailleurs.

Les militants de base bolchéviques jouèrent un rôle de premier plan pour faire sortir les travailleurs des usines à côté des ouvrières, mais bon nombre de dirigeants y allaient à contre-coeur. Kaïourov, dirigeant de Vyborg, écrivit par la suite :

“à ma surprise et indignation, nous fûmes informés que la grève s’étendait à certaines usines du textile et de l’arrivée de plusieurs déléguées des ouvrières qui annonçaient qu’elles allaient faire grève. J’étais très fâché du comportement des grévistes, parce qu’ils avaient ignoré la décision du comité de quartier du parti, et aussi parce qu’ils avaient fait grève alors que la veille je leur avais recommandé de rester calmes et disciplinés.”

Malgré cette indignation les bolchéviks furent en mesure de surmonter ces sentiments et de saisir l’occasion qui leur était offerte. Ayant décidé de construire la grève, ils lui donnèrent une direction politique en soulevant les mots d’ordre “A bas la dictature ! A bas la guerre ! Donnez-nous du pain !”

Ce jour-là, dans les autres quartiers de la ville, les grévistes furent moins nombreux mais tout aussi militants. Sur l’ensemble de la ville, entre 20 et 30 % des travailleurs firent grève, plus de 80 usines furent fermées. Les manifestants du quartier de Vyborg étaient déterminés à arriver au siège du gouvernement à Pétrograd mais la police leur bloqua la route à un des ponts. A la fin, les manifestants commencèrent à traverser la Neva gelée, mais la police réussit à les arrêter, avec bien des difficultés pourtant. Un rapport de police du même jour indique : “A 16h40 une foule d’environ 1 000 personnes, en majorité des femmes et des jeunes, arrivèrent de la rue Mikhailovskaïa au Pont de Kazan sur le Nevsky Prospekt , chantant et criant ‘Donnez-nous du pain !’”


Colère et désespoir

Parmi les manifestants, il n’y avait pas seulement des grévistes : des femmes qui faisaient la queue pour acheter du pain rejoignirent très vite le mouvement. Un patron raconte qu’il sortit de sa boulangerie pour annoncer qu’il n’y avait plus de pain :

“Tout de suite après cette annonce la foule brisa les fenêtres, fit irruption dans la boutique et cassa tout.”

De telles actions étaient courantes, et montraient la colère et le désespoir des femmes et des jeunes. Les bolchéviks plaidaient contre le “vandalisme” et cherchèrent à diriger les protestations en organisant des meetings et en appelant à une grève générale de trois jours. Ils concentraient également leur propagande sur les soldats.

Les jours suivants, le nombre de grévistes progressa régulièrement. Le gouvernement envoya la police et des troupes pour disperser les manifestants par tous les moyens, mais la vague révolutionnaire fut capable de relever le défi et de gagner à sa cause des Cosaques, au point que des régiments entiers rejoignirent les manifestants. Les travailleurs s’armaient et créaient des milices. Les femmes travailleuses jouèrent un rôle crucial pour convaincre les troupes de rompre avec le régime, comme le montre le récit de Trotsky :

“Dans ces rencontres entre soldats et ouvriers les travailleuses jouent un rôle important. Plus hardiment que les hommes, elles s’avancent vers les rangs de la troupe, s’agrippent aux fusils, supplient et commandent presque : ‘Enlevez vos baïonnettes, joignez-vous à nous !’ Les soldats s’émeuvent, se sentent tout penauds, se regardent avec anxiété, hésitent encore ; l’un d’eux, enfin, se décide avant les autres et les baïonnettes se relèvent dans un mouvement de repentir au-dessus des épaules des assaillants, le barrage s’ouvre, l’air retentit des hourras joyeux et reconnaissants, les soldats sont entourés, de toutes parts s’élèvent des discussions, des reproches, des appels: la révolution fait un pas de plus.”

La grève de masse gagna finalement la majorité des paysans en uniforme, les soldats. Epuisés par les privations causées par la guerre, dégoûtés par le carnage, ces soldats désiraient profondément un changement. L’action de la classe ouvrière déclencha leur révolte et rendit inévitable la chute de la puissante dynastie des Romanov. La Tsarine exprima la myopie arrogante de la monarchie absolue en écrivant à son mari : “Cela est un mouvement d’hooligans, des jeunes courent et crient qu’il n’y a pas de pain, seulement pour exciter les gens, en même temps que des travailleurs en empêchent d’autres de travailler. S’il faisait très froid, ils resteraient probablement chez eux. Mais tout cela finira par se calmer si seulement la Douma se comporte bien.”


Le régime tombe

Ces paroles, qui exprimaient l’espoir que les conditions climatiques et les dociles députés de la Douma (les députés bolchéviques étaient en prison ou en exil) auraient tout arrangé, la très choyée Tsarine dut les ravaler sous l’action des masses, la révolution.

Au sein de l’empire russe, le capitalisme moderne coexistait avec une économie paysanne marquée par une arriération consternante. Des centaines de millions de paysans et leurs familles n’avaient droit qu’à la misère. La combinaison d’une paysannerie dépourvue ou presque de terre et d’une classe ouvrière urbaine fortement concentrée (quatre millions de travailleurs) obligeait la monarchie à maintenir une dictature policière féroce, car c’est seulement de cette manière que les classes dirigeantes pouvaient garantir le pouvoir des grands propriétaires agricoles et les intérêts du capital.

Mais l’existence de l’autocratie ne fit qu’intensifier les contradictions du développement social russe, extrêmement inégal et combiné. La guerre exacerba ces contradictions jusqu’à leur limite. Quand elles explosèrent, le régime tsariste, apparemment tout-puissant, tomba en quelque jours : comme l’observèrent Trotsky et Lénine, la chaîne du capitalisme mondial s’était brisée à son maillon le plus faible.

Le développement de la révolution et l’abdication du Tsar ouvrit une période entièrement nouvelle pour la classe ouvrière russe. Le Gouvernement provisoire qui émergea de la Révolution de Février était composé de politiciens bourgeois et se trouvait dans une situation instable, étant soutenu entre autres par les organes d’un pouvoir de type différent, les soviets des députés ouvriers et paysans. Dans les usines, les travailleurs prirent de l’audace, des comités d’usine surgirent partout, demandant le contrôle ouvrier sur les salaires et les conditions de travail. Les milices ouvrières étaient en conflit avec les faibles milices civiles du gouvernement.

Les femmes travailleuses continuèrent à jouer un rôle important : elles furent parmi les plus déterminées dans la lutte, finalement victorieuse, pour la journée de huit heures. Elles demandaient des salaires décents et soutinrent la revendication d’égalité des droits politiques, y compris le droit de vote. En effet, la première grève d’envergure contre le Gouvernement provisoire fut lancée par 3.000 femmes blanchisseuses qui se mirent en grève pour la journée de huit heures, l’égalisation des salaires et la municipalisation des laveries.

En mai 1917, cette grève dura six semaines et Kollontaï fut envoyée par les bolchéviks pour travailler à côté de ces femmes. En 1917, les bolchéviks avaient réagi rapidement au militantisme des femmes et établirent un bureau des femmes dirigé par Vera Sloutskaïa. Celui-ci relança Rabonitsa, intervint dans les usines et dirigea des manifestations massives contre la guerre.


Leçons révolutionnaires

Le rôle des femmes travailleuses lors de la Révolution Russe fut exemplaire et la direction révolutionnaire en tira des enseignements précieux, mais, à cause de leur spontanéité même, elles ne furent pas toujours à l’avant-garde révolutionnaire durant 1917. Elles se mirent en grève, manifestèrent et se soulevèrent à cause de l’intensité de l’oppression, mais cela reflétait aussi leur manque d’organisation, l’absence d’expérience dans les activités politiques et syndicales.

Cela est souvent le cas avec les femmes travailleuses : à cause de leur rôle marginal au sein de la force de travail, des emplois mal payés qu’elles occupent, embauchées et virées selon les fortunes et les besoins du capitalisme, elles sont souvent peu organisées dans les syndicats et les partis politiques.

Même là où les femmes sont très fortement syndiquées, elles sont rarement à la direction des syndicats du fait de leur oppression qui les prive du temps nécessaire déjà consacré à leurs tâches domestiques, et aussi de la discrimination des dirigeants hommes.

Cette absence de tradition d’organisation mène à des effets contradictoires : d’un côté les femmes, comme le montre la Révolution de Février, peuvent être les militants les plus combatifs parce qu’elles ne sont pas bridées par le conservatisme qui s’installe très souvent dans les syndicats. Mais d’un autre côté cela rend aussi les femmes sensibles à la propagande, qui peut être anti-ouvrière.

Dans les semaines qui suivirent la Révolution de Février, les féministes bourgeoises radicales purent mobiliser des milliers de travailleuses dans des manifestations pour le vote des femmes et la poursuite de la guerre. Les bolchéviks réussirent à rétablir leur influence parmi les femmes vers le milieu de 1917, après quoi elles manifestèrent à nouveau contre la guerre, mais cela exigea des efforts spéciaux d’organisation et de propagande.

Les leçons que nous pouvons tirer de l’action des bolchéviks et des femmes travailleuses pendant cette période sont précieuses. La Révolution, comme Lénine devait le souligner des années plus tard, n’aurait jamais pu réussir sans la mobilisation des femmes.

Pour les révolutionnaires il est essentiel de s’adresser aux femmes travailleuses. Des formes particulières de propagande et d’organisation sont nécessaires pour les gagner à la cause du parti révolutionnaire, mais, une fois gagnées, elles seront les militantes les plus audacieuses et les plus combatives, car elles ont beaucoup à gagner !


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