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11 mars 2001
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Parti et programme dans la révolution russe de 1905

Tout le monde connaît la révolution d’octobre de 1917. Les travailleurs et les paysans, dirigés par le Parti bolchevik, s’emparérent du pouvoir en Russie, inaugurant une nouvelle époque, celle du renversement du capitalisme.

Pourtant, en 1905, tous les marxistes étaient convaincus que la révolution qui surgirait en Russie serait, avant tout, une révolution bourgeoise, et que, comme Lénine l’expliquait, il n’était pas encore question "de la conquête du pouvoir pour la révolution socialiste."

Comment expliquer que 12 ans plus tard, ce schéma se révélerait totalement dépassé et que la révolution se transformerait en révolution prolétarienne ?

Une partie de la réponse se trouve dans les événements de la révolution de 1905, et dans les débats qui surgirent pendant et après cette révolution.

Les débuts de la révolution

Les événements de 1905 mirent en jeu quatre forces sociales :
• une aristocratie tsariste, faible et arriérée, pour qui il devenait de plus en plus difficile de gouverner et sans aucune volonté de réforme ;
• une bourgeoisie nationale ascendante mais encore peu enracinée, largement dépendante du tsarisme et terrifiée par la classe ouvrière dont la taille ne cessait de croître ;
• une paysannerie énorme, qui manifestait de plus en plus sa volonté de se libérer des propriétaires terriens ;
• enfin, une classe ouvrière petite par le nombre, mais très concentrée et militante, et qui en l’espace de neuf mois allait passer de syndicats dirigés par des policiers à une tentative réelle de prendre le pouvoir.

En 1904, l’autocratie tsariste et la bourgeoisie libérale furent ébranlées par la défaite de la Russie devant le Japon. En août 1904, le Tsar annonça qu’il permettrait à la bourgeoisie de tenir un congrès privé et officieux des "zemstvos", instances régionales impuissantes et purement consultatives.
Le congrès des zemstvos, qui se tint en novembre 1904, demanda de façon timide la mise en place de réformes, évitant soigneusement de parler des questions essentielles comme la Constitution ou la convocation d’une Assemblée constituante pour l’élaborer. Néanmoins, le Tsar craignait le pire et menaça de répression tous ceux qui "rêvaient inutilement d’une Constitution".

Côté travailleurs, le parti ouvrier, le Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe (POSDR - "social démocratie" était le nom que s’étaient donnés à l’époque les marxistes), avait connu une scission en 1903. Les bolcheviks ("ceux de la majorité") étaient dirigés par Lénine, et les mencheviks ("ceux de la minorité") avaient pour dirigeants Martov et Trotsky.

Cette scission, que personne n’avait prévue, avait pour origine la question des statuts et les tâches du militant. Les bolcheviks avaient une vision plus rigoureuse et disciplinée du militantisme que les mencheviks.

Au début, les différences politiques étaient peu importantes entre les deux tendances. Mais au fur et à mesure des événements, des différences apparurent et se creusèrent.
Le premier événement de la révolution proprement dite se produisit le 22 janvier, lors de la manifestation pacifique et populaire organisée par le Père Gapone pour demander des réformes au Tsar. Les militants du POSDR - la scission entre bolcheviks et mencheviks avait du mal à se réaliser sur le terrain - y participèrent. Ils avaient leur propre cortège, leur propre banderole, et étaient... 18 ! Ils organisèrent des réunions dans la rue pour expliquer le programme minimum... et ils se firent huer par la foule.

Mais malgré ce début peu reluisant, les choses allaient changer. Le Tsar, en ordonnant à la troupe de tirer sur la foule (elle tua des centaines de manifestants), allait renforcer l’emprise des marxistes sur le mouvement.

Le développement du mouvement

Durant le printemps, il y eut des grèves et des occupations de terres qui culminèrent avec la mutinerie des marins du Cuirassé Potemkine. Devant cette situation, disait Lénine, la question principale n’était pas de "préparer" les travailleurs à l’insurrection, comme le voulaient les mencheviks, mais de l’organiser.

Dans ce but, les bolcheviks préconisaient de faire de l’agitation pour une grève politique de masse et de "s’acheminer sans plus attendre vers l’armement du prolétariat tout en élaborant un plan pour l’insurrection et pour la direction de celle-ci, pour laquelle des groupes spéciaux de militants devraient être créés, quand ce serait nécessaire."

De cette façon, le travail effectué par Lénine contribuait à l’élaboration de bon nombre des tactiques essentielles du socialisme révolutionnaire moderne : la grève générale, le combat pour des milices ouvrières et l’insurrection armée.

Jusque là, le programme bolchévique était divisé en un "programme minimum" qui comprenait des réformes telles la république démocratique, la nationalisation de la terre et l’abolition de l’armée permanente, qui pouvaient être acquises sous le capitalisme, et un "programme maximum" qui concernait la politique d’un gouvernement ouvrier parvenu au pouvoir.

Un nouveau programme

En effet, Lénine était en train d’avancer un nouveau type de programme. Nouveau dans sa forme et dans son contenu : un programme d’action, dont l’objectif était d’amener la classe ouvrière de ses luttes immédiates à la question de la prise du pouvoir.

Malgré cet énorme pas en avant, il restait une faiblesse profonde dans la politique de Lénine. Cette faiblesse était contenue dans le mot d’ordre "pour une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie".

Le mot d’ordre central de Lénine laissait sans réponses deux questions de classe, dont les solutions étaient "algébriques" :
• Quelle classe dominerait le gouvernement provisoire : le prolétariat ou la paysannerie ?
• Selon quel rythme le prolétariat pourrait-il passer des tâches purement démocratiques aux mesures spécifiquement socialistes ?

Trotsky avançait une réponse. En soi, la paysannerie n’était pas capable d’avancer ses intérêts révolutionnaires indépendamment du prolétariat. De fait, l’alliance populaire dont tout le monde admettait qu’elle était indispensable pour le renversement du tsarisme, serait nécessairement dirigée et dominée par la classe ouvrière.

Etant donné que le prolétariat allait diriger le gouvernement provisoire, le caractère de classe d’un tel gouvernement ne saurait être "une dictature démocratique". Il serait, en fait, "un gouvernement ouvrier soutenu par la paysannerie."

Malgré leurs différences de slogans, Trotsky était d’accord avec Lénine sur le fait qu’un gouvernement provisoire ne mettrait pas en œuvre plus que le programme minimum, en attendant la révolution socialiste en Europe.

Mais l’expérience de la deuxième moitié de 1905, marquée par la création des conseils ouvriers, le lancement des grèves de masse et l’interaction des luttes politiques et des revendications économiques spontanées, allait creuser les différences entre Lénine et Trotsky et obliger ce dernier à pousser plus loin la théorie de la révolution permanente.

De la grève générale aux conseils ouvriers

En octobre 1905, la révolution qui s’était fait sentir pendant toute l’année explosa. Le nouvel élément de cette vague révolutionnaire fut la création à St Pétersbourg d’un "soviet", un conseil des députés ouvriers. Chaque délégué, entièrement révocable et responsable, représentait 500 travailleurs d’usine.

Pour Trotsky, le soviet "a surgi en réponse à un besoin objectif : un besoin né des événements. Il était une organisation qui faisait autorité mais qui n’avait pas de tradition ; une organisation qui pouvait immédiatement impliquer une masse éparpillée de centaines de milliers de gens, sans avoir une machinerie organisationnelle réelle ; qui réunissait les courants révolutionnaires du prolétariat ; qui était capable d’initiative et d’une autodiscipline spontanée..."

A la différence de Trotsky, les bolcheviks ont répondu dans un premier temps au développement du soviet par une position assez unilatérale.

Ils craignaient que le soviet ne cache une tentative menchévique visant à créer un parti vague et large à la place d’une organisation d’avant-garde combative. Ils en tirèrent des conclusions dangereusement sectaires sur le caractère des soviets.

Selon Lunacharsky, un dirigeant bolchevique, le soviet n’était qu’une "provocation menchevique du style Zubatov", c’est-à-dire pareille à un syndicat jaune !

Plus tard, les bolcheviks ont présenté au soviet l’ultimatum suivant : adoptez le programme du POSDR ou nous partirons ! Le soviet a refusé le piège et est passé à la question suivante. Totalement confus, les délégués bolcheviques sont restés. Lénine critiqua très sévèrement ces tactiques. Pour lui, le soviet, loin d’être un obstacle au parti, constituait l’embryon d’une forme nouvelle de gouvernement ouvrier.

Certes, l’autorité du soviet grandissait. Mais quelle position prendrait-il face aux développements politiques ?

La tentative du Tsar pour adoucir la bourgeoisie - la promesse d’une "Douma (parlement) consultative", qui serait convoquée en janvier 1906 - ne calma en rien le colère des travailleurs. En réponse, ils promirent d’organiser une grève générale quand la Douma serait convoquée !

Entretemps, une grève des compositeurs du livre reçut le soutien des cheminots. Rapidement, d’autres travailleurs débrayèrent. Le 12 octobre, 750 000 travailleurs étaient en grève.

Au début, la grève fut purement économique. Rapidement, elle se transforma en grève générale politique, mais sans objectif clair : contre la Douma, mais pour quoi ?

Le 17 octobre, cherchant à désamorcer le mouvement, le Tsar publia un Manifeste constitutionnel qui réussit à convaincre une partie de la bourgeoisie de soutenir le régime et de s’opposer aux travailleurs en grève. Lorsque des travailleurs cherchèrent à tourner le mouvement vers des objectifs économiques, dont la revendication de la journée de 8 heures, imposée "d’en bas", les patrons répondirent par le lock-out. La situation devenait de plus en plus tendue.

La crise permettait aux tendances marxistes de s’exprimer publiquement, à travers des journaux de masse. Nachalo ("Début"), le journal menchévique était sous le contrôle effectif de Trotsky et de Helphand, à tel point que Martov se plaignait de ne pas y trouver la politique menchévique.

Trotsky utilisait ce nouveau forum pour expliquer l’impossibilité de maintenir une séparation rigide entre les programmes minimum et maximum :
"La victoire totale de la révolution implique la victoire du prolétariat. A son tour, cela signifie une révolution de plus, une révolution continue. Le prolétariat remplit les tâches fondamentale de la démocratie - et à un certain point la logique de son combat direct pour la consolidation de sa suprématie politique fait en sorte qu’il rencontre des problèmes purement socialistes. Une continuité révolutionnaire est établie entre les programmes minimum et maximum."

Tandis que Lénine soulignait que la phase démocratique de la révolution ne serait dépassée qu’après son achèvement, pour Trotsky les conquêtes démocratiques elles-mêmes ne pouvaient être garanties que par un gouvernement ouvrier :
"Dès que ce pouvoir est transféré aux mains d’un gouvernement révolutionnaire avec une majorité socialiste, la division de notre programme entre un programme minimum et un programme maximum perd toute signification, à la fois en principe et en pratique. Un gouvernement prolétarien ne peut en aucune circonstance se confiner dans de telles limites."

Contre Lénine, qui soulignait que la nécessité d’une alliance forte avec la paysannerie allait limiter les travailleurs à mettre en œuvre une révolution démocratique et agraire totale, Trotsky disait :
"Quel que soit le drapeau politique sous lequel le prolétariat a pris le pouvoir, il est obligé de prendre la voie de la politique socialiste."

La force de la position de Trotsky était qu’elle dévoilait les contradictions du slogan de la "dictature démocratique" avancé par les bolcheviks.

La faiblesse de Trotsky était qu’à cette étape, il formulait la révolution permanente non pas en forme de programme et de tactiques, mais comme une loi objective qui, inévitablement, se ferait sentir.

A ce moment-là Trotsky, comme les mencheviks, sous-estimait le rôle de l’avant-garde révolutionnaire organisée pour la victoire de la révolution.

Pour cette raison, la meilleure compréhension de Trotsky des dynamiques de classe de la révolution s’est avérée être un guide pour l’action moins utile que la théorie imparfaite de Lénine.

Le début de la fin

En octobre 1905, quand la classe ouvrière était à l’offensive, la position de Trotsky et Parvus était plus ou moins adéquate. Mais lorsque le mouvement spontané a commencé à s’essoufler, la faiblesse de la position de Trotsky est devenue évidente. Il n’avait pas d’organisation capable d’aller contre l’état d’esprit qui prédominait chez les travailleurs et de guider ces derniers vers une nouvelle offensive.

Cette faiblesse fut à l’origine de la défaite de la révolution à St Petersbourg, en décembre 1905.

Au mois de novembre, après que les libéraux avaient renoncé à soutenir le mouvement ouvrier, et après la défaite du combat pour la journée de 8 heures, le Tsar devint assez confiant pour imposer la loi martiale en Pologne, à l’époque sous domination russe, et pour exécuter des marins mutinés.

En réponse, le soviet de St Pétersbourg, dont Trotsky était devenu le dirigeant de facto, appela à une grève générale qui obligea le Tsar à reculer. Mais les travailleurs ne pouvaient pas aller plus loin.

Il n’y avait que peu d’organisation parmi les paysans de l’armée et aucune préparation à une insurrection armée. Après quelques jours, le soviet fut obligé de battre en retraite et d’arrêter le mouvement.

Sentant son moment venu, le régime reprit l’offensive. Le pouvoir utilisa toutes les armes à sa disposition : arrestations, fermeture des journaux, rafles policières ; sans direction claire et sans parti discipliné, le Soviet de St Pétersbourg ne pouvait rien faire pour empêcher sa victoire. Même ses appels à la grève générale ne rencontrèrent pas d’écho parmi une classe ouvrière de plus en plus demoralisée. L’armée prit le contrôle de la ville sans trop de difficulté.
Les choses en allèrent tout autrement à Moscou où les bolcheviks constituaient la majorité. Leurs craintes sectaires avaient retardé la création d’un soviet jusqu’au 22 novembre, mais une fois créé, le soviet, s’appuyant sur la force de l’organisation bolchévique, put résister à l’offensive du tsarisme.

Appelant d’abord à une grève générale, puis à une insurrection armée, les bolcheviks organisèrent une milice ouvrière armée forte de 1000 travailleurs, qui tint tête à la troupe tsariste.

Néanmoins, sans l’appui d’autres secteurs du pays, l’insurrection héroïque de Moscou était vouée à l’échec. Le 18 décembre, la révolution s’acheva de façon sanglante. Plus de 1000 personnes furent tuées à Moscou, 14 000 dans l’ensemble du pays. 70 000 autres allaient connaître l’exil après une série de procès iniques montés contre les rebelles.
La révolution était terminée... pour 12 ans seulement.

En guise de conclusion

Que faut il retenir, et que faut-il rejeter dans les conceptions différentes de Lénine, de Trotsky et des mencheviks en 1905 ?

Le menchévisme tel qu’il s’est manifesté à cette époque peut être caractérisé comme une espèce de centrisme : une vacillation opportuniste en réponse à chaque mouvement spontané des masses.

Comme les mencheviks, les bolcheviks maintenaient une division du programme "minimum" et une partie "maximum", une division qui remontait à toute une période de préparation au combat révolutionnaire en l’absence de crises et de combats révolutionnaires aigues.

Mais quand ces combats ont éclaté, les mencheviks ont choisi de garder la coquille vide de l’ancien programme, alors que Lénine s’est approprié son contenu vivant. Il croyait que seule une lutte révolutionnaire pouvait réaliser le programme minimum. A côté de ce programme, Lénine a dû élaborer une nouvelle tactique, un plan d’action qui allait constituer le modèle des futurs programmes d’action de 1917 et de l’Internationale Communiste jusqu’à nos jours.

Néanmoins, Lénine ne voyait pas l’ambiguïté de son mot d’ordre "dictature démocratique", en partie parce que les contradictions d’un tel mot d’ordre n’ont jamais été mises à l’épreuve, et n’ont donc pas éclaté, dans la pratique.

Ce n’est qu’en 1917 que Lénine a, face à la dualité de pouvoir entre le gouvernement provisoire "démocratique" et la dictature des soviets, abandonné ce mot d’ordre, proposant de le reléguer "au musée des antiquités pré-bolcheviques".

La faiblesse de Trotsky concernait surtout les questions clés du parti, du programme et de la tactique. A cette époque, il était obnubilé par la spontanéité des masses et avait un certain dédain pour les "organisations conspirationnelles". Ceci s’est révélé de trois façons :
• Trotsky s’appuyait sur la spontanéité de la révolution elle-même. Malgré la supériorité de sa vision historique, ses réponses programmatiques ne différaient point de celles des bolcheviks. La conclusion logique de l’analyse de Trotsky - "tout le pouvoir aux soviets" - ne fut pas avancée lors de la révolution de 1905. Ce n’est qu’en 1917 que Trotsky - et Lénine - ont compris qu’un gouvernement révolutionnaire provisoire prendrait la forme d’un gouvernement soviétique et non celle d’une Assemblée Constituante. L’objectivisme de Trotsky - ce que Lénine appelait "la tactique comme processus" - faisait qu’il ne se sentait pas obligé de tirer des conclusions programmatiques précises à partir de sa théorie de la révolution permanente.
• L’activité révolutionnaire de Trotsky lors de la révolution, même si elle fut spectaculaire, fut conduite à la manière d’une tribune révolutionnaire, comme Lassalle ou Jaurès. C’est en grande partie à cause de sa direction - dont Trotsky faisait partie - que le soviet de St Petersbourg connut le même destin que la Commune de Paris : une défaite sanglante malgré l’existence des milices ouvrières et l’embryon d’un gouvernement ouvrier.
• Trotsky n’avait pas entièrement rompu avec le menchevisme. Avant et après 1905, jusqu’à la veille de la révolution de 1917, Trotsky a cherché à réunifier les deux ailes du POSDR. En tant que "conciliateur menchevique" il cherchait l’unité sans se préoccuper des questions programmatiques. Il est vrai qu’en 1906, Lénine aussi estimait qu’une réunification était encore possible. Mais, à la différence de Trotsky, il voyait bien la profondeur des différences politiques, et ne croyait pas à la possibilité de réformer les mencheviks. Il espérait, néanmoins, que, comme en 1905, la pression des événements révolutionnaires obligerait les mencheviks à poursuivre une politique plus à gauche. Il n’en fut rien, comme allait le montrer la révolution de 1917.

Il va sans dire que tout cela est beaucoup plus clair aujourd’hui que ça ne l’était il y a 90 ans.

L’importance fondamentale d’un parti léniniste, même si elle est montrée de façon "négative" par les événements de 1905, n’a été définitivement démontrée que par la victoire d’octobre 1917.

Certes, Trotsky avait tort de s’opposer à Lénine. Mais, le moment venu, il a su se rallier à une conception organisationnelle et politique bien supérieure à la sienne.

La nature de la nouvelle époque impérialiste, celle des guerres et des révolutions, comprise de façon différente par Trotsky et Lénine, n’était traitée de façon scientifique que 11 ans plus tard, par Lénine dans sa brochure "L’impérialisme, stade suprême du capitalisme".

La question d’un nouveau type de programme correspondant aux nouvelles tâches, encore abordée de façon différente par les deux hommes, ne sera traitée consciemment que 30 ans plus tard, lors du combat pour la création de la Quatrième Internationale et son "Programme de Transition".

Les leçons de cette période sont toujours valables aujourd’hui, pas seulement pour les pays dominés par l’impérialisme, où la révolution permanente, c’est-à-dire la combinaison des tâches bourgeoises et d’une révolution ouvrière, se fait toujours sentir. La leçon fondamentale, de la nature du programme révolutionnaire et du besoin d’un parti pour le mettre en œuvre, sont peut-être même d’une actualité plus brûlante aujourd’hui qu’à l’époque.

Résoudre ces questions, en France et dans le monde, est notre tâche principale.



Trois conceptions de la révolution russe

Martov et les mencheviks
Pour les mencheviks, parce que la révolution était "bourgeoise" elle devrait être dirigée par les bourgeois :
"Dans les limites du combat contre l’absolutisme, et notamment lors de la phase actuelle, notre attitude à l’égard de la bourgeoisie libérale est définie par la tâche qui est la nôtre, c’est-à-dire de l’encourager à se joindre aux revendications que le prolétariat, dirigé par la social-démocratie, met en avant."

Selon cette conception, la victoire de la révolution bourgeoise russe n’était concevable que sous la direction de la bourgeoisie libérale et devait mettre le pouvoir entre les mains de cette dernière.

C’était ainsi que les mencheviks comprenaient la déclaration de Plekhanov, fondateur du marxisme russe, selon laquelle "la révolution russe triomphera en tant que révolution ouvrière, ou elle ne triomphera pas." Notons bien l’adjectif : ouvrière, pas socialiste. Pour les dirigeants mencheviques tel Martov, la nature bourgeoise de la révolution impliquait que la bourgeoisie aurait une place "réservée" au sein d’un futur gouvernement révolutionnaire. Par contre, la classe ouvrière, elle, ne devrait pas y participer.

Après tout, pendant la révolution allemande, Marx lui-même avait conseillé aux communistes de devenir "le parti d’extrême opposition" au futur gouvernement révolutionnaire bourgeois.

Mais cet argument reflétait d’abord la conception du 19e siècle, selon laquelle la classe ouvrière ne pouvait que se préparer à la prise du pouvoir, et non le prendre.

L’erreur du menchevisme en 1905 fut donc de répéter les slogans d’une période - voire d’une époque - révolue, celle du développement du capitalisme. Or les événements du début du siècle allaient mettre la révolution ouvrière à l’ordre du jour.

Lénine et les bolcheviks
Lénine avait compris que la bourgeoisie arriérée de Russie était incapable de mener une révolution démocratique jusqu’à son terme parce que la destruction du tsarisme nécessitait aussi la destruction des grandes propriétés terriennes et l’introduction des rapports de propriété capitalistes dans l’agriculture.

Or le lien organique entre la bourgeoisie et l’aristocratie foncière empêcherait la bourgeoisie de mener le combat contre les propriétaires terriens jusqu’à une conclusion décisive.

Seule une insurrection armée permettrait d’instaurer une assemblée constituante et une république démocratique dont l’organe serait le "gouvernement révolutionnaire provisoire" auquel le POSDR devrait participer.

Non pas pour devenir l’otage de la bourgeoisie mais pour assurer que les tâches démocratiques soient pleinement éffectuées et de la façon la plus progressiste.

Le seul gouvernement capable d’assurer la "victoire décisive" de la révolution sur le tsarisme était "la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie".

Le gouvernement révolutionnaire provisoire serait donc une dictature, comme celle des Jacobins, qui supprimerait impitoyablement la réaction interne et externe. Mais en même temps il serait "démocratique" en ce sens que ses tâches immédiates seraient limitées à la réalisation du programme bourgeois démocratique minimum.

Donc pour lui comme pour les mencheviks, il n’était pas question d’une révolution socialiste. Mais comme Lénine disait :
"Le marxisme apprend au prolétaire non pas à s’écarter de la révolution bourgeoise, à se montrer indifférent à son égard, à en abandonner la direction à la bourgeoisie, mais au contraire à y participer de la façon la plus énergique, à mener la lutte la plus résolue pour la démocratie prolétarienne conséquente, pour l’achèvement de la révolution. Nous ne pouvons pas nous écarter du cadre démocratique bourgeois de la révolution russe, mais nous pouvons l’élargir dans des proportions énormes ; nous pouvons et nous devons, dans ce cadre, combattre pour les intérêts du prolétariat, pour ses besoins immédiats et pour assurer les conditions dans lesquelles il pourra se préparer à la victoire totale."

De cette façon, Lénine avançait une stratégie révolutionnaire et préconisait la participation des bolcheviks dans la lutte réelle.

Parvus et Trotsky
En 1904, Trotsky et Alexander Helphand ("Parvus") avaient été à l’origine d’une scission de gauche dans le menchevisme. Leur perspective de la révolution, que Trotsky élabora plus tard sous le nom de la théorie de la révolution permanente, allait s’avérer beaucoup plus clairvoyante que celle de Lénine.

La prémisse fondamentale de la théorie de la révolution permanente était "la loi du développement inégal et combiné". En Russie, disait Parvus, "les exploits les plus développés de la technique et de la structure capitalistes sont intégrés au sein des rapports sociaux de la féodalité et du barbarisme, les transformant, les dominant et produisant un rapport de classes qui est unique."

Selon Trotsky, à cause de la force du tsarisme et la faiblesse de la bourgeoisie, seuls les travailleurs et les paysans pouvaient mener à bien la révolution démocratique bourgeoise. Mais un gouvernement ouvrier ne saurait être neutre face aux grèves. Il serait en faveur des augmentations de salaires, contre les licenciements ou pour le contrôle ouvrier. Dès le début, les travailleurs demanderaient des réponses socialistes à leur gouvernement. Si ce dernier refusait de les leur fournir, il serait immédiatement compromis aux yeux des masses.

Pour Trotsky, ce gouvernement ne pourrait pas se limiter aux seules tâches démocratiques et serait obligé de mettre le collectivisme à l’ordre du jour, d’entamer une révolution socialiste. Ensuite, parce qu’il ne pourrait pas non plus achever la révolution socialiste dans une Russie arriérée, il devrait mener une offensive révolutionnaire partout en Europe.

Un tel gouvernement, parce qu’il deviendrait le gouvernement d’une démocratie ouvrière, serait obligé d’effectuer une "révolution permanente".


Comment s’est déroulée la révolution de 1905

1904

Février La flotte japonaise attaque la flotte russe. S’ensuit une série de défaites écrasantes des Russes.
Août Le Tsar annonce le congrès des "zemstvos"

1905
9.1 Une manifestation de 200.000 personnes, dirigée par le Père Gapon, est attaquée par la troupe
Juin Mutineries à bord du cuirassé Potemkine et d’autres bâtiments
19.9 Grève des typographes à Moscou
24.9 50 imprimeries en grève
7.10 Les cheminots débrayent en solidarité
9.10 La grève des cheminots devient nationale et revendique des libertés civiques, une assemblée constituante
11.10 700 000 travailleurs sont en grève
13.10 Première séance du soviet de Saint-Pétersbourg
17.10 Le Tsar publie un "Manifeste constitutionnel" et réussit à convaincre les bourgeois de déserter le mouvement
1.11 Le soviet appelle à la grève générale pour défendre des marins menacés d’execution et pour arracher la journée de 8 heures. Les patrons décrètent un lock-out.
7.11 Fin de la grève générale. Les marins sont sauvés, mais le lock-out continue
26.11 Arrestation du Président du Soviet de Saint-Pétersbourg, puis de Trotsky
6.12 Le soviet de Moscou appelle à la grève générale
7.12 La grève prend la forme d’une insurrection à Moscou
12.12 La grève commence à s’effondrer à Saint-Pétersbourg
16.12 La grève des cheminots commence à s’effondrer
18.12 Le quartier de Presnya, QG bolchevique, est pris par l’armée. La révolution est terminée. Une période de profonde réaction commence.



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