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11 novembre 2001
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Les marxistes et la guerre
Depuis un siècle les travailleurs du monde entier sont confrontés à léruption de guerres à léchelle planétaire, forme particulièrement concentrée et barbare engendrée par les contradictions de la société capitaliste.
Même si, au XIXe siècle, Marx et Engels ont connu et analysé plusieurs guerres, à la fois dans les pays capitalistes (guerre civile aux USA et guerre franco-prussienne de 1870) et ailleurs (conquête de lInde par lAngleterre), les expériences les plus tragiques mais aussi plus riches denseignements pour nous ont eu lieu au XXe siècle.
Limpérialisme
A lorigine de ce tournant il y a le développement de limpérialisme, le capitalisme devenu maître dun monde où les grandes puissances mènent une lutte sans merci pour la domination de continents entiers. Le mouvement ouvrier voyait alors avec inquiétude laugmentation des tensions entre les camps impérialistes qui allait mener à léclatement de la première guerre mondiale.
Plusieurs congrès internationaux, tenus par lorganisation internationale marxiste, la Deuxième Internationale, notamment à Stuttgart (1907), Copenhague (1910) et Bâle (1912) consacrèrent une partie de leurs travaux à lélaboration de résolutions devant guider les partis de lInternationale dans leur lutte contre la guerre.
Si certaines de ces résolutions sont marquées par une ambiguïté pacifiste par exemple, la résolution adoptée à Copenhague appelait au désarmement général et à larbitrage international, sans prôner en même temps la prise du pouvoir international par les travailleurs laile révolutionnaire de lInternationale, en particulier Lénine et Luxemburg, rejet le pacifisme.
Ces militants comprennent que les travailleurs ne peuvent pas abandonner toute lutte au nom du pacifisme : dans la lutte des classes, toute question décisive est déterminée par la force des armes, détenues en premier lieu par la bourgeoisie à travers ses forces armées.
Mais le véritable problème venait de ce que depuis des années les directions de ces partis sadaptaient de plus en plus au légalisme parlementaire et dérivaient progressivement vers le réformisme.
Cette adaptation devint évidente en août 1914, lorsque les principaux partis de lInternationale soutinrent chacun leur propre bourgeoisie lors du conflit mondial, agissant au nom de la « nation » au lieu de celui du prolétariat international. Cétait la mort de la Deuxième Internationale.
Les opposants à la boucherie impérialiste se réduisaient à une poignée de militants. Ceux-ci parvinrent à se réunir à Zimmerwald en Suisse pour manifester leur opposition à la guerre.
Lénine y défendit notamment sa conception, qui visait à transformer la guerre impérialiste en guerre civile. Cette conception, qui allait montrer toute sa validité non seulement lors des révolutions de 1917 en Russie mais aussi lors des crises révolutionnaires qui secouèrent lAllemagne en 1918.
Mensonges
Le concept est simple : la guerre, menée par les impérialistes pour défendre leurs marchés ou en conquérir dautres, peut aussi se retourner contre la bourgeoisie. La guerre aiguise les contradictions de classe, arme le prolétariat et lui montre clairement à travers les boucheries les mensonges derrière lesquels se cache le pouvoir de la bourgeoisie.
Bien souvent une défaite militaire, comme celle de Napoléon III en 1870, ébranle si fortement lEtat que la prise du pouvoir par le prolétariat en est grandement facilitée.
En tout cas, lors de guerres entre pays impérialistes, la seule position tenable pour les marxistes révolutionnaires est celle du défaitisme : aucun soutien à sa propre bourgeoisie, non à lunion sacrée, continuer inlassablement la propagande contre la politique chauvine, dénoncer les vrais raisons de la guerre, oeuvrer au renversement de la bourgeoisie (grèves, insurrection).
Larsenal théorique et programmatique du marxisme allait aussi devoir réponde à de nouvelles situations, notamment avec la possibilité de conflits entre Etats où le capitalisme avait été détruit et limpérialisme (comme la guerre entre lURSS et lAllemagne nazie) ou entre puissances impérialistes et pays dominés, comme la guerre dAlgérie.
La tâche délaborer une politique révolutionnaire cohérente dans un monde dominé par les conflits entre puissances impérialistes allait, après que la Troisième Internationale (fondée en 1919) eut sombrée dans le stalinisme, incomber aux faibles forces de la Quatrième Internationale.
Cest en 1934 que sont adoptées les thèses sur la guerre, reprises et expliquées par un remarquable article de Rudolf Klement publié dans Quatrième Internationale de juin 1938 (disponible sur ce site en cliquant ici).
Lanalyse de Klement part de limpérialisme comme élément déterminant de la lutte de classe au niveau international et des multiples tâches du prolétariat.
Si dans les pays impérialistes le défaitisme révolutionnaire est la seule politique conséquente, une analyse concrète peut faire ressortir le caractère progressiste de la guerre engagée par des nations non impérialistes. Dans le cas des luttes de libération nationale, les révolutionnaires luttent résolument contre limpérialisme et pour la victoire des opprimés.
Défensisme
Cette position, dite de « défensisme révolutionnaire » mérite dêtre clarifiée. Jamais il ne faut dabandonner la lutte de classe, lopposition implacable à la bourgeoisie de son propre pays et le programme politique de la prise du pouvoir par le prolétariat.
Lexemple de la guerre dEspagne est éclairant : tout en participant à leffort de guerre, les ouvriers de Barcelone nhésitent pas à sinsurger contre le pouvoir républicain, soutenu par les staliniens, qui tentent de les écraser par la répression.
Dans le cas du défaitisme la politique révolutionnaire consiste à exploiter laffaiblissement de sa propre bourgeoisie par la guerre et à considérer la défaite de « son » pays comme un moindre mal par rapport à une victoire gagnée sur la base de lunion sacrée et de lécrasement de la politique indépendante du prolétariat.
Champions
Dans le cas du défensisme les révolutionnaires se font les champions de la cause des opprimés et visent la prise du pouvoir non par la victoire de ces derniers.
Les révolutionnaires font ainsi de lagitation pour mettre en oeuvre tous les moyens de la guerre révolutionnaire, larmement des masses, la formation de milices populaires, lagitation révolutionnaire dans le camp ennemi, lorganisation de la production et le ravitaillement par des conseils ouvriers et paysans, lorganisation démocratique des soldats.
Dans ce cas aussi il faut considérer la portée internationale dune victoire des opprimés, qui pourrait être le point de départ dun soulèvement dautres peuples contre le joug de limpérialisme.
Cette position, bien entendu, était aussi celle de toute la Quatrième Internationale. Ainsi, dans son programme de fondation, le « Programme de Transition », la QI, alors que la guerre menace, fixes les tâches du prolétariat : « tous les pays du monde ne sont pas des pays impérialistes. Au contraire, la majorité des pays sont les victimes de limpérialisme. Certains pays coloniaux ou semi-coloniaux tenteront, sans aucun doute, dutiliser la guerre pour rejeter le joug de lesclavage. De leur part, la guerre ne sera pas impérialiste, mais émancipatrice. Le devoir du prolétariat international sera daider les pays opprimés en guerre contre les oppresseurs. »
Pourtant, la QI ne renonce jamais à la perspective de la lutte indépendante des travailleurs. Loin de mettre les travailleurs dans la position dangereuse qui consisterait à soutenir le gouvernement capitaliste du pays semi-colonial, la politique de la QI souligne limportance fondamentale de lindépendance de classe :
« Tout en soutenant un pays colonial (...) dans la guerre, le prolétariat ne se solidarise pas dans la moindre mesure avec le gouvernement bourgeois du pays colonial (....). Au contraire, il maintient sa complète indépendance politique aussi bien envers lun quenvers lautre. » Enfin, loin de nier le besoin du renversement révolutionnaire du gouvernement du pays colonial, la QI considérait que toute cette politique « peut aider dautant mieux au renversement du gouvernement bourgeois dans le pays colonial ».
Monstrueux
En cherchant à appliquer cette politique à la guerre actuelle contre lAfghanistan, certains peuvent être tentés de répondre que le caractère particulièrement monstrueux des massacres attribués à Ben Laden et la haine justifiée que suscite le régime des talibans changent tout dans la situation.
Cest la position, par exemple, des deux principales organisations dextrême gauche en France, la LCR et Lutte Ouvrière, qui refusent dappeler à la défense de lAfghanistan.
Toutes deux renvoient dos à dos agresseurs impérialistes et victimes de lagression. Pour la LCR le mot dordre approprié est « Non bombardements, ni taliban », alors que LO préfère personnaliser complètement le conflit en se servant dun discours populiste classique, considérant que la guerre actuelle oppose « le milliardaire Bush au milliardaire Ben Laden ».
Mais la guerre ne se résume pas à un conflit entre deux hommes, aussi répugnants lun que lautre, et lanalyse marxiste de la guerre ne peut se résumer à renvoyer ici dos à dos deux camps de milliardaires.
Cette guerre a pour objectif de renforcer lhégémonie de limpérialisme nord-américain à léchelle mondiale. Les USA veulent installer à Kaboul un régime qui ne sera ni plus démocratique ni plus soucieux du sort des afghans que celui des talibans, mais qui sera prêt à obéir les ordres de la Maison Blanche et de ses généraux.
Toute opposition conséquente à la guerre doit partir de cette analyse et non de la vision simpliste et réductionniste de LO.
Quant à la LCR, si son analyse est un peu plus riche, ses conclusions programmatiques sont identiques : opposition à la guerre, certes, mais refus total dappeler à la défaite de limpérialisme ou à la défense de lAfghanistan.
Qui est le principal ennemi de tous les travailleurs et paysans pauvres de la planète ? Limpérialisme qui bombarde aujourdhui lAfghanistan.
La défaite de ce système planétaire constituerait un pas en avant énorme pour les travailleurs du monde entier, même si cette défaite était loeuvre des talibans.
Réactionnaire
Les militants de la LCR répondront, sans doute, que les talibans constituent une force complètement réactionnaire, anti-femme, anti-ouvrière, voire fasciste. Comment souhaiter la défaite de limpérialisme si cela pourrait dans un premier temps renforcer de telles crapules ?
Et pourtant, cest la tâche de lheure pour les révolutionnaires. Trotsky avait prévu une telle situation, lors dune interview quil donna en septembre 1938 et durant laquelle il expliqua la politique quil fallait prôner lors de guerres menées par limpérialisme contre des pays dominés :
« Il règne aujourdhui au Brésil un régime semi-fasciste quaucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, lAngleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière. Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serai du côté du Brésil fasciste contre lAngleterre démocratique. Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce nest pas de démocratie ou de fascisme quil sagirait. Si lAngleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil lemportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas. La défaite de lAngleterre porterait en même temps un coup à limpérialisme britannique et donnerait un élan au mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais. Réellement, il faut navoir rien dans la tête pour réduire les antagonismes mondiaux et les conflits militaires à la lutte entre fascisme et démocratie. Il faut apprendre à distinguer sous tous leurs masques les exploiteurs, les esclavagistes et les voleurs ! »
Aujourdhui cest cette position quil faut défendre dans le mouvement anti-guerre et parmi les travailleurs et les jeunes. Tout comme la QI à sa fondation, nous souhaitons la défaite de limpérialisme devant un pays semi-colonial, mais nous napportons aucun soutien politique au régime actuel en Afghanistan.
Toute notre politique a pour objectif de fournir aux travailleurs en Occident comme dans les pays dominés par limpérialisme les armes politiques, à commencer par lindépendance de classe, nécessaires au renversement de tous les gouvernements.
Impérialisme
Guerre à la guerre, certes, mais aussi guerre au système qui crée les guerres, et aux patrons qui en profitent. Ce système est limpérialisme, et les puissants qui le contrôlent à la Maison Blanche, à Downing Street et à lElysée et à Matignon constituent la source fondamentale de lexploitation et de la répression qui se sont transformées en attaque meurtrière contre lAfghanistan.
Comprendre qui est lennemi principal et comment le combattre constitue le point de départ de toute analyse et de tout programme marxistes.
Ainsi, ni le pacifisme ni les hypocrisies de ceux qui appellent à une solution internationale sous la houlette des Nations Unies ne sont à même de préparer les militants révolutionnaires aux tâches de ce nouveau siècle qui souvre, comme le précédent, par la boucherie de la guerre impérialiste.
La mondialisation impérialiste risque dengendrer de nouvelles guerres, encore plus atroces peut-être que les précédentes, et le meilleur moyen de les en empêcher est de construire les partis et linternationale qui pourront à nouveau diriger la prise du pouvoir par le prolétariat.
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