Notre position sur les élections de 2004

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janvier 2007

La longue reprise économique du capitalisme

“Il arrive que le développement de l'économie capitaliste dans tous les secteurs … soit mûr à un tel point qu'une extraordinaire expansion du marché mondial puisse se déclencher … A ce moment-là le capital entre dans une période de marche en avant chaotique.”

Ces mots du Marxiste russe Parvus en 1901, écrits pendant la première vague de mondialisation cent ans auparavant, sont encore valides pour nous aujourd'hui. Bill Jeffries examine les tendances à l'œuvre dans le commerce, les profits, la productivité et l'investissement depuis la fin de la Guerre froide pour établir une comparaison avec les deux décennies précédant la Première guerre mondiale.


Introduction

Le capitalisme mondial a commencé le nouveau millénaire avec grand bruit ; en mars 2000 ce fut l'éclatement de la bulle Internet avec une baisse conséquente des marchés boursiers mondiaux, provoquant une récession aux USA.(1)

Mais cette baisse fut assez brève et très atténuée hors des USA. En effet, la majeure partie du monde ne fut pas perturbée; en certains endroits la croissance fut même plus forte qu'avant. En 2003 les USA reprirent la voie d'une croissance forte. Au cours des quatre dernières années le capitalisme mondial est passé à la vitesse supérieure.

Globalement, le capitalisme a crût en moyenne de 4,1% dans les années 2000-2004 (avec deux années respectivement de baisse et de reprise du cycle économique). C'est 1,5% de plus que la moyenne des années 90. Avec 5,1%, la croissance globale en 2004 fut la plus élevée depuis les années 80. L'année dernière la croissance dépassa 4%.(2)

La tendance du rendement humain, une mesure significative des gains de productivité, a aussi été inversée dans son évolution à partir des années 80 et ce jusqu'au début des années 90.

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Tableau: rendement humain mondial

PNB par habitant 1980 1990 2001-6
Total mondial 1,3 1,2 1,5
Pays développés 2.5 1.8 1.6
Pays en voie 0,7 1,5 3,7
de développement

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Source: Banque Mondiale, “Perspectives pour l'économie mondiale”, 2005

En bref, ce tableau montre que le déclin continuel de la production par habitant au sein des nations impérialistes “mûres” (c'est à dire âgées) a été plus que compensé par le dynamisme de la croissance des anciens Etats ouvriers et des semi-colonies. En effet, ces derniers ont supprimé leurs barrières commerciales et se sont ouverts aux investissements étrangers, exposant ainsi à l'exploitation des milliards d'êtres humains au sein de leurs populations les plus jeunes.

La puissance de la croissance économique mondiale de ces dernières années exige la plus grande attention. Pourquoi la production, le commerce, les profits et la productivité ont-ils autant crûs en comparaison avec les années de crises des années 70 et 80, et ceci malgré des échecs retentissants comme la débâcle du sommet des organisations du commerce mondial à Doha ?

Beaucoup de commentateurs de droite comme de gauche ont observé qu'au cours des 15 dernières années le capitalisme mondial a été efficace pour améliorer significativement ses indicateurs économiques. En particulier, tout le monde s'accorde pour dire que l'activité économique dans le monde entier est devenue plus intégrée, une caractéristique généralement décrite comme une “mondialisation”.(3)

Quelques économistes sont allés plus loin encore en enregistrant la dernière croissance, et en cherchant à la situer dans l'histoire des déclins et expansions capitalistes sur les cent dernières années.

Par exemple, l'Economist Intelligence Unit (EIU) note que:
“Les historiens ont observé quelques étranges parallèles entre le monde d'aujourd'hui et le monde à la veille de la Première guerre mondiale, à la fin du premier âge d'or de la mondialisation qui dura de 1870 à 1914. Cette période fut marquée par un haut degré de mobilité internationale pour les marchandises, le capital et le travail, et la prépondérance de l'orthodoxie libre-échangiste régulièrement contestée par le sentiment protectionniste. Il existait un commerce relativement libre, avec peu de limites sur les mouvements de capitaux et plus de liberté pour l'immigration qu'aujourd'hui.”(4)

Cette référence à de longues périodes d'essor dans l'économie mondiale n'est pas nouvelle. Il y a quatre-vingt ans l'économiste russe Kondratieff suggéra qu'il était possible de discerner cinquante ans de cycles longs (25 ans de hausse, 25 ans de baisse) basés sur les mouvements des prix. Léon Trotsky, bien qu'acceptant l'idée de phases longues de hausse et de baisse dans l'économie mondiale, rejeta les certitudes schématiques du modèle de Kondratieff, avec une transition automatique entre les vagues longues de baisse et de hausse.

Trotsky nota plutôt que c'était l'interpénétration entre l'économie et la superstructure qui détermine si oui ou non l'économie capitaliste peut restaurer les conditions pour une accumulation croissante :

“La plupart des événements historiques, les crises économiques, les révolutions, et cætera, détermineront si nous observerons une stagnation, des booms ou des régressions en de telles périodes. »(5)

Comme il n'y a rien de prédéterminé dans l'apparition de révolutions, de contre-révolutions ou de guerres, il n'y a rien d'automatique dans la transition entre les phases de baisse ou de hausse au sein de la vague longue. Mais sans bouleversement socio-économique majeur le capitalisme mondial ne peut être projeté d'une longue période de baisse laborieuse à une période de hausse soutenue.6 Cela fait maintenant plus de 15 ans que la Guerre froide est terminée et q'une nouvelle vague de mondialisation a commencé, bien assez de temps pour se demander si, depuis, le capitalisme est sujet à une "vague longue" de hausse à la manière décrite par Trotsky.


Fin de la guerre froide

Dans les années 90 les gouvernements néo-libéraux de l'OCDE ont infligé de cuisantes défaites à la classe ouvrière. Aux USA l'offensive anti-syndicale de Reagan dès le début des années 80 entraîna une nette augmentation des taux de productivité. Le montant des salaires en proportion du PNB tomba d'un pic d'environ 68% du PNB à 64%. En Grande-Bretagne Thatcher atteint des résultats similaires, avec la défaite majeure subie par les mineurs dans les années 1984-85.

Ces attaques ont permis aux capitalistes de restaurer de manière significative les conditions pour une accumulation des profits, en réduisant le montant des salaires, voire en le maintenant, en accroissant la productivité par l'accélération et l'intensification du travail, et en privatisant par pans entiers ce qui était auparavant le secteur public.

Mais l'ampleur de la crise à laquelle faisait face l'impérialisme mondial était si importante dans les années 70 et 80, le déclin des taux de profit si marqué et soutenu, que tout cela n'aurait pas suffit pour garantir un nouvel essor à l'économie mondiale. Pour cela il fallait un événement bien plus considérable et significatif.

C'est la victoire du capitalisme durant la Guerre froide, la restauration du capitalisme après 1990 des anciens Etats ouvriers dégénérés, qui propulsa le capitalisme vers une nouvelle vague de mondialisation.

La restauration du capitalisme dans ces Etats a doublé la taille de la classe ouvrière mondiale, et généré une hausse importante du commerce et des investissements étrangers. Les taux de profit ont rebondi. Actuellement, presque 15 ans après, l'impérialisme mondial savoure les fruits de sa victoire dans la Guerre froide.

Les écrits de Trotsky au milieu des années 20 ont justement anticipé une telle éventualité :

“Théoriquement, bien sûr, même un nouveau chapitre d'un progrès capitaliste général de plus grande puissance, concernant et impliquant tous les pays n'est pas à exclure. Mais pour cela le capitalisme devra d'abord surmonter d'énormes barrières de classes au niveau international. Il devra étrangler la révolution prolétarienne pour longtemps, il devra assujettir la Chine entière, renverser les républiques soviétiques et ainsi de suite. »(7)

Bien que Trotsky prévoyait que le capitalisme serait rétabli en Russie et en Chine par une invasion et un renversement violent, plutôt que par le biais de la bureaucratie stalinienne, cette éventualité “théorique” de Trotsky s'est réalisée.(8)


Une nouvelle vague longue après 1992

Les défaites imposées aux travailleurs des pays impérialistes, le renversement des économies planifiées et l'intégration de ces Etats au sein du capitalisme mondial, provoqua une reprise de l'investissement s'ajoutant à une productivité en hausse. Cette reprise des profits à un tel niveau permit de conforter l'idée que le début des années 90 fut la marque d'une phase classique de hausse du capitalisme, annonçant une vive rupture avec les 20 années précédentes.

Au cours des années 70 et 80 les gouvernements néo-libéraux ont vaincu le mouvement ouvrier dans des centres stratégiques importants, plus particulièrement aux USA et en Grande-Bretagne. Ceci permit aux capitalistes de tirer plus de profits de la force de travail en aggravant les conditions de travail et en réduisant les salaires. (9) Mais ils ont aussi améliorer le travail existant, en modifiant les méthodes de travail et en introduisant de nouvelles formes de production.(10)

La productivité a vu une reprise marquée aux USA depuis son point le plus bas des années 80. Comme Brenner le note: “entre 1993 et 1999, le taux de croissance de la productivité du travail industriel était de plus de 50% plus élevé qu'au cours de l'expansion des années 1982-90.” (11)

Brenner a noté qu'au cours des années 90 les USA “ont assuré une hausse significative du dynamisme économique, reflétant une avance technique substantielle et une amélioration organisationnelle, comparée à ceux qu'ils avaient évincé au cours des deux décennies postérieures à 1973.

Cela se caractérisa par des accélérations majeures et coordonnées des taux d'investissement et des gains de productivité dans l'économie non agricole débutant aux environs de 1993 et qui se maintinrent jusqu'au milieu de l'année 2000.” (12)

L'investissement commercial atteint 17% par an comparé aux 14,6% durant la phase d'expansion des années 80 et aux 13,4% de celle des années 60.

Cependant cette hausse de la productivité ne fut pas limitée aux USA, car on pouvait la retrouver dans la plupart des nations impérialistes bien que de manière plus faible au sein de l'UE.

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Rendement horaire dans l'industrie

USA Japon France Allemagne G-B
Années 60 3,09 11,07 7,18 6,61 3,97
Années 70 2,83 6,47 4,96 4,54 2,67
Années 80 2,98 3,54 4,36 1,91 4,25
Années 90 4,03 3,71 4,44 3,26 2,69
2000-04 6,38 5,5 3,48 3,88 4,3

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Source: Département du travail américain, Bureau du travail
Statistiques, février 2006

Dans les Etats où les impérialistes ne réussirent pas à affronter et à vaincre décisivement leur mouvement ouvrier, plus particulièrement au Japon mais aussi au cœur la vieille UE, par exemple en France, en Allemagne et en Italie, où les capitalistes ont introduit la révolution néo-libérale de façon beaucoup plus graduelle qu'aux USA ou en Grande-Bretagne, les capitalistes n'ont en général pas réussi à égaler les gains de productivité des USA.

La France est une exception particulière, la mise en place d'une semaine plus courte de travail et un salaire minimum plus élevé ayant abouti à une poussée de l'investissement de substitution du capital au travail permettant des améliorations significatives de productivité, même si ce fut au prix d'un haut niveau de chômage.

Un investissement croissant est en général la clé pour accroître la productivité et Brenner a remarqué en se basant sur les USA que "le plus raisonnable est de voir ces améliorations incontestables dans la productivité … provenant du doublement du taux de croissance de la réserve en capital dans la même période [par exemple les années 90] comparé aux années 1982-90."

Les USA était les mieux placés de tous les pouvoirs impérialistes pour prendre l'avantage dans la révolution technologique; le taux d'investissement états-unien dans l'équipement a doublé en comparaison avec la période stagnante de l'économie mondiale des années 70 et 80 et cette explosion de l'investissement relativise l'effet révolutionnaire de cette technologie sur le plan productif car les prix de l'équipement baissèrent au cours des années 90, en contraste avec l'inflation de années 70 et 80, de plus la qualité s'améliora remarquablement; les taux d'investissement s'élevèrent même dans l'UE, et seul le Japon vit son taux de croissance baisser.

Les USA ont connu un essor remarquable, l'Allemagne un déclin marginal, l'UE des quinze dans son ensemble a chuté plus vivement et le Japon s'est écroulé, car il passa les années 90 à restructurer son industrie au cours d'une période de stagnation prolongée. Ce déclin ne doit pas être confondu avec une stagnation de l'industrie dans son ensemble, ou avec une chute de la productivité.

La croissance de l'investissement aux USA, qui a valu jusqu'à 30% de la production mondiale en valeur, a plus que compensé les déclins à la fois du Japon et de l'UE des quinze, en particulier si on la combine avec la montée de l'IDE (Investissement Direct à l'Etranger) au sein des économies de transition et des nations émergentes au cours des années 90.

Mais la Deutsche Bank a récemment mis en évidence une des raisons pour laquelle l'investissement net n'a pas été plus important qu'il n'avait été dans la dernière période:

"L'utilisation des capacités des économies du G3 s'est fortement rétabli depuis 2004 mais elle reste juste à sa moyenne historique alors que la demande globale de marchandises est de plus en plus satisfaite par de nouvelles capacités créées sur les marchés émergents. C'est une des raisons pour laquelle l'investissement dépensé dans les économies du G3 s'est plutôt mis en sourdine malgré l'embellie des bénéfices des sociétés. L'analyse des bilans d'entreprise des compagnies états-uniennes et britanniques montre que les entreprises utilisent une partie de leurs profits pour augmenter leurs investissements à l'étranger plutôt que financer l'investissement domestique." (13)

Le passage de la production industrielle des anciens Etats ouvriers à des économies de transition, en particulier la Chine où la productivité industrielle a augmenté en moyenne de 9,4% par an entre 1981 et 2000 (14) accélérant dans les années 90 jusqu'à 17% par an entre 1995 et 2002 (15), permit de compenser la tendance au déclin de l'UE et du Japon.

Alors que les industriels s'orientaient vers la croissance de l'exportation et la privatisation des biens étatiques, la destruction du "bol de riz en fer" et de l'Etat providence en Chine en triplant presque sa productivité entre 1993 et 2002 démontra que la base productive et technologique de son économie était transformée.

La réduction généralisée du temps de travail socialement nécessaire intégré dans les marchandises produites a provoqué une déflation importante des prix de ces produits ces 15 dernières années.(16)

Les gains de productivité sont si élevés qu'en dépit d'une hausse du coût des matières premières à la fin des années 90, les prix des marchandises ont continué à baisser avec une moyenne de 3% par an entre 2001 et 2004, avec une chute particulièrement forte des produits manufacturés en provenance du monde en dévelopement. (17)

Les prix des marchandises importées aux USA ont diminué de 12% entre 1995 et 2003, alors que ceux des pays développés ensemble ont diminué de 2%.

Ces hausses de productivité et la capacité des impérialistes à contenir la valeur réelle des hausses de salaires, on montré le vif déclin des coûts de production dans les unités de travail au cours des années 90 dans la plupart des grandes puissances impérialistes. (19)


Rebond des profits

La production pour le profit du système capitaliste et la baisse tendancielle du taux de profit étaient pour Marx, "la plus importante loi de politique économique." (20) Si les taux de profit chutent la production capitaliste va se réduire car le capital est incapable de trouver les investissements nécessaires pour maintenir le taux moyen de profit; inversement si le taux de profit augmente la production capitaliste va s'accroître. Comme Ernst Mandel l'a noté:

"Les vagues longues d'expansion sont des périodes où les forces compensant la tendance du taux de profit moyen à baisser opèrent de manière forte et synchronisée. Les vagues longues de baisse sont des périodes où les forces compensant la tendance du taux de profit moyen à baisser sont moins nombreuses, plus faibles et moins synchronisées." (21)

Dans la plus grande économie du monde, les USA, les profits, la productivité, et la production dans les années 1993-2000 sont revenus à leur meilleur niveau des “années dorées” du long boom des années 60. La tendance de la moyenne des taux de profit industriels états-uniens est incontestablement en progrès; en juin 2006 elle atteignait son plus haut niveau depuis 1967 après 10 saisons consécutives de croissance du profit à deux chiffres,la plus longue hausse continue depuis 1950. Entre 1970 et 1989 les profits états-uniens ont grimpé de 83,3 à 426 milliards de dollars avec une moyenne de 17 milliards par an.

Entre 1990 et 2005 les profits états-uniens ont crû de 437 à 1476 milliards de dollars, une moyenne de 65 milliards par an. (22)

Les profits états-uniens par rapport au PNB sont les plus hauts depuis 40 ans avec une tendance nette à la hausse, et cet exemple s'est répété à travers le monde. Parmi les pays du G7 (les sept pays impérialistes les plus riches du monde) il y eut une croissance du profit en volume et en taux, avec une tendance permanente à la hausse initiée en 1980, d'un creux d'environ 10% du PNB à environ 14% du PNB aujourd'hui.

Cette tendance a vu le minimum de chaque fin de cycle à un plus haut niveau que le précédent. Un tel essor soutenu ne peut pas être attribué aux seuls effets d'une relance exceptionnelle, comme lors d'une diminution d'impôts ou d'un augmentation des prix énergétiques; c'est uniquement la conséquence de modifications fondamentales à la base de l'économie, l'exploitation d'une classe ouvrière globale plus grande, meilleur marché et plus productive.

Le boom capitaliste mondial du milieu du 20ème siècle était le produit des défaites de la classe ouvrière subies dans les années 30, le pillage systématique par les USA de leurs alliés par des prêts consentis à la fin de la guerre et la destruction du capital obsolète dans les principaux centres capitalistes. L'hégémonie états-unienne en tant que pouvoir politique et économique était essentielle aussi pour garantir l'essor du commerce international.

Pour atteindre une telle reprise de l'économie mondiale les capitalistes avaient besoin d'infliger à la classe ouvrière des défaites de même ampleur.

Seule une défaite avec la même dimension mondiale pouvait rétablir les taux de profit à un niveau qui garantisse une nouvelle vague longue de hausse. Alors que les défaites imposées aux travailleurs aux USA et en Europe n'ont pas été à l'échelle des années 30, celles infligées après 1989 dans l'ex-URSS et en Europe centrale ont permis des résultats similaires.

La classe ouvrière atomisée des économies de transition a été incapable de résister à la réduction sauvage des modes de vie résultant de la restauration du capitalisme.

La classe ouvrière de ces Etats, auparavant exclue du circuit de reproduction du capital, pouvait dès lors être librement exploitée à des conditions et des niveaux de salaires très bas, alors que les coûts de reproduction de la force de travail, l'éducation, le logement, les systèmes d'assainissement, etc. avaient déjà été mis en place par l'économie planifiée et parce que le processus de restauration a lui-même réduit davantage le niveau des salaires.

La main-d'oeuvre n'est pas seulement devenu meilleur marché mais aussi plus importante. Un rapport récent de l'OCDE sur l'économie mondiale remarqua que la taille de la main-d'oeuvre mondiale qui pouvait être potentiellement exploitée par le capitalisme a crû d'un milliard en 1970 à 2,5 milliards en 1990. La main-d'œuvre industrielle a plus que doublé de 234 millions à 439 millions et celle des services de 272 à 758 millions. Elle a atteint au sein du mode de production capitaliste le chiffre de 74% du total des heures de travail.

L'apport des anciens Etats ouvriers fut particulièrement significatif à cause de la très forte proportion de prolétaires industriels dans leur population, avec un apport des économies d'Europe centrale et de l'Est de 70 millions supplémentaires au 118 millions ouvriers de l'industrie des économies développées.

L'apport exceptionnel des anciennes économies planifiées au sein du capitalisme mondial a été renforcé par une augmentation notable du taux d'urbanisation; et cela au rythme de la séparation de la paysannerie et de la terre tout au long des années 90.

Selon un rapport récent de l'OCDE basé sur des données de l'OIT, le produit de la conjonction de ces deux éléments, restauration et urbanisation, a permis que la taille de la population économique active dans le monde qui puisse être exploitée par le capital s'accroisse de 1 470 millions de personnes en 1990 à 2930 en 2004, plus du double.

Il est sûr que tous ces gens ne sont pas des travailleurs salariés, mais la mondialisation a entraîné un accroissement important de la taille de la classe ouvrière mondiale, réduisant de manière décisive la composition organique du capital. Selon Helmut Reisen de l'OCDE, « l'entrée de la Chine, de l'Inde et de l'ancien bloc soviétique dans l'économie mondiale a réduit le rapport entre capital et travail à 55% contre les 60% prévus initialement. » (23)

La réduction de la composition organique du capital (par exemple la valeur de la relation entre les machines et la main-d'oeuvre) est un contrepoids majeur à la baisse du taux de profit dans le système capitaliste et l'ampleur de cette révision à la baisse dans les années 90 a beaucoup joué pour aiguillonner l'investissement et relancer les profits.

Le profit a aussi été relancé en salariant de plus en plus de main-d'œuvre potentielle et en garantissant que celle-ci, souvent des femmes et des immigrés, soit bons marché et flexibles.

Aux USA le taux de salarisation de la population a augmenté de 59% en 1955 à 65% en 2005, un résultat largement dû à la participation des femmes à la main-d'œuvre qui a crû de 38% en 1960 à 59% en 2004, en Grande-Bretagne de 40 à 56%, en France de 38 en 1962 à 51%, en Allemagne, de 41 à 50%, la seule principale exception étant le Japon. (24)

Concernant l'influence de l'immigration une étude récente a conclu:
"De 1970 à 1980, l'immigration a contribué pour à peu près 2,1% des 11% de l'augmentation totale de la population. De 1990 à 2000, elle a contribué pour 4,5% à l'augmentation de 1% de la population totale … selon les dernières estimations, publiées en décembre 2005, l'immigration s'élève à plus de 40% de la croissance de la population d'avril 2000 à juillet 2005 (Bureau de recensement états-unien 2005)." (25)

Et encore, "des estimations reconnues évaluent l'immigration illégale au cours des années 90 entre 350000 et 550000 personnes par an, soit environ 30 à 40% du total de l'immigration (Constanzo et autres; Warren). Quelques études estiment que, depuis 2000, la part de l'immigration illégale dans l'immigration totale a même été plus élevée, à 50% voire plus (Passel; Passel et Suro)." (26)

Ces travailleurs, en renforçant la tendance vers la "précarité" et la mise en place d'une grande proportion de travailleurs mal payés avec très peu de sécurité, soumis à d'intenses taux d'exploitation et exposés aux pires formes d'exploitation, hors des protections des confédérations syndicales représentatives et des codes du travail, ont permis aux capitalistes d'augmenter nettement le taux d'exploitation au cœur des pays impérialistes et de créer une main-d'œuvre en son centre et à sa périphérie avec des conditions de travail, des salaires et des protections différents.


Conclusion

En bref l'économie mondiale globale d'aujourd'hui correspond à la description de Trotsky, "…d'un nombre de cycles caractérisés par des booms incisifs non linéaires et des crises faibles et de courtes durées. Il en découle un mouvement de croissance nette de la courbe du développement capitaliste."

On peut résumer ce phénomène par:

• Des défaites significatives subies par les classes ouvrières d'Amérique du nord et d'Europe au cours des années 80 et 90, permettant des salaires réels en baisse, une amélioration de la productivité et la hausse du taux de plus-value.

• La restauration du capitalisme en Chine, en Russie et en Europe centrale, doublant la main-d'œuvre mondiale ouverte à l'exploitation du capital domestique et étranger, diminuant massivement la composition organique du capital et améliorant ainsi la profitabilité. Au même moment cette restauration a étendu le marché aux marchandises et services produits par les multinationales impérialistes.

• Un grand bond en avant vers la centralisation du capital avec des fusions et acquisitions agressives dans les années 90, offrant des économies d'échelle et une portée mondiale aux industries les plus importantes.

• La restauration de l'hégémonie états-unienne dans les années 90, lui permettant de recomposer les institutions multilatérales dans un sens favorable à ses politiques économiques.

• Une avalanche de nouvelles technologies depuis le milieu des années 90 (par exemple Internet) qui a développé de nouveaux marchés (e-commerce), permis la délocalisation de services de premier plan et d'industries à hautes technologies, diminué les coûts des échanges et élevé la vitesse de rotation du capital.

• Il en découle un net renversement de la baisse de la production par habitant des années 80 et une amélioration importante du taux de profit, largement au-dessus du niveau des années 1973-92. Depuis le milieu des années 90 le niveau d'accumulation (l'investissement net) s'est rétabli.

Ensemble, ces facteurs ont permis une nette reprise, non exempte de crises, du système capitaliste, surtout de sa profitabilité. Le fait que les richesses de cette reprise n'ait pas été "équitablement" distribuées entre patrons et ouvriers est entièrement dû à la faiblesse du mouvement ouvrier international alors qu'il émergeait des cuisantes défaites des années 80, ou parce qu'il y avait encore à construire de fortes et authentiques organisations de lutte indépendantes dans les décombres des économies planifiées.

L'épuisement des facteurs qui ont relancé la productivité, le commerce, la production et les profits est une certitude, mais il est difficile de prédire dans quel laps de temps. Mais les fortes inégalités sociales générées dans cette période, et la détermination des gouvernements néo-libéraux pour priver la classe ouvrière de leurs gains, va engendrer des conflits importants et avec eux la nécessité de renforcer l'organisation révolutionnaire au cœur de la classe ouvrière.


A LIRE LES PARTIES SUIVANTES :

La théorie des vagues longues

Le commerce mondial

La faillite stalinienne

La question des salaires


Notes
1. Voir "Markets on the edge of a nervous breakdown" par Keith Harvey, janvier 1999. Disponible sur permanentrevolution.net
2. Données tirées de plusieurs éditions de Perspectives de l'économie mondiale du FMI. En effet la production en Asie (Japon excepté) a crû de 7,9% par an, en Russie et en Europe centrale et de l'Est de 5,8% par an. La croissance
des principales économies capitalistes de l'hémisphère nord était au-dessus de la moyenne des années 90 à 2,4% par an.
3 Voir "Globalisation: the contradictions of late imperialism" (2003). Disponible sur permanentrevolution.net
4 Economist Intelligence Unit: Forecast 2020 p19
5 L Trotsky 1921, First Five Years of the Communist International, London, 1973
6 Trotsky déclare plus loin: "Comment les fluctuations cycliques se sont-elle mêlées aux premières évolutions du développement capitaliste ? Très simplement. Dans les périodes de développement capitaliste les crises ont un caractère bref et superficiel, alors que les booms sont durables et d'une grande portée. Dans les périodes de déclin capitaliste, les crises ont un caractère prolongé alors que les booms sont rapides, superficiels et spéculatifs. En période de marasme les fluctuations se produisent à peu près au même niveau."
7 Trotsky, La Troisième Internationale après Lénine, p62. Pour éviter tout malentendu, une période de "progrès capitaliste" n'implique pas que les bénéfices de la nouvelle montée du capitalisme mondialisé seront distribués "équitablement" ou à part entière entre patrons et employés, ni à l'intérieur de la classe ouvrière. Les effets de la hausse des investissements, des profits et de la productivité au niveau de la pauvreté et des inégalités sont une "variable liée", c'est à dire qu'ils dépendent de la lutte de classe et des bénéfices pris des mains des patrons.
8 Keith Harvey, "Russia: the death agony of a workers' state". (disponible sur permanentrevolution.net) and Peter Main, "China: Stalinists draw near their capitalist goal". Disponible sur fifthinternational.org.
9 Les Marxistes appellent cette hausse le taux de plus-value absolue.
10 On peut identifier la croissance de la plus-value relative et les signes de vitalité du capitalisme quand on choisit d'économiser le temps de travail pour produire plus, au lieu d'accentuer les rythmes de travail.
11 R Brenner, "The boom and the bubble", p229-230. The Economist prétend que "les travailleurs états-uniens produisent maintenant environ 30% de plus qu'il y a dix ans pour chaque heure travaillée " (15 juillet 2006).
12 R Brenner, ibid.
13 Bureau de recherche de la Deutsche Bank. New Economy 20 avril 2006
14 CNUCED rapport 2005 sur le commerce et le développement.
15 Henry C K Liu, président du Liu Investment Group basé à New York cité dans l'Asian Times.
16 "Etant donné que les producteurs à bas prix des marchés émergents et les pays en voie de développement vont continuer à s'intégrer dans le système commercial mondial, ces forces vont vraisemblablement garantir une inflation faible dans un avenir proche, qui rappelle la déflation séculaire associée à une hausse générale de la productivité dans le cadre de l'étalon-or classique au dix-neuvième siècle." FMI, Perspective Economique Mondiale, printemps 2006 Ch3.
17 Banque Mondiale, Perspective Economique Mondiale 2005.
18 CNUCED rapport 2005 sur le commerce et le développement.
19 La grande exception est la Grande-Bretagne, où la pénurie de main-d'œuvre qualifiée et la particularité post-Thatcher, une base étroite du secteur manufacturier aujourd'hui évalué tout juste à 16% du PNB, ont permis aux ouvriers industriels d'obtenir des salaires plus élevés que la moyenne aussi bien en Grande-Bretagne que chez ses rivaux dans le monde.
20 Karl Marx, Grundrisse, p639.
21 E Mandel, Long Waves of Capitalist Development, Cambridge, 1980, p12.
22 Bureau of Economic Analysis 2000; en dollars constants.
23 OECD Development Centre 2005.
24 Department of Labor, Bureau of Labor Statistics 2006.
25 Todd E Clark and Taisuke Hakata, "The Trend Growth Rate of Employement: Past, Present and Future", Economic Review First Quarter 2006, p73. Cette tendance était aussi présente à la fin de la période de mondialisation des années 1890, comme Lénine l'a écrit:"Une des caractéristiques particulières de l'impérialisme en rapport avec ce que je décris est le déclin de l'émigration provenant des pays impérialistes et l'augmentation de l'immigration dans ces pays provenant des pays les plus arriérés où les salaires sont moins élevés.":Lénine, Impérialisme, stade suprême du capitalisme, chapitre 8.
26 Ibid, p75.

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