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janvier 2007
La longue reprise économique du capitalisme
“Il arrive que le développement de l'économie capitaliste
dans tous les secteurs … soit mûr à un tel point qu'une
extraordinaire expansion du marché mondial puisse se
déclencher … A ce moment-là le capital entre dans une
période de marche en avant chaotique.”
Ces mots du Marxiste russe Parvus en 1901, écrits pendant la
première vague de mondialisation cent ans auparavant, sont
encore valides pour nous aujourd'hui. Bill Jeffries examine les
tendances à l'œuvre dans le commerce, les profits, la
productivité et l'investissement depuis la fin de la Guerre
froide pour établir une comparaison avec les deux
décennies précédant la Première guerre
mondiale.
Introduction
Le capitalisme mondial a commencé le nouveau millénaire
avec grand bruit ; en mars 2000 ce fut l'éclatement de la bulle
Internet avec une baisse conséquente des marchés
boursiers mondiaux, provoquant une récession aux USA.(1)
Mais cette baisse fut assez brève et très
atténuée hors des USA. En effet, la majeure partie du
monde ne fut pas perturbée; en certains endroits la croissance
fut même plus forte qu'avant. En 2003 les USA reprirent la voie
d'une croissance forte. Au cours des quatre dernières
années le capitalisme mondial est passé à la
vitesse supérieure.
Globalement, le capitalisme a crût en moyenne de 4,1% dans les
années 2000-2004 (avec deux années respectivement de
baisse et de reprise du cycle économique). C'est 1,5% de plus
que la moyenne des années 90. Avec 5,1%, la croissance globale
en 2004 fut la plus élevée depuis les années 80.
L'année dernière la croissance dépassa 4%.(2)
La tendance du rendement humain, une mesure significative des gains de
productivité, a aussi été inversée dans son
évolution à partir des années 80 et ce jusqu'au
début des années 90.
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Tableau: rendement humain mondial
| PNB par habitant |
1980 |
1990 |
2001-6 |
| Total mondial |
1,3 |
1,2 |
1,5 |
| Pays développés |
2.5 |
1.8 |
1.6 |
| Pays en voie |
0,7 |
1,5 |
3,7 |
| de développement |
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Source: Banque Mondiale, “Perspectives pour l'économie mondiale”, 2005
En bref, ce tableau montre que le déclin continuel de la
production par habitant au sein des nations impérialistes
“mûres” (c'est à dire âgées) a
été plus que compensé par le dynamisme de la
croissance des anciens Etats ouvriers et des semi-colonies. En effet,
ces derniers ont supprimé leurs barrières commerciales et
se sont ouverts aux investissements étrangers, exposant ainsi
à l'exploitation des milliards d'êtres humains au sein de
leurs populations les plus jeunes.
La puissance de la croissance économique mondiale de ces
dernières années exige la plus grande attention. Pourquoi
la production, le commerce, les profits et la productivité
ont-ils autant crûs en comparaison avec les années de
crises des années 70 et 80, et ceci malgré des
échecs retentissants comme la débâcle du sommet des
organisations du commerce mondial à Doha ?
Beaucoup de commentateurs de droite comme de gauche ont observé
qu'au cours des 15 dernières années le capitalisme
mondial a été efficace pour améliorer
significativement ses indicateurs économiques. En particulier,
tout le monde s'accorde pour dire que l'activité
économique dans le monde entier est devenue plus
intégrée, une caractéristique
généralement décrite comme une “mondialisation”.(3)
Quelques économistes sont allés plus loin encore en
enregistrant la dernière croissance, et en cherchant à la
situer dans l'histoire des déclins et expansions capitalistes
sur les cent dernières années.
Par exemple, l'Economist Intelligence Unit (EIU) note que:
“Les historiens ont observé quelques étranges
parallèles entre le monde d'aujourd'hui et le monde à la
veille de la Première guerre mondiale, à la fin du
premier âge d'or de la mondialisation qui dura de 1870 à
1914. Cette période fut marquée par un haut degré
de mobilité internationale pour les marchandises, le capital et
le travail, et la prépondérance de l'orthodoxie
libre-échangiste régulièrement contestée
par le sentiment protectionniste. Il existait un commerce relativement
libre, avec peu de limites sur les mouvements de capitaux et plus de
liberté pour l'immigration qu'aujourd'hui.”(4)
Cette référence à de longues périodes
d'essor dans l'économie mondiale n'est pas nouvelle. Il y a
quatre-vingt ans l'économiste russe Kondratieff suggéra
qu'il était possible de discerner cinquante ans de cycles longs
(25 ans de hausse, 25 ans de baisse) basés sur les mouvements
des prix. Léon Trotsky, bien qu'acceptant l'idée de
phases longues de hausse et de baisse dans l'économie mondiale,
rejeta les certitudes schématiques du modèle de
Kondratieff, avec une transition automatique entre les vagues longues
de baisse et de hausse.
Trotsky nota plutôt que c'était
l'interpénétration entre l'économie et la
superstructure qui détermine si oui ou non l'économie
capitaliste peut restaurer les conditions pour une accumulation
croissante :
“La plupart des événements historiques, les crises
économiques, les révolutions, et cætera,
détermineront si nous observerons une stagnation, des booms ou
des régressions en de telles périodes. »(5)
Comme il n'y a rien de prédéterminé dans
l'apparition de révolutions, de contre-révolutions ou de
guerres, il n'y a rien d'automatique dans la transition entre les
phases de baisse ou de hausse au sein de la vague longue. Mais sans
bouleversement socio-économique majeur le capitalisme mondial ne
peut être projeté d'une longue période de baisse
laborieuse à une période de hausse soutenue.6 Cela fait
maintenant plus de 15 ans que la Guerre froide est terminée et
q'une nouvelle vague de mondialisation a commencé, bien assez de
temps pour se demander si, depuis, le capitalisme est sujet à
une "vague longue" de hausse à la manière décrite
par Trotsky.
Fin de la guerre froide
Dans les années 90 les gouvernements néo-libéraux
de l'OCDE ont infligé de cuisantes défaites à la
classe ouvrière. Aux USA l'offensive anti-syndicale de Reagan
dès le début des années 80 entraîna une
nette augmentation des taux de productivité. Le montant des
salaires en proportion du PNB tomba d'un pic d'environ 68% du PNB
à 64%. En Grande-Bretagne Thatcher atteint des résultats
similaires, avec la défaite majeure subie par les mineurs dans
les années 1984-85.
Ces attaques ont permis aux capitalistes de restaurer de manière
significative les conditions pour une accumulation des profits, en
réduisant le montant des salaires, voire en le maintenant, en
accroissant la productivité par l'accélération et
l'intensification du travail, et en privatisant par pans entiers ce qui
était auparavant le secteur public.
Mais l'ampleur de la crise à laquelle faisait face
l'impérialisme mondial était si importante dans les
années 70 et 80, le déclin des taux de profit si
marqué et soutenu, que tout cela n'aurait pas suffit pour
garantir un nouvel essor à l'économie mondiale. Pour cela
il fallait un événement bien plus considérable et
significatif.
C'est la victoire du capitalisme durant la Guerre froide, la
restauration du capitalisme après 1990 des anciens Etats
ouvriers dégénérés, qui propulsa le
capitalisme vers une nouvelle vague de mondialisation.
La restauration du capitalisme dans ces Etats a doublé la taille
de la classe ouvrière mondiale, et généré
une hausse importante du commerce et des investissements
étrangers. Les taux de profit ont rebondi. Actuellement, presque
15 ans après, l'impérialisme mondial savoure les fruits
de sa victoire dans la Guerre froide.
Les écrits de Trotsky au milieu des années 20 ont
justement anticipé une telle éventualité :
“Théoriquement, bien sûr, même un nouveau chapitre
d'un progrès capitaliste général de plus grande
puissance, concernant et impliquant tous les pays n'est pas à
exclure. Mais pour cela le capitalisme devra d'abord surmonter
d'énormes barrières de classes au niveau international.
Il devra étrangler la révolution prolétarienne
pour longtemps, il devra assujettir la Chine entière, renverser
les républiques soviétiques et ainsi de suite. »(7)
Bien que Trotsky prévoyait que le capitalisme serait
rétabli en Russie et en Chine par une invasion et un
renversement violent, plutôt que par le biais de la bureaucratie
stalinienne, cette éventualité “théorique” de
Trotsky s'est réalisée.(8)
Une nouvelle vague longue après 1992
Les défaites imposées aux travailleurs des pays
impérialistes, le renversement des économies
planifiées et l'intégration de ces Etats au sein du
capitalisme mondial, provoqua une reprise de l'investissement
s'ajoutant à une productivité en hausse. Cette reprise
des profits à un tel niveau permit de conforter l'idée
que le début des années 90 fut la marque d'une phase
classique de hausse du capitalisme, annonçant une vive rupture
avec les 20 années précédentes.
Au cours des années 70 et 80 les gouvernements
néo-libéraux ont vaincu le mouvement ouvrier dans des
centres stratégiques importants, plus particulièrement
aux USA et en Grande-Bretagne. Ceci permit aux capitalistes de tirer
plus de profits de la force de travail en aggravant les conditions de
travail et en réduisant les salaires. (9) Mais ils ont aussi
améliorer le travail existant, en modifiant les méthodes
de travail et en introduisant de nouvelles formes de production.(10)
La productivité a vu une reprise marquée aux USA depuis
son point le plus bas des années 80. Comme Brenner le note:
“entre 1993 et 1999, le taux de croissance de la productivité du
travail industriel était de plus de 50% plus élevé
qu'au cours de l'expansion des années 1982-90.” (11)
Brenner a noté qu'au cours des années 90 les USA “ont
assuré une hausse significative du dynamisme économique,
reflétant une avance technique substantielle et une
amélioration organisationnelle, comparée à ceux
qu'ils avaient évincé au cours des deux décennies
postérieures à 1973.
Cela se caractérisa par des accélérations majeures
et coordonnées des taux d'investissement et des gains de
productivité dans l'économie non agricole débutant
aux environs de 1993 et qui se maintinrent jusqu'au milieu de
l'année 2000.” (12)
L'investissement commercial atteint 17% par an comparé aux 14,6%
durant la phase d'expansion des années 80 et aux 13,4% de celle
des années 60.
Cependant cette hausse de la productivité ne fut pas
limitée aux USA, car on pouvait la retrouver dans la plupart des
nations impérialistes bien que de manière plus faible au
sein de l'UE.
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Rendement horaire dans l'industrie
|
USA |
Japon |
France |
Allemagne |
G-B |
| Années 60 |
3,09 |
11,07 |
7,18 |
6,61 |
3,97 |
| Années 70 |
2,83 |
6,47 |
4,96 |
4,54 |
2,67 |
| Années 80 |
2,98 |
3,54 |
4,36 |
1,91 |
4,25 |
| Années 90 |
4,03 |
3,71 |
4,44 |
3,26 |
2,69 |
| 2000-04 |
6,38 |
5,5 |
3,48 |
3,88 |
4,3 |
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Source: Département du travail américain, Bureau du travail
Statistiques, février 2006
Dans les Etats où les impérialistes ne réussirent
pas à affronter et à vaincre décisivement leur
mouvement ouvrier, plus particulièrement au Japon mais aussi au
cœur la vieille UE, par exemple en France, en Allemagne et en Italie,
où les capitalistes ont introduit la révolution
néo-libérale de façon beaucoup plus graduelle
qu'aux USA ou en Grande-Bretagne, les capitalistes n'ont en
général pas réussi à égaler les
gains de productivité des USA.
La France est une exception particulière, la mise en place d'une
semaine plus courte de travail et un salaire minimum plus
élevé ayant abouti à une poussée de
l'investissement de substitution du capital au travail permettant des
améliorations significatives de productivité, même
si ce fut au prix d'un haut niveau de chômage.
Un investissement croissant est en général la clé
pour accroître la productivité et Brenner a
remarqué en se basant sur les USA que "le plus raisonnable est
de voir ces améliorations incontestables dans la
productivité … provenant du doublement du taux de croissance de
la réserve en capital dans la même période [par
exemple les années 90] comparé aux années 1982-90."
Les USA était les mieux placés de tous les pouvoirs
impérialistes pour prendre l'avantage dans la révolution
technologique; le taux d'investissement états-unien dans
l'équipement a doublé en comparaison avec la
période stagnante de l'économie mondiale des
années 70 et 80 et cette explosion de l'investissement
relativise l'effet révolutionnaire de cette technologie sur le
plan productif car les prix de l'équipement baissèrent au
cours des années 90, en contraste avec l'inflation de
années 70 et 80, de plus la qualité s'améliora
remarquablement; les taux d'investissement s'élevèrent
même dans l'UE, et seul le Japon vit son taux de croissance
baisser.
Les USA ont connu un essor remarquable, l'Allemagne un déclin
marginal, l'UE des quinze dans son ensemble a chuté plus
vivement et le Japon s'est écroulé, car il passa les
années 90 à restructurer son industrie au cours d'une
période de stagnation prolongée. Ce déclin ne doit
pas être confondu avec une stagnation de l'industrie dans son
ensemble, ou avec une chute de la productivité.
La croissance de l'investissement aux USA, qui a valu jusqu'à
30% de la production mondiale en valeur, a plus que compensé les
déclins à la fois du Japon et de l'UE des quinze, en
particulier si on la combine avec la montée de l'IDE
(Investissement Direct à l'Etranger) au sein des
économies de transition et des nations émergentes au
cours des années 90.
Mais la Deutsche Bank a récemment mis en évidence une des
raisons pour laquelle l'investissement net n'a pas été
plus important qu'il n'avait été dans la dernière
période:
"L'utilisation des capacités des économies du G3 s'est
fortement rétabli depuis 2004 mais elle reste juste à sa
moyenne historique alors que la demande globale de marchandises est de
plus en plus satisfaite par de nouvelles capacités
créées sur les marchés émergents. C'est une
des raisons pour laquelle l'investissement dépensé dans
les économies du G3 s'est plutôt mis en sourdine
malgré l'embellie des bénéfices des
sociétés. L'analyse des bilans d'entreprise des
compagnies états-uniennes et britanniques montre que les
entreprises utilisent une partie de leurs profits pour augmenter leurs
investissements à l'étranger plutôt que financer
l'investissement domestique." (13)
Le passage de la production industrielle des anciens Etats ouvriers
à des économies de transition, en particulier la Chine
où la productivité industrielle a augmenté en
moyenne de 9,4% par an entre 1981 et 2000 (14) accélérant
dans les années 90 jusqu'à 17% par an entre 1995 et 2002
(15), permit de compenser la tendance au déclin de l'UE et du
Japon.
Alors que les industriels s'orientaient vers la croissance de
l'exportation et la privatisation des biens étatiques, la
destruction du "bol de riz en fer" et de l'Etat providence en Chine en
triplant presque sa productivité entre 1993 et 2002
démontra que la base productive et technologique de son
économie était transformée.
La réduction généralisée du temps de
travail socialement nécessaire intégré dans les
marchandises produites a provoqué une déflation
importante des prix de ces produits ces 15 dernières
années.(16)
Les gains de productivité sont si élevés qu'en
dépit d'une hausse du coût des matières
premières à la fin des années 90, les prix des
marchandises ont continué à baisser avec une moyenne de
3% par an entre 2001 et 2004, avec une chute particulièrement
forte des produits manufacturés en provenance du monde en
dévelopement. (17)
Les prix des marchandises importées aux USA ont diminué
de 12% entre 1995 et 2003, alors que ceux des pays
développés ensemble ont diminué de 2%.
Ces hausses de productivité et la capacité des
impérialistes à contenir la valeur réelle des
hausses de salaires, on montré le vif déclin des
coûts de production dans les unités de travail au cours
des années 90 dans la plupart des grandes puissances
impérialistes. (19)
Rebond des profits
La production pour le profit du système capitaliste et la baisse
tendancielle du taux de profit étaient pour Marx, "la plus
importante loi de politique économique." (20) Si les taux de
profit chutent la production capitaliste va se réduire car le
capital est incapable de trouver les investissements nécessaires
pour maintenir le taux moyen de profit; inversement si le taux de
profit augmente la production capitaliste va s'accroître. Comme
Ernst Mandel l'a noté:
"Les vagues longues d'expansion sont des périodes où les
forces compensant la tendance du taux de profit moyen à baisser
opèrent de manière forte et synchronisée. Les
vagues longues de baisse sont des périodes où les forces
compensant la tendance du taux de profit moyen à baisser sont
moins nombreuses, plus faibles et moins synchronisées." (21)
Dans la plus grande économie du monde, les USA, les profits, la
productivité, et la production dans les années 1993-2000
sont revenus à leur meilleur niveau des “années
dorées” du long boom des années 60. La tendance de la
moyenne des taux de profit industriels états-uniens est
incontestablement en progrès; en juin 2006 elle atteignait son
plus haut niveau depuis 1967 après 10 saisons
consécutives de croissance du profit à deux chiffres,la
plus longue hausse continue depuis 1950. Entre 1970 et 1989 les profits
états-uniens ont grimpé de 83,3 à 426 milliards de
dollars avec une moyenne de 17 milliards par an.
Entre 1990 et 2005 les profits états-uniens ont crû de 437
à 1476 milliards de dollars, une moyenne de 65 milliards par an.
(22)
Les profits états-uniens par rapport au PNB sont les plus hauts
depuis 40 ans avec une tendance nette à la hausse, et cet
exemple s'est répété à travers le monde.
Parmi les pays du G7 (les sept pays impérialistes les plus
riches du monde) il y eut une croissance du profit en volume et en
taux, avec une tendance permanente à la hausse initiée en
1980, d'un creux d'environ 10% du PNB à environ 14% du PNB
aujourd'hui.
Cette tendance a vu le minimum de chaque fin de cycle à un plus
haut niveau que le précédent. Un tel essor soutenu ne
peut pas être attribué aux seuls effets d'une relance
exceptionnelle, comme lors d'une diminution d'impôts ou d'un
augmentation des prix énergétiques; c'est uniquement la
conséquence de modifications fondamentales à la base de
l'économie, l'exploitation d'une classe ouvrière globale
plus grande, meilleur marché et plus productive.
Le boom capitaliste mondial du milieu du 20ème siècle
était le produit des défaites de la classe
ouvrière subies dans les années 30, le pillage
systématique par les USA de leurs alliés par des
prêts consentis à la fin de la guerre et la destruction du
capital obsolète dans les principaux centres capitalistes.
L'hégémonie états-unienne en tant que pouvoir
politique et économique était essentielle aussi pour
garantir l'essor du commerce international.
Pour atteindre une telle reprise de l'économie mondiale les
capitalistes avaient besoin d'infliger à la classe
ouvrière des défaites de même ampleur.
Seule une défaite avec la même dimension mondiale pouvait
rétablir les taux de profit à un niveau qui garantisse
une nouvelle vague longue de hausse. Alors que les défaites
imposées aux travailleurs aux USA et en Europe n'ont pas
été à l'échelle des années 30,
celles infligées après 1989 dans l'ex-URSS et en Europe
centrale ont permis des résultats similaires.
La classe ouvrière atomisée des économies de
transition a été incapable de résister à la
réduction sauvage des modes de vie résultant de la
restauration du capitalisme.
La classe ouvrière de ces Etats, auparavant exclue du circuit de
reproduction du capital, pouvait dès lors être librement
exploitée à des conditions et des niveaux de salaires
très bas, alors que les coûts de reproduction de la force
de travail, l'éducation, le logement, les systèmes
d'assainissement, etc. avaient déjà été mis
en place par l'économie planifiée et parce que le
processus de restauration a lui-même réduit davantage le
niveau des salaires.
La main-d'oeuvre n'est pas seulement devenu meilleur marché mais
aussi plus importante. Un rapport récent de l'OCDE sur
l'économie mondiale remarqua que la taille de la main-d'oeuvre
mondiale qui pouvait être potentiellement exploitée par le
capitalisme a crû d'un milliard en 1970 à 2,5 milliards en
1990. La main-d'œuvre industrielle a plus que doublé de 234
millions à 439 millions et celle des services de 272 à
758 millions. Elle a atteint au sein du mode de production capitaliste
le chiffre de 74% du total des heures de travail.
L'apport des anciens Etats ouvriers fut particulièrement
significatif à cause de la très forte proportion de
prolétaires industriels dans leur population, avec un apport des
économies d'Europe centrale et de l'Est de 70 millions
supplémentaires au 118 millions ouvriers de l'industrie des
économies développées.
L'apport exceptionnel des anciennes économies planifiées
au sein du capitalisme mondial a été renforcé par
une augmentation notable du taux d'urbanisation; et cela au rythme de
la séparation de la paysannerie et de la terre tout au long des
années 90.
Selon un rapport récent de l'OCDE basé sur des
données de l'OIT, le produit de la conjonction de ces deux
éléments, restauration et urbanisation, a permis que la
taille de la population économique active dans le monde qui
puisse être exploitée par le capital s'accroisse de 1 470
millions de personnes en 1990 à 2930 en 2004, plus du double.
Il est sûr que tous ces gens ne sont pas des travailleurs
salariés, mais la mondialisation a entraîné un
accroissement important de la taille de la classe ouvrière
mondiale, réduisant de manière décisive la
composition organique du capital. Selon Helmut Reisen de l'OCDE,
« l'entrée de la Chine, de l'Inde et de l'ancien bloc
soviétique dans l'économie mondiale a réduit le
rapport entre capital et travail à 55% contre les 60%
prévus initialement. » (23)
La réduction de la composition organique du capital (par exemple
la valeur de la relation entre les machines et la main-d'oeuvre) est un
contrepoids majeur à la baisse du taux de profit dans le
système capitaliste et l'ampleur de cette révision
à la baisse dans les années 90 a beaucoup joué
pour aiguillonner l'investissement et relancer les profits.
Le profit a aussi été relancé en salariant de plus
en plus de main-d'œuvre potentielle et en garantissant que celle-ci,
souvent des femmes et des immigrés, soit bons marché et
flexibles.
Aux USA le taux de salarisation de la population a augmenté de
59% en 1955 à 65% en 2005, un résultat largement dû
à la participation des femmes à la main-d'œuvre qui a
crû de 38% en 1960 à 59% en 2004, en Grande-Bretagne de 40
à 56%, en France de 38 en 1962 à 51%, en Allemagne, de 41
à 50%, la seule principale exception étant le Japon. (24)
Concernant l'influence de l'immigration une étude récente a conclu:
"De 1970 à 1980, l'immigration a contribué pour à
peu près 2,1% des 11% de l'augmentation totale de la population.
De 1990 à 2000, elle a contribué pour 4,5% à
l'augmentation de 1% de la population totale … selon les
dernières estimations, publiées en décembre 2005,
l'immigration s'élève à plus de 40% de la
croissance de la population d'avril 2000 à juillet 2005 (Bureau
de recensement états-unien 2005)." (25)
Et encore, "des estimations reconnues évaluent l'immigration
illégale au cours des années 90 entre 350000 et 550000
personnes par an, soit environ 30 à 40% du total de
l'immigration (Constanzo et autres; Warren). Quelques études
estiment que, depuis 2000, la part de l'immigration illégale
dans l'immigration totale a même été plus
élevée, à 50% voire plus (Passel; Passel et
Suro)." (26)
Ces travailleurs, en renforçant la tendance vers la
"précarité" et la mise en place d'une grande proportion
de travailleurs mal payés avec très peu de
sécurité, soumis à d'intenses taux d'exploitation
et exposés aux pires formes d'exploitation, hors des protections
des confédérations syndicales représentatives et
des codes du travail, ont permis aux capitalistes d'augmenter nettement
le taux d'exploitation au cœur des pays impérialistes et de
créer une main-d'œuvre en son centre et à sa
périphérie avec des conditions de travail, des salaires
et des protections différents.
Conclusion
En bref l'économie mondiale globale d'aujourd'hui correspond
à la description de Trotsky, "…d'un nombre de cycles
caractérisés par des booms incisifs non linéaires
et des crises faibles et de courtes durées. Il en découle
un mouvement de croissance nette de la courbe du développement
capitaliste."
On peut résumer ce phénomène par:
• Des défaites significatives subies par les classes
ouvrières d'Amérique du nord et d'Europe au cours des
années 80 et 90, permettant des salaires réels en baisse,
une amélioration de la productivité et la hausse du taux
de plus-value.
• La restauration du capitalisme en Chine, en Russie et en Europe
centrale, doublant la main-d'œuvre mondiale ouverte à
l'exploitation du capital domestique et étranger, diminuant
massivement la composition organique du capital et améliorant
ainsi la profitabilité. Au même moment cette restauration
a étendu le marché aux marchandises et services produits
par les multinationales impérialistes.
• Un grand bond en avant vers la centralisation du capital avec des
fusions et acquisitions agressives dans les années 90, offrant
des économies d'échelle et une portée mondiale aux
industries les plus importantes.
• La restauration de l'hégémonie états-unienne
dans les années 90, lui permettant de recomposer les
institutions multilatérales dans un sens favorable à ses
politiques économiques.
• Une avalanche de nouvelles technologies depuis le milieu des
années 90 (par exemple Internet) qui a développé
de nouveaux marchés (e-commerce), permis la
délocalisation de services de premier plan et d'industries
à hautes technologies, diminué les coûts des
échanges et élevé la vitesse de rotation du
capital.
• Il en découle un net renversement de la baisse de la
production par habitant des années 80 et une amélioration
importante du taux de profit, largement au-dessus du niveau des
années 1973-92. Depuis le milieu des années 90 le niveau
d'accumulation (l'investissement net) s'est rétabli.
Ensemble, ces facteurs ont permis une nette reprise, non exempte de
crises, du système capitaliste, surtout de sa
profitabilité. Le fait que les richesses de cette reprise n'ait
pas été "équitablement" distribuées entre
patrons et ouvriers est entièrement dû à la
faiblesse du mouvement ouvrier international alors qu'il
émergeait des cuisantes défaites des années 80, ou
parce qu'il y avait encore à construire de fortes et
authentiques organisations de lutte indépendantes dans les
décombres des économies planifiées.
L'épuisement des facteurs qui ont relancé la
productivité, le commerce, la production et les profits est une
certitude, mais il est difficile de prédire dans quel laps de
temps. Mais les fortes inégalités sociales
générées dans cette période, et la
détermination des gouvernements néo-libéraux pour
priver la classe ouvrière de leurs gains, va engendrer des
conflits importants et avec eux la nécessité de renforcer
l'organisation révolutionnaire au cœur de la classe
ouvrière.
A LIRE LES PARTIES SUIVANTES :
La théorie des vagues longues
Le commerce mondial
La faillite stalinienne
La question des salaires
Notes
1. Voir "Markets on the edge of a nervous breakdown" par Keith Harvey, janvier 1999. Disponible sur permanentrevolution.net
2. Données tirées de plusieurs éditions de
Perspectives de l'économie mondiale du FMI. En effet la
production en Asie (Japon excepté) a crû de 7,9% par an,
en Russie et en Europe centrale et de l'Est de 5,8% par an. La
croissance
des principales économies capitalistes de
l'hémisphère nord était au-dessus de la moyenne
des années 90 à 2,4% par an.
3 Voir "Globalisation: the contradictions of late imperialism" (2003). Disponible sur permanentrevolution.net
4 Economist Intelligence Unit: Forecast 2020 p19
5 L Trotsky 1921, First Five Years of the Communist International, London, 1973
6 Trotsky déclare plus loin: "Comment les fluctuations cycliques
se sont-elle mêlées aux premières évolutions
du développement capitaliste ? Très simplement. Dans les
périodes de développement capitaliste les crises ont un
caractère bref et superficiel, alors que les booms sont durables
et d'une grande portée. Dans les périodes de
déclin capitaliste, les crises ont un caractère
prolongé alors que les booms sont rapides, superficiels et
spéculatifs. En période de marasme les fluctuations se
produisent à peu près au même niveau."
7 Trotsky, La Troisième Internationale après
Lénine, p62. Pour éviter tout malentendu, une
période de "progrès capitaliste" n'implique pas que les
bénéfices de la nouvelle montée du capitalisme
mondialisé seront distribués "équitablement" ou
à part entière entre patrons et employés, ni
à l'intérieur de la classe ouvrière. Les effets de
la hausse des investissements, des profits et de la productivité
au niveau de la pauvreté et des inégalités sont
une "variable liée", c'est à dire qu'ils dépendent
de la lutte de classe et des bénéfices pris des mains des
patrons.
8 Keith Harvey, "Russia: the death agony of a workers' state". (disponible sur permanentrevolution.net) and Peter Main, "China: Stalinists draw near their capitalist goal". Disponible sur fifthinternational.org.
9 Les Marxistes appellent cette hausse le taux de plus-value absolue.
10 On peut identifier la croissance de la plus-value relative et les
signes de vitalité du capitalisme quand on choisit
d'économiser le temps de travail pour produire plus, au lieu
d'accentuer les rythmes de travail.
11 R Brenner, "The boom and the bubble", p229-230. The Economist
prétend que "les travailleurs états-uniens produisent
maintenant environ 30% de plus qu'il y a dix ans pour chaque heure
travaillée " (15 juillet 2006).
12 R Brenner, ibid.
13 Bureau de recherche de la Deutsche Bank. New Economy 20 avril 2006
14 CNUCED rapport 2005 sur le commerce et le développement.
15 Henry C K Liu, président du Liu Investment Group basé
à New York cité dans l'Asian Times.
16 "Etant donné que les producteurs à bas prix des
marchés émergents et les pays en voie de
développement vont continuer à s'intégrer dans le
système commercial mondial, ces forces vont vraisemblablement
garantir une inflation faible dans un avenir proche, qui rappelle la
déflation séculaire associée à une hausse
générale de la productivité dans le cadre de
l'étalon-or classique au dix-neuvième siècle."
FMI, Perspective Economique Mondiale, printemps 2006 Ch3.
17 Banque Mondiale, Perspective Economique Mondiale 2005.
18 CNUCED rapport 2005 sur le commerce et le développement.
19 La grande exception est la Grande-Bretagne, où la
pénurie de main-d'œuvre qualifiée et la
particularité post-Thatcher, une base étroite du secteur
manufacturier aujourd'hui évalué tout juste à 16%
du PNB, ont permis aux ouvriers industriels d'obtenir des salaires plus
élevés que la moyenne aussi bien en Grande-Bretagne que
chez ses rivaux dans le monde.
20 Karl Marx, Grundrisse, p639.
21 E Mandel, Long Waves of Capitalist Development, Cambridge, 1980, p12.
22 Bureau of Economic Analysis 2000; en dollars constants.
23 OECD Development Centre 2005.
24 Department of Labor, Bureau of Labor Statistics 2006.
25 Todd E Clark and Taisuke Hakata, "The Trend Growth Rate of
Employement: Past, Present and Future", Economic Review First Quarter
2006, p73. Cette tendance était aussi présente à
la fin de la période de mondialisation des années 1890,
comme Lénine l'a écrit:"Une des caractéristiques
particulières de l'impérialisme en rapport avec ce que je
décris est le déclin de l'émigration provenant des
pays impérialistes et l'augmentation de l'immigration dans ces
pays provenant des pays les plus arriérés où les
salaires sont moins élevés.":Lénine,
Impérialisme, stade suprême du capitalisme, chapitre 8.
26 Ibid, p75.
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