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22 avril 2002
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Le manifeste trotskyste

6. Pour la révolution politique, contre la restauration du capitalisme ! (1995)


Le caractère contre-révolutionnaire des Etats ouvriers dégénérés d’origine

De 1945 à 1991, l’URSS a agi comme l’un des deux piliers principaux de l’ordre mondial impérialiste. Malgré la rivalité militaire et économique entre l’URSS et les USA, qui a duré presque un demi-siècle, le Kremlin et ses satellites, voire ses rivaux staliniens, ont agi de façon répétée afin de divertir et faire échouer le développement d’une vague révolutionnaire mondiale qui aurait pu isoler et détruire enfin l’impérialisme. Pourtant, les guerres “chaudes” isolées avec l’impérialisme — Corée, Viêt-nam — le soutien logistique à divers combats nationaux et le renversement du capitalisme par des partis staliniens ont masqué le rôle contre-révolutionnaire de la stratégie stalinienne.

De cette façon, pour des millions de combattants subjectivement anti-impérialistes et anticapitalistes partout dans le monde, l’effondrement de l’URSS apparaît comme une catastrophe totale. Bien entendu, la chute de l’URSS et des Etats ouvriers dégénérés d’origine représente une victoire morale et matérielle énorme pour l’impérialisme. Mais c’est une victoire profondément contradictoire parce qu’elle n’implique pas seulement la destruction plus ou moins achevée des acquis historiques de la révolution d’Octobre, mais aussi celle d’un agent contre-révolutionnaire de l’impérialisme au sein des mouvements des exploités et des opprimés à travers le monde.

Les conséquences contre-révolutionnaires de cette victoire sont immédiates et évidentes. Mais, pendant la décennie à venir, il deviendra évident pour tous que c’est une victoire à la Pyrrhus. En fait, la crise du processus de restauration joue un rôle important dans la période de crise généralisée qui caractérise la fin du vingtième siècle.

Le prestige du Kremlin fut renforcé par sa victoire sur l’impérialisme allemand et par son expansion territoriale après la guerre. Le rôle essentiel joué par l’économie planifiée — une conquête fondamentale de la révolution d’Octobre — dans cette victoire, la survie, la reconstruction et l’extension de cette économie planifiée dans la période d’après-guerre, constituèrent les conditions matérielles préalables à la création d’une série d’Etats ouvriers dégénérés d’origine, des copies économiques et politiques de l’URSS. L’existence-même de l’URSS et les manoeuvres défensives de la bureaucratie contre l’impérialisme ont conduit à la défaite et au renversement des classes capitalistes affaiblies en Europe de l’Est, et, plus tard, dans le monde colonial et semi-colonial. Ces renversements du capitalisme ont résulté soit de l’action des Forces Armées Soviétiques, soit de l’action des partis staliniens ou des guérillas placées sous leur direction.

Dans le cas de Cuba, un mouvement nationaliste petit-bourgeois s’est assimilé au stalinisme et a transformé l’île en Etat ouvrier dégénéré. Cependant, sous le contrôle stalinien, ces victoires sur le capitalisme n’ont pas conduit à l’extension internationale de la révolution prolétarienne, mais ont abouti à un équilibre des forces relativement stable entre l’URSS et l’impérialisme. Les partis staliniens ont préalablement détruit tous les éléments d’organisation ouvrière indépendante avant la liquidation du capitalisme. Pour le prolétariat mondial, les conséquences globales de ces renversements sociaux furent donc contre-révolutionnaires.

Bien que ces renversements sociaux bureaucratiques se soient déroulés inévitablement selon des rythmes et des circonstances différents, ils avaient en commun un certain nombre de traits essentiels. Des partis staliniens, ou des mouvements de libération nationale dirigés par des staliniens, se sont trouvés à la tête de forces armées puissantes dans la lutte contre le fascisme ou l’impérialisme. Les forces armées de l’Etat bourgeois ont été battues et se sont désintégrées devant les forces staliniennes. La bourgeoisie fut complètement ou largement dépourvue de son pouvoir politique. Les staliniens ont écrasé toute organisation ouvrière indépendante, empêchant la création d’un Etat ouvrier sain basé sur la démocratie ouvrière, et assurant que le régime ainsi créé fût une copie conforme de la tyrannie bureaucratique établie par Staline en URSS.

Malgré la nationalisation de l’industrie et l’expropriation des propriétaires terriens originellement semi-féodaux, il n’y a pas eu d’expropriation systématique de la bourgeoisie toute entière. Entièrement fidèles à leur programme contre-révolutionnaire de la révolution par “étapes”, les staliniens n’avaient nullement au début l’intention de renverser le capitalisme. Au contraire, ils ont cherché à le préserver en créant, ouvertement ou non, des fronts populaires avec la bourgeoisie locale et avec les puissances impérialistes. Les “démocraties populaires” n’étaient pas conçues comme des Etats “socialistes”.

Pendant cette période les staliniens ont contrecarré toute tentative de la classe ouvrière de prendre le pouvoir à une bourgeoisie plus ou moins moribonde. L’occupant soviétique a systématiquement liquidé l’avant-garde révolutionnaire, voire tous ses partis politiques indépendants, ses syndicats et ses organes embryonnaires de conseils ouvriers. Il a défendu les rapports de propriété capitaliste tout en cherchant, à travers les nationalisations, les entreprises communes, à exploiter ces rapports afin de reconstruire l’économie soviétique. Les forces armées de l’Etat bourgeois ont été battues et détruites par les forces staliniennes.

Au début les Etats ainsi créés n’étaient pas des Etats ouvriers. L’intention du stalinisme était de maintenir le capitalisme. Ce qu’il a fait. L’objectif de Staline était d’assurer que ces Etats soient totalement subordonnés, créant ainsi une zone tampon, un glacis défensif pour l’URSS. La bureaucratie stalinienne a ainsi lancé une contre-révolution bureaucratique préventive contre la classe ouvrière et les paysans pauvres, faisant avorter la situation révolutionnaire naissante créée par la chute du pouvoir nazi. Ce faisant, les staliniens ont pu compter sur le soutien actif de la bourgeoisie locale et des puissances impérialistes. Ainsi, une forme de double pouvoir fut établie, où le pouvoir armé des staliniens (FAS ou guérilla) remplaçait celui de la bourgeoisie.

Néanmoins, l’écrasement de toute force prolétarienne indépendante et la disparition de la vague révolutionnaire d’après-guerre encouragèrent, inévitablement, l’impérialisme et ce qui restait des forces bourgeoises en Europe de l’Est à revenir à la charge. La pression continue des forces staliniennes dans les Balkans (sans l’accord de Staline) et l’incapacité de l’impérialisme britannique à maîtriser la situation seul, ont fourni à l’impérialisme nord-américain le prétexte pour le lancement d’une offensive militaire et économique dont l’objectif était le renforcement des Etats bourgeois en Europe.

Truman utilisa l’aide Marshall comme la carotte et le retour d’un grand nombre de troupes américaines comme le bâton, afin d’empêcher tout nouveau succès stalinien et d’encourager la retraite des forces staliniennes en Europe centrale et en Europe de l’Est. Mais les premières tentatives des forces bourgeoisies de se servir des contradictions de la dualité de pouvoir et des gouvernements de front populaire afin d’obliger les staliniens à accepter l’aide Marshall ou à relâcher leur emprise sur le pouvoir armé ont produit un réflexe qui fut fatal pour le capitalisme en Europe de l’Est.

C’est à ce moment que les staliniens, se servant de leur contrôle sur les forces répressives de l’Etat, ont agi afin d’écarter la menace venue de l’impérialisme et de ses agents bourgeois locaux, en excluant les représentants de la bourgeoisie du gouvernement et en expropriant la classe capitaliste toute entière. Par une série de mesures bureaucratiques et militaires, le système capitaliste fut déraciné et remplacé par la nationalisation systématique de l’industrie et de la terre, et un système de planification bureaucratique — modelé sur celui de l’URSS — fut introduit. Ce renversement bureaucratique a détruit le capitalisme, mais parce que la classe ouvrière, en tant que force agissante, indépendante et consciente, en a été exclue, la révolution dans les rapports de propriété n’a pas conduit à la création d’Etats ouvriers sains. Pour nous, la conscience, la capacité combative et l’action révolutionnaire de la classe ouvrière sont fondamentales pour la poursuite d’une véritable révolution prolétarienne. Si des fronts uniques limités avec des régimes staliniens auraient été permis lors des révolutions bureaucratiques, le but stratégique des trotskystes aurait été de briser le contrôle du stalinisme sur la destruction du capitalisme, de combattre pour la création de véritables organes de démocratie ouvrière et de forcer le retrait des FAS d’Europe de l’Est.

La révolution sociale bureaucratique, bien qu’elle ait privé la bourgeoisie de sa propriété, fut essentiellement un acte contre-révolutionnaire, car elle a été effectuée contre les rythmes et le courant de la lutte de classe. Elle n’a pu se réaliser que parce que la classe ouvrière et la bourgeoisie ont été préalablement désarmées et que les forces de l’Etat se trouvaient entre les mains des staliniens. Néanmoins, à cause de l’expropriation de la classe capitaliste et de la suppression du fonctionnement de la loi de la valeur, les rapports de propriété défendus par cet Etat furent prolétariens, bien que contrôlés par une bureaucratie totalitaire. Ainsi, ces Etats, comme l’URSS, qui — directement ou indirectement — joua un rôle fondamental dans leur création, furent des Etats ouvriers dégénérés, même si, à la différence de celle-ci, ils n’ont pas connu un processus de dégénérescence ; ils n’ont jamais été des Etats ouvriers sains, basés sur des conseils ouvriers.

Durant toute cette phase, les gouvernements staliniens ont fait en sorte qu’il n’y ait pas de mobilisation indépendante de la classe ouvrière susceptible d’utiliser la défaite de la bourgeoisie pour contrer la dictature politique et les privilèges parasitaires des staliniens, ouvrant une crise révolutionnaire où le pouvoir d’Etat des conseils ouvriers serait posé comme alternative à la dictature totalitaire. Ces renversements sociaux bureaucratiques furent effectués par les forces staliniennes comme réaction défensive contre l’impérialisme et comme action préventive contre la révolution sociale prolétarienne. De cette façon, ils furent, en même temps, des contre-révolutions bureaucratiques contre le prolétariat. La transition vers le socialisme fut bloquée, et, à la place de la révolution internationale, l’utopie réactionnaire du “socialisme dans un seul pays” fut mise en oeuvre. Ceci fut aussi contre-révolutionnaire du point de vue des objectifs historiques et stratégiques du prolétariat. Les gouvernements staliniens transitoires, agents de ces renversements sociaux bureaucratiques, peuvent être qualifiés de variantes “bureaucratiques et anticapitalistes” du “gouvernement ouvrier” décrit par l’Internationale Communiste.

A Cuba, le Mouvement du 26 juillet, centré sur le “caudillo” Fidel Castro, joua un rôle identique dans le processus de renversement bureaucratique du capitalisme. C’était un front populaire composé des forces nationalistes bourgeoises et staliniennes de gauche. Durant sa marche vers le pouvoir et sa première période au gouvernement, les tactiques globales et le programme du M26J furent ceux du nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois. Au milieu de l’année 1960, l’opposition des Etats-Unis à la victoire du M26J et les attaques de celui-ci contre les investissements nord-américains entraînèrent une contre-offensive de la bourgeoisie cubaine. Cette situation obligea Castro à rallier les staliniens de gauche, d’abord cherchant une alliance, puis une fusion avec le PC cubain, et à demander à la bureaucratie soviétique une aide économique et militaire massive. Le Kremlin était prêt à soutenir cette évolution, car elle lui offrait la possibilité de satisfaire ses intérêts militaro-stratégiques et aussi d’élargir son influence idéologique en installant des missiles à Cuba. Du milieu de l’année 1960 jusqu’au début de 1962, un gouvernement ouvrier bureaucratique anticapitaliste expropria la bourgeoisie locale et impérialiste et instaura la planification bureaucratique, créant ainsi un Etat ouvrier dégénéré d’origine.

Même si tous les Etats ouvriers dégénérés d’origine partagent la nature contre-révolutionnaire de l’URSS, ils n’ont pas été créés de la même façon que cette dernière. En URSS, les déformations bureaucratiques initiales se sont accentuées jusqu’au changement qualitatif : le Thermidor soviétique, moment où la contre-révolution politique a transformé l’Etat en Etat ouvrier dégénéré. Au contraire, les autres Etats ouvriers furent créés à l’image de l’URSS ; ils étaient dégénérés dès leur origine.

Dès leur mise en place, donc, le programme de la révolution politique, d’abord proposé par Trotsky face à la dictature bureaucratique de Staline, leur fut applicable. Comme la bureaucratie de l’URSS, ces bureaucraties ont toujours freiné et détourné partout dans le monde les luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. Malgré leurs actions anticapitalistes, le but stratégique des ces bureaucraties demeurait celui de l’utopique coexistence pacifique avec l’impérialisme.

Le stalinisme limitait l’économie planifiée aux contours de chaque Etat ouvrier dégénéré. Il empêchait activement l’extension de la révolution prolétarienne vers des pays plus développés, privant ces économies d’une intégration dans une division internationale du travail. Le monopole étatique du commerce extérieur fournit à l’Etat ouvrier une protection indispensable contre la concurrence des marchandises capitalistes moins chères. Mais le but de ce monopole n’est pas de mettre en place au sein d’un seul Etat ouvrier tous les secteurs industriels ou agricoles possibles qui se trouvent sur la planète. Cette voie s’est avérée utopique (p. ex. Corée du Nord, Albanie) et a conduit à des sacrifices inutiles de la part des travailleurs des pays ayant instauré une économie planifiée. Seule l’extension de la révolution sociale aux centres du capitalisme mondial permettra un saut qualitatif vers la construction socialiste et une économie mondiale planifiée. Malgré l’étranglement bureaucratique, ces économies post-capitaliste ont pu croître énormément pendant les phases initiales de reconstruction ou de développement d’une base industrielle. Mais quand l’économie est devenue plus sophistiquée et s’est diversifiée, la bureaucratie a été de moins en moins capable d’y répondre.

La bureaucratie niant toute démocratie prolétarienne, il en résultait inévitablement que sa planification était établie en totale méconnaissance de l’état et du fonctionnement réels de l’économie et des besoins de la société. Le programme étroit et nationaliste du “socialisme dans un seul pays” ne servait finalement qu’à retarder le développement des forces productives. Pendant les premières décennies, la bureaucratie obtint un certain nombre de succès, principalement quand il s’est agi de mettre en oeuvre le développement industriel.

Mais la planification bureaucratique ne pouvait pas assurer l’innovation et le renouveau technologique constant. Ayant détruit la force motrice de la concurrence, la caste dirigeante refusa de la remplacer par la participation créative des producteurs dans le processus de planification. Il en résulta un déclin inévitable de la productivité et une perte de vitesse par rapport au capitalisme impérialiste démocratique.

Tandis que la bureaucratie était capable de planifier pour répondre à sa propre consommation prodigue et pour défendre son pouvoir tyrannique, les besoins des masses ne connaissaient que pénurie et mauvaise qualité. De cette façon, la défense — y compris le maintien d’un énorme appareil policier — fut la priorité principale et elle fut assez bien soutenue. Là où le plan traitait les besoins de la consommation populaire, les mécanismes de planification staliniens ne pouvaient pas apporter des marchandises de bonne qualité et en bonne quantité, afin d’alléger le travail domestique, de raccourcir le travail productif et d’augmenter la quantité et la qualité du temps libre.

Les premiers succès dans les domaines de l’éducation et du bien-être social devinrent victimes de la stagnation de la planification bureaucratique. Dans la conscience des travailleurs, que ce soit au niveau national ou au niveau international, cette expérience a fini par miner l’idée même de production “planifiée”. La propagande bourgeoise a martelé que la faillite de la planification stalinienne était le résultat inévitable de toute tentative de planification économique. Mais la bureaucratie stalinienne n’était pas du tout l’expression de la logique de planification. La planification prend comme point de départ le contrôle de la production par la volonté consciente et centralisée des producteurs eux-mêmes.

Les objectifs de la planification stalinienne furent décidés par un petit noyau de planificateurs, eux-mêmes sous les ordres d’une clique bonapartiste de bureaucrates. Le fonctionnement du plan fut déséquilibré et dérangé par des couches rivales du Parti et de la bureaucratie gestionnaire. La main d’oeuvre, atomisée et aliénée, ne décidant pas des objectifs du plan, et ne comprenant pas ceux décidés par la bureaucratie, devenait de plus en plus apathique à l’égard du plan.

Pendant les années 80, la stagnation chronique est devenue critique, jetant les bureaucraties dirigeantes dans des crises politiques de plus en plus profondes. De Moscou à Pékin, de Belgrade à Hanoi, les staliniens se sont divisés en fractions opposées. Toutes les tentatives effectuées par la bureaucratie moribonde pour ranimer leur système sur la base du “marché” — le socialisme de marché — furent vouées à l’échec. En Hongrie et en Yougoslavie d’abord, puis de façon spectaculaire en URSS sous Gorbatchev, ces mesures ont eu pour effet de perturber et de désorganiser la planification bureaucratique sans créer une véritable économie capitaliste.

L’agonie des économies bureaucratiquement planifiées est marquée par la dislocation et la chute de la production, par l’explosion du marché noir et de la corruption, par des déficits budgétaires gigantesques et par une flambée du nombre de faillites que seule l’hyperinflation arrive, temporairement, à bloquer.

Pour la classe ouvrière, l’objectif des rapports de propriété post-capitalistes est la transition vers une société sans classes, une société communiste. Ces rapports de propriété rendent possible la production pour les besoins, la fin de l’oppression et l’éradication progressive des inégalités. Mais ils exigent la participation active et consciente du prolétariat en tant que consommateur et producteur. Ils demandent de la souveraineté des producteurs directs qui, pour la première fois dans l’Histoire, ont un intérêt immédiat et la capacité créatrice nécessaire pour libérer les forces productives.

Les Etats ouvriers doivent suivre la voie de l’intégration économique progressive et la planification commune afin de servir efficacement la division mondiale du travail, qui demeure valable même pour une économie socialiste. Les bureaucraties staliniennes n’ont pas su tirer avantage de ce principe. Pour un Etat ouvrier sain, le premier pas dans ce sens serait la formation d’organismes de planification communs pour des secteurs importants, et des plans communs pour deux ou trois Etats, basés sur une devise commune. Un tel système ne peut être créé que par l’action révolutionnaire de la classe ouvrière elle-même, consciente de ses buts et de ses objectifs. Même si, partout, la planification bureaucratique est en agonie, le capitalisme de la fin du siècle ne montre aucune capacité à régler rapidement le processus de restauration. Une période étendue de crise, où le système de planification, moribond et sans sa coordination centrale, bloque le triomphe définitif de la loi de la valeur, crée la possibilité que la classe ouvrière perde ses illusions dans le marché et redécouvrir le programme de la planification démocratique et de la démocratie des conseils ouvriers.


La fracture et l’effondrement des bureaucraties staliniennes

Historiquement, les bureaucraties staliniennes sont des castes illégitimes, sans droit à leurs privilèges. Dès leur naissance, des fractions et des ailes différentes se sont développées au sein de la bureaucratie en réponse aux pressions venant de l’impérialisme ou de la classe ouvrière. En URSS, en Hongrie, en Yougoslavie et en Chine, des parties importantes des bureaucraties dirigeantes se sont développées qui cherchaient carrément à démanteler la planification, et à utiliser les “mécanismes de marché” pour déterminer les prix, les salaires et la production. Ces secteurs de la bureaucratie voulaient en finir avec le “salaire social” qui consistait en alimentation subventionnée, les services et les acquis sociaux dont les travailleurs ont bénéficié depuis l’abolition du capitalisme.

Ces partisans de la décentralisation, du marché et de l’ouverture des économies aux sociétés multinationales impérialistes, sont devenus de plus en ouvertement restaurationnistes, n’ayant plus confiance ni dans le plan central bureaucratique, ni, au bout du compte, dans la capacité de leur caste à se maintenir au pouvoir. Cette fraction, intimement liée aux couches administratives, espérait devenir les agents directs — sinon les membres — d’une nouvelle classe capitaliste. Comme l’ont montré les événements en URSS/CEI après 1990-1991, de tels restaurationnistes conscients ont pu rapidement se débarrasser de leurs habits staliniens pour se présenter sous des formes social-démocrate, libérale, chrétienne-démocrate, voire fasciste.

Trotsky s’attendait au développement d’un petit pôle révolutionnaire au sein de la bureaucratie, qui lors d’une révolution politique choisirait le camp de la classe ouvrière. Il ne donnait jamais à ce pôle un rôle indépendant, et encore moins un rôle dirigeant lors de la révolution politique. Lors de l’agonie du stalinisme, un tel pôle ne s’est pas développé ; un tel développement n’était pas inévitable. Au temps de Trotsky, cette aile fut représentée par la figure d’Ignace Reiss, qui rompit avec l’appareil stalinien pour rejoindre la Quatrième Internationale. De même, il y eut Fyodor Butenko, diplomate soviétique en Roumanie, qui s’allia avec l’Italie fasciste de Mussolini en 1938 et qui pour Trotsky représentait l’aile restaurationniste et proto-fasciste de la bureaucratie.

Selon Trotsky, la majorité de la bureaucratie cherchait à utiliser des moyens de plus en plus sauvages et totalitaires, afin d’éviter d’être écrasée soit par la restauration, soit par la révolution politique. Tout en estimant que le trajectoire de Staline le rapprochait de plus en plus du camp restaurationniste (sous sa forme fasciste), pour Trotsky il n’était pas impossible que Staline et Cie résistent à une offensive restaurationniste, ouvrant ainsi la porte à un front unique militaire limité pour la défense de l’URSS. Cette perspective s’est trouvée corroborée, après l’assassinat de Trotsky, lors de la deuxième guerre impérialiste.

Pendant plus de 40 ans, l’agonie du stalinisme fut retardée par la victoire de l’URSS lors de la deuxième guerre mondiale. En conséquence, les divisions fractionnelles au sein de la bureaucratie soviétique et dans les autres Etats ouvriers ont profondément changé. Pendant trois décennies ou plus, le triomphe des démocraties impérialistes et l’expansion des forces libérales ont donné une nouvelle vie et une nouvelle vitalité au capitalisme libéral et libre-échangiste. A son tour, cette situation a créé une nouvelle pression sur les bureaucraties de l’URSS et des autres Etats ouvriers dégénérés, en créant une fraction restaurationniste.

Le temps, la destruction de la génération révolutionnaire de 1917-23 et la crise de direction — y compris la destruction de la Quatrième Internationale de Trotsky — ont conduit à la disparition de la “fraction de Reiss”. Une telle aile de la bureaucratie ne pourrait paraître que suite au développement profond des organisations de classe indépendantes lors d’une crise révolutionnaire et à la création d’une force internationale révolutionnaire significative. Mais, pour nous comme pour Trotsky, un tel développement ne constitue pas un élément essentiel du programme révolutionnaire.

A partir de 1985, au commencement de l’agonie du stalinisme, la fraction majoritaire de la bureaucratie était l’aile qui appuyait le “socialisme de marché”. En même temps, les forces ouvertement restaurationnistes se sont renforcées à l’intérieur et à l’extérieur de la bureaucratie. Gorbatchev, reprenant certaines idées avancées par Boukharine dans les années 20, ne cherchait pas à restaurer le capitalisme.

Par contre, il proposait d’utiliser le marché pour consolider la dictature de la caste bureaucratique. Au bout du compte, cette alliance a brisé la dictature bureaucratique et a créé une dualité de pouvoir au sein de l’ancienne bureaucratie. Gorbatchev fut enfin obligé de se mettre de plus en plus au-dessus des deux camps divisés, créant ainsi une forme faible de bonapartisme. Ne possédant qu’un programme économique et politique utopique, qui ne pouvait pas être réalisé, ce bonapartisme oscillait entre les deux camps, se renforçant auprès de l’un pour ensuite résister à l’autre.

Enfin, en août 1991, les dirigeants de l’appareil du PCUS et des services de sécurité intérieure ont lancé un coup d’Etat, qui a échoué, afin de bloquer l’arrivée au pouvoir des forces ouvertement pro-impérialistes dirigées par Eltsine, des forces qui voulaient faire exploser l’URSS et se transformer en bourgeoisie comprador.

Le coup d’Etat a révélé que la bureaucratie conservatrice manquait d’une base solide parmi les masses, mais a aussi montré que les éléments durs de l’appareil n’avaient plus confiance dans leur propre mission. En conséquence, Eltsine a pu s’emparer de l’appareil exécutif et présidentiel de Gorbatchev, augmenter ses pouvoirs et s’en servir afin de mettre en oeuvre une politique économique restaurationniste et une “thérapie de choc”. Mais le coup manqué et la prise de l’exécutif par Eltsine n’ont pas résolu la dualité de pouvoir entre les fractions rivales de la bureaucratie. Au contraire, cette situation s’est exacerbée et les fractions se sont affrontées, libérées du bonapartisme de Gorbatchev.

A partir de 1985, dans les Etats ouvriers dégénérés d’Europe de l’Est, la politique de Gorbatchev a renforcé l’évolution négative de l’économie et a rapproché la confrontation entre la bureaucratie conservatrice et les restaurationnistes bourgeois. En 1989, Gorbatchev a fait clairement comprendre que les Forces Armées Soviétiques (FAS) ne protégeraient pas les bureaucraties nationales des soulèvements.

La montée rapide des mouvements de masse, “démocratiques” et inorganisés, a constitué une base solide pour les intellectuels bourgeois et pour l’aile de la bureaucratie favorable à l’économie de marché — des couches sociales beaucoup plus grandes en Europe de l’Est qu’en URSS. En 1989-1990, en Europe de l’Est, l’appareil des partis staliniens dirigeants et les forces armées se sont effondrés face aux protestations de masse.

Entre 1989 et 1991, dans toute la région (y compris dans les républiques baltes qui ont fait sécession d’avec l’URSS), les élections bourgeoises ont hissé au pouvoir des gouvernements bourgeois, ouvrier bourgeois ou des fronts populaires. La seule exception fut la Serbie. A la différence de l’URSS, la dualité de pouvoir dans l’appareil d’Etat n’a pas survécu longtemps. En URSS, la prolongation du processus de restauration provient entièrement des difficultés économiques objectives, et en particulier des difficultés à convertir en capital les principaux moyens de production.

En Chine, Deng Xiaoping a tenté de combiner une politique radicale de marché avec la dictature continue du parti, usant d’une répression sanglante, comme sur la Place Tienanmen. Pour appliquer cette politique, la bureaucratie chinoise a une ouverture historique, de courte durée : d’un côté la dictature policière pour les travailleurs et les intellectuels des villes, de l’autre un marché presque totalement libre pour les paysans, avec des concessions majeures aux capitalistes dans les zones économiques libres.

Le facteur historique qui a créé cette situation est la taille énorme et le poids social de la paysannerie dans la population et son rôle non seulement dans les fermes mais aussi dans les casernes. Deng et Cie ont permis le développement d’une économie rurale presque entièrement basée sur le marché ; sa fraction a gagné, pour une courte période, le soutien passif, si ce n’est ouvert, des paysans, posant ainsi les jalons historiques du bonapartisme.

Mais la logique de la croissance rapide des forces du marché en Chine rurale et dans les zones économiques spéciales exercera de plus en plus de pression sur la bureaucratie chinoise et finira par la fracturer. Quand cette dernière éclate et est obligée de porter ses luttes intestines dans la rue (comme ce fut le cas dans les années 60, 70 et à la fin des années 80), la Chine, elle aussi, se trouvera à la croisée des chemins entre la contre-révolution sociale ou la révolution politique prolétarienne. En Chine aussi, la présence d’une direction révolutionnaire va jouer un rôle déterminant. Pourtant, toutes les forces au sein de la bureaucratie qui prônent une restauration de choc ne sont pas des démocrates bourgeois et n’avancent pas une politique de libéralisation. De même, la majorité des conservateurs autoritaires ne sont pas voués à la défense des rapports de propriété bureaucratiquement planifiés.

En URSS, par exemple, des sections de la bureaucratie se sont rapidement transformées en une force chauvine grand-russe et antisémite, utilisant des mots d’ordre populistes et nationalistes pour mobiliser les secteurs les plus arriérés de la société contre les droits démocratiques des travailleurs et des minorités opprimées. Des partis fascistes et néo-fascistes, ayant des liens étroits avec l’ex-KGB et l’armée, se sont développés. Des organisations comme Nashi ou le Parti Libéral Démocratique de Jirinovski rejettent la collaboration avec l’impérialisme occidental uniquement parce que leur programme est centré sur la restauration d’un impérialisme spécifiquement russe.

Pour les éléments les plus autoritaires de la bureaucratie, un tel néo-fascisme représente un rempart contre la menace de révolution politique prolétarienne, et une alternative potentielle face à la domination éventuelle du capital étranger. Les succès électoraux de Jirinovski aux élections de décembre 1993 reflètent la croissance des forces fascistes et semi-fascistes. Le développement du fascisme dépend de la remontée du mouvement ouvrier dans les années à venir. Si la résistance de la classe ouvrière aux attaques politiques et économiques des restaurationnistes s’accroît, le danger que ces derniers se tournent vers un mouvement fasciste afin d’écraser cette résistance augmentera.

D’un autre côté, il est aussi possible que la faiblesse de la bourgeoisie russe embryonnaire et la stagnation du processus de restauration renforcent les forces qui à l’intérieur de la bureaucratie soutiennent une voie capitaliste d’Etat vers le capitalisme. Pour trouver une base de masse, ces forces pourraient alors tenter de mobiliser le lumpenprolétariat et les masses petites-bourgeoises, les utilisant à la fois pour battre les fractions bureaucratiques résistantes et étouffer la menace d’une explosion ouvrière.

Tous les gouvernements restaurationnistes demandent un soutien de la part de l’impérialisme. Mais ce dernier, bien qu’il souhaite la restauration finale et totale du capitalisme dans les Etats ouvriers dégénérés, ne possède pas les ressources nécessaires pour assurer une transformation rapide, à l’abri de toute crise révolutionnaire.

Dans un seul pays, la RDA, une telle restauration rapide a été possible — et ceci a produit des difficultés importantes pour la puissance impérialiste la plus forte de l’Europe. Malgré l’instauration de gouvernements restaurationnistes, nous nous trouvons toujours devant une longue période durant laquelle le programme de la révolution politique peut et doit être combiné avec un programme contre la restauration capitaliste.

Les acquis historiques qui restent dans les Etats ouvriers doivent être défendus bec et ongles. Comme le disait Léon Trotsky, seuls ceux qui sont capables de défendre les acquis actuels pourront en arracher d’autres. Ce n’est pas seulement la classe ouvrière des Etats ouvriers dégénérés qui souffrirait de la destruction de ces Etats, mais les travailleurs du monde entier. A l’échelle globale, la classe ouvrière se trouverait — au moins pendant un certain temps — déboussolée et désarmée sur le plan idéologique. Qui plus est, les luttes anti-impérialistes du monde semi-colonial perdraient une source importante d’aide et d’armements, même si, en fin de compte, celle-ci est inadaptée.

L’ouverture au capitalisme des énormes marchés des Etats ouvriers dégénérés, l’exploitation impérialiste des matières premières et l’exploitation d’une force de travail peu coûteuse, pourraient ouvrir la voie à une nouvelle période d’expansion — bien que limitée — dans cette époque impérialiste. Pourtant, une telle situation pourraient ouvrir la voie à une nouvelle période de rivalités inter-impérialistes, et à une nouvelle division impérialiste du monde basée sur le conflit qui, à son tour, ferait resurgir le spectre d’une nouvelle vague de guerres et de révolutions.

Tandis que la planification bureaucratique se désintègre, seule la révolution politique prolétarienne peut défendre et étendre les rapports de propriété planifiés et, ainsi, empêcher la revitalisation de l’impérialisme. Le prolétariat mondial doit se solidariser avec le combat des travailleurs des Etats ouvriers dégénérés, pour la défense des rapport de propriété planifiés. Contre la restauration intérieure et l’attaque impérialiste, il faut défendre le monopole du commerce extérieur, la nationalisation de l’industrie et le principe de la planification. En défendant ces conquêtes économiques, nous défendons les conditions préalables pour la transition au socialisme, et non pas la bureaucratie. En ce moment, les impérialistes ont d’abord recours aux moyens économiques pour amorcer la restauration du capitalisme. Mais tout blocage, tout revers important du processus de contre-révolution sociale pourrait conduire à une intervention militaire directe de la part des impérialistes pour achever la restauration du capitalisme face à la résistance ouvrière. Le prolétariat mondial doit mettre en avant la défense inconditionnelle des Etats ouvriers contre l’impérialisme et ses agents. Nous nous opposons, donc, à toute réduction des capacités militaires (nucléaires ou conventionnelles) des Etats ouvriers dégénérés qui pourrait les rendre plus vulnérables à la coercition militaire ou diplomatique des impérialistes.

Cependant, pour la classe ouvrière, la meilleure défense des rapports de propriété planifiée dans les Etats ouvriers dégénérés serait une offensive contre les bureaucraties staliniennes qui ont mené et continuent à mener ses Etats à la ruine. Le programme pour la révolution politique prolétarienne, comme le combat contre l’impérialisme, n’est pas celui d’une simple “démocratisation” de l’Etat actuel. Il ne saurait être réduit à des revendications sans contenu de classe comme celle du “pouvoir du peuple” qui n’identifie pas quelle classe devrait détenir le pouvoir. Ce programme est celui de la révolution ; c’est un programme pour l’établissement de la dictature du prolétariat contre les bureaucrates, les restaurationnistes “démocrates” et les impérialistes.


Pour la révolution politique ! Pour la démocratie des conseils ouvriers !

L’essence du programme de la révolution politique dans les Etats ouvriers dégénérés — comme celle du programme de la révolution sociale dans les Etats capitalistes — consiste dans le lien entre les luttes actuelles pour les besoins immédiats de la classe ouvrière et le combat pour le pouvoir politique. En liant la défense intransigeante des intérêts de la classe ouvrière aux tactiques de mobilisation de masse, de l’organisation politique indépendante et de l’imposition du contrôle ouvrier, les révolutionnaires peuvent préparer la classe ouvrière à la prise du pouvoir. Dans tous les combats, le prolétariat doit devenir conscient de ses propres intérêts et de sa propre identité ; il doit devenir une classe pour soi.


Pour l’organisation indépendante des travailleurs sur les lieux de travail !


Du fait de le nature des Etats ouvriers dégénérés, toute mobilisation indépendante de la classe ouvrière se heurte à l’appareil bureaucratique de l’Etat. Quelle que soit l’origine de la mobilisation, la classe ouvrière sera obligée d’arracher le droit de s’organiser. L’organisation ouvrière indépendante et la conscience de classe sont des conditions préalables pour que le prolétariat agisse comme une force indépendante dans les mouvements de masse d’opposition au stalinisme.

Le pouvoir social du prolétariat est ancré dans la production et les travailleurs doivent être organisés sur les lieux de travail : dans chaque entreprise, les assemblées générales démocratiques doivent devenir les organes souverains. Des comités de travailleurs, élus et révocables par les assemblées générales, doivent lutter pour imposer le contrôle ouvrier sur tout ce qui touche à la vie de l’entreprise, y compris imposer le droit de grève et de veto sur les plans de la direction et sur les plans de l’Etat.


Pour des syndicats libres !

Au delà de l’entreprise, le prolétariat doit créer des syndicats indépendants des staliniens, comme élément central de son organisation en tant que classe. Ces syndicats, qu’ils soient formés suite à une épuration des syndicats d’Etat actuels ou créés dans la lutte, doivent être responsables devant leurs adhérents, et contrôlés par ceux-ci. Tout permanent syndical doit être élu et révocable, doit pouvoir agir sans l’entrave du “rôle dirigeant du parti” et ne saurait être payé plus que le salaire moyen des adhérents.”


Des droits démocratiques à une réelle démocratie ouvrière

Lors des luttes qui ont annoncé l’agonie du stalinisme, les masses ont été mobilisées contre la bureaucratie au nom des droits démocratiques-clés. La tâche de construction d’un parti révolutionnaire implique de pousser la classe ouvrière à la tête de ce combat, de diriger la lutte et d’utiliser des formes d’organisation ouvrières et révolutionnaires pour parvenir à ces fins. Lors de ce combat, les travailleurs ne doivent pas permettre à la bureaucratie — ou à une fraction de celle-ci — de décider qui peut ou ne peut pas jouir des droits démocratiques. La bureaucratie — en partie ou entièrement — s’est révélée être l’agent principal de la restauration ; on ne peut croire en aucune façon qu’elle défendra les rapports de propriété post-capitalistes. La bureaucratie ne veut accorder la démocratie que dans la mesure où celle-ci lui permet de faire des coalitions avec d’autres forces, afin de devenir une nouvelle classe exploiteuse ; de cette façon, la classe ouvrière a tout intérêt à l’expansion la plus large et la plus révolutionnaire des droits démocratiques, afin d’empêcher la restauration et de renforcer sa propre conscience de classe, c’est-à-dire sa capacité à reconnaître ses ennemies et ses alliés.

Là où les PC monopolisent encore les médias et les élections, nous luttons pour en finir avec cette situation. A bas les lois sur la censure établies par la bureaucratie ! Les travailleurs eux-mêmes doivent décider ce qui doit être publié ou radiodiffusé. Pour l’accès de toutes les organisations ouvrières à la presse, à la radio, à la télévision, sous contrôle ouvrier. Les travailleurs doivent interdire eux-mêmes la propagande fasciste, pogromiste et raciste. De la même façon, ils ne permettront pas la liberté de presse ou l’accès aux médias aux forces pro-restaurationnistes qui organisent le renversement de l’Etat ouvrier par la force.

Aux élections, tous les candidats doivent rendre compte de leur financement électoral. Les masses doivent lutter pour interdire tout candidat qui reçoit des financements clandestins du régime ou des organisations contre-révolutionnaires (CIA, église, ONG réactionnaires). Tout nouveau code juridique proposé par l’aile “réformiste” de la bureaucratie doit être librement discuté par les travailleurs. Tout code doit mettre au centre de l’appareil judiciaire des tribunaux ouvriers élus. Tous les prisonniers politiques doivent être remis à des tribunaux populaires qui décideront de leur avenir.

Pour la liberté de former des partis politiques, sauf pour les fascistes, les pogromistes, les racistes, les restaurationnistes (y compris ceux qui viennent de la bureaucratie) qui organisent activement la guerre civile, et ceux qui pour d’autres raisons ont été interdits par le mouvement des travailleurs. Nous ne défendrons pas ces partis contre la répression par les régimes staliniens conservateurs ou par des gouvernements bourgeois restaurationnistes. Mais nous ne reconnaissons jamais à de tels gouvernements le droit de juger qui est contre-révolutionnaire. Seul un gouvernement ouvrier révolutionnaire peut le faire. Les travailleurs eux-mêmes, et non la bureaucratie, doivent décider quels partis ils reconnaissent comme loyaux à leur propre pouvoir.

Nous luttons pour démasquer le programme anti-ouvrier des partis qui sont restaurationnistes d’une façon confuse ou cachée, et pour les priver par la lutte politique de tout soutien de masse. Nous défendrions une surveillance attentive de leurs activités et des mesures sévères contre tout tentative visant à renverser la dictature du prolétariat. Pour le droit de tout groupe de travailleurs et de paysans pauvres de présenter des candidats à toutes les élections.

Pour la destruction de l’appareil répressif étatique de la bureaucratie, instrument de la tyrannie contre la classe ouvrière et instrument utilisé par les staliniens pour effectuer la restauration capitaliste. Cet appareil a été formé par la bureaucratie à l’image d’une machine étatique capitaliste.

La révolution politique devra le détruire dans le combat pour la création d’un Etat ouvrier sain. les soldats doivent jouir de tous les droits politiques ; pour le droit de réunion dans les casernes afin d’élire des conseils de soldats libérés de tout contrôle des officiers et des commandants, pour leur droit de publier des journaux et d’accéder aux médias. Nous luttons pour que les soldats et les matelots du rang élisent leur propres officiers. Pour le droit de tous les soldats qui rentrent de l’étranger d’avoir des logements décents et à bas prix pour eux-mêmes et leurs familles, et le droit d’avoir une nouvelle formation et un nouvel emploi après avoir été démobilisés. Pour la dissolution de la police secrète et la punition de tous ceux qui sont coupables de crimes contre les travailleurs. Un Etat ouvrier démocratique n’a pas besoin d’une police secrète. Les complots des forces contre-révolutionnaires peuvent être neutralisés par des commissions ouvrières de sécurité comme celles de la Cheka révolutionnaire de 1917. Pour la dissolution de l’armée permanente de la bureaucratie et son remplacement par une armée ouvrière révolutionnaire liée aux milices territoriales ouvrières.


A bas les privilèges et les inégalités !

Un des premiers signes de la victoire de la contre-révolution politique stalinienne en URSS fut la condamnation arrogante de l’égalitarisme comme une déviation petite-bourgeoise. Toutefois, comme Trotsky l’avait prédit, le désir d’égalité et la haine du privilège sont des éléments intrinsèques et fondamentaux de la conscience de classe prolétarienne. Pour l’élimination complète de la domination de la bureaucratie, les travailleurs doivent lutter afin de mettre fin maintenant aux abus.

Ils doivent se mobiliser pour mettre fin au niveau de vie hautement privilégié de la bureaucratie. Les boutiques spéciales doivent être fermées et les sanatoriums, les hôpitaux et les centres de loisirs aujourd’hui réservés à la bureaucratie doivent être ouverts aux travailleurs et aux paysans pauvres. Le rôle d’un fonctionnaire du parti ou de l’Etat ne doit plus déboucher sur le privilège et le luxe.

Aucun fonctionnaire du parti ou de l’Etat ne doit gagner plus que le salaire moyen d’un travailleur qualifié. Sur les lieux de travail, il faut lutter pour le droit des travailleurs de chasser tous les fonctionnaires et dirigeants connus pour avoir profité de la corruption ou avoir persécuté des travailleurs.


Le contrôle ouvrier et le plan

Dans une économie planifiée, les décisions économiques ne sont pas cachées derrière le rideau de fumée des “forces du marché” comme elles le sont sous le capitalisme. Il s’agit de décisions politiques prises par la bureaucratie. En conséquence, toute lutte contre les décisions bureaucratiques, dans n’importe quel domaine, est en soi un défi contre le droit de la bureaucratie de contrôler le plan économique.

Comme ce contrôle engendre la stagnation et le déclin, l’aile de la bureaucratie favorable au marché et les autres forces restaurationnistes essaient de dévier la lutte de la classe ouvrière pour le contrôle de l’Etat en encourageant les travailleurs à demander “l’autogestion” de leurs entreprises, libérées de l’interférence bureaucratique du plan central. Cette doctrine du “socialisme de marché” est une diversion réactionnaire qui vise à renforcer les formes les plus étroites d’isolationnisme d’usine, à diviser le prolétariat et à briser le plan central lui-même.

Contre cette doctrine les révolutionnaires doivent combattre pour transformer chaque lutte de la classe ouvrière un défi conscient au pouvoir bureaucratique en soulevant la revendication du contrôle ouvrier sur le plan. Au niveau de l’entreprise, cela doit commencer par l’ouverture des livres de comptes à l’inspection ouvrière, et être étendu au niveau local, régional et national. Cette lutte doit être étendue aux travailleurs des ministères de la planification, pour dévoiler les vraies priorités des dirigeants de la bureaucratie, mais aussi leurs escroqueries, la corruption et tout simplement l’incompétence.

En luttant pour se défendre contre le plan bureaucratique et pour imposer ses priorités de classe dans la planification, la classe ouvrière ne sauvegardera pas seulement son niveau et ses conditions de vie, mais créera les organisations qui seront les véritables bases de l’Etat ouvrier révolutionnaire. Ces organisations seront le mécanisme à travers lequel l’Etat ouvrier réalisera une économie avec une planification centralisée et démocratique.

Un Etat ouvrier révolutionnaire isolé devra coexister avec les forces du marché et les utiliser, et en même temps chercher à les dépasser. Il y a eu sans aucun doute, dans l’élimination bureaucratique du marché par les staliniens, des éléments qui ont retardé le développement de secteurs de l’économie soviétique. C’est dans l’agriculture et dans la satisfaction des besoins de consommation des masses que ceci est le plus évident. Dans ces secteurs, notre programme doit être basé sur les éléments suivants :

A bas le servage des travailleurs dans les fermes étatiques et collectivisées. Pour des fermes collectives gérées par les travailleurs eux-mêmes. Contre le retour à toute forme de ferme familiale et privée.

Pour une réorganisation démocratique des fermes, basée sur la démocratie des travailleurs et non sur les lubies des fonctionnaires. Pour des conseils de travailleurs agricoles, composés de travailleurs représentant des unités de production et directement responsables devant elles. La production agricole doit être intégrée au plan national de production. Pour une injection massive de fonds afin de porter le niveau matériel et culturel des campagnes au niveau de celui des villes, et permettre ainsi de surmonter les inégalités frappantes entre les conditions de vie à la ville et à la campagne.

Contre toute réforme qui renforcerait l’influence du capital financier impérialiste sur les économies des Etats ouvriers ; contre l’abandon du monopole d’Etat du commerce extérieur ; contre les sociétés mixtes où les droits des travailleurs sont réduits par rapport à ceux des travailleurs des entreprises d’Etat. Nous nous opposons à la politique bureaucratique de subordination au FMI, dont les conséquence désastreuses pour la classe ouvrière sont déjà évidentes en Yougoslavie, en Pologne et en Hongrie.

Nous demandons que la bureaucratie refuse d’honorer les dettes qu’elle a contractées auprès du capital financier international. Un gouvernement ouvrier révolutionnaire jugera quelles dettes il doit honorer du point de vue de l’opportunité révolutionnaire. Un Etat basé sur les conseils ouvriers fera appel aux masses exploitées du monde entier afin de soutenir la mobilisation pour l’annulation de la dette extérieure et l’expropriation des multinationales impérialistes.


Les illusions dans les élections et les assemblées parlementaires

Par suite de la répression politique et des échecs économiques dus à la bureaucratie, les illusions dans la démocratie parlementaire bourgeoise sont très répandues. La bureaucratie et l’opposition pro-bourgeoise ont utilisé toutes les deux ces illusions pour empêcher l’auto-organisation de la classe ouvrière, pour faire obstacle à la création de conseils ouvriers comme ceux qui se sont développés de la façon la plus claire lors de la révolution hongroise de 1956, mais qui sont aussi apparus dans des formes moins développées en Pologne et en Tchécoslovaquie dans les situations politiques révolutionnaires des années 50, 60 et lors du soulèvement de Solidarnosc en 1980-81. C’est seulement lors du soulèvement en Roumanie en 1989-90 que des embryons de comités de travailleurs se sont développés et ont joué un rôle important dans les grèves qui ont aidé à renverser le régime de Ceausescu. Ailleurs, des élections parlementaires multi-partis ont vite été improvisées pour bloquer la voie à l’auto-organisation de la classe ouvrière, à la démocratie directe et à la participation de masse à la politique.

Nous sommes opposés à la création de parlements bourgeois dans les Etats ouvriers. Elus par une population atomisée, incapable d’exiger des comptes de leurs représentants, et séparés du pouvoir exécutif, les parlements ne peuvent jamais être une expression adéquate du pouvoir ouvrier. Ces institutions aident directement les plans de restauration de la bureaucratie ou de la bourgeoisie naissante. Les représentants parlementaires, qui ne sont pas révocables par leurs électeurs, sont éminemment corruptibles par ceux qui ont la richesse et le pouvoir. Là où la bureaucratie tente de stabiliser son pouvoir en organisant des élections parlementaires, nous mettons en avant la démocratie des conseils ouvriers. Nous combattons pour que ces conseils deviennent des organes de lutte contre la bureaucratie, et les organes de la démocratie d’un Etat ouvrier révolutionnaire.

Mais lorsque ces slogans révolutionnaires ne trouvent pas d’écho dans la conscience ou dans l’expérience des masses, ce serait le signe d’une incapacité extrêmement sectaire que de se limiter à cette politique. Nous devons chercher par toutes les voies à organiser la classe ouvrière afin qu’elle intervienne activement comme une force politique indépendante dans la situation politique existante. Si, contrairement à nos souhaits, ce terrain est celui des élections parlementaires, alors c’est là qu’il faut lutter.

Nous nous opposons à toute tentative de la bureaucratie de manipuler ou de limiter le processus électoral en imposant un veto sur les listes des candidats ou des partis. Contre des élections truquées par la bureaucratie, nous luttons pour imposer les principes et certaines formes de la démocratie prolétarienne. Nous luttons pour que les travailleurs présentent leur propres candidats, élus par des assemblées de travailleurs dans les usines et les quartiers ouvriers.

Nous combattons pour que des tel candidats se présentent sur la base d’un programme ouvrier contre le pouvoir et les privilèges bureaucratiques, et la restauration sous toutes ses formes. Ce programme d’action doit mettre en avant la défense des droits des minorités nationales et la défense de tous les droits et acquis des travailleurs. Nous luttons pour que tous les candidats soient directement responsables devant les assemblées ouvrières, et que les élus ne soient pas payés plus que le salaire moyen d’un ouvrier qualifié.

Les communistes révolutionnaires ne doivent assumer aucune responsabilité dans l’existence des formes parlementaires bourgeoises dans un Etat ouvrier (la Volkskammer dans la RDA, le Soviet Suprême, etc.), car ces institutions-là ont été la création des staliniens, qui ont détruit les conseils ouvriers ou n’ont pas osé en créer. Mais il faut que nous répondions sérieusement aux illusions démocratiques des masses, quand les forces bourgeoises en formation cherchent à utiliser la “démocratisation” de ces parlements pour créer des instrument permanents et stables pour la restauration du capitalisme. Notre objectif est d’empêcher la création d’un tel régime parlementaire stable. Quand les restaurationnistes cherchent à créer une base légale et institutionnelle pour le régime capitaliste, à travers des plébiscites bonapartistes ou le vote d’assemblées non-démocratiques existantes, et là où les travailleurs n’ont aucune expérience des conseils ouvriers, ou là où leur mémoire a été effacée, les révolutionnaires peuvent et doivent revenir à la demande révolutionnaire démocratique d’une assemblée constituante souveraine.

Ce n’est pas un appel pour un parlement (c’est-à-dire une institution législative permanente, fruit de la division des pouvoirs à l’intérieur d’un régime bourgeois) ; il s’agit plutôt de créer une arène au sein de laquelle les représentants des classes en conflit vont se rencontrer et lutter sur la forme politique et même sur la base de classe de l’Etat, telle qu’elle est inscrite dans sa constitution. Bien sûr nous ne croyons pas que le sort de la lutte entre la restauration et le pouvoir prolétarien se tranchera dans une assemblée, mais les agents de la restauration, qu’ils agissent ouvertement ou de façon masquée, peuvent y être dévoilés aux masses.

La tâche des révolutionnaires dans de telles situations est de devenir l’avant-garde de la lutte démocratique révolutionnaire, afin d’arracher si possible l’arme de la démocratie politique des mains des démocrates bourgeois, inconséquents, voire semi-bonapartistes. Nous devons mettre en avant le mot d’ordre de l’assemblée constituante pour battre en brèche les restaurationnistes qui utiliseront et monopoliseront les slogans démocratiques tout en cherchant en réalité à restreindre considérablement les pouvoirs du parlement et à l’entourer de gardes-fou bonapartistes au cas où il cède trop sous la pression des masses.

Nous pouvons faire cela en luttant pour le droit démocratique révolutionnaire de révocabilité. Chaque député doit être révocable à tout moment par une majorité d’électeurs. Nous devons lutter pour assurer que la campagne électorale se déroule autant que possible dans des réunions de masse où les candidats peuvent être interrogés en détail sur leurs programmes et être comparés les uns aux autres.

Nous devons lutter pour que tous les candidats aient un accès égal et libre aux médias, à l’exception des fascistes et de ceux qui cherchent à renverser la forme de propriété planifiée par la force. Bien sûr, toute assemblée constituante peut se révéler être une force pour la contre-révolution et la destruction des relations de propriété de l’Etat ouvrier. Dans ce cas, nous devons chercher à la démasquer devant les masses et à mobiliser les travailleurs pour sa dissolution et pour la remplacer par le pouvoir des conseils ouvriers.


Pour la démocratie des conseils ouvriers

Pour que la classe ouvrière puisse renverser la dictature bureaucratique, il faut qu’elle forge ses propres moyens d’exercer le pouvoir. Les organisations indépendantes créées pendant la lutte contre la bureaucratie doivent devenir la base de véritables conseils ouvriers. Ces conseils organiseront l’insurrection de masse de la classe ouvrière et de ses alliés, les paysans pauvres, insurrection dont le but sera la destruction de toute la machine étatique répressive stalinienne qui est le moyen de maintenir la dictature politique de la bureaucratie. Comme dans les Etats bourgeois, sur lesquels l’Etat ouvrier dégénéré est modelé, ce sont les “groupes d’hommes armés” et l’appareil des espions, des geôliers et des tortionnaires, qui forment les éléments essentiels de l’Etat stalinien. Comme l’a confirmé encore une fois le massacre de la Place Tienanmen, même si la caste bureaucratique est divisée, tant que la fraction dominante conserve le contrôle de l’appareil d’Etat, elle pourra toujours s’en servir pour se défendre contre les masses insurgées. Le fer de lance du programme de la révolution politique est donc la formation de conseils ouvriers et l’armement du prolétariat.

Comme l’a montré la révolution russe, le conseil ouvrier est la forme qui permet à la classe ouvrière d’exercer son pouvoir dans un Etat ouvrier sain. De tels conseils, enracinés dans les usines, dans les communautés ouvrières et dans les couches opprimées de la société, organiseront les grandes masses auparavant exploitées pour qu’elles deviennent les dirigeants de leur propre Etat. Des députés des conseils ouvriers doivent être directement élus devant les assemblées de masse des travailleurs ; ils doivent être responsables devant leurs électeurs et révocables en permanence par ceux-ci. Les conseils ouvriers sont les organes d’un pouvoir de classe, ce qui implique que les capitalistes soient exclus des élections. On doit aussi refuser le droit de vote aux sections dirigeantes de la bureaucratie. La révolution politique ne peut réussir que si les bureaucrates sont chassés des conseils ouvriers.

Les fonctions du conseil ouvrier sont à la fois exécutives et législatives. En conséquence, la démocratie créée par les conseils ouvriers contrôlera et réduira la bureaucratie d’Etat, et la remplacera à long terme par l’auto-administration de la société. De tels organes n’ont rien en commun avec les “soviets” actuels de l’URSS à forme pseudo-parlementaire, ni avec les “comités populaires” cubains, qui approuvent sans discussion les décisions de la bureaucratie.


A bas toutes le formes d’oppression sociale !

L’avènement de Thermidor en URSS n’a pas seulement marqué l’établissement d’une tyrannie bureaucratique sur l’économie et sur l’Etat. Il a aussi signifié le renversement de plusieurs réformes introduites après 1917 pour combattre l’oppression sociale. Les lois réactionnaires et les normes morales issues de Thermidor ont été utilisées et copiées par tous les Etats ouvriers dégénérés de naissance. Les bureaucraties victorieuses ont toutes cherché à renforcer la famille bourgeoise et à déterminer sa taille, selon leurs besoins économiques et militaires immédiats.

La planification bureaucratique a abandonné l’objectif de la socialisation de la puériculture et du travail domestique. Les femmes sont toujours opprimées par le triple fardeau du travail, du foyer et de la famille. Les “réformateurs” de la bureaucratie n’ont aucune intention de renverser les effets du Thermidor stalinien sur la famille. Au contraire, la politique de la péréstroïka avancée par Gorbatchev par exemple, a perpétué une vision réactionnaire des femmes, utilisée pour enfermer la plupart d’entre elles dans un rôle de mère et d’épouse, et pour les chasser de certaines branches de la production.

Dans les établissements scolaires et universitaires, le pouvoir enseigne à la jeunesse sa place. Les jeunes sont abrutis par la moralité réactionnaire du stalinisme et leur liberté d’expression culturelle est niée. De la même façon, les acquis de la Révolution d’Octobre en matière de défense des droits légaux des homosexuels ont été détruits depuis longtemps. L’expérience quotidienne des homosexuel(le)s dans les Etats ouvriers dégénérés, de Cuba à l’Asie, à l’Europe de l’Est et à l’URSS, est celle de la répression, voire de la persécution. Face à l’oppression basée sur le sexe et la sexualité, nous luttons pour les revendications suivantes :

Contre l’oppression des femmes ; pour la socialisation réelle du travail domestique. Pour rendre cela possible, le plan doit prévoir la création de crèches. Pour un programme massif de construction de restaurants, de cantines et d’équipements sociaux afin d’enlever aux femmes le fardeau qu’elles sont obligées de porter.

Le droit de la femme au travail doit être reconnu, ainsi que l’accès égal aux emplois qui ne sont pas soumis à une législation protectrice. Pour contrer les legs idéologiques du machisme et de l’oppression des femmes entretenus par la bureaucratie, nous luttons pour la construction d’un mouvement indépendant des femmes travailleuses. Aucune limitation au droit à l’avortement ; pour la contraception libre et gratuite afin de donner aux femmes un réel contrôle sur leur fertilité. Contre toute ingérence bureaucratique en matière de natalité.

Pour l’abolition des lois réactionnaires contre l’homosexualité. Pour la libération de tous ceux qui ont été emprisonnés ou condamnés à “l’hôpital” psychiatrique sur cette base. Pour la fin de toute forme de discrimination contre les homosexuel(le)s. Pour qu’on reconnaisse ouvertement que le SIDA existe dans ces Etats ; pour un programme de recherche, traitement et d’information sur le virus, financé par l’Etat. Contre l’oppression de la jeunesse. Pour le contrôle de l’éducation par les étudiants, les parents et tous les travailleurs de l’éducation ; les comités de jeunes doivent contrôler leur propres centres culturels, de loisir, de sport, les clubs, etc. A bas la censure qui, loin de protéger la jeunesse des idées réactionnaires, abrutit en fait l’intellect et l’esprit de combat des jeunes, les laissant ainsi désarmés face à ces idées. Pour l’abolition de toutes les lois discriminatoires contre la jeunesse, au travail et dans la société.


La révolution politique et la question nationale

Dès sa fondation, l’Etat soviétique a eu un caractère fédéral. Comme tous les éléments de la politique bolchevique, Staline a maintenu la forme mais l’a vidée de son contenu révolutionnaire. Loin d’être une fédération volontaire des peuples, l’URSS est devenue une prison des nations. Ce refus de reconnaître les droits des minorités nationales s’est répété dans tous les Etats ouvriers dégénérés de naissance, que ces Etats soient des fédérations (comme la Yougoslavie), des Etats unitaires constitués de soi-disant “régions autonomes” (comme la Chine), ou des pays qui ne reconnaissent pas dans leur constitution l’existence des minorités (comme la Roumanie). Le Kremlin a aussi opprimé les nations au delà des frontières de l’URSS et n’a pas hésité à en envahir pour écraser des révoltes prolétariennes dirigées contre le pouvoir bureaucratique.

L’opposition à la bureaucratie au pouvoir a donc fréquemment pris un caractère nationaliste. Au sein de ces peuples opprimés les révolutionnaires luttent pour les droits démocratiques des nationalités opprimées. Cette lutte fait partie intégrante de leur combat pour la révolution politique. Nous nous opposons à toute manifestation de nationalisme oppresseur, grand-russe, chinois ou serbe. Nous soutenons le droit à la pleine expression culturelle de toutes les nationalités opprimées. Cela signifie un soutien complet au droit d’utiliser leur langue dans toutes les affaires publiques et d’Etat, et aussi le droit à une formation dans leur propre langue. Nous luttons contre toute discrimination dans l’emploi et pour le droit des nationalités opprimées d’exercer un veto sur la politique d’immigration des bureaucraties des nationalités qui les oppriment. De la même façon, nous sommes contre toute discrimination en sens inverse contre celles qui étaient auparavant des majorités et qui sont maintenant des minorités dans les nouveaux pays indépendants ( par exemple les russes en Lituanie).

Nous luttons pour que tout Etat ouvrier multinational soit une libre fédération de républiques ouvrières. En général, nous ne cherchons pas la fragmentation des Etats ouvriers dégénérés dans les nationalités qui les composent, parce que nous sommes pour la division du travail la plus poussée, pour mieux développer les forces productives, et parce que le nationalisme menace de diviser la classe ouvrière et peut l’empêcher de comprendre la nécessité de détruire la bureaucratie et l’impérialisme. Le nationalisme peut pousser les travailleurs à être aux côtés de “leur” bureaucratie, ou à croire qu’il est possible de gagner “l’indépendance” à travers la restauration du capitalisme et avec l’aide de l’impérialisme.

L’offensive capitaliste cherche à désintégrer tout élément d’identité de classe et de conscience collective, et à développer à leur place des idées individualistes, religieuses et ethniques/nationalistes. Dans plusieurs républiques, régions, zones restreintes et même entreprises, les restaurationnistes sont en train de répandre l’idée que seule l’indépendance totale par rapport à l’Etat officiel pourra leur donner un meilleurs accès au marché international, de meilleurs prix pour leurs exportations, de meilleures conditions pour les importations et pour attirer des investissements.

L’URSS s’est désintégrée en quinze républiques indépendantes à l’intérieur desquelles il y a encore beaucoup de républiques autonomes et des régions au sein de celles-là où les mouvements séparatistes sont importants. Les bureaucrates et les nationalistes derrière ces mouvements d’indépendance essaient de créer des semi-colonies bourgeoises en miniature. Dans la plupart d’entre elles, les minorités ethniques souffrent de discrimination et d’oppression. Dans les pays Baltes, par exemple, les minorités slaves ne sont pas reconnues comme citoyens et font l’objet d’un nouvel apartheid. Dans l’ex-Yougoslavie, dans le Caucase, la Moldavie, l’Asie centrale et dans des autres Etats de l’ex-“bloc socialiste”, des guerres meurtrières et réactionnaires sont en cours.

En effet, la véritable indépendance pour chacune des nationalités aujourd’hui opprimées dans les Etats ouvriers n’est réalisable que sur la base des relations de propriété prolétariennes avec une planification démocratique. “L’indépendance” sous la direction des restaurationnistes ne peut que mener à la subordination du nouvel Etat à l’impérialisme, à leur transformation en semi-colonies.

Cela voudrait dire que la classe ouvrière serait exploitée encore plus directement par le capitalisme international et que ses aspirations démocratiques seraient brutalement réprimées pour les intérêts du profit. Nous ne plaidons pas pour la sécession parce qu’elle affaiblit l’Etat ouvrier et constitue un obstacle au développement des forces productives. Toutefois, dans le cas concret où dans une nation opprimée la grande majorité de la classe ouvrière a des illusions dans la séparation, nous mettons en avant le mot d’ordre d’une république indépendante des conseils ouvriers.

Notre position par rapport à un conflit militaire entre le mouvement indépendantiste d’une nation opprimée et l’appareil stalinien centralisé dépend de toutes les circonstances concrètes. Si un tel mouvement organise des pogroms contre d’autres minorités nationales ou s’il fait partie d’une alliance armée avec l’impérialisme, il serait possible d’être du côté de l’appareil central stalinien sans pour autant le soutenir politiquement. En même temps nous avançons le mot d’ordre d’une république indépendante ou autonome des conseils ouvriers (comme en Azerbaïdjan en 1990). D’autre part, là où il y un mouvement légitime basé sur la classe ouvrière, nous pourrions être aux côtés du mouvement d’indépendance (sans soutenir ses objectifs ou le front populaire) contre la répression militaire (comme en Lituanie en 1990-91).

L’aliénation de toutes ces nationalités des Etats ouvriers dégénérés est le résultat de décennies d’une terrible oppression nationale. L’avant-garde de la révolution politique doit chercher par les moyens les plus efficaces à calmer les peurs de ces peuples et à les gagner au maintien de leurs propres rapports de propriété planifiée.

Cela passe par le soutien inconditionnel à leur droit à l’autodétermination, y compris la sécession. Là où la majorité du peuple concerné demande l’indépendance, à travers des manifestations de masse ou des assemblées de travailleurs, lors des élections ou des plébiscites, nous soutiendrons par tous les moyens l’accomplissement de cette indépendance. Agir autrement serait se couper de la volonté démocratiquement exprimée par la masses des travailleurs et, en conséquence, assurer qu’ils tombent sous la direction de forces réactionnaires. Toutefois, seuls un pouvoir politique prolétarien et des relations de propriété prolétariennes peuvent garantir l’indépendance à laquelle de telles mobilisations aspirent. C’est pourquoi dans ces conditions notre mot d’ordre est : pour un Etat des conseils ouvriers indépendant.

Même là où les mouvements séparatistes existants ont adopté une plate-forme qui est ouvertement pour une contre-révolution sociale, nous défendons toujours le droit à l’indépendance, tout en continuant la lutte contre la restauration. L’indépendance nationale ne signifie pas automatiquement la restauration du capitalisme. La fin de l’oppression nationale commencera à desserrer les liens entre la classe ouvrière et les représentants d’intérêts de classe opposés.

Dans les Etats nouvellement indépendants, les communistes révolutionnaires doivent continuer à organiser les travailleurs pour la défense armée des relations de propriété post-capitalistes. Cependant, en cas de guerre (externe ou civile) dans un Etat ouvrier, les communistes pourraient être obligés provisoirement de subordonner le droit de sécession d’une minorité nationale à la défense des Etats ouvriers attaqués par les forces de l’impérialisme et de la contre-révolution.

Comme expression de notre opposition à l’utopie réactionnaire de la construction du socialisme dans un seul pays, nous soutenons la fédération d’Etats ouvriers la plus large possible, à partir de fédérations régionales. La révolution politique victorieuse réunira sur une base libre et égalitaire les républiques de l’ex-URSS, d’Europe de l’Est et encore au delà. Dans les régions où le stalinisme et ses successeurs ont semé les antagonismes nationaux et les guerres, nous luttons pour des fédérations d’Etats ouvriers (par exemple dans les Balkans et l’Indochine) comme un pas vers leur intégration dans une république socialiste mondiale.


Pour un retour à l’internationalisme prolétarien de Lénine et Trotsky !

Les staliniens ont traîné dans la boue le slogan de l’internationalisme prolétarien en l’identifiant à la soumission aux intérêts étatiques de la bureaucratie soviétique. La politique étrangère d’un Etat ouvrier révolutionnaire n’a pas pour premier objectif sa propre défense ni même la défense et le soutien des autres Etats ouvriers, mais les intérêts de tous ceux qui luttent contre le capitalisme et l’impérialisme. La défense de chaque Etat ouvrier ou d’un groupe d’Etats ouvriers est donc une partie de la révolution mondiale, et doit donc lui être subordonnée. C’est le véritable programme de l’internationalisme prolétarien. C’est tout l’opposé de ce qu’a été pendant le dernier demi-siècle la politique étrangère des Etats ouvriers dégénérés, qui était guidée par la volonté d’assurer la coexistence pacifique avec l’impérialisme.

Les staliniens ont manipulé et trahi de la façon la plus cynique les luttes de la classe ouvrière et des peuples coloniaux partout dans le monde. Aujourd’hui, ils prônent une double politique : dans le domaine de la politique intérieure, elles renforcent les mécanismes du marché et les forces capitalistes ; en politique étrangère, elle se retirent devant l’impérialisme. Dans les années 80 en Afghanistan, au Cambodge, en Amérique centrale et en Afrique australe, l’URSS a joué un rôle contre-révolutionnaire, tant dans la manière de soutenir les forces progressistes que dans l’abandon de ces mêmes forces, toujours dans le but de réaliser des accords avec l’impérialisme.

La diplomatie secrète mise en place par les bureaucraties staliniennes doit être abandonnée. Cette politique faisait partie du monopole bureaucratique imposé sur l’information dans les Etats ouvriers dégénérés et n’a servi qu’à mal renseigner et tromper la classe ouvrière. Les négociations entre les Etats ouvriers et les Etats capitalistes ou d’autres Etats ouvriers doivent se dérouler au vu et au su de tous les travailleurs. Toutes les positions doivent être rendues publiques. Les négociations doivent servir à faire de la propagande révolutionnaire. La nature des négociations doit être expliquée aux masses.

Les relations avec les Etats capitalistes doivent également être utilisées comme une arme par l’Etat ouvrier. Il faut examiner de près les liens diplomatiques et commerciaux. Les staliniens se sont servis des liens diplomatiques avec les pays capitalistes afin d’excuser l’écrasement dans le sang des mouvements ouvriers de ces pays, et ces liens ont conduit les staliniens à renforcer le prestige de ces bouchers (p. ex. les relations de la Chine avec Pinochet, dictateur du Chili). Ce fut une pratique fréquente chez les staliniens. Les relations commerciales et diplomatiques doivent être utilisées pour aider à la construction d’un Etat ouvrier et ne doivent pas limiter ou affaiblir la construction d’un mouvement révolutionnaire.

Durant une attaque militaire directe contre un Etat ouvrier, qu’elle se produise ou non pendant une crise révolutionnaire, il est légitime que les travailleurs recherchent un front unique armé avec les forces armées d’un autre Etat ouvrier. Au sein de ce front unique, la classe ouvrière ne doit pas accepter que ses forces soient subordonnées à celles de ses alliés. Au contraire elle doit lutter pour que les armes et l’aide militaire soient mises sous le contrôle de ses propres organisations, et faire de l’agitation parmi les forces alliées en faveur de la révolution politique internationale.

Nous défendons le droit des Etats ouvriers dégénérés de posséder des armes nucléaires, et de les utiliser dans une guerre contre l’impérialisme si cela devient militairement nécessaire pour la défense des Etats ouvriers. Mais nous sommes opposés à la politique générale de défense de la bureaucratie, qui a comme but utopique la coexistence pacifique avec l’impérialisme mondial.

La politique étrangère d’un Etat ouvrier doit être subordonnée à l’Internationale révolutionnaire. Une véritable Internationale pourrait donner à la politique étrangère d’un Etat ouvrier son véritable but, la poursuite de la révolution mondiale. Seule une Internationale peut réellement défendre les Etats ouvriers contre l’intervention impérialiste, en coordonnant la mobilisation des travailleurs des divers pays impérialistes.


Pour un parti léniniste-trotskyste !

Le programme de la révolution politique est composé à la fois d’un système de revendications liées entre elles, et des moyens stratégiques et tactiques visant à réaliser ces revendications. La classe ouvrière des Etats ouvriers dégénérés ne redécouvrira pas spontanément l’ensemble de ce programme. Les tragiques expériences de la Hongrie, de la Pologne et de la Chine montrent que, comme sous le capitalisme, la spontanéité doit être guidée par la conscience de classe scientifique sous la forme organisationnelle d’un parti révolutionnaire.

Bien que les premiers petits noyaux d’un tel parti puissent surgir de l’intelligentsia, le test de leur “communisme” sera leur reconnaissance du besoin de gagner et d’organiser les dirigeants ouvriers qui surgissent dans les luttes anti-bureaucratiques. En construisant un tel parti, il faut appliquer, dans les domaines du militantisme, de l’organisation intérieure et du parti et de son activité externe, les normes établies par le parti bolchévique léniniste et, ensuite, par l’Opposition de Gauche et les trotskystes.

Nous rejetons le “rôle dirigeant” des partis staliniens. Ce sont les partis de la bureaucratie. L’expérience du Parti communiste tchécoslovaque en 1968 et celle du “mouvement horizontal” au sein du Parti ouvrier unifié polonais pendant la lutte de Solidarnosc, suggère que les mobilisations prolétariennes trouveront un reflet dans les partis communistes dirigeants. Ceci s’explique parce qu’un grand nombre de travailleurs sont en fait prisonniers de ces partis.

Nous rejetons l’idée selon laquelle les partis au pouvoir peuvent être réformés ou peuvent évoluer pacifiquement vers des formations centristes. Ces partis doivent être brisés en tant qu’ils représentent des instruments de masse destinés à soutenir la bureaucratie répressive et privilégiée. Néanmoins, nous n’ignorons pas le fait que, pendant une situation révolutionnaire croissante, la bureaucratie pourrait être menacée par des sections de militants du parti ou par le prolétariat en général.

La tactique de front unique, dirigée vers ces forces et des groupes d’opposition extérieurs au parti, sera absolument nécessaire pour aider les masses à rompre avec leurs mauvais dirigeants, anciens ou actuels. Là où nous ne pouvons pas gagner directement les travailleurs de base du parti au trotskysme, et reconnaissant que, souvent, une telle opposition constituerait la première expression d’indépendance politique par de tels travailleurs, nous les encourageons à mettre le parti communiste à l’épreuve, en exigeant:

Des élections à tous les niveaux du parti, basées sur des plates-formes et des débats politiques ouverts. La fin de l’interdiction des fractions et de la diffusion des plates-formes, imposée en 1921 comme mesure temporaire dans le Parti communiste de Lénine et de Trotsky, mais qui fut transformée en norme répressive par Staline.

Le parti révolutionnaire, recréé dans la lutte, doit mener le combat pour le renversement des dictatures staliniennes, pour la création d’une démocratie des conseils ouvriers, pour l’instauration d’un plan démocratique, et, plus que tout, pour l’extension de la révolution. Le glas sonnera pour l’impérialisme et pour le pouvoir de classe à travers le monde. Pour la transformation des Etats-prisons bureaucratiques en forteresses de la révolution mondiale !


Le programme pendant le processus de restauration

A cause des trahisons répétées de la bureaucratie stalinienne et de la crise prolongée de la direction révolutionnaire, une nouvelle période transitoire s’est ouverte : la transition de l’Etat ouvrier dégénéré vers le capitalisme. La tâche des révolutionnaires est de réorienter leur programme pour guider le combat contre les restes de la tyrannie et de la désorganisation bureaucratique, et contre la restauration du capitalisme.

Le plus souvent, la voie de la restauration a été ouverte par l’arrivée au pouvoir d’une fraction de la bureaucratie qui a mis en place une série de concessions au marché. A partir des années 60, de tels compromis ont été proposés avec de plus en plus de force par les “experts” économiques de la bureaucratie (Liberman, Otta Sik, etc.). Ils furent d’abord mis en oeuvre en Hongrie, et étaient centrés sur l’affaiblissement graduel et la limitation des compétences du plan central, la création des mécanismes du marché — réel ou simulé — entre les entreprises, l’affaiblissement du monopole d’Etat sur le commerce extérieur, l’entrée au sein des institutions économiques du capitalisme mondial (FMI etc.). La bureaucratie croyait de façon utopique que ce programme pouvait augmenter l’efficacité, le niveau d’innovation technique ou le dynamisme de l’économie pour répondre aux besoins des consommateurs. Ce programme a au contraire perturbé et freiné le fonctionnement de l’économie planifiée, dont l’existence empêchait le développement d’un marché réel, créant à sa place une gigantesque “économie noire” ; avant de créer une bourgeoisie, ce programme a créé une classe criminelle.

Dans les Etats où la fraction de la bureaucratie favorable au marché a tenté de mettre en oeuvre ce programme lié aux réformes démocratiques — et dans ceux où elle a tenté de maintenir sa dictature politique intacte, le résultat a été et sera le même : une crise politique majeure durant laquelle trois choix fondamentaux sont posés : a) la restauration de la dictature bureaucratique et le ralentissement ou le blocage des réformes de marché ; b) la prise du pouvoir par un régime ouvertement restaurationniste qui commencerait à détruire le système de planification centrale et à imposer une transition rapide vers le fonctionnement de la loi de la valeur comme force dominante dans l’économie ; c) une révolution politique prolétarienne introduisant la démocratie ouvrière et une économie démocratiquement planifiée.

Seuls les deux dernières alternatives ont été et sont fondamentalement viables. La dictature bureaucratique — qu’elle soit restaurée ou maintenue dans le sang — ne pourra jamais répondre à l’agonie de la planification bureaucratique. Elle aliène les masses, les poussant dans les bras des restaurationnistes démocratiques. Même si en Chine, en Corée, au Viêt-nam et à Cuba la bureaucratie tente d’utiliser des méthodes répressives afin d’éviter le destin de Gorbatchev, le développement de situations révolutionnaires ou pré-révolutionnaires est inévitable dans ces pays. La dualité de pouvoir, d’une durée et d’une gravité variables, au cours de laquelle les forces de l’ancienne bureaucratie, celles de la révolution politique prolétarienne et la contre-révolution bourgeoise doivent s’affronter en un combat mortel. Si les forces de la révolution politique ne se développent pas et ne prennent pas le pouvoir, tôt ou tard la restauration deviendra inévitable. Jusqu’ici, la faiblesse des forces qui cherchent à défendre consciemment l’économie planifiée et les autres acquis prolétariens a permis la prise du pouvoir par une série de gouvernements restaurationnistes bourgeois. Leur première tâche à été de résoudre la situation de dualité de pouvoir persistante en purgeant l’appareil d’Etat.

Cette purge variera selon le degré d’homogénéité politique des forces armées. Là où une partie importante de ces dernières demeure convaincue de la viabilité du pouvoir bureaucratique, la purge pourrait prendre une forme violente, et aller jusqu’à la guerre civile. A la fin de ce processus, l’Etat ouvrier dégénéré serait détruit. La résolution de cette dualité de pouvoir, qui en même temps empêcherait la classe ouvrière d’intervenir et d’établir ses propres organes de pouvoir, est fondamentale pour la réussite du processus de restauration. Mais même l’établissement d’une machine étatique fiable, bourgeoise tant dans sa forme que dans son caractère de classe parce qu’elle défend activement les éléments croissants du capitalisme et attaque les restes de l’économie planifiée, en voie de désintégration, ne constitue pas la fin du processus de restauration. C’est seulement lorsque les lois du capitalisme prédominent sur celles de la planification, c’est seulement quand les bases économiques de l’Etat ouvrier ont été détruites, que nous pouvons dire que le processus est achevé et que le capitalisme a été restauré.

Les programmes économiques de la restauration capitaliste ont été extrêmement variés. Le seul “succès” immédiat a été l’intégration de la RDA dans l’Etat impérialiste ouest-allemand, à travers une combinaison prolongée de capitalisme d’Etat et de privatisation, après que les organes centraux de l’économie planifiée eurent été abois.

Dans les autres Etats, où les ressources d’un pouvoir impérialiste majeur n’étaient pas disponibles, la thérapie de choc néo-libérale a été mise en oeuvre. Ceci a impliqué la libération des prix, la dissolution de la planification centrale et des institutions dont la fonction était de distribuer les ressources, l’abolition de l’ancien monopole d’Etat sur les banques et son remplacement par un système de crédit totalement commercial, dans lequel les entreprises qui perdent de l’argent peuvent et doivent être déclarées en faillite, et la transformation des entreprises en trusts privés et/ou capitalistes d’Etat. La récession massive qui est la conséquence de la mise en oeuvre de cette politique engendre des crises politiques à répétition, des situations pré-révolutionnaires que l’approfondissement de la conscience de classe et de la combativité du prolétariat, et l’apparition de défenseurs de la démocratie ouvrière, opposés à la restauration, pourront transformer en révolution totale.

Cette révolution aura un caractère combiné. Elle sera une révolution politique dans le sens que l’expropriation de la bourgeoisie ne sera pas sa tâche principale, mais elle aura également des tâches sociales — c’est-à-dire anticapitalistes — très importantes. Même si elle demeure une révolution politique, elle sera dirigée contre un régime bourgeois qui détient tout ou une partie du pouvoir d’Etat. Elle aura pour tâche de s’emparer du pouvoir et d’établir un Etat ouvrier basé sur les conseils ouvriers.


Le programme d’action contre la restauration

Dans les Etats ouvriers dégénérés moribonds, où les gouvernements restaurationnistes sont en train de restaurer le capitalisme, les communistes révolutionnaires doivent lutter pour un programme de revendications immédiates et transitoires dont l’objectif est de stopper et de renverser la contre-révolution sociale ; un programme qui, dans son ensemble, ne peut être que le programme d’un gouvernement ouvrier révolutionnaire.

• Pour un salaire vital minimum, déterminé par les organisations ouvrières de base.

• Pour une échelle mobile des salaires — une augmentation automatique, équivalente à chaque augmentation de prix, déterminée par des comités élus de travailleurs, en particulier de femmes et de retraités — afin de compenser entièrement chaque hausse de prix.

• Il faut arrêter toutes les hausses de prix ! Les prix de la nourriture, des vêtements, des transports, des loyers, de l’essence, doivent être gelés jusqu’à ce qu’un gouvernement des travailleurs opère une réforme monétaire dans les intérêts de la classe ouvrière et non de ceux des spéculateurs.

• Mettre tous les entrepôts de nourriture — publics et privés — sous le contrôle de détachements ouvriers armés, sous le contrôle de l’inspection et de la distribution ouvrières. Confisquer tous les biens amassés par les bureaucrates, la mafia, les hommes d’affaires des coopératives ou du secteur privé. Les travailleurs doivent contrôler et distribuer toute l’aide occidentale qu’ils reçoivent.

• Des comités élus de travailleurs doivent inspecter les comptes des entreprises et des ministères de la planification, des magasins spéciaux et ceux des nouveaux spéculateurs. C’est seulement ainsi que l’étendue de la corruption, des détournements de la production des travailleurs sera connue et qu’un nouveau plan de production et de distribution sera possible.

• Pour l’organisation d’échanges directs entre les villes et la campagne. Les travailleurs ruraux et urbains doivent aboutir ensemble à des rapports d’échange et même à des prix équitables entre les produits de l’industrie et de l’agriculture.

• Il faut restaurer le droit et la possibilité de travailler. Pour la division du travail disponible entre les travailleurs. Les chômeurs doivent se voir offrir un travail ou être payés au salaire industriel moyen. Non aux licenciements sans un travail ou un salaire équivalent. Pour l’occupation de toutes les usines, mines, magasins ou bureaux qui menacent de licenciements ou qui cherchent à imposer des fermetures. Exigez que tous les membres inutiles de la bureaucratie, les dirigeants d’entreprise et les spéculateurs exécutent un travail utile dans les usines et dans les champs, en échange du salaire moyen d’un ouvrier.

• Pour la gestion ouvrière dans chaque entreprise. Non aux privatisations, même sous la forme d’actions négociables distribuées aux travailleurs. Dans un Etat ouvrier, les usines appartiennent toujours à la classe ouvrière ! Non à l’expropriation de la propriété ouvrière.

• Non aux coupes dans les services sociaux. Pour un vaste programme de réparation d’habitations et de construction de nouvelles habitations, crèches, écoles et nouveaux hôpitaux. Personne ne doit être au chômage ou inoccupé tant que le peuple ne couvre pas de ses besoins élémentaires..

• Pour un salaire minimum vital pour tous. Tous les retraités doivent bénéficier d’une retraite qui ne soit pas inférieure à ce salaire minimum, protégée par une échelle mobile.

• Pour un programme d’urgence afin de résoudre la pénurie de logements. Emparons-nous des datchas et des grands appartements de l’ancienne nomenklatura et des nouveaux riches. Pour l’occupation de tous les édifices d’Etat qui ne servent pas le bien commun de la classe ouvrière ! Transformez-les en logements pour les jeunes familles et les chômeurs.

• Des comités de travailleurs doivent faire un inventaire de toute la propriété d’Etat telle qu’elle existait avant que les gouvernements restaurationnistes n’aient pris le pouvoir. Les détournements et la thésaurisation par les anciens membres du parti communiste et de la nomenklatura doivent être mis en lumière et les ressources de l’Etat ouvrier doivent être rendues à la propriété collective. En même temps toutes les “expropriations” de la propriété d’Etat doivent être annulées.

• A bas le chauvinisme ! Exécution sur le champ des organisateurs de pogroms et de “nettoyage ethnique”, sinon des tribunaux ouvriers doivent décider de leur destin. Répression sans merci des fascistes et des antisémites, des racistes et des chauvins qui organisent des attaques contre des minorités nationales, contre des femmes, des homosexuel(le)s et contre des organisations ouvrières. Pas de tribune, pas de droits démocratiques pour cette vermine.

• Respectons la volonté des minorités nationales d’être indépendantes, si telle est leur décision. Défense inconditionnelle des droits démocratiques de toutes les nationalités contre la répression, qu’elle soit stalinienne, nationaliste ou religieuse. Comme nous défendons les droits démocratiques de toutes les nationalités à l’intérieur de l’ex-Yougoslavie, de la Chine ou des Etats de l’ex-URSS, nous devons défendre les droits démocratiques de tous les travailleurs grand russes, serbes ou han chinois, dans les régions où ils sont aujourd’hui minoritaires et pourraient être opprimés.

• Il faut une milice ouvrière pour protéger les luttes ouvrières, pour écraser les fascistes et les fomenteurs de pogroms et pour détruire les insurrections armées des contre-révolutionnaires.

Pour empêcher la restauration du capitalisme, les travailleurs sont confrontés à une double tâche : une lutte contre un pouvoir exécutif bourgeois et un combat pour sauver ce qui reste des formes de propriété prolétarienne — la propriété étatique des moyens de production et de distribution. En ce qui concerne ce dernier, ils doivent combattre pour le renversement des gouvernements restaurationnistes et la prise du pouvoir par des gouvernements ouvriers basés sur des conseils ouvriers. Les forces restaurationnistes ne peuvent être uniquement évincées par des moyens pacifiques, c’est pourquoi plus les travailleurs se mobiliseront de façon forte et déterminée, moins une telle victoire sera coûteuse. Nous pouvons et devons construire une milice ouvrière capable de gagner à sa cause les soldats du rang.

Il ne manque pas d’armes ou d’opportunité d’en acquérir. La plupart des travailleurs ont fait leur service militaire. Ils peuvent et ils doivent s’armer. Les armes à la main, les travailleurs peuvent étouffer les flammes de la haine nationale, protéger les grèves et les occupations et, dès que le moment se présente, des unités armées des conseils ouvriers pourront prendre le pouvoir et établir un gouvernement ouvrier. Ce gouvernement devrait organiser des tribunaux ouvriers afin de juger tous ceux qui ont commis des crimes contre la classe ouvrière que ce soit sous la dictature stalinienne ou sous les régimes restaurationnistes.

Les tâches centrales d’un gouvernement des conseils ouvriers seront d’envoyer à la casse les plans des restaurationnistes et de rallier le mouvement ouvrier international à sa défense contre les inévitables pressions et blocus impérialistes. En matière économique le gouvernement ouvrier devra élaborer et mettre en oeuvre un plan d’urgence pour sauver l’économie d’une désintégration totale. Ce plan doit être établi par un congrès des députés ouvriers et mis en oeuvre par toutes les organisations de la classe ouvrière. Les mesures les plus urgentes d’un tel plan devraient être :

• Restaurer le monopole d’Etat sur le commerce extérieur. Tout le commerce international doit être contrôlé par des organes élus de l’inspection ouvrière. Les travailleurs des ports maritimes, des aéroports, des transports et des banques sont capables de distinguer rapidement entre le commerce qui se fait dans l’intérêt de l’Etat ouvrier et celui qui est spéculatif ou relève d’un profit nuisible. Exhorter le mouvement ouvrier occidental à imposer à ses gouvernements la signature d’accords commerciaux qui pourront être bénéfiques pour le plan d’urgence du gouvernement ouvrier.

• Arrêter la dénationalisation des grands moyens de production et re-nationaliser tous les secteurs déjà vendus. Fermer les bourses de valeurs et de marchandises. Faire un contrôle des anciennes opérations et punir tous ceux qui sont coupables de faire des profits sur le dos de la classe ouvrière.

• Restaurer le monopole d’Etat sur les banques. Nationaliser toutes les banques privées sous le contrôle et l’inspection des travailleurs. Les réserves de dollars de la mafia, des joint-ventures, des pseudo-coopératives et les comptes privés des bureaucrates doivent être confisqués dans l’intérêt de l’Etat ouvrier.

• Refuser de reconnaître la dette extérieure. Bloquer tous les paiements et briser toutes les chaînes du FMI, de la Banque Mondiale et de la BERD ! Chasser tous les “conseillers économiques” de l’impérialisme.

• Réaliser une réforme monétaire