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22 avril 2002
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Le manifeste trotskyste

5. Stratégie et tactique dans les pays semi-coloniaux (1989)

Depuis 1945, le capitalisme a achevé sa tâche qui consistait à détruire ou à subordonner ce qui restait des anciens modes de production. Bien que l’impérialisme ait pénétré l’ancien monde colonial dans sa totalité, des bourgeoisies nationales fortes n’ont pu se développer. S’il a soutenu, voire créé, une bourgeoisie semi-coloniale au sein des Etats qui sont devenus formellement indépendants, il n’a pas renoncé à dominer politiquement et économiquement ces Etats.

Pendant la première partie de l’ère impérialiste, les nouvelles bourgeoisies nationales des pays coloniaux ont vécu une oppression nationale. Des puissances coloniales, puis impérialistes, ont imposé à grande échelle leur capital sur des nations opprimées, détruisant ainsi nombre de petites entreprises indépendantes locales.

Dans ces circonstances, la bourgeoisie coloniale fut conduite à jouer un rôle important dans la lutte contre le pouvoir impérialiste. Utilisant des phrases mensongères et de fausses promesses, des mouvements comme le Congrès National Indien ou le Kuomintang en Chine, ont mobilisé des masses populaires derrière eux.

Tous ces mouvements, que l’on peut caractériser comme le faisait l’Internationale Communiste de “mouvements révolutionnaires nationaux”, furent placés sous la direction de la bourgeoisie, qui à maintes reprises s’est montrée incapable de poursuivre une lutte conséquente contre l’impérialisme.

Elle craignait le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre ; elle s’est avérée comme une direction vacillante et traître des luttes anti-impérialistes. Elle s’est compromise avec les impérialistes, et a trahi la lutte anti-impérialiste, jusqu’à la liquidation de son “propre” mouvement révolutionnaire (Shanghai, 1927).

Après la deuxième guerre mondiale et sous la direction de l’impérialisme américain, les vieux empires coloniaux furent démantelés et remplacés, de façon graduelle, par le système actuel des semi-colonies. Les vieilles puissances impérialistes, affaiblies, furent obligées d’accorder l’indépendance politique à pratiquement toutes leurs colonies. Sauf à de rares exceptions, la bourgeoisie nationale fut incapable d’aller au-delà d’une stratégie de pression pacifique sur les puissances impérialistes pour qu’elles se retirent. Colonie après colonie, les nationalistes petit-bourgeois, souvent alliés avec les staliniens, ont pris la direction de la lutte pour l’indépendance.

Là où, jusqu’au dernier moment, les impérialistes ont refusé de lâcher leur pouvoir (Algérie, Malaisie, Viêt-nam, Yémen, Mozambique, Angola, Zimbabwe), les nationalistes petit-bourgeois ont eu recours aux méthodes de lutte révolutionnaires nationalistes.

Malgré les promesses faites par ces “révolutionnaires” aux masses d’enlever le fardeau écrasant du pouvoir impérialiste, une fois parvenus au pouvoir ils ont réprimé le prolétariat et les paysans pauvres, avec comme objectif de renforcer et développer le capitalisme, et de protéger les intérêts impérialistes. Tandis que l’économie de ces pays restait dominée par l’impérialisme, “l’indépendance” n’était qu’une fiction.

Certaines de ces nouvelles classes dirigeantes — à Taiwan, en Coré du Sud, aux Philippines, en Iran, et au Kenya — ont prôné la collaboration ouverte avec les puissances impérialistes pour assurer le développement industriel et agricole. Ces Etats ont développé une économie entièrement liée à la division mondiale du travail mise en place par l’impérialisme. Pour encourager l’investissement impérialiste, ces Etats ont également mis en place des Etats policiers permettant de contrôler le mouvement ouvrier et d’offrir une force de travail susceptible d’être surexploitée.

A l’autre extrême, certains pays semi-coloniaux ont tenté de se développer isolément, en réduisant ou en minimisant leurs liens avec l’impérialisme. En général, ces économies furent dépendantes du bloc soviétique. Souvent, ces régimes ont pris un caractère bonapartiste de gauche, essayant de tenir la balance égale entre l’impérialisme d’un côté, et des mobilisations de masse bien contrôlées de l’autre. Ils ont consciemment basé leur développement économique sur le modèle de l’industrialisation stalinienne de l’URSS des années 30, poursuivant de grands programmes d’intervention étatique, et mettant en place de larges bureaucraties d’Etat comme soutien social du régime.

De cette manière ces régimes ont tenté de suivre la voie du “développement capitaliste indépendant”, d’adhérer au club des nations impérialistes. Pays après pays, cette stratégie s’est avérée catastrophique. Stagnation et pression impérialiste ont obligé ces pays à rentrer dans le giron de l’impérialisme : l’Argentine de Péron, l’Egypte de Nasser, le Sri Lanka de Bandaranaïke et la Tanzanie de Nyerere ne sont que quelques exemples de pays ayant connu ce destin. A la fin des années 80, des crises en Birmanie, en Algérie et en Angola, ont montré que d’autres régimes capitalistes d’Etat étaient en train de connaître le même échec.

L’autarcie est une utopie, et ce sont toujours les masses qui en font les frais. Peu importe la stratégie choisie par la bourgeoisie semi-coloniale (et certaines, dont celle de l’Inde, ont essayé une combinaison des deux), le résultat fut toujours le même. Ces pays sont marqués par l’endettement croissant envers l’impérialisme, par la stagnation, par la dépendance de leur économie et par une pauvreté écrasante des masses. C’est seulement dans les circonstances exceptionnelles de l’Afrique de Sud qu’il a été possible pour une puissance semi-coloniale de rompre avec ce cycle et de rejoindre le clan des impérialistes en tant que partenaire mineur.

Les nationalistes bourgeois furent incapables d’assurer une véritable indépendance et de maintenir la démocratie. Les impérialistes ont chanté les louanges de “la démocratie parlementaire”, allant jusqu’à instaurer des simulacres de celle-ci à travers les constitutions des ex-colonies. Mais ces mêmes impérialistes n’ont pas hésité à comploter pour renverser des gouvernements démocratiquement élus, dès qu’ils ont senti que leurs intérêts économiques étaient menacés.

Seule une petite minorité de semi-colonies parmi les plus développées a pu maintenir des régimes parlementaires pendant une durée significative. Et même dans ces pays, comme au Chili (1973), l’impérialisme est intervenu directement pour renverser les régimes démocratiques quand il en a senti le besoin.

Confrontés aux revendications paysannes pour une résolution efficace de la question agraire, les nationalistes bourgeois ont refusé de prendre des mesures radicales risquant de mettre en cause leur alliance avec les propriétaires terriens semi-féodaux ou les grands fermiers capitalistes.

Là où les nationalistes ont été obligés d’introduire une réforme agraire majeure (en Bolivie, au Pérou, au Penjab en Inde, par exemple), ceci s’est toujours fait d’en haut, pour éviter une solution révolutionnaire à la question agraire. Même si une solution réformiste à la question agraire a pu, temporairement, satisfaire les désirs des paysans pauvres de posséder des terres, le résultat a toujours été de livrer une nouvelle couche de paysans pauvres, dépourvus de crédit et de machines, aux mains des usuriers, des banques et des fermiers riches.

Pour maintenir son exploitation, l’impérialisme a toujours utilisé la méthode de “diviser pour régner”. Les impérialistes ont instauré des divisions en favorisant une population choisie au sein du système colonial, comme par exemple à Chypre ou au Sri Lanka. Là où il existait des restes de divisions confessionnelles et pré-capitalistes, les impérialistes ont saisi l’opportunité de préserver et entretenir ces divisions dans leur propre intérêt.

Par exemple, la division héréditaire du travail, fondement du système indien des castes, fut institutionnalisée par le colonialisme britannique, et a aidé à préserver la paix sociale dans les campagnes. Par la suite, les propriétaires et les capitalistes locaux ont pu tirer avantage — et profit! — de ce système. Aujourd’hui, malgré le développement d’un capitalisme moderne en Inde, la discrimination et les inégalités institutionnalisées du système de caste sont toujours très fortes. Encore une fois, la bourgeoisie “indépendante” s’est montrée incapable d’unifier “sa” nation sur la base de l’égalité.

Malgré les affirmations des “tiers mondistes” et des théoriciens de “la dépendance”, selon lesquelles un développement capitaliste majeur dans les pays dominés par l’impérialisme n’était pas possible, le capital impérialiste a pu l’effectuer et a créé des millions de nouveaux prolétaires.

Pendant les deux dernières décennies, cette classe ouvrière semi-coloniale a pris la voie de l’action de classe indépendante, mais, à chaque fois, elle s’est heurtée aux limites de ses propres directions syndicales, staliniennes ou nationalistes. Il y a une crise de direction au sein des classes ouvrières des pays semi-coloniaux. Dans la majorité de ces pays n’existe même pas le noyau d’un futur parti révolutionnaire. Cette situation a permis aux formations politiques petite-bourgeoises de tout genre de prendre la direction des actions et des mouvements de masse anti-impérialistes, avec des conséquences inévitables et nuisibles pour ces luttes.

Dans son combat contre l’exploitation dans les mines, les usines et les plantations du capital local ou impérialiste, la classe ouvrière mondiale doit utiliser toute la gamme des revendications transitoires. C’est à elle de mener une lutte révolutionnaire pour résoudre les tâches bourgeoises démocratiques. Des millions de travailleurs, de paysans et de semi-prolétaires exigent l’unité nationale, l’indépendance, la révolution agraire et la démocratie. La classe ouvrière doit s’engager totalement dans le combat pour la victoire de ces revendications, dans le cadre de la révolution permanente.

Dans leur essence les questions nationales, agraires et démocratiques sont des composantes historiques de la révolution bourgeoise. Mais à l’époque impérialiste, il n’est plus possible de résoudre vraiment ces questions dans le cadre du capitalisme. La dépendance militaire, politique et économique des semi-colonies, leur état arriéré et les inégalités économiques sont des constituants fondamentaux de l’ordre impérialiste mondial.

Il ne saurait y avoir d’étape révolutionnaire séparée pendant laquelle les tâches démocratiques bourgeoises pourraient être pleinement résolues. Toute l’histoire de la lutte anti-impérialiste après 1945 confirme la position de base de la théorie de la révolution permanente, élaborée par Trotsky. Les prétendues “victoires” des mouvements de masse anti-impérialistes le montrent plus clairement que les nombreuses défaites.

Les dirigeants des révolutions du Nicaragua, du Zimbabwe et d’Iran ont refusé d’exproprier toutes les sociétés et les banques — celles de la bourgeoisie nationale et celles des impérialistes — et de répondre aux besoins des paysans pauvres. Ils ont ainsi montré leur servilité à l’égard de l’impérialisme. Même là où des régimes militaires bonapartistes ont été obligés de nationaliser l’économie et de développer une infrastructure nationalisée — comme en Birmanie, en Egypte ou en Libye — ces régimes n’ont pas brisé les chaînes économiques liant leur pays à l’impérialisme. La situation des pays où le bonapartisme s’est imposé est marquée par la stagnation due à l’autarcie, par l’endettement et par la resurgissement de la bourgeoisie nationale en dehors du secteur Etatique.

C’est seulement dans les pays où le capitalisme a été entièrement détruit (Chine, Cuba, Viêt-nam, Cambodge) qu’il a été possible de briser l’emprise de l’impérialisme mondial sur les pays semi-coloniaux. Mais même dans ces pays, les staliniens ont fait avorter la révolution permanente en étant incapables de surmonter le legs hérité de la domination impérialiste. Dans plusieurs de ces pays, l’oppression des minorités nationales s’est accrue (par exemple, les chinois au Viêt-nam ou les tibétains en Chine).

Le potentiel libérateur des rapports de propriété post-capitalistes a été étranglé par la combinaison de la planification bureaucratique et la politique stalinienne d’une “voie nationale au socialisme”. En conséquence les anciennes semi-colonies ont été économiquement le maillon faible des Etats ouvriers dégénérés, dépendantes de la bonne volonté de la bureaucratie soviétique de soutenir leur économies.

De plus en plus, le Kremlin rechignait à garantir la stabilité économique de ces pays, ce qui a fait croître les tendances restaurationnistes et a renforcé les secteurs de la bureaucratie stalinienne souhaitant ouvrir les économies post-capitalistes à la pénétration impérialiste sous la forme d’un “socialisme de marché”. Dans ces pays, seule une révolution politique, détruisant la bureaucratie stalinienne et établissant la véritable démocratie des conseils ouvriers, peut montrer la voie aux travailleurs et aux paysans pauvres, et leur permettre de régler leurs comptes avec l’impérialisme.

Les premières mesures de toute révolution victorieuse dans un pays semi-colonial doivent être l’expropriation des grandes industries, des banques et des compagnies financières, l’établissement du monopole d’Etat sur le commerce extérieur, et l’extension et l’internationalisation de la révolution. Seul le prolétariat, mobilisé en conseils ouvriers et en milice ouvrière peut remplir ces tâches de façon progressiste. Dans cette mobilisation la classe ouvrière doit attirer des pans entiers de la paysannerie et du semi-prolétariat, pour assurer la résolution complète des questions agraires, nationales et démocratiques.


La révolution agraire dans les semi-colonies

Malgré la croissance du prolétariat industriel, la paysannerie est toujours numériquement majoritaire dans les semi-colonies. Pour assurer que la révolution ouvrière devienne véritablement mondiale, il faut que la classe ouvrière mobilise la paysannerie pauvre autour de ses revendications et aspirations à la terre. Pendant toute l’époque impérialiste, la question agraire s’est révélée la plus explosive des tâches inachevées de la révolution bourgeoise. Le combat pour la terre mené par la paysannerie a été la locomotive de la lutte pour l’indépendance nationale contre l’impérialisme. Il en fut ainsi en Chine pendant les années 30 et 40, et en Indochine pendant les années 50 et 60. En 1917 en Russie, la révolution agraire fut à l’origine d’une force sociale gigantesque qui combattit pour la démocratie et contre l’autocratie tsariste.

Depuis la deuxième guerre mondiale, la question agraire dans les pays semi-coloniaux fut le détonateur des soulèvements populaires contre les oligarchies haïes (par exemple, au Nicaragua en 1979 ou aux Philippines en 1985). Là où le combat paysan pour arracher la terre a été délibérément séparé de la lutte pour l’indépendance nationale (Irlande 1880-1921), ou pour la démocratie (Espagne 1931-39), aucune des tâches démocratiques bourgeoises posées n’a été résolue.

A l’âge de l’impérialisme, la bourgeoisie — impérialiste et semi-coloniale — abandonne toute prétention à la lutte révolutionnaire contre les propriétaires terriens pré-capitalistes. Les impérialistes tentent de limiter l’action du prolétariat et des paysans pauvres par des alliances avec des propriétaires terriens féodaux qui maintiennent les semi-colonies dans un état arriéré et qui assurent que l’agriculture soit dominée par le commerce et par les plantations coloniales.

Après la dissolution des empires coloniaux et l’établissement de l’hégémonie américaine, le combat contre les vestiges semi-féodaux dans les colonies et les semi-colonies a été combiné avec la lutte contre la pénétration de l’agriculture par le capital financier. Prenant pour point de départ la création d’un marché mondial des produits agricoles, le capital financier a encouragé la concentration et la centralisation des terres dans les pays semi-coloniaux.

Sous la pression de l’impérialisme, des récoltes destinées à l’exportation ont été cultivées à une échelle énorme. Le capital financier a racheté les terres des propriétaires terriens semi-féodaux ou a transformé ces derniers en capitalistes agraires. Dans le même temps il chassait des millions de paysans de leurs terres par l’intimidation, l’expulsion ou la fraude. Par voie de conséquence, des pays qui assuraient une production agricole suffisant à leur propre alimentation sont devenus importateurs des biens agricoles de première nécessité. Entre-temps les oligarchies terriennes et les sociétés multinationales récoltaient des profits fantastiques.

Aujourd’hui, la dynamique principale de la révolution agraire siège dans la contradiction entre la masse des paysans, confinés dans des lopins de terre de plus en plus réduits et de moins en moins fertiles, et les capitalistes, propriétaires de grandes plantations produisant pour l’exportation.

Pendant les décennies d’après-guerre, la réforme agraire organisée d’en haut a été utilisée pour éviter une solution révolutionnaire à la question agraire, posée par les masses. La tactique choisie fut celle de la création d’une couche stable de paysans moyens, très conservateurs. Cette politique a réussi un certain temps dans certains pays. Néanmoins, elle n’a pu, et elle ne peut, résoudre le problème fondamental de la bourgeoisie semi-coloniale : à savoir, le fait que son asservissement à l’impérialisme lui rend impossible d’offrir du travail aux paysans pauvres chassés vers les villes, et d’empêcher, par une aide adéquate, que les petit producteurs ne sombrent dans la pauvreté.

Les propriétaires terriens semi-féodaux subsistant, collaborent avec le capital financier pour assurer la subordination de l’économie paysanne aux intérêts du capitalisme agraire à grande échelle. Cette situation entraîne que la seule solution possible aux problèmes des paysans — manque des terres, endettement rurale et techniques primitives — reste celle fondée sur une alliance avec la classe ouvrière pour le renversement révolutionnaire du capitalisme et de l’impérialisme. Cette stratégie est celle de la révolution permanente.

Bien entendu, toutes les classes rurales ne suivront pas cette politique jusqu’au bout, car la paysannerie n’est pas une classe moderne ayant un rapport homogène avec les moyens de production. Là où elle est le plus éloignée de la propriété terrienne communale et du travail communal, elle se divise clairement en fermiers capitalistes prospères d’un côté, et en prolétaires ruraux de l’autre.

Là où la paysannerie a su maintenir la petite propriété privée rurale elle a toujours pu être mobilisée pour former la base de soutien de régimes réactionnaires bonapartistes. De tels régimes, face au défi de la classe ouvrière, cherchent de façon démagogue à désigner les travailleurs comme l’ennemi du paysan pauvre. Sur la voie de la révolution, la classe ouvrière doit s’adresser d’abord au prolétariat agricole toujours plus nombreux, qui travaille à plein temps dans les plantations, les fermes, et les usines agro-alimentaires. Ce prolétariat est numériquement faible, mais possède une grande force sociale, comme il l’a montré en créant ses propres organisations ouvrières (syndicats, comités) et par sa lutte pour arracher de meilleurs salaires et conditions de travail.

Des coupeurs du canne à sucre de Cuba aux travailleurs des plantations de café du Nicaragua, ce sont eux qui ont souvent été la force décisive dans les batailles contre les dictateurs haïs. Ils doivent donc lutter pour des revendications immédiates économiques et pour des revendications transitoires, et établir le contrôle ouvrier et l’organisation syndicale dans l’usine et la plantation. Toute l’époque montre que cette couche doit prendre l’initiative en créant des milices ouvrières pour défendre ses acquis face aux escadrons de la mort à la solde des propriétaires et des planteurs.

Le semi-prolétariat est la couche suivante en ordre d’importance. Il est composé du travailleur agricole saisonnier qui consacre le reste de son temps à tirer de quoi vivre de son lopin de terre, et du petit paysan qui ne peut entretenir sa famille, et est donc obligé d’aller travailler à la ville.

En Amérique latine, en Afrique et dans certaines parties de l’Asie, cette catégorie est importante, surpassant souvent les travailleurs salariés à la campagne d’un facteur de dix. La confrontation des semi-prolétaires aux plantations a fait en sorte que leur niveau de conscience est plus développé que celui des paysans : ils ont embrassé en grande partie l’esprit combatif et l’organisation prolétariens.

En Amérique centrale, la nature saisonnière et migratoire du travail de cette couche l’a conduite à devenir la base des guérillas. Ces travailleurs doivent lutter dans les plantations pour l’égalité des salaires et des conditions de vie ; pour des contrats permanents pour ceux qui en veulent, et pour la terre pour tous ceux qui sont obligés de migrer à cause du manque des terres.

La classe rurale la plus désespérée est la paysannerie sans terres, celle qui a vu son bien confisqué par l’oligarchie, le planteur colonial ou “la révolution verte”. Aujourd’hui, il existe plus de 600 million paysans sans terres dans les pays semi-coloniaux. Au Pakistan, en Inde et au Bangladesh, entre 25 et 50% des paysans n’ont pas de terre ; en Amérique centrale, le chiffre est de l’ordre de 50%. La plupart d’entre eux ne connaîtraient que la famine, à part quelques répits offerts par le travail journalier ou saisonnier. Beaucoup d’entre eux migrent vers les villes, à la recherche illusoire d’un travail.

Cette classe, la plus nombreuse de la campagne, est l’allié obligé du prolétariat. Il faut donc gagner son soutien, même au prix du morcellement des grandes propriétés. Ainsi, la classe ouvrière révolutionnaire doit s’engager dans la lutte pour réaliser les revendications suivantes : la terre à ceux qui la travaillent ; pour l’occupation des terres non ou temporairement utilisées ; pour la défense de l’occupation des plantations, comme partie intégrante de la lutte pour la subsistance ; pour des comités et des milices des paysans sans terre. Les trotskystes doivent se mettre à la tête des appropriations de terres effectuées par les paysans sans-terres, qu’elles soient dirigées contre les plantations semi-féodales ou contre les propriétés capitalistes, mais nous luttons aussi pour que, dès que possible, des coopératives soient formées. Pour ceux qui ont déjà été rejetés dans les bidonvilles, nous luttons pour un programme de travaux publics, qui leur donnent du travail utile et un salaire décent. A ceci doit être liée l’organisation des chômeurs.

Les paysans pauvres luttent pour ne pas devenir des paysans sans-terres. Ils sont touchés par le fermage ou la dette, suite à l’achat d’équipements ou d’engrais, obligatoires pour leurs maigres lopins de terre qui, du reste, n’assurent pas la subsistance de toute la famille. Le paysan pauvre peut être aussi opprimé par les paysans riches ou par les grands propriétaires ; dans ce cas, les revendications immédiates appropriées sont : pour l’abolition du fermage, et pour la dénonciation de toutes les dettes à l’usurier rural et au marchand urbain ; pour des crédits d’Etat pour l’achat des machines et d’engrais ; pour l’encouragement matériel des fermes de subsistance à adhérer volontairement aux coopératives de vente et de production.

Pour des centaines de milliers de paysans, le seul moyen de gagner de quoi vivre est la culture des produits agricoles liés à l’industrie de la drogue. Ces paysans sont exploités sans pitié par les barons de la drogue, et sont persécutés par des services impérialistes “anti-drogue”. Nous défendons le droit des paysans à cultiver des produits destinés à la drogue sans entrave légale. Nous exigeons que l’Etat achète les récoltes, à un prix fixé par des comités de surveillance des prix, composés des travailleurs et des paysans.

La paysannerie moyenne, peu nombreuse, et se méfiant des intentions du prolétariat vis-à-vis de sa propriété privée, possède normalement un surproduit assez grand pour vendre à la ville. Pourtant, cette couche, elle aussi, est exploitée, mais cette fois par le revendeur. Lors d’une lutte sur les questions de salaires et de conditions de travail entre le paysan moyen et les ouvriers qu’il emploie, le prolétariat doit soutenir ces derniers.

Là où la paysannerie moyenne ou petite exige une augmentation des prix de ses produits — ce qui arrive souvent là où le prolétariat a obligé le gouvernement à fixer les prix des produits de base — les révolutionnaires avancent une autre solution : que les patrons et les propriétaires paient, et non pas les travailleurs! Nous exigeons l’annulation de la dette, l’extension du crédit, la promotion des coopératives et la construction des comités communs de surveillance des prix parmi les travailleurs et les paysans, pour planifier et échanger leurs produits respectifs.

En général, les paysans riches se trouveront du côté de la bourgeoisie là où la semi-féodalité a été détruite et où l’impérialisme, en alliance avec le pays exploité, a intégré les paysans riches au marché mondial. Dans ces circonstances, les révolutionnaires doivent lutter à côté des paysans pauvres pour l’expropriation des terres des paysans riches. Mais là où existent toujours des liens semi-féodaux qui oppriment tous les paysans, riches et pauvres, il est possible d’organiser la lutte commune pour en finir avec cette oppression.

La classe ouvrière est l’ennemi implacable de l’industrie agraire impérialiste, du fermier capitaliste et du propriétaire terrien absentéiste. Pour les travailleurs et les paysans pauvres, la propriété de ces couches est à l’origine de leur appauvrissement.

Là où la bourgeoisie ou la petite-bourgeoisie nationale luttent contre l’oligarchie, nous exigeons qu’elles entreprennent les actions suivantes : la nationalisation des terres de l’oligarchie, sans compensation ni rachat ; la nationalisation des plantations impérialistes sous le contrôle ouvrier et paysan ; l’instauration d’un programme massif de travaux publics pour améliorer les conditions de vie des masses de la campagne — électrification, approvisionnement des lieux culturels, irrigation, provision d’eau pure, création d’un système d’égouts.

Seul un tel programme peut empêcher l’exode en masse des paysans poussés par la faim vers la ville. La transformation et la planification de la production agricole diminueraient la dépendance des paysans à l’égard de la production pour l’exportation, augmenteraient la productivité des terres et, ainsi, augmenteraient la quantité de nourriture restant pour la consommation domestique.

Des telles mesures aideraient aussi la préservation de l’environnement rural. Lors de la transformation de la campagne, le capitalisme a étendu la crise écologique vers de nouvelles régions. La déforestation, la destruction des réseaux hydrographiques lors de la mise en place de l’irrigation, la pollution des fleuves par les déchets industriels et par les engrais, sont autant de facteurs qui préparent de véritables désastres écologiques au “tiers monde”.

Le combat du prolétariat et des paysans pauvres doit comporter un programme de mesures immédiates pour empêcher la catastrophe écologique, notamment le remplacement de la déforestation massive par le reboisement, et la création de plans d’irrigation qui préservent l’environnement.

La période d’après 1945 a montré que la seule véritable solution à la servitude de la paysannerie pauvre et au manque de terres est la destruction du capitalisme. A la campagne, le parti révolutionnaire doit mener la lutte des classes jusqu’au bout. Nous avançons un programme d’expropriation révolutionnaire de toutes les plantations capitalistes et des fermes des paysans riches, sans compensation ni rachat, par des conseils ouvriers et paysans. Comme programme pour la transition socialiste dans le domaine de l’agriculture, nous luttons pour la création de fermes d’Etat, et nous encourageons la collectivisation volontaire de la petite et moyenne paysannerie.


La question nationale dans les pays semi-coloniaux

L’unité et l’indépendance nationale furent des objectifs politiques pour la bourgeoisie. Elles avaient aussi un but social et économique : la création d’un marché national unifié protégé contre la concurrence étrangère, à l’intérieur duquel le capital domestique pourrait se développer.

Aujourd’hui, malgré une indépendance formelle, les anciennes colonies et DOM-TOM de l’impérialisme ne sont pas plus proches de l’indépendance économique qu’elles ne le furent au début de l’ère impérialiste : elles sont toujours des nations opprimées. La situation normale dans les pays semi-coloniaux est celle d’un état arriéré et un développement industriel qui est, au mieux, inégal et dépendant de l’impérialisme.

Aucune indépendance politique formelle ne peut contrebalancer cette situation. L’asservissement économique au capitaliste forge ses chaînes dans les rapports sociaux.

On ne peut les briser que par l’expropriation du capitalisme. Pour cette raison, seule la classe ouvrière a la capacité de détruire l’oppression nationale des semi-colonies. Elle doit lutter pour les revendications suivantes :

• Pour l’expulsion des forces armées de l’impérialisme et de ses gendarmes (y compris les troupes de l’ONU), des installations dites “de sécurité” et des “conseillers” impérialistes.

• Pour l’abolition des forces armées permanentes, formées par l’impérialisme et donc loyales à ce dernier, et pour leur remplacement par une milice formée par les travailleurs et les paysans pauvres.

• Pour l’annulation de toute dette et paiement d’intérêts envers les banques impérialistes. Aujourd’hui, les impérialistes ne veulent pas que la dette soit remboursée entièrement : ceci marquerait la fin des surprofits qu’ils en tirent, et la perte d’une arme qu’ils utilisent pour exercer leur contrôle économique, politique et militaire sur les pays semi-coloniaux. Les termes de la dette sont déterminés par l’impérialisme ; ils ont été acceptés par la bourgeoisie semi-coloniale, ce qui montre la vraie nature de son défi “anti-impérialiste”. Les résultats pratiques pour les masses de cette lâcheté sont l’austérité, le chômage, des restrictions aux droits politiques et syndicaux, la production pour l’exportation et, par voie de conséquence, la famine.

• Contre la politique consistant à limiter les remboursements de la dette à un pourcentage des exportations ou du PNB. Contre l’idée d’un moratoire sur la dette, qui n’aurait autre conséquence que de renvoyer à plus tard des remboursements accrus à l’impérialisme. La dette a déjà été remboursée plusieurs fois, grâce aux taux d’intérêt exorbitants et au pillage des ressources naturelles des pays semi-coloniaux.

• Pour le rapatriement de tous les paiements de la dette et la restauration des ressources naturelles. Pour le rapatriement de l’héritage archéologique inestimable qui a été volé par les bandits impérialistes.

• Pour la nationalisation sans compensation ni rachat des banques, des compagnies financières et des grandes industries, et la suppression de tout accord ou société mixte, mis en place entre les industries d’Etat et le capital financier international.

Le prolétariat doit briser la mainmise de l’impérialisme sur l’économie semi-coloniale ; il doit aussi lutter pour l’unité nationale et pour le droit à l’autodétermination des nationalités opprimées au sein des pays semi-coloniaux.

Les frontières arbitrairement mises en place par l’impérialisme lors de sa division collective du monde au cours des années 1880, et puis encore en 1919 et en 1945, ont divisé plusieurs nationalités et peuples, et créé des minorités nationales au sein des pays coloniaux et semi-coloniaux. Pendant le développement de la bourgeoisie coloniale, son nationalisme eut un contenu relativement progressiste, au sens où il fut dirigé contre les restes de la féodalité ou contre l’impérialisme. Mais une fois que la bourgeoisie coloniale eut pris le pouvoir, ce nationalisme fut souvent utilisé comme instrument d’oppression des minorités nationales, comme ce fut le cas en Turquie ou en Birmanie.

La bourgeoisie semi-coloniale n’a pu résoudre les problèmes nationaux produits ou exacerbés par la division du monde par l’impérialisme. Au contraire, l’incapacité de la bourgeoisie à unifier la nation ou à la développer économiquement a accentué les différences économiques régionales, et a encouragé la réapparition d’anciens antagonismes nationaux et la création de nouveaux conflits (en Inde, par exemple).

Là où existe, de la part d’une nationalité opprimée, un véritable mouvement basé sur la conscience d’avoir une nationalité, une langue, une culture et une territoire, le prolétariat doit soutenir son droit à l’autodétermination. Ce soutien est inconditionnel, c’est-à-dire que nous n’exigeons pas que les nationalistes adoptent des méthodes de lutte communistes avant de leur offrir notre soutien.

Néanmoins, comme nous sommes critiques vis-à-vis les objectifs des nationalistes, nous critiquons aussi leur méthodes, qui réduisent souvent la lutte nationale à l’action armée d’un petit nombre de militants. Aucun droit à un Etat séparé n’existe si cela implique l’oppression nationale d’un autre peuple, comme c’est le cas, par exemple, en Israël ou en Irlande du Nord.

Le prolétariat est une classe internationaliste visant à unifier peuples et nations dans une union ou une fédération volontaire, sur des bases socialistes. En général, nous ne sommes pas favorables à la création d’un nombre illimité d’Etats séparés, ou à la décomposition des Etats “multinationaux” en des Etats séparés, comme moyen de libérer des peuples de l’asservissement impérialiste ou capitaliste.

Nous nous opposons à ces solutions trompeuses, mais nous reconnaissons que, si une telle revendication est avancée par la masse des travailleurs et des paysans pauvres — exprimée, par exemple, par le résultat d’un référendum ou par la lutte armée de masse, voire la guerre civile, comme au Bangladesh — dans ces conditions, les révolutionnaires doivent se mettre à la tête du mouvement pour la création d’un Etat séparé. Nous participerions à un tel mouvement à la fois dans le pays opprimé et dans le pays oppresseur, et nous rappellerions que seule la révolution socialiste, et non la seule sécession, peut offrir une solution véritable aux problèmes des masses.

La classe ouvrière doit soutenir les droits nationaux légitimes des peuples opprimés. Néanmoins, la stratégie internationaliste du prolétariat exige que nous combattions toutes les idéologies nationalistes, même celles des opprimés. Le nationalisme se heurte inévitablement à l’affirmation de la classe ouvrière en force sociale consciente défendant ses propres intérêts.

Dans ces circonstances, le nationalisme devient réactionnaire. Nous soutenons les luttes d’autodétermination, y compris jusqu’à la sécession, comme par exemple au Kurdistan, au Tamil Eelam, au Cachemire, en Euskadi etc., mais nous expliquons que le projet nationaliste de développer ces régions en tant qu’Etats bourgeois indépendants est complètement utopique.

Le prolétariat doit lutter pour l’expropriation du capital et pour l’extension de la planification démocratique à l’échelle la plus grande. Le repli derrière des frontières économiques de plus en plus étroites n’est pas une solution aux revendications économiques des nations opprimées.

Contre la politique systématique de la “balkanisation” menée par les impérialistes, qui a pour but la division et la domination des pays faibles et peu stables, les communistes avancent le mot d’ordre d’une véritable fédération des Etats socialistes, là où ces pays sont liés par des facteurs historiques, culturels, linguistiques etc. Au Moyen Orient, en Amérique latine et dans le sous-continent indien, une telle revendication transitoire peut avoir un effet mobilisateur très puissant auprès des masses, parce qu’elle surmonte les divisions mises en place par les impérialistes et les préjugés nationaux bourgeois et petit-bourgeois.


Le combat contre la dictature militaire et le bonapartisme dans les pays semi-coloniaux

L’impérialisme a retardé le développement économique et social de la plupart des régimes semi-coloniaux ; en conséquence, ils n’ont pas pu maintenir une démocratie bourgeoise stable. Des parlements élus ont connu une existence épisodique, et, en général la “démocratie” associée à de telles institutions a été fortement atténuée, par des facteurs tels que des lois limitant le droit de vote à ceux qui savent lire ou à ceux qui parlent une certaine langue, et par des mesures prises pour empêcher les gens de s’inscrire sur les listes électorales.

En conséquence, diverses formes de bonapartisme ont été la règle dans un grand nombre de pays semi-coloniaux. De tels régimes, défenseurs résolus du capitalisme, ont eu une relative indépendance par rapport à la classe capitaliste, notamment par leur contrôle de l’armée et de l’appareil d’Etat. Ces régimes ont privé les capitalistes de leur pouvoir politique direct aussi bien qu’ils ont contenu ou réprimé les classes exploitées.

Dans les pays semi-coloniaux, le pouvoir bonapartiste a oscillé entre des formes “anti-impérialistes” et des formes ouvertement pro-impérialistes. La variante “de gauche” du bonapartisme a souvent pris la forme de mouvements d’officiers nationalistes, tirés des couches moyennes petite-bourgeoises, et reflétant bien évidemment le point de vue de cette classe. Cette couche voyait son avenir mis en question par la stagnation économique, par la corruption, et par l’asservissement de la bourgeoisie nationale vis-à-vis l’impérialisme ; elle a ainsi pris le pouvoir en plusieurs pays depuis la deuxième guerre mondiale (par exemple en Argentine, au Pérou, en Libye, en Egypte et en Birmanie).

L’idéologie de ces mouvements empruntait des éléments au stalinisme, et, parfois, au fascisme. De façon typique, ils proclamaient poursuivre une “troisième voie”, entre le capitalisme et le communisme. Ces régimes ont tenté de surmonter l’échec du développement économique dans leur pays par la limitation de la pénétration impérialiste. Ils ont misé sur la promotion du “développement capitaliste indépendant”, jouant sur les tarifs commerciaux, l’industrialisation promue par l’Etat et la réforme agraire.

Souvent, l’anticommunisme brutal a été lié à des tentatives d’intégrer le mouvement syndical et les organisations paysannes au sein de l’Etat, pour créer une base de soutien au régime, face à la pression impérialiste venue de l’extérieur ou de l’intérieur.

Mais ces régimes n’ont nulle part ouvert la voie au socialisme. Ce qui n’a rien d’étonnant, car cela eût été contraire à leur nature. Ces régimes ont au contraire renforcé l’Etat capitaliste et son économie par leurs attaques contre les travailleurs, y compris par la répression sévère et le massacre.

Lors d’une confrontation possible entre un régime bonapartiste et l’impérialisme ou ses agents les plus réactionnaires, le prolétariat pourrait se retrouver luttant aux côtés des secteurs nationalistes et militaires démocratiques. Mais au cours d’un tel combat les travailleurs devraient conserver leur indépendance de classe de la manière la plus ferme, et réaffirmer leurs critiques vis-à-vis leurs alliés temporaires. Le prolétariat n’a que faire des Messies et des dirigeants militaires : il doit prendre le pouvoir par sa propre insurrection, et non par des complots militaires.

Ce serait une erreur très grave que d’établir l’union stratégique avec des groupes d’officiers, ou de semer des illusions sur leur capacité à armer le prolétariat ou à le diriger. Une telle politique mène droit à la collaboration de classe et aux compromis programmatiques : elle ne peut qu’affaiblir la politique prolétarienne qui consiste en la création d’une milice ouvrière indépendante et en l’organisation de la base des forces armées.

L’échec inévitable de la stratégie économique et politique des régimes bonapartistes, les compromis multiples avec l’impérialisme et le désenchantement conséquent des masses, ouvrent la voie au renversement des tels régimes et à leur remplacement par un système ouvertement pro-impérialiste, plus conforme aux besoins du capital financier.

Partout dans le monde, des millions de travailleurs et de paysans souffrent de la brutalité des régimes bonapartistes de droite. De tels régimes sont souvent apparus suite à l’échec du bonapartisme de gauche (Indonésie, 1965 ; Argentine, 1955 ; Pérou, 1975), ou, comme au Chili (1973) ou en Bolivie (1971), par suite de l’écrasement d’une situation révolutionnaire. Ces régimes sont marqués par leur asservissement à l’égard de l’impérialisme, par leurs tentatives d’écraser des organisations ouvrières et paysannes, par leur utilisation d’escadrons de la mort, la torture, et, plus généralement, par la violation des droits de l’homme.

D’Indonésie au Paraguay, l’utilisation de ces régimes par l’impérialisme fait que, partout dans le monde, la revendication de “démocratie” reste une question brûlante pour des millions d’exploités. Là où le prolétariat lutte pour des droits démocratiques à côté des forces bourgeoises ou petite-bourgeoises, il ne doit pas oublier son objectif stratégique : le pouvoir des conseils ouvriers.

Ce que nous défendons dans la démocratie bourgeoise, ce sont les organisations de lutte — acquis légaux et constitutionnels arrachés de la bourgeoisie —et les formes de la démocratie bourgeoise (comme les parlements) qui peuvent être utilisées par la classe ouvrier comme tribunes pour la mobilisation des masses et pour l’agitation parmi celles-ci. Néanmoins, le pouvoir des conseils ouvriers est la forme de pouvoir de classe la plus démocratique de l’histoire ; à l’époque impérialiste il remplace la république démocratique bourgeoise comme but stratégique.

Malgré notre rejet de l’idée que la révolution soit limitée à une étape distincte et “démocratique”, nous ne disons pas, à la différence des sectaires, que des mots d’ordres démocratiques ne sont pas nécessaires. Des dictatures brutales créent constamment des illusions démocratiques et des aspirations à des institutions de démocratie bourgeoise.

Seuls des sectaires invétérés, ceux qui ne voient pas la nécessité de se rapprocher de ce qui est progressiste dans les illusions démocratiques des masses, pourraient croire qu’il est possible de sauter par dessus la conscience des masses. Pour briser de telles illusions dans et par la lutte il faut revendiquer plus que “le socialisme”.

Là où les classes dirigeantes refusent les pleins droits démocratiques aux masses, nous mobilisons ces dernières autour des mots d’ordre démocratiques, y compris celui d’assemblée constituante souveraine. Il faut exiger un processus électoral dans lequel il n’y ait aucun accord secret ou limitation préalable du résultat potentiel, qui est donc vraiment démocratique pour les masses.

Cela veut dire le suffrage universel, direct, secret et égal, sans limitation au droit de vote basée sur la propriété ou l’alphabétisme. Tous les partis ouvriers et paysans doivent avoir le droit à la libre diffusion des publications et droit de réunion. Ces droits doivent être défendus par la milice ouvrière. Il faut aussi exiger la proportionnelle pour tous les partis élus à l’Assemblée, basée sur le nombre de voix reçues, sans seuil minimum.

Pourtant, le fait que nous reconnaissions l’importance de telles revendications ne veut pas dire que nous partagions les méthodes opportunistes des centristes vis-à-vis l’Assemblée constituante. Ces derniers ont transformé la lutte pour la Constituante en une étape démocratique par laquelle les masses doivent obligatoirement passer. En utilisant le mot d’ordre d’“assemblée constituante souveraine” d’une manière qui exclut dans l’immédiat la lutte pour la construction des conseils ouvriers et pour le pouvoir ouvrier, et la repousse à après la construction de la Constituante, le centrisme d’origine trotskyste (le lambertisme, le morénisme et le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale) s’est aligné sur les staliniens ou les nationalistes petit-bourgeois.

En même temps, les centristes — comme les bonapartistes de gauche “anti-impérialistes” — ont créé des illusions dans le potentiel “socialiste” de telles assemblées. Quel que soit l’exemple — le Dergue (parti dirigeant en Ethiopie), “l’Etat à parti unique” de Mugabe au Zimbabwe, les “comités populaires” impuissants d’Ortega au Nicaragua, ou les “comités du peuple” de Qhadaffi — ces organisations sont en fait utilisées pour priver les travailleurs et les paysans de leur droit d’organisation.

Ainsi, l’Assemblée Constituante n’est pas progressiste en soi. Il est possible qu’elle ne soit qu’un parlement bourgeois, chargé d’élaborer une constitution. Dans la presque totalité des cas, ceci fut la réalité de l’Assemblée Constituante. Pire encore, dans certains pays semi-coloniaux (Brésil, 1982), et même certains pays impérialistes (Portugal, 1975), la Constituante n’a été convoquée qu’une fois établies des limitations militaires bonapartistes sur ses pouvoirs, et après accord préalable entre les partis réformistes et les militaires sur la forme constitutionnelle à adopter.

Souvent, des Assemblées constituantes se sont révélées des organes réactionnaires opposés aux organes révolutionnaires de lutte et au pouvoir des travailleurs et des paysans.

Ceci peut arriver dans les pays semi-coloniaux, où le poids énorme de la paysannerie peut être utilisé par la bourgeoisie contre le classe ouvrière. Pour freiner la révolution, la classe capitaliste peut mobiliser toutes les voix équivalentes des “citoyens”. Il est donc nécessaire de lutter pour la convocation de l’Assemblée Constituante par la construction des conseils des travailleurs, des paysans et des soldats.

C’est seulement ainsi que la Constituante peut devenir l’instrument de la démocratie révolutionnaire et non pas celui du bonapartisme ; c’est seulement ainsi qu’une fois son rôle rempli, la Constituante peut être dépassée par les conseils de travailleurs et de paysans pauvres.

Même sous les régimes semi-coloniaux constitutionnels, des éléments importants de bonapartisme subsistent, et sont utilisés régulièrement contre la classe ouvrière.

Par exemple : le pouvoir présidentiel de déclarer l’états d’urgence ; le Sénat, et sa capacité de s’opposer aux nouvelles lois ; la magistrature non-élue, et, plus important, la police paramilitaire et l’armée permanente. Régulièrement, ces fonctions et ces forces sont utilisées pour réduire la “démocratie” à une coquille vide.

Face à de tels assauts contre les droits démocratiques, la classe ouvrière doit avancer dans son programme d’action l’abolition de la présidence et du sénat, et la création d’un parlement composé d’une seule chambre, avec élus révocables. Il faut aussi exiger la dissolution des groupes paramilitaires, de la police et de l’armée permanente, et la création d’une milice armée populaire.


Stalinisme, nationalisme petit-bourgeois et tâches démocratiques bourgeoises

Le stalinisme sous toutes ses formes est toujours implacablement hostile à la théorie et à la stratégie de la révolution permanente. Le triomphe du stalinisme fut marqué par l’adoption officielle de la doctrine du “socialisme dans un seul pays” par le Parti Communiste de l’Union Soviétique. L’idée d’une voie nationale au socialisme découla de cette théorie.

Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, cette voie implique de passer par des étapes politiques séparées : d’abord la lutte pour la démocratie et pour le développement capitaliste indépendant, en alliance avec la bourgeoisie nationale ; puis l’évolution vers le socialisme, une fois convenu que les forces productives sont suffisamment développées...

A l’époque impérialiste, la conséquence inévitable de cette stratégie est que les staliniens ont dénié tout intérêt indépendant au prolétariat, là ou celui-ci a défié la bourgeoisie pendant “l’étape démocratique”. Depuis la deuxième guerre mondiale, le stalinisme a souvent prétendu que, l’industrialisation indépendante étant impossible dans les pays semi-coloniaux, l’étape “socialiste” y est irréalisable. Nous ne nions pas la possibilité que des “étapes” puissent exister dans la lutte vivante pour le pouvoir ouvrier. Mais il ne peut y avoir d’étapes étanches, basées chacune sur une stratégie distincte pour une période séparée. Les tâches démocratiques bourgeoises et les tâches prolétariennes sont liées ; elles doivent être ouvertement proclamées à tout moment, et intégrées dans un seul objectif stratégique : le pouvoir ouvrier.

La classe ouvrière doit diriger la petite bourgeoisie rurale et urbaine dans le combat pour la résolution des questions démocratiques. L’histoire d’après guerre montre que l’accomplissement total des tâches démocratiques ne peut s’effectuer que sous la dictature du prolétariat, c’est-à-dire, sur la base de la destruction de la propriété privée capitaliste, et de son système de nations.

Le stalinisme s’est tellement embrouillé dans “l’étape démocratique” qu’il est allé jusqu’à fusionner avec des formations nationalistes bourgeoises, pour mieux serrer “le noeud coulant autour du cou du prolétariat”, comme disait Trotsky. Là où la classe ouvrière est spontanément sortie du rôle choisi par les staliniens, ces derniers sont devenus les plus fervents avocats de l’écrasement des travailleurs et de leur enfermement dans le rôle à eux attribué. Souvent, la conséquence amère de cette politique a été, non pas la réalisation de “l’étape démocratique”, mais plutôt la contre-révolution sanglante et la dictature (Indonésie, Chili, Iran).

A l’époque de l’impérialisme le nationalisme petit-bourgeois a de plus en plus pris en charge la lutte “nationale révolutionnaire”. Souvent, il a utilisé des méthodes de lutte révolutionnaires (insurrection, guérilla), dans son combat pour l’indépendance nationale. Parfois, des forces petite-bourgeoises ont soutenu — même sans en être les organisatrices — des méthodes lutte de classe dans le combat anti-impérialiste (grève, occupation, saisies de terre). Les objectifs du nationalisme petit-bourgeois n’en restent pas moins utopiques et réactionnaires.

A l’époque impérialiste le combat pour un “capitalisme indépendant”, qui prône la “justice sociale” en politique intérieure, et le “non-alignement” en politique étrangère, est une illusion. Les partis petit-bourgeois — normalement dirigés par des cadres urbains, des intellectuels, et les enfants désillusionnés de l’oligarchie au pouvoir — ne peuvent rompre avec le capitalisme. Ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles, et avec l’aide des staliniens, qu’il a été possible pour des partis petit-bourgeois de renverser bureaucratiquement le capitalisme.

Cela s’est produit quand ces partis y ont été obligés, comme seul moyen de survie, lors d’un conflit avec l’impérialisme. Pendant ce processus ces partis ont fusionné avec les partis staliniens, ou ont été transformés en partis staliniens. Là ou ces partis restent au pouvoir pour une longue durée, sans renverser le capitalisme (comme au Nicaragua), ils accaparent les fruits de la lutte des travailleurs et des paysans pauvres, pour apaiser une classe capitaliste “patriote”. Cette situation finit inévitablement par une contre-révolution conservatrice au sein du régime (Egypte, Algérie, Iran) et la montée de la bourgeoisie, ou le renversement du régime petit-bourgeois par des forces pro-impérialistes (Guatemala, Grenade).

Depuis la dégénérescence stalinienne, les partis communistes “officiels” pro-Moscou, ont à maintes reprises discrédité l’idée-même de direction prolétarienne par leur soutien aux dictatures réactionnaires, dans l’intérêt des manoeuvres diplomatiques du Kremlin. Ces trahisons ont renforcé les nationalismes bourgeois et petit-bourgeois, qui, à leur tour, ont mené les travailleurs et les paysans à la défaite. Cette situation a eu comme résultat que certains secteurs des masses se sont tournés vers la religion comme source de confort et d’inspiration à la lutte. Des idéologies, qui, au début du capitalisme, avait été balayées par une jeune bourgeoisie confiante, se sont retrouvées renforcées à l’âge réactionnaire du capitalisme.

Normalement, les institutions confessionnelles jouent un rôle contre-révolutionnaire dans la lutte des opprimés. La plupart du temps elles proposent une idéologie de la soumission ou de la réforme pacifique. Mais parfois elles se mettent à la tête des révoltes de masse, avec pour but d’empêcher les masses d’attaquer l’ordre capitaliste. La hiérarchie des organisations confessionnelles (Eglise, Mosquée, etc.) agit pour pacifier la résistance et pour empoisonner l’esprit des travailleurs et des paysans.

Parfois, dans certains pays (par exemple en Amérique centrale), les niveaux inférieurs de la hiérarchie ecclésiastique, ou des prêtres extérieures de l’Eglise, ont aidé des paysans ou des travailleurs ruraux à organiser des syndicats indépendants, ont encouragé l’alphabétisme, ont stimulé la conscience politique et aidé à surmonter la passivité. Derrière ces projets il y avait une conception politique réformiste, marquée par la collaboration de classe.

Quand les travailleurs et paysans ont dépassé cette politique, les prêtres se sont retournés contre les exploités. Bien entendu, cela ne veut pas dire que la masse des croyants — voire des prêtres individuels — ne peuvent devenir militants ou participer à la lutte révolutionnaire. Mais la tâche du marxisme est de s’opposer résolument à l’influence de toute idéologie religieuse.

En Iran, une telle idéologie réactionnaire est devenue hégémonique dans la majorité des exploités et des opprimés, même au moment où le mouvement de masse a renversé le Shah, pro-impérialiste. Le potentiel réactionnaire de ces idéologies confessionnelles a été montré lorsqu’elles sont parvenues au pouvoir : des Etats semi-coloniaux dominés par le dogme religieux ont connu la négation des droits démocratiques, la persécution des organisations prolétariennes indépendantes et l’oppression des femmes. Face a cette situation, les révolutionnaires doivent lutter pour protéger la démocratie prolétarienne contre les castes religieuses, et pour la séparation des institutions confessionnelles et de l’Etat.


Le front unique anti-impérialiste

Malgré la dépendance de la bourgeoisie semi-coloniale à l’égard de l’impérialisme, elle reste une classe nationale capable de mener des conflits limités avec ce dernier. Plus l’impérialisme peut impunément résoudre ses crises aux frais de la classe dirigeante semi-coloniale, plus que cette dernière est poussée à la résistance verbale, voire physique.Cela ne veut pas dire que la bourgeoisie nationale, ou des secteurs de celle-ci, soient révolutionnaires. Mais lorsque des forces bourgeoises ou petite-bourgeoises détiennent une véritable influence de masse au sein de la lutte anti-impérialiste, la classe ouvrière doit utiliser la tactique du front unique anti-impérialiste.

Cette tactique implique que les travailleurs conclurent des accords temporaires et limités — pouvant comprendre des alliances ou des comités formels — avec des forces non-prolétariennes, au niveau de la direction, et au niveau de la base. Là où le front unique prend la forme d’un bloc, il faut que les forces bourgeoises ou petite-bourgeoises soient véritablement en lutte contre l’impérialisme ou ses agents, qu’il n’y ait aucune limitation à l’indépendance politique de l’organisation révolutionnaire au sein du bloc, et qu’il n’y ait aucune exclusion bureaucratique des forces significatives luttant contre l’impérialisme.

Il est possible qu’un tel front unique doive être formé au sein des organes de base d’une organisation de masse ayant le caractère d’un front populaire, mais au sein de laquelle des partis d’origine de classe différente n’ont pas encore cristallisé. Le front unique doit mobiliser les forces anti-impérialistes les plus larges, autour de revendications précises et communes, telles que l’instauration des droits démocratiques et l’expulsion des impérialistes.

Le combat mené par la bourgeoisie semi-coloniale a pour but l’élargissement de son propre champ d’exploitation des autres classes. L’entrée sur scène de la classe ouvrière au sein de ce combat menace de mettre fin à cette exploitation tout court. La bourgeoisie n’est pas anti-impérialiste ou révolutionnaire de façon conséquente ; il ne devrait y avoir aucune place définitive de cette classe au sein du front unique anti-impérialiste.

L’objectif de l’action unie anti-impérialiste doit être d’aider le prolétariat à mobiliser les masses pour qu’elles brisent les limites imposées par les organisations et les directions traditionnelles. Pour cela, la classe ouvrière doit avancer les formes d’organisation et d’action de masse les plus audacieuses — comités de grève, assemblées populaires, réunions de masse (“cabildos”) etc. — pour aider au développement des conseils de travailleurs et de paysans, des milices ouvrières et des comités de soldats.

La classe ouvrière ne doit jamais accorder de soutien politique aux régimes “de gauche”, ni collaborer à la suppression des droits démocratiques. L’avant-garde ouvrière doit s’abstenir de lancer une insurrection armée contre un tel régime, tant que les droits démocratiques y subsistent et que la majorité des travailleurs s’illusionnent encore sur ce régime. Le seul soutien qu’on peut lui offrir est la coopération militaire face à un coup d’Etat réactionnaire ou une intervention impérialiste.

Les trotskystes peuvent donc soutenir certaines actions militaires des gouvernements bourgeois contre l’impérialisme. Mais nous ne renonçons pas au combat pour renverser un tel régime et le remplacer par un gouvernement ouvrier et paysan.

Les nationalistes et les réformistes cherchent toujours à transformer le front pour l’action commune contre l’impérialisme en bloc stratégique pour acquérir le pouvoir politique — un front populaire. Ils cherchent à souder les forces anti-impérialistes en coalition gouvernementale qui peut garantir la survie du “capital national” contre la révolution socialiste. Les communistes révolutionnaires mènent un combat pour instaurer un gouvernement basé sur les conseils ouvriers et paysans et les milices ouvrières et paysannes. Seul un gouvernement du prolétariat, allié à la paysannerie pauvre, peut résoudre les tâches inachevées de la révolution démocratique bourgeoise.

Le contenu de classe de ce gouvernement — un gouvernement ouvrier et paysan révolutionnaire — est défini d’avance. Un tel gouvernement ne limiterait pas la révolution à une étape démocratique distincte ; il ne peut pas se le permettre, ou il risque de succomber aux pressions de la contre-révolution.

C’est en suivant cette méthode que les bolcheviks ont pu attirer les mouvements radicaux de la petite bourgeoisie, comme les SR de gauche et les partis populaires de l’Asie centrale. Sans cet objectif, la formation d’un bloc stratégique composé des diverses forces de gauche ne peut que bloquer la voie à la dictature du prolétariat. Entrer dans un gouvernement ou dans une coalition qui défende la propriété privé, ses forces armées et son Etat, serait la suprême trahison du prolétariat.


La classe ouvrière et la stratégie de la guérilla

Les trotskystes sont opposés à la stratégie de la guérilla, que ce soit sous sa forme du “foco” ou celle de “la guerre populaire”. La guérilla petite-bourgeoise s’oppose à la construction d’un parti ouvrier, aux conseils ouvriers et à l’insurrection dirigée par le parti révolutionnaire. Elle cherche à dissoudre les intérêts du prolétariat au sein du programme de collaboration de classe de la petite bourgeoisie. Elle cherche à imposer des organisations bureaucratiques sur les masses et à éviter le développement des conseils ouvriers et des milices ouvrières démocratiques et autonomes. Même la où la guérilla a réussi à faire tomber une dictature délabrée, comme à Cuba ou au Nicaragua, elle ouvre la voie à une solution de type bonapartiste.

La victoire de la guérilla est toujours accompagnée de l’écrasement des organisations indépendantes du prolétariat, que cette victoire soit liée à la création d’un régime militaro-bonapartiste, ou, comme cela s’est fait de manière exceptionnelle, à un renversement social bureaucratique.

Malgré sa rhétorique et sa méthodologie ultra-gauche, la guérilla accuse un manque de confiance dans la classe ouvrière et une tendance à passer des accords avec des sections de la bourgeoisie. Elle abandonne la direction à la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie urbaines et, là ou elle tente de faire participer les masses à ses actions (comme, par exemple, dans une “guerre populaire”), elle mélange les intérêts indépendants du prolétariat avec ceux de la petite bourgeoisie. En ce sens, la guérilla en tant que stratégie montre toujours une tendance à devenir un front populaire armé.

La guérilla dévalorise le combat économique et politique au profit de l’action militaire épisodique et irrégulière. Les méthodes de la guérilla (terreur, destruction des usines — centres du prolétariat —, actions militaires spectaculaires) sont opposées à la stratégie du prolétariat. Contre le principe du marxiste que “l’émancipation de la classe ouvrière sera l’oeuvre de la classe ouvrière elle-même”, les guerilléros proclament que la libération sera l’oeuvre de sauveurs venus d’ailleurs. Les dirigeants de la guérilla sont élitistes et antidémocratiques vis-à-vis les masses qu’ils disent représenter. A cause de cette politique, les masses sont souvent laissées sans défense face aux forces de répression de l’Etat ou au groupes paramilitaires de droite. En retirant des usines, des villes et des populations rurales les combattants les plus courageux, la guérilla prive les organisations ouvrières et paysannes de leurs cadres et dirigeants naturels. Les guerilléros peuvent aussi s’en prendre directement aux organisations ouvrières, comme le fait Sentier Lumineux au Pérou.

Pour les trotskystes, la guérilla est une tactique qui peut être utilisée dans la lutte anti-impérialiste. Nous ne rejetons pas le front unique militaire avec les armées de la guérilla, que ce soit sous la forme de bataillons séparés ou de la création de cellules communistes au sein des armées dirigées par les staliniens ou par la bourgeoisie. Mais l’objectif d’un tel front unique est la préparation de l’armement général et indépendant de la classe ouvrière et des paysans pauvres. Ainsi, les communistes luttent pour forcer les armées de guérilla et leur appareil politique à exproprier les grands propriétaires, à soutenir les saisies des terres, et à reconnaître la souveraineté des conseils ouvriers et paysans et de leurs milices.

Néanmoins, tout cela n’est qu’une tactique subordonnée à une stratégie dont le principal protagoniste est la classe ouvrière. Selon le programme de la révolution permanente, toute action militaire est jugée sur des critères politiques, c’est à dire le niveau général de développement de la lutte de classe, et la conscience révolutionnaire des travailleurs et des paysans pauvres.

En général, l’action militaire à large échelle de milices armées dans les villes et la campagne, ne devrait être lancée que quand la question de l’organisation de l’insurrection est posée, sur la base de l’existence d’une dualité du pouvoir et du contrôle ouvrier généralisé. Nous rejetons totalement l’action militaire généralisée non-défensive qui laisse les masses politiquement passives. Les travailleurs doivent à tout prix maintenir leur indépendance et leur opposition à la guérilla : ils doivent critiquer toute action entreprise par la guérilla qui est opposée à leurs intérêts, et, en des cas extrêmes, condamner de telles actions.

Dans la lutte armée nous défendons toujours les guerilléros petit-bourgeois contre l’Etat bourgeois : nous n’accordons pas à l’Etat le droit de juger ceux qui luttent contre lui. Nous combattons pour que les guerilléros capturés par l’Etat aient le statut de prisonniers de guerre, et qu’ils soient libérés. Lorsque les guerilléros attaquent des organisations ouvrières, nous n’exigeons pas que l’Etat intervienne. Nous exigeons que, à travers les organisations syndicales et les assemblées de masse, le mouvement ouvrier organise l’autodéfense des travailleurs et des paysans pauvres contre les attaques de la guérilla. Nous sommes conscients que, à cause des intérêts divergents du prolétariat et de la petite-bourgeoisie, il y aura une confrontation militaire inévitable avec les dirigeants bourgeois et staliniens. Nous n’avons pas peur de celle-ci.




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