pix_transparent
pix_transparentpix_transparent
22 avril 2002
pix_transparent
Le manifeste trotskyste

2. Les bases objectives de la révolution socialiste (1989)

Le vingtième siècle a connu des guerres, des crises et la stagnation économique à une échelle sans précédent dans l’histoire humaine. Mais il a aussi connu une croissance exceptionnelle des forces productives. Cette évolution contrastée montre que le capitalisme est entré dans sa phase finale, l’époque impérialiste.

Pendant cette époque, le capitalisme a continué à effacer les restes des anciens modes de production ; il a combiné les différentes économies du globe en un seul marché mondial. En même temps, il a porté à un degré inconnu jusqu’alors l’inégalité entre les nations. Une poignée de pays impérialistes dominent et exploitent la grande majorité des pays capitalistes, condamnés à la subordination et au sous-développement.

A l’ère impérialiste, le capitalisme est marqué par une concurrence mondiale féroce entre de gigantesques monopoles. Cette concurrence s’exprime par la rivalité économique entre les puissances impérialistes contrôlées par ces monopoles. La tendance à la baisse du taux de profit conduit chaque monopole à concentrer le capital de plus en plus, et à l’exporter sur une échelle de plus en plus vaste. Ces forces ont conduit à la création d’une division mondiale du travail et à l’intégration du marché mondial. Néanmoins, le monde est toujours divisé en une série d’Etats-nations, dont les dirigeants bourgeois cherchent à tirer avantage sur leurs rivaux.

Les contradictions entre tendances à l’intégration et au conflit induisent des crises économiques, des périodes prolongées de stagnation, des guerres et des révolutions. Tout ceci démontre que bien que les forces productives pourraient être développées de façon illimitée, les rapports sociaux de production (la propriété privée et la production pour le profit) agissent comme entrave sur ces forces et leur développement.

Dans de vastes régions du monde, le capitalisme a été renversé. Dans d’autres, son maintien a coûté la vie à des dizaines, voire à des centaines de millions d’hommes et de femmes lors de guerres localisées ou mondiales. Aujourd’hui la famine tue des victimes innombrables dans un monde où des “excédants” alimentaires sont détruits. Ceci montre que, depuis longtemps, le capitalisme est passé de la première phase de son développement, où il fut un système relativement progressiste, à sa phase finale, où il est devenu exclusivement réactionnaire. C’est à ce stade qu’a lieu l’agonie du capitalisme.

Aujourd’hui, l’impérialisme menace d’entraîner toutes les classes dans une ruine commune. La sauvegarde de l’humanité entière exige que la classe ouvrière dirige les exploités et les opprimés pour construire un nouvel ordre social, où la production pour les besoins essentiels des hommes, démocratiquement planifiée et basée sur le droit de propriété commune, ouvrira la voie à un monde sans classes et sans Etats. Les conditions objectives préalables à cette transformation — technologie, science, moyens de production, et un prolétariat mondial fort de millions de travailleurs — existent depuis longtemps.

Par deux fois en un siècle, en 1914-23 et en 1939-47, le capitalisme a subi de telles convulsions à l’échelle mondiale qu’il a frôlé la destruction. Par deux fois, ses rivalités et ses contradictions ont soulevé le spectre de sa destruction par le prolétariat. A bien d’autres moments, le prolétariat de divers pays a cherché à détruire le pouvoir des exploiteurs.

Mais, jusqu’à présent, le prolétariat international n’a jamais réussi à maintenir une direction capable de mener à bien la révolution mondiale. Avant 1914, l’Internationale Socialiste avait rassemblé un mouvement de masse des travailleurs à l’échelle mondiale. Mais ce mouvement a dégénéré et a trahi avant que la direction centralisée, nécessaire pour parvenir à la victoire dans les luttes futures, ait pu être construite.

C’est seulement de 1917 à 1923 que la classe ouvrière internationale a possédé à l’échelle mondiale une telle direction, sous la forme de l’Internationale Communiste. La dégénérescence bureaucratique de l’URSS et le triomphe du stalinisme ont usurpé cette direction au prolétariat. S’il veut éviter d’autres crises et un troisième holocauste, cette fois potentiellement fatal, le prolétariat doit retourner à l’offensive, s’appuyant sur les leçons tirées de ses échecs et de ses acquis. L’avenir de l’humanité repose sur le succès à venir du prolétariat.

Entre les années 20 et 40 l’impérialisme a échappé à la destruction du fait de la trahison de la direction de la classe ouvrière mondiale. Pendant la deuxième guerre mondiale les directions staliniennes et social-démocrates ont fourvoyé, bloqué, voire écraser la classe ouvrière, et conduit au massacre de 50 millions de personnes et à la poursuite d’une nouvelle division du monde entre puissances impérialistes.

Dans les pays impérialistes les directions du mouvement ouvrier empêchèrent ce dernier de détruire son ennemi de classe. Cette politique fut menée au nom de “l’étape démocratique” et de la paix mondiale. Dans les pays semi-coloniaux, la bourgeoisie justifia auprès des mouvements de travailleurs et de paysans pauvres la nécessité d’une longue étape de développement sous l’hégémonie d’une classe capitaliste nationale.

Mais après la deuxième guerre mondiale l’utopique projet des staliniens d’une coexistence avec le capitalisme local soutenu par l’impérialisme, a tourné court en Europe de l’Est, en Chine, et dans le Sud-Est Asiatique, à cause de la pression impérialiste. Il en résulta la création d’Etats ouvriers où, dès le début, le pouvoir politique fut usurpé par une bureaucratie parasite n’ayant ni la volonté, ni la capacité, de développer l’économie planifiée dans le sens du socialisme, ou d’étendre la révolution socialiste à l’échelle internationale.

Ces défaites du prolétariat et de ses alliés, résultant de l’action de dirigeants traîtres, ont donné à l’impérialisme la possibilité d’une nouvelle période d’expansion économique, à la différence de la période de l’entre-deux guerres où les contradictions ne purent être résolues.


Les “trois mondes” de l’après-guerre

Ce changement dans les rapports de force a provoqué une nouvelle division du monde. Les Etats-Unis, devenus avant même la première guerre mondiale l’impérialisme le plus puissant, ont pu assurer leur hégémonie mondiale non seulement sur les puissances impérialistes vaincues (Allemagne, Japon), mais aussi sur les vieilles nations colonialistes (Grande-Bretagne, France). Cette victoire leur coûta l’Europe de l’Est puis la Chine, la Corée du Nord et le Viêt-nam.

Les rivalités entre empires coloniaux qui marquèrent la première phase de l’époque impérialiste furent remplacées par une division tripartite du monde. Les Etats-Unis dominaient les puissances impérialistes majeures et mineures situées en Amérique du Nord, en Europe de l’Ouest et sur la côte ouest du Pacifique, du Japon à l’Australie. Des régimes bourgeois démocratiques et anticommunistes, basés sur une bureaucratie ouvrière enracinée dans les couches “aristocratiques” du prolétariat, menèrent une “guerre froide” contre l’URSS et ses alliés afin de maintenir l’exploitation impérialiste dans le monde semi-colonial.

L’URSS, ayant présidé à la création d’Etats ouvriers dégénérés de naissance dans la majorité des zones occupés d’après-guerre, dominait un bloc auquel vinrent s’ajouter la Chine et la Coré du Nord. Les plans quinquennaux appliqués dans chacun des pays du bloc stalinien, produisirent une croissance du prolétariat, et une certaine amélioration des terribles conditions que l’impérialisme avait jusqu’alors imposées.

Malgré le caractère parasitaire et la mauvaise gestion des staliniens, ainsi que la dictature policière bureaucratique subie par les travailleurs et les paysans pauvres, ces progrès économiques renforcèrent le prestige du stalinisme, notamment dans le monde colonial et semi-colonial. Les victoires staliniennes qui suivirent, comme celles qui se produisirent au Viêt-nam et à Cuba, encouragèrent encore cette tendance.

Dans le “tiers monde” sous-développé, des mouvements de libération anti-coloniale gagnèrent une indépendance politique formelle vis-à-vis des vieilles puissances coloniales, mais se rendirent rapidement compte que leur pays subissaient l’hégémonie des Etats-Unis. A travers des dictatures militaires et des régimes conservateurs démocratiques, la bourgeoisie nationale a cherché à maintenir les conditions nécessaires à la surexploitation. Certains régimes semi-coloniaux ont essayé d’utiliser la puissance militaire et économique du “bloc soviétique” pour se créer une marge de manoeuvre vis-à-vis des puissances impérialistes. Néanmoins, une telle aide n’a jamais été accordée qu’en fonction des besoins de la politique étrangère des bureaucraties staliniennes, et en fonction de leurs propres manoeuvres avec l’impérialisme.

A son tour, l’impérialisme a renforcé certains régimes semi-coloniaux pour qu’ils jouent le rôle de gendarmes dans les régions où une intervention directe des impérialistes aurait été trop dangereuse ou trop coûteuse. Ainsi, les semi-colonies et leurs classes dirigeantes sont marquées par des degrés différents de subordination politique et de développement économique.

Dans “Le Programme de Transition”, Trotsky écrit “Les forces productives de l’humanité ont cessé de croître”. Cette position faisait partie d’une analyse correcte des années 30, dont la conclusion fut le cataclysme de la deuxième guerre mondiale. Mais aucune caractérisation conjoncturelle ou périodique n’est valable pour toujours. La convulsion de la guerre a relâché et a résolu beaucoup des contradictions explosives qui furent à son origine.

Tout d’abord, entre 1943 et 1947, la bourgeoisie impérialiste et le stalinisme réussirent à préserver leur pouvoir de la menace révolutionnaire. Ensuite, la destruction massive du capital et le massacre des travailleurs pendant la guerre engendra des rapports d’exploitation encore plus favorables pour le capitalisme. Le commencement de la guerre a encouragé l’application des avancées scientifiques d’avant-guerre. Après 1945, celles-ci furent utilisées pour la création d’un vaste marché de biens de consommation. Des avancées technologiques et scientifiques stupéfiantes ont augmenté de façon considérable la productivité du travail.

A la fin de la guerre les Etats-Unis dominaient le marché mondial. Les empires coloniaux de la France et de la Grande-Bretagne furent dissous, permettant ainsi l’échange libre, au bénéfice des Etats-Unis. Dans ces circonstances l’impérialisme américain a pu imposer un ordre économique mondial basé sur la suprématie du dollar, et supervisé par ses agents — le FMI, la Banque mondiale et le GATT. La tendance à la fragmentation du marché mondial en zones nationales fut pendant une longue période partiellement surmontée.

Les exportations de capitaux en provenance des Etats-Unis pénétrèrent dans tous les coins du monde capitaliste, récoltant des surprofits dans les nouvelles semi-colonies tout en développant davantage les forces productives.

Les années 50 et 60 furent marquées pour plusieurs puissances impérialistes d’influence différente par un “miracle économique”. Bien entendu, la loi du développement inégal et combiné continuait à agir. La période du long boom, pendant laquelle les récessions cycliques furent faibles et les reprises fortes et soutenues, a aussi atteint le monde semi-colonial. Les derniers 40 ans ont été caractérisés par des périodes fébriles d’industrialisation, de réformes agraires de grande envergure et d’urbanisation, suivies de stagnation et de crises.

Mais, mise à part l’Afrique du Sud, aucun pays n’a égalé les pays impérialistes en suivant ce mode de développement saccadé. Le développement a été subordonné à une division internationale du travail complexe dictée par les grands monopoles impérialistes. L’investissement productif à grande échelle a été basé sur la recherche de matières premières, de biens d’alimentation et de force de travail peu coûteux. La mise en place d’un tel marché mondial a surmonté l’isolement et les particularités régionales ; les destinées de pays éloignés ont été liées tandis que les inégalités et les déséquilibres frappants entre les mondes impérialistes et les mondes soumis à l’impérialisme s’accentuaient.

Ceci a provoqué d’énormes flux de populations, créant de grandes communautés immigrées au sein des pays impérialistes. Plus que jamais, les destins de tous les pays et de leurs classes opprimées et exploitées, sont intimement liés.

Le développement économique unilatéral et subordonné des pays semi-coloniaux a conduit à l’urbanisation, mais pas, en général, à l’industrialisation concomitante. En Amérique du sud, en Afrique et en Asie, d’énormes bidonvilles sont en train de se construire, encore plus grands que ceux des villes industrielles des pays impérialistes. L’agriculture, axée uniquement sur les marchés d’exportation par le capitalistes ou les riches paysans, ne répond pas aux besoins élémentaires des masses urbaines et rurales.

En Afrique et en Asie, le pillage insouciant des ressources naturelles, et l’abandon scandaleux de l’infrastructure rurale et des besoins des paysans pauvres, ont mené à la famine, à l’inondation et à la peste, et ceci non à cause des crises naturelles, mais à cause de l’incapacité du capitalisme à répondre aux besoins les plus élémentaires des trois-quarts de la population mondiale. Plus de 800 millions de personnes vivent dans des pays capitalistes incapables d’assurer une croissance de la production de biens de consommation en rapport avec l’augmentation de la population.

Face à un développement économique tellement faible, et ayant toujours à rembourser une dette écrasante, la plupart des semi-colonies n’ont pu maintenir des régimes démocratiques bourgeois. A maintes reprises, les classes dirigeantes locales et leurs agents bureaucratiques et militaires, assistés par les ambassades des Etats-Unis et par la CIA, ont fomenté des coups d’Etat pour instaurer des dictatures militaires sanglantes (Guatemala, 1954 ; Indonésie, 1965 ; Chili, 1973 ; Argentine, 1975).

Après 1947, les rivalités politiques inter-impérialistes qui marquèrent la période d’avant 1914 et de l’entre-deux guerres, ont cédé la place à un combat tripartite. Face aux menaces impérialistes — y compris celle de la guerre nucléaire — les Etats ouvriers dégénérés ont cherché à se protéger à travers un grand programme d’armements. Ceci a représenté un poids énorme pour les économies planifiées de ces pays qui étaient en train de sortir d’un état arriéré.

De plus, pour se renforcer dans l’équilibre mondial des forces, les Etats ouvriers dégénérés ont tenté de faire alliance avec différents mouvements de libération nationale et avec des régimes semi-coloniaux en conflit avec l’impérialisme. Le but de cette politique n’étaient pas de renverser l’impérialisme mondial, mais de l’enrayer et de le forcer à coexister de façon permanente avec les bureaucraties staliniennes. Aux Caraïbes, en Amérique Centrale, au Moyen Orient, en Afrique australe et dans le Sud-Est Asiatique, l’URSS et la Chine ont soutenu des luttes de libération nationale — dirigées ou non par les staliniens — qui avaient comme but réactionnaire et utopique de maintenir ces pays dans le giron capitaliste.

A Cuba, au Cambodge et au Viêt-nam, des Etats ouvriers dégénérés de naissance ont été créés contre la volonté de Moscou et de Pékin, même si ces derniers ont finalement accordé leur aide. Malgré des périodes de tension accrue (première guerre froide, crise des missiles à Cuba, nouvelle guerre froide pendant les années 80), aucun conflit militaire ouvert avec l’impérialisme n’est apparu si ce n’est dans le monde semi-colonial.

Dans les pays impérialistes durant le long boom il y eu une période prolongée de paix sociale relative. Celle-ci a été rendue possible par l’augmentation des salaires réels, le plein emploi et, au moins en Europe, par un système d’assurance sociale sans précédent. Les bureaucraties social-démocrate et stalinienne ont lié les organisations ouvrières de masse à l’impérialisme. Les régimes dictatoriaux des Etats ouvriers dégénérés et l’abjecte politique réformiste du “mouvement mondial communiste” ont fait en sorte que, dans la plupart des pays impérialistes, le stalinisme ne fut pas très attirant pour le prolétariat. Le prestige du capitalisme semblait inattaquable.

Une autre situation a prévalu dans le monde semi-colonial. Le développement capitaliste détruisait les modes de production antérieurs dépassés et augmentait la taille de la seule classe qui peut mener la révolution socialiste (le prolétariat) et celle de ses alliés potentiellement révolutionnaires (paysans pauvres, petite bourgeoisie urbaine et sous-prolétariat). Le prestige de l’URSS, de Cuba, de la Chine et du Viêt-nam était immense : dans les semi-colonies le stalinisme avait une influence énorme sur le nationalisme bourgeois, le populisme petit-bourgeois et le mouvement ouvrier. Au delà des élites privilégiées et des castes militaires, l’impérialisme n’avait que peu d’influence.

Dans les Etats staliniens, l’opposition à la dictature bureaucratique s’était concentrée dans les pays où il y avait un élément d’oppression nationale, c’est à dire en Europe de l’Est, et notamment en Pologne et en Hongrie. Des situations révolutionnaires sont apparues en RDA en 1953, en Hongrie et en Pologne en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968, et encore en Pologne en 1970 et 1980-81. A chaque fois, elles ont été soit écrasées par la police et l’armée de la bureaucratie locale, soit maîtrisées par l’intervention des chars soviétiques.


Une nouvelle période de crise

Les conditions différentes qui existaient dans les “trois mondes” ont limité pendant 20 ans l’interaction des luttes. Néanmoins, à la fin des années 60 les contradictions inhérentes au long boom et à son fondement, l’hégémonie américaine, se sont accrues. L’exportation de capital par les Etats-Unis conduisait, sur le continent lui-même, à un sous-investissement, ce qui entraînait une baisse de la productivité et, enfin, une baisse du taux de profit.

De plus en plus, les conditions qui avaient été à l’origine du long boom (le rôle du dollar comme devise internationale incontestée, la pénétration sans limite des semi-colonies par les Etats-Unis, la sous-capitalisation au Japon et en Europe due à la guerre) se sont épuisées. Les réserves d’or des Etats-Unis ont diminué, et leur balance commerciale est devenue déficitaire. Les effets négatifs causés par le maintien du dollar à un taux fixe avec l’or ont été aggravés par les dépenses énormes dues à la guerre du Viêt-nam. Pendant cette guerre, la plus grande superpuissance jamais vue fut paralysée, voire défaite, par la population indomptable d’un petit pays.

La fin de la période de stabilité impérialiste et l’accroissement des interactions entre les luttes furent illustrés par le mouvement de 68 durant lequel, dans plusieurs pays, des luttes d’étudiants et des mobilisations ouvrières eurent lieu ensemble. La radicalisation des étudiants reflétait les luttes anti-impérialistes croissantes en Asie et en Amérique latine, la lutte des classes au sein des pays impérialistes, et le développement des contradictions dans les Etats ouvriers dégénérés (la révolution culturelle chinoise, le “printemps de Prague”).

Les Etats-Unis cherchèrent à se libérer de leurs entraves économiques, en faisant porter le fardeau à ces impérialismes qui, auparavant subordonnés, étaient maintenant en train d’envahir les marchés de l’impérialisme américain. Les Etats-Unis durent augmenter la pression économique sur leurs alliés et s’extirper du marécage qu’était devenue la guerre du Viêt-nam. Cette politique impliquait la réduction de la pression sur les bureaucraties soviétiques et chinoises, voire la recherche d’un accord avec celles-ci pour affaiblir la vague de résistance anti-impérialiste.

La période de “détente” qui a suivie fut une période de recul politique pour les Etats-Unis. La conséquence de l’affaiblissement évident du colosse américain fut une montée des luttes anti-impérialistes contre les “gendarmes” des Etats-Unis en Orient, au Moyen-Orient, en Afrique australe et en Amérique centrale.

Les années 70 ont vu la fin du long boom et l’ouverture d’une nouvelle période de récessions plus profondes et plus synchronisées, qui ne furent pas surmontées par les reprises ultérieures. La récession de 1973-74 recréa le chômage de masse, à une échelle inconnue depuis les années 30. La reprise fut accompagnée d’une spirale inflationniste lorsque la politique keynésienne anti-crise et le besoin de maintenir l’Etat-providence exacerbèrent la stagnation économique et provoquèrent le déclin des salaires réels dans plusieurs pays impérialistes. Le résultat fut l’explosion de la lutte des classes. Des gouvernements réformistes, libéraux et sociaux-démocrates furent discrédités ; leurs méthodes keynésiennes anti-crise ne pouvaient restaurer l’équilibre économique, que ce soit au niveau national ou au niveau mondial.

Pendant cette même période se sont produits la révolution iranienne qui a conduit à la destruction du régime du Shah, au renversement de Somoza et au triomphe des Sandinistes au Nicaragua. Ces événements, liés à l’intervention soviétique en Afghanistan, ont miné la politique de détente. En 1979 en Grande-Bretagne, et en 1980 aux Etats-Unis, des gouvernements ont été élus sur la base d’une politique déflationniste et anticommuniste. Ces gouvernements voulaient utiliser la future récession pour attaquer les acquis ouvriers de l’après-guerre et, en déclenchant une nouvelle guerre froide, bloquer ce qu’ils percevaient comme “l’avancé du communisme” à l’étranger. Thatcher et Reagan voulaient restaurer l’hégémonie des Etats-Unis et renforcer le prestige de son second britannique. A des degrés divers, l’ultra-libéralisme prôné par Reagan et Thatcher fut adopté par tous les grands pays impérialistes, même là où les sociaux-démocrates étaient au pouvoir. Ainsi, pendant les années 80 la politique de la bourgeoisie a été centrée sur la privatisation, les attaques antisyndicales, l’affaiblissement des lois et des règlements concernant la sécurité au travail et de l’environnement, et l’érosion de l’Etat-providence.

Malgré le succès de Reagan et de Thatcher, qui ont montré aux classes dirigeantes une nouvelle stratégie libérale et antiétatique, ceux-ci n’ont pu restaurer l’hégémonie américaine : au mieux, ils ont ralenti son déclin. En Europe, la RFA a consolidé sa position de puissance économique dirigeante au sein de la CEE. Pendant les années 80, la RFA renforça son indépendance économique et politique à l’égard de son allié américain. Pendant cette période se manifestèrent des désaccords sur le commerce transatlantique, et sur la façon de réagir aux possibilités offertes par la crise des Etats ouvriers dégénérés.

Parmi les puissances impérialistes, c’est le Japon qui a le plus profité du déclin de l’hégémonie américaine. Pendant les années 80 il est devenu une grande puissance impérialiste ainsi que le banquier des Etats-Unis. Il a renforcé son emprise dans le Sud-Est Asiatique et concurrence aujourd’hui de plus en plus l’Europe et les Etats-Unis chez eux, et dans leurs propres sphères d’influence. Il lui manque encore le complément politique et militaire à la hauteur de ses prouesses économiques, mais il a clairement signalé son intention de l’acquérir.

Bien que les Etats-Unis demeurent l’Etat impérialiste le plus puissant, ils ne peuvent plus réguler tous seuls l’économie mondiale capitaliste. Aujourd’hui, aucune puissance impérialiste n’est hégémonique de façon absolue. Les impérialistes ont besoin d’une coordination politique et d’une régulation internationale, mais les besoins et les ambitions différents du Japon, de la CEE et des Etats-Unis posent des difficultés qui n’existaient pas dans les années 50 et 60. Depuis le début des années 70, les Etats-Unis ont été obligés d’accepter les pays de la CEE comme cogérants de l’économie mondiale. Aujourd’hui, ils doivent compter avec le Japon.

Pendant la reprise la concentration et la centralisation du capital international se sont accrues devant la nécessité de rationaliser la production et de limiter les frais de production. En même temps, les mouvements vers des blocs économiques régionaux, intégrés et libéraux, se sont accélérés en Amérique du Nord et en Europe. Alors que ceci a été un élément important de la reprise globale des années 80, une récession mondiale transformerait ces unités régionales en blocs protectionnistes, avec pour résultat une contraction douloureuse des marchés qui toucherait fortement les sociétés multinationales.

Pendant les années 70, plusieurs semi-colonies ont connu une croissance économique rapide, et ont emprunté beaucoup d’argent pour tenter un décollage industriel. Durant la décennie suivante, ces mêmes pays ont pataugé dans une dette de plus en plus profonde. Une crise mondiale de la dette n’a pu être évitée que grâce aux changements dans les plans de remboursement. Les banques ont préservé leurs investissements, mais au prix d’une austérité massive imposée aux masses d’Amérique latine et d’Afrique australe. Néanmoins, les systèmes financiers américain et européen risquent toujours d’être détruits si deux ou trois des grands pays débiteurs d’Amérique latine (Mexique, Brésil ou Argentine) en venaient à cesser leurs paiements.

Dans les Etats staliniens, une stagnation chronique s’est développée à partir des années 60 et 70. En Chine, la fraction constituée autour de Mao s’est discréditée sérieusement par deux fois par ses campagnes volontaristes, avec “le grand bond en avant” et “la révolution culturelle”. La triomphe de Deng Xiaoping sur “la Bande des quatre” a permis à la Chine de devenir le pionnier de la détente politique et de la libéralisation économique. Ceci impliquait le relâchement des mécanismes centraux de planification, et l’ouverture de l’économie à l’investissement américain et japonais. L’économie soviétique a connu la stagnation pendant les années 70, mais celle-ci a été masquée par les propres difficultés de l’impérialisme américain, qui cherchait à avoir de bons rapports avec l’URSS pendant la première phase de la détente. Brejnev réprimait les dissidents en URSS, et semblait pouvoir étendre l’influence soviétique en Afrique et aux Caraïbes.


De la guerre froide à la crise du stalinisme

Sous Reagan, les Etats-Unis ont appliqué leur vieille tactique : la guerre froide et le réarmement, ce dernier basé sur de nouveaux systèmes d’armement de haute technologie. En effet, si l’URSS tentait d’emprunter la même voie, son économie stagnante devrait connaître une crise profonde. Les soviétiques et leurs alliés se trouvaient plongés dans des conflits d’une telle échelle qu’ils étaient vulnérables aux pressions américaines. Les Etats-Unis pouvaient les obliger ainsi à lancer des guerres coûteuses en Afghanistan, au Cambodge, en Angola et au Mozambique, en Ethiopie et, à travers la guerre des “Contras”, au Nicaragua.

De plus, la crise révolutionnaire en 1980-81 en Pologne offrit aux Etats-Unis la possibilité d’accroître leur pression sur le Kremlin. Contrairement à ce qu’ils espéraient, la rhétorique de guerre froide pratiquée par Reagan et Thatcher recréa un grand mouvement pour la paix en Europe occidentale, dont le résultat se traduisit par des divergences au sein de l’OTAN et entre la CEE et les Etats-Unis à propos d’autres questions de la politique mondiale (notamment le Moyen Orient et l’Amérique Centrale).

Malgré la faiblesse des impérialistes, la crise économique de l’URSS s’est développée encore plus rapidement. Devant la corruption, la bureaucratie soviétique a d’abord tenté d’imposer une discipline autoritaire, ce qui n’a eu aucun effet. La crise s’amplifiant a aboutit à la prise du pouvoir par une fraction plus radicale de la bureaucratie, autour de Gorbatchev. La politique de ce groupe était centrée sur l’augmentation de la productivité du travail et de plus sur l’introduction de mécanismes du marché capitaliste.

La glasnost (“transparence”) et la perestroïka (“restructuration”) étaient des remèdes sévères — voire désespérés — de la part de la bureaucratie, et menaçaient de désintégrer le système tout entier. L’ouverture a eu pour conséquence de transformer les doléances et les antagonismes nationaux en “mouvements sociaux” de masse parmi les minorités nationales. De plus, elle a ouvert les masses soviétiques à l’influence bourgeoise occidentale, que se soit sous la forme du libéralisme, du nationalisme ou des différents types d’obscurantisme religieux.

La menace de la contre-révolution sociale devenait un danger réel. La bourgeoisie internationale comptait beaucoup sur un tel développement, et y voyait la possibilité d’une sortie à long terme des contradictions accrues du système capitaliste. Mais l’affaiblissement continu du contrôle bureaucratique pouvait aussi conduire au réveil de courants qui sont consciemment anticapitalistes, tels l’anarchisme, le populisme, la social-démocratie et, encore plus important, au renouveau du communisme révolutionnaire (le léninisme et le trotskysme). Gorbatchev n’avait pas encore relevé les conditions matérielles de la classe ouvrière qu’il commençait déjà à attaquer ses acquis historiques : cette situation créait les bases objectives de la renaissance du mouvement ouvrier soviétique. Depuis, c’est l’ordre mondial tout entier qui a commencé à chanceler.

Les grands pays impérialistes sont toujours les plus en retard sur la voie de la révolution socialiste. Historiquement, les Etats-Unis, en déclin mais toujours très puissants, ont pu diviser leur prolétariat sur la base des antagonismes nationaux et raciaux, puis l’intégrer en augmentant régulièrement le niveau de vie de l’énorme aristocratie ouvrière. L’impotence politique du prolétariat, qui n’a pas d’organisation politique, même réformiste, est la preuve du succès de l’impérialisme américain. Au Japon également, l’impérialisme a pu diviser et briser la résistance de la classe ouvrière toute entière, à travers le syndicalisme jaune et une certaine sécurité de l’emploi, liée aux grands monopoles. En Europe occidentale, malgré le potentiel explosif de certaines luttes de la fin des années 60 et du début des années 70, en général, la lutte des classes n’a pas pu dépasser les limites du “trade-unionisme” et du réformisme électoraliste.

En dépit du triomphe du conservatisme dans plusieurs pays impérialistes, et en dépit de la crise politique de la social-démocratie et du stalinisme, la revitalisation révolutionnaire du mouvement ouvrier n’a pas encore eu lieu. Pourtant, les bases objectives de la révolution socialiste existent toujours sous la forme de la classe ouvrière mondiale, qui a augmenté numériquement ces quarante dernières années, et est aujourd’hui répartie de façon plus égale à la suite du développement des semi-colonies en Amérique latine et en Asie. Cette classe ouvrière composée d’un milliard d’individus et qui compte à sa tête plus de cent millions de travailleurs industriels, est la seule classe à avoir l’intérêt objectif nécessaire pour diriger la révolution socialiste.

Tandis que ce siècle de guerres et de révolutions touche à sa fin, le prolétariat mondial doit régler ses comptes avec les bourgeois et avec les bureaucrates. Le potentiel pour l’émancipation du genre humain n’a jamais été aussi grand. Dans les décennies de crise qui nous attendent, la révolution socialiste mondiale devra triompher de l’impérialisme exploiteur décadent et du stalinisme délabré. Il n’y a pas d’autre manière d’assurer l’avenir de l’humanité.




Suite



Haut


pix_transparent
logo_licr
pix_transparent
ecrivez—nous