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10 août 2002
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Ernest Mandel (1923-1995) : Lorthodoxie au service de lopportunisme
Ernest Mandel, dirigeant du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SUQI), et lune des principales figures du trotskysme daprès-guerre, est mort le 20 juillet 1995, à lâge de 72 ans. Les longues nécrologies publiées dans plusieurs journaux européens tels que Le Monde, Le Soir (Belgique) ou lIndependent (Grande-Bretagne), et le fait que lHumanité ait également rapporté lévénement, montrent que Mandel jouissait dune influence et dune notoriété autrement plus grandes que celles des autres dirigeants daprès-guerre de lInternationale, tels Healy, Moreno, Lambert, Frank ou Cannon.
Pour beaucoup de membres du SUQI, Mandel représentait la voix de lorthodoxie, un lien vivant avec une période antérieure, plus radicale, de la vie de lInternationale, une base solide et brillante pour la direction internationale. De fait, il était larchitecte et le fondateur principal du SUQI.
Sil était beaucoup plus productif que ses contemporains sur le plan intellectuel, et sil a apporté dimportantes contributions à léconomie politique marxiste, qui expliquent sa notoriété, loeuvre de Mandel fut marquée par la même incapacité à résoudre les problèmes réels du marxisme révolutionnaire que les autres dirigeants centristes de lInternationale et de ses divers fragments.
Ses débuts
Élevé dans un foyer socialiste de gauche son père fut un ami du bolchevik Karl Radek, et les numéros reliés de Neue Zeit, journal théorique de la Deuxième Internationale, ornaient la bibliothèque familiale le jeune Ernest Mandel rejoignit en 1939 la petite section belge de la Quatrième Internationale et devint un ami du jeune et brillant marxiste Abram Léon.
A lâge de 19 ans, Mandel devint membre du Comité Central de lorganisation belge clandestine, et trois ans plus tard, en 1944, il participa à la Conférence européenne clandestine de lInternationale. Peu de temps après, il fut arrêté pour la troisième fois. Il passa le reste de la guerre dans un camp de travail nazi.
Après la guerre, Mandel devint un participant clé dans la nouvelle direction internationale que Pablo et dautres étaient en train de reconstituer. Très rapidement, il se révéla un écrivain talentueux, un organisateur infatigable et un théoricien compétent. En 1946, âgé seulement de 23 ans, Mandel fut élu au Secrétariat International. Cest pendant cette période quil fit des contributions significatives sur deux questions majeures auxquelles la jeune direction internationale devait faire face : la guerre israëlo-arabe en Palestine et la nature de classe des pays de lEurope de lEst.
Prenant comme point de départ le travail de Léon qui avait été assassiné à Auschwitz et les positions anti-impérialistes de lInternationale Communiste, Mandel, écrivant sous le pseudonyme de Walter, aida lInternationale à trouver une réponse révolutionnaire aux événements du Moyen Orient pendant la période de 1947 à 1949. Il souligna en particulier le besoin de défendre le droit à lautodétermination des Palestiniens et de refuser toute concession au nationalisme petit-bourgeois ou à lantisémitisme déguisé en idéologie de libération nationale.
Sa contribution au débat sur la nature de lEurope de lEst, occupée par lURSS (les pays du glacis) fut également importante, mais moins réussie. En 1948, lInternationale se trouva devant un problème de taille, complètement nouveau. Quelle était la nature des pays du glacis ? Sils étaient des pays capitalistes, comment expliquer la nature de leurs économies, qui salignaient de plus en plus sur celle de lURSS ? Et sils constituaient une forme dEtat ouvrier, comment cela aurait-il pu avoir lieu sans une révolution ouvrière quelconque, et quelles seraient les conséquences pour une compréhension révolutionnaire du stalinisme ?
Comme point de départ, Mandel chercha des parallèles historiques. Il en trouva dans lanalyse de Trotsky de linvasion et de loccupation soviétiques de la Pologne et de la Finlande en 1939. Selon Mandel et selon lInternationale, qui adopta sa position en 1948 lors du Deuxième Congrès mondial le renversement du capitalisme en Europe de lEst nétait possible quà condition que ces pays soient assimilés structurellement à lURSS, comme cela avait été le cas avant la guerre. Malgré loccupation de lEurope de lEst par les Forces Armées Soviétiques, lassimilation structurelle navait pas eu lieu, donc ce nétaient pas des Etats ouvriers.
Cette orthodoxie était limitée par sa logique formelle seule lassimilation structurelle peut créer un nouvel Etat ouvrier dégénéré, elle na pas eu lieu, donc il ny a pas dEtat ouvrier. Mais elle était également totalement insuffisante face à la réalité des pays du glacis, où les staliniens avaient bel et bien renversé le capitalisme de façon contre-révolutionnaire, ayant préalablement assuré la démobilisation, voire lécrasement, de toute organisation indépendante de la classe ouvrière. Et le tout sans la moindre assimilation structurelle réelle.
Mandel et la QI étaient à côté de la plaque, refusant la réalité économique de la destruction du capitalisme, à cause de leur point de départ erroné.
Une erreur importante
Mais les problèmes de la position de Mandel sur le stalinisme furent encore plus graves. Suivant linitiative de Mandel, la QI analysait comme staliniennes les organisations qui suivaient les ordres de Moscou. De cette façon, toute organisation ayant rompu avec le Kremlin avait également, par définition, rompu avec le stalinisme.
Cette idée, sous des allures orthodoxes, rejetait de fait largument de Trotsky que le stalinisme allait se diviser sur des lignes nationales et laissait de côté toute analyse programmatique du stalinisme. Qui plus est, elle contenait un noyau opportuniste dangereux ,qui allait apparaître quelques mois après le Deuxième Congrès, quand lInternationale dut faire face à la rupture entre Tito et Staline.
Utilisant sa méthode déficiente, Mandel fut lun des derniers membres de la direction internationale longtemps après Pablo, plus flexible et moins rigoureux à accepter que le capitalisme avait été renversé en Yougoslavie. Même en avril 1949 deux ans après la mise en application par Tito du premier plan quinquennal lors dune réunion du Comité Exécutif International, Mandel prétendait encore que la Yougoslavie était toujours capitaliste, parce que lassimilation structurelle (cest-à-dire géographique) à lURSS navait pas encore eu lieu.
Quelques mois plus tard, Mandel, écrasé par laccumulation des faits, accepta que sa théorie dassimilation structurelle nétait pas une description correcte des événements préalables à la création dun Etat ouvrier dégénéré.
Mais il ne fit jamais la moindre autocritique, et sa description de la réalité dun Etat ouvrier en Yougoslavie fut totalement déformée par sa proposition que ce dernier était à la fois relativement sain et quil navait été créé quaprès la rupture entre Tito et Staline, conséquence dune fantasmagorique mobilisation des masses ouvrières yougoslaves par le PCY pour la défense et lachèvement des conquêtes dune révolution prolétarienne. (1)
Ce moment fut décisif pour Mandel et pour lInternationale toute entière. Ayant avancé des perspectives ultra-radicales dans les années suivant la guerre, quand la victoire de lInternationale semblait certaine, en 1948 Mandel en particulier et lInternationale en général, commencèrent à chercher dautres forces sociales capables de jouer le rôle de locomotive de la révolution.
Lhomme qui avait tant fait pour reconstruire lInternationale pendant et après la guerre commençait à contribuer de façon importante à sa désintégration politique.
Ayant rompu avec le Kremlin (et donc, selon lInternationale, avec le stalinisme), Tito nétait que la première expression de la révolution mondiale sur laquelle lInternationale allait sappuyer.
Dans les années et les décennies suivantes, dautres forces allaient être choisies par Mandel et ses camarades afin de jouer le même rôle : de la bureaucratie soviétique aux maoïstes, de lavant-garde étudiante daprès mai 68 aux officiers bonapartistes de gauche de la révolution portugaise, du mouvement islamiste en Iran au FSLN nicaraguayen, des mouvements pour la paix en Europe aux scissions du stalinisme après 1989 !
Chaque fois, Mandel joua un rôle central en trouvant un alibi trotskyste au dernier tournant.
Lobjectivisme et ses conséquences
A partir de 1949, la méthode de Mandel fut caractérisée par une forme dobjectivisme. A maintes reprises, Mandel et lInternationale quil dirigeait ont suggéré à travers leur théorie et leur pratique que la révolution mondiale surgirait inévitablement, comme si elle était un processus évolutif qui devrait sexprimer dune façon ou dune autre. Selon ce point de vue, le rôle des révolutionnaires était dencourager ce processus, de saccrocher au wagon de la révolution mondiale et dattendre quelle fasse son travail.
Cette méthode objectiviste eut des conséquences néfastes. Par exemple, pendant les années 50, Mandel considéra que le développement des forces productives en URSS, lié au processus de déstalinisation daprès 1953, conduirait à des réformes profondes de la bureaucratie. En 1959, il décrivit lURSS comme :
une société de transition entre le capitalisme et le socialisme, mais qui commence à se rapprocher du but, au fur et à mesure que lessor des forces productives, lélévation du niveau de vie et de culture et dindustrialisation de la campagne, permettent la solution des principales contradictions de cette phase. Inutile dajouter que le renversement de la dictature (fût-elle légèrement libéralisée) de la bureaucratie et le rétablissement dune démocratie soviétique pleine et entière, permettant par la suite son rapide dépérissement, sont les conditions sine qua non pour lachèvement de la construction dune société socialiste. (2)
Cette position constitue un résumé du centrisme spécifique de Mandel. La fioriture orthodoxe de la fin, aussi inutile quelle puisse paraître, est en fait vidée de son contenu révolutionnaire. Mandel était convaincu que parce que la bureaucratie trouvait ses origines dans des conditions de pénurie et de sous-développement économique, elle serait fatalement minée par des succès économiques.
La révolution politique ne serait quune brise qui ferait tomber une structure devenue délabrée.
Bien entendu, les choses se sont passées autrement.
Le succès économique na pas miné la caste bureaucratique. Cest plutôt la caste bureaucratie qui a miné léconomie planifiée. Pendant les années 70 et 80, Mandel nuança sa position afin dexpliquer la stagnation évidente de lURSS. Mais, comme il lavait fait pendant les années 50 pour Tito en Yougoslavie ou Gomulka en Pologne, il cherchait toujours laile réformiste de la bureaucratie stalinienne, qui, sous la pression des masses, mettrait en oeuvre des réformes qui ouvriraient la voie à la révolution politique.
Dans les dix ans qui ont séparé la nomination de Gorbatchev en 1985 et la mort de Mandel, ce dernier ne comprit jamais lenjeu de leffondrement du stalinisme, ni navança un programme qui aurait permit aux travailleurs de saisir les opportunités révolutionnaires énormes qui surgissaient.
Dans tous ces écrits, et notamment dans son livre très faible sur Gorbatchev, Mandel révéla à quel point son orthodoxie avait été rongée par 40 ans dopportunisme. Au lieu dun programme révolutionnaire pour le pouvoir ouvrier en URSS, Mandel avança une série de réformes qui, il lespérait, seraient mises en oeuvre par une aile gauche de la bureaucratie.
En 1989 et 1990, la crise révolutionnaire en Allemagne de lEst révéla encore plus clairement la méthode objectiviste dont Mandel sétait servi pendant plus de quatre décennies.
En 1989, refusant davancer dautres mots dordre que ceux de la démocratie bourgeoise, Mandel avança quil nexistait pas de menace restaurationniste : La question dans les luttes politiques actuelles nest pas celle de la restauration du capitalisme. (3)
Cest-à-dire que la restauration du capitalisme était tout simplement impossible. La forme économique supérieure dun Etat ouvrier dégénéré ne pouvait pas seffondrer sous le poids du défi capitaliste. La dynamique des masses vers la démocratie politique conduirait inévitablement à une radicalisation.
Les sources de lopportunisme
Pendant une partie importante de la vie de Mandel, son objectivisme fut renforcé par des pressions venues du mouvement ouvrier. Mandel et son organisation se sont adaptés au milieu politique dans lequel ils travaillaient. A partir de 1952, lInternationale avait fait un tournant stratégique vers lentrisme dans les partis de masse tournant qui, en partie, provoqua en 1953 la scission du Comité International, à laquelle Mandel était opposé, sur la base quelle nétait pas nécessaire. De 1954 à 1958, Mandel fut conseiller de la confédération syndicale belge FGTB, travaillant avec le réformiste de gauche André Renard en même temps que son groupe effectuait de lentrisme dans le Parti Socialiste belge.
Ces pressions matérielles ont poussé Mandel et ses camarades à développer le marxisme de telle façon que les différences claires entre la politique révolutionnaire et le réformisme furent estompées.
Un bon exemple de cette méthode est la théorie mandélienne du néocapitalisme. Après en avoir élaboré lidée en 1964, Mandel avançait en 1968 que le néocapitalisme constituait une troisième étape du développement du capitalisme (...) aussi différente du capitalisme monopoliste ou de limpérialisme décrit par Lénine, Hilferding et dautres que le capitalisme monopoliste létait du capitalisme laissez-faire classique du 19 ème siècle. (4)
Selon Mandel, cette nouvelle étape du capitalisme était protégée contre un krach du type de celui de 1929-33 à cause de la capacité des gouvernements dintervenir afin de réguler le cycle des affaires après la Deuxième Guerre Mondiale. Des crises auraient lieu, mais sous la forme de fluctuations à court terme. Etant une nouvelle étape, ce type de capitalisme exigerait, bien entendu, un nouveau programme.
De cette façon, Mandel et le SUQI développèrent un programme de réformes structurelles qui empruntait diverses revendications transitoires mais qui était vidé du contenu révolutionnaire du programme de Trotsky dabord limposition du contrôle ouvrier den bas sur tous les aspects de la production capitaliste par la création de nouveaux organes de lutte, conduisant au renversement de lEtat bourgeois.
A la fin des années 60 et au début des années 70, les premiers signes de crise économique profonde poussèrent Mandel à effectuer un nouveau tournant à 180°. Des fluctuations à court terme furent remplacées par une période de récessions généralisées. La théorie du néocapitalisme fut vite enterrée pour être remplacée en 1972 par le troisième âge du capitalisme.
Mandel changeait totalement de position : Lère du troisième âge du capitalisme nest pas une époque nouvelle de développement du capitalisme, mais la poursuite du développement de lépoque impérialiste, du capitalisme des monopoles. (5)
Quatre ans auparavant, Mandel avait souligné que le néocapitalisme était complètement différent à létape impérialiste selon Lénine. En 1972, par contre, il affimait : les caractéristiques de lépoque impérialiste décrites par Lénine conservent toute leur validité pour le troisième âge du capitalisme. (6)
Comme toujours, Mandel nexpliqua jamais ce changement, pourtant particulièrement important puisquil fournit au SUQI la base théorique dune présentation plus à gauche de son programme dans le climat plus radical de lEurope occidentale du début des années 70.
Léconomie politique de Mandel
En effet, cest en tant quéconomiste marxiste que Mandel put quitter le ghetto de la politique trotskyste et se forger une réputation mondiale auprès des universitaires et des maisons dédition. Son Traité déconomie marxiste (1962) rompait le monopole des staliniens sur la critique marxiste du capitalisme après la deuxième guerre mondiale.
Son Initiation à la théorie économique marxiste (1963), traduite dans une dizaine de langues, fut vendu à plus dun million dexemplaires. Le troisième âge du capitalisme (1972) et La crise (1978) constituaient des tentatives très sérieuses détudier la cause et le cours du développement capitaliste dans les années après les 30 glorieuses.
Ce travail était basé sur une tentative audacieuse de synthétiser le travail classique de Marx avec les développements économiques daprès-guerre la troisième révolution technologique, linflation permanente et lexpansion du crédit, la fin des empires tout en soulignant limportance de la critique marxiste du capitalisme comme un système éphémère, voué à la crise et à la disparition. Ceci constituait la force progressiste, anti-réformiste et anti-stalinienne du travail économique de Mandel.
Qui plus est, à la différence de certains trotskystes, il ne cherchait pas à nier le renouveau du développement capitaliste après guerre. Par contre, pour la tradition pourrie de Healy et de Lambert, le boom des années 50 et 60 nétait quun mythe révisionniste, un mirage ou encore limpressionnisme colporté par Monsieur Mandel. Après tout, selon ces droles de marxistes, les forces productives ont cessé de croître... depuis 1938 !
Mais dans ces oeuvres politiques, la volonté de Mandel de concilier la politique de révolution et celle de la réforme sest exprimée sous la forme dun certain éclectisme. Dun côté il a fait de grands efforts pour attaquer des théories fausses sur le développement et la crise capitalistes telles que le keynésiénisme, léconomie permanente darmes ou encore léchange inégal entre limpérialisme et le tiers monde.
Mais de lautre il a ajouté à son travail des aperçus tirés dautres traditions théoriques de la gauche et du monde universitaire. Cette méthode marque particulièrement sa théorie de la crise capitaliste, développée dans Le troisième âge du capitalisme et dans son Introduction au troisième tome du Capital de Marx (1981 ; non-traduite en français).
Selon Mandel, il faut rejeter une théorie mono-causale de la crise capitaliste, basée sur la seule suraccumulation du capital. A la place, il proposait une explication basée sur la sous-consommation des masses, sur la suraccumulation du capital et sur la disproportion entre les secteurs de production capitaliste, dans laquelle chacune peut être considérée comme un variable indépendant.
Sans doute, tous ces facteurs jouent un rôle dans le déclenchement dune crise donnée. Mais quels sont leurs poids respectifs ? Mandel avançait un mélange de causes sans hiérarchie, une analyse marquée par labsence de rigueur analytique et par une incapacité criante de prévoir les événements.
Par exemple, après le krach boursier doctobre 1987, quil qualifiait de tournant majeur dont les effets vont se faire sentir dans les années à venir (7) et quil comparait à celui de 1929, Mandel était absolument certain quune récession mondiale de grande envergure suivrait dans quelques mois. Nous lattendons toujours.
Mais il est aussi vrai que dautres théoriciens nont guère fait mieux et, dune certaine façon, lélaboration dune théorie marxiste scientifique du développement capitaliste (et donc aussi de la crise) reste à faire. Elle se fera, en partie, sur la base dune critique du travail de Mandel, sappuyant sur ses analyses correctes et dépassant leurs limites.
Les ondes longues du capitalisme
Mandel lui-même considérait que son travail sur les « ondes longues du capitalisme constituait sa contribution la plus importante à léconomie politique marxiste. Sa dernière oeuvre, publiée cette année en anglais, traitait ce sujet. Avec dautres économistes qui ne sont pas tous marxistes Mandel considérait que lhistoire du capitalisme depuis 1825 peut être groupée en sept ondes longues, chacune dune durée de 50 ans, et divisées en une longue phase de reprise et une longue phase daccumulation réduite.
Contre les non-marxistes qui appuient cette thèse, Mandel soulignait que de telles ondes longues ne sont pas le résultat des changements dans le prix des marchandises ni des fluctuations commerciales, mais sont le produit de changements à long terme dans le profil daccumulation capitaliste, changements qui sont déterminés par la tendance du taux de profit à baisser.
Il a aussi avancé lidée que la fin dune période de boom est produite par des facteurs endogènes, cest-à-dire des facteurs internes au processus daccumulation : à un certain point le taux de plus-value ne peut plus compenser la réduction du taux de profit.
Néanmoins, selon Mandel, une phase de boom narrive pas automatiquement. Elle peut être préparée par le développement de la technologie, mais de telles innovations ne peuvent pas être appliquées à la production si le taux de plus-value na pas changé suffisamment afin de permettre lapplication rentable de telles techniques.
En même temps, il doit y avoir extension du marché mondial pour que le boom ait lieu. Dune certaine façon, encore selon Mandel, il faut un choc externe au système (guerre, révolution, contre-révolution), capable de changer la balance des forces de classe en faveur des capitalistes.
Dans son dernier papier sur ce sujet, Mandel spéculait sur le fait que louverture de la Chine et de la Russie au capitalisme pourrait résoudre le problème de nouveaux marchés, mais seulement à condition que de nouvelles défaites soient infligées aux masses. La classe ouvrière occidentale devrait subir dautres défaites majeures, conduisant à une hausse du taux dexploitation afin de permettre un investissement rentable.
Mais malgré sa défense passionnée et intelligente de cette théorie, les ondes longues demeurent une position minoritaire parmi les marxistes. Une première critique toucherait dabord la réalité statistique du phénomène : la période étudiée étant relativement courte (trois cycles seulement), la régularité apparente pourrait également être le produit du hasard.
Et même si ces cycles savèrent être réels, pour reprendre une critique percutante de Trotsky des années 20, comment expliquer que des chocs externes, nécessaires à la reprise, aient lieu avec une telle régularité tous les 50 ans, grosso modo sils nont aucun rapport avec laccumulation?
Le SUQI et la révolution mondiale
Les positions du SUQI et de la direction de Mandel ont toujours été marquées par une reprise abstraite des positions de base du marxisme, liées à des adaptations opportunistes. Pour preuve, il suffit de citer les louanges adressées à Castro et au PC cubain, qui ont reçu un traitement de faveur similaire à celui réservé pour Tito entre 1948 et 1951. Dans le document de fondation du SUQI (1963), Mandel écrivait :
La victoire à Cuba a marquéle début dune nouvelle époque dans lhistoire de la révolution mondiale ; car, à lexception de lUnion soviétique, cest le premier Etat ouvrier établi en dehors des limites de lappareil stalinien. Un tel développement, quelle que soit la dimension du pays en cause, fut un tournant dont les effets se sont nécessairement répercutés sur une échelle énorme dans tout le mouvement communiste mondial. (8)
Ignorant à la fois labsence décisive dune démocratie ouvrière réelle à Cuba, et la nature de plus en plus stalinienne du régime castriste, Mandel a avancé une vision claire du rôle de la Quatrième Internationale :
Lapparition de plus dEtats ouvriers par un nouveau développement de la révolution coloniale, notamment dans les pays comme lAlgérie, servirait à renforcer et à enrichir le courant international du castrisme, lui donnerait des perspectives à plus long terme, et aiderait à lamener plus près dune compréhension de la nécessité dune nouvelle Internationale marxiste révolutionnaire de partis de masse. La réalisation de cette possibilité historique dépend en partie du rôle que la Quatrième Internationale joue dans la révolution coloniale et dans la capacité des sections de la Quatrième Internationale à aider à remporter de nouvelles victoires. (9)
Suivant la méthode établie à légard de Tito en 1948, le parti mondial de la révolution socialiste, récemment réunifié, sest constitué en avocat des révolutions petites-bourgeoises, quelles soient dinspiration staliniennes ou nationalistes. Ainsi, jusquà la fin de sa vie, Mandel sest opposé aux appels à la révolution politique au Vietnam et à Cuba et, jusquà la révolution culturelle, en Chine.
Toujours sur la base de sa méthode erronée des années 40, Mandel prétendait que, ces partis ayant fait la révolution contre la volonté du Kremlin, ils nétaient pas staliniens. La révolution permanente, selon Mandel, était toujours à lordre du jour. Mais elle ne serait pas dirigée par des révolutionnaires mettant consciemment en pratique une stratégie programmatique. Non, ce serait plutôt la tâche dun instrument émoussé10 tel que le PC cubain ou le FLN algérien qui exprimerait la dialectique de la révolution mondiale.
Encore une fois, lorthodoxie fut mise au service de lopportunisme.
Cinq ans plus tard, Mandel et lInternationale viraient à gauche. Ça commençait mal. A la veille de la plus grande grève générale de lHistoire, Mandel a déclaré que sauf pour les délirants, nous navons manifestement pas, dans limmédiat, une perspective de renversement révolutionnaire de la bourgeoisie en France. (11)
Malgré cette erreur de taille, il sest vite rattrapé et sest orienté vers la lutte estudiantine, considérant avec raison que lapparition de cette nouvelle avant-garde ouvrait une nouvelle période dans la politique mondiale.
Mais les étudiants étaient de loin plus à gauche que les bureaucrates réformistes routiniers et les compagnons de route staliniens qui constituaient la proie traditionnelle de Mandel et de ses camarades. Les réformes de structure anticapitalistes furent balayées et lInternationale, de façon ultra-gauche, critiqua lemprise du réformisme sur la classe ouvrière et fit des appels à la lutte armée.
Mandel rompait avec son orientation entriste stratégique et appelait à la création de nouveaux partis révolutionnaires dans les métropoles impérialistes, soulignant que le centre de la révolution mondiale se trouvait, à nouveau, en Europe et aux USA.
Mais même lors de cette phase de gauche, Mandel et le SUQI continuèrent à faire des adaptations politiques, abandonnant allègrement les positions programmatiques afin de se lier à dautres forces politiques. La plus notable dentre elles fut le PRT(C), aile politique des guérillas urbaines de lERP argentine. Cette organisation fut accueillie au sein du SUQI, malgré le fait quelle était pro-maoïste, pro-coréenne et profondément anti-trotskyste.
Suite à la défaite de la révolution portugaise (1975) et à laffaiblissement de la vague révolutionnaire daprès-mai, Mandel guida le SUQI vers un nouveau tournant, réorientant lorganisation vers les forces de la révolution anti-impérialiste (le FSLN au Nicaragua, Khomeini (!) en Iran) et, de façon décisive, vers la fragmentation du stalinisme, dabord sous la forme de leurocommunisme, ensuite avec divers fragments du PCF, et enfin avec les éléments dégagés par leffondrement du stalinisme en URSS et ailleurs.
Lors de chacun de ses tournants, Mandel a guidé le SUQI vers la défaite inévitable.
Les catastrophes des années 80 et 90
Dabord les Sandinistes furent loués pour avoir créé un Etat ouvrier sain, malgré labsence totale de démocratie ouvrière, malgré lexistence continue du capitalisme et malgré les attaques anti-ouvières menées par la direction du FSLN après 1985.
Mais le Nicaragua était le dernier des rêves du SUQI de voir des nationalistes petit-bourgeois agir comme linstrument émoussé de la révolution permanente. Suite à la défaite électorale du FSLN, ni Mandel, ni son organisation nont jamais tenté de tirer le moindre bilan de la pratique du FSLN, ni de leur propres adaptations théoriques.
Pendant les événements polonais de 1980-1981, Mandel a théorisé la position du SUQI sur la démocratie socialiste, refusant tout rôle réel à la création des conseils ouvriers, mettant à leur place une combinaison de démocratie bourgeoise et de démocratie ouvrière sous la forme de lélection dune deuxième chambre du parlement polonais !
En suivant la direction restaurationniste de Walesa, le SUQI a raté le premier de plusieurs tests cruciaux dans une décennie marquée par la crise et leffondrement du stalinisme.
Ayant été totalement démenti en 1990 par la restauration du capitalisme en RDA, Mandel, suivi de près par le SUQI, a sombré dans une démoralisation dépressive. Dans les années 90, ses écrits ont été marqués par un pessimisme profond à légard de lavenir de son Internationale et de sa politique, malgré les ouvertures incroyables qui existent pour les révolutionnaires du fait de leffondrement du stalinisme. Cest cette position de Mandel qui a triomphé lors du dernier congrès mondial du SUQI.
Les raisons de cette démoralisation ne sont pas difficiles à trouver. Elles trouvent leurs racines dans leffondrement du stalinisme et le fait quaucune de ses prévisions stratégiques en ce qui concerne la révolution politique nait été réalisée. Le développement économique stalinien na pas conduit vers le socialisme, aucune aile gauche na surgi du stalinisme et le capitalisme est en train dêtre restauré. La mort des illusions dans le stalinisme quavait Mandel a fatalement miné ce qui restait de son orthodoxie révolutionnaire.
Quel bilan ?
Dans sa nécrologie de Kautsky, Trotsky écrivait que celui qui, avant 1914, fut considéré comme le pape du Marxisme en fait soccupait de commenter et de justifier la politique de réformes de point de vue de la perspective révolutionnaire. (12) Malgré les différences dépoque qui séparent les deux hommes, on peut dire la même chose à légard de Mandel, pour qui les parallèles avec Kautsky sont frappants.
Intellectuels talentueux, ils avaient tous deux apporté des contributions importantes à la défense des éléments du marxisme dont ils avaient hérité. Mais en même temps, ni lun ne lautre na pu finalement développer cette théorie, na pu lappliquer dune façon vivante et révolutionnaire aux développements décisifs de la lutte de classe.
Que reste-t-il du legs de Mandel aujourd'hui ? Que lit-on de ses écrits extensifs ?
Son livre sur Gorbatchev ? Sûrement pas. Faible en ce qui concerne les faits et lanalyse, sa lecture déjà valait peu au moment de sa sortie. Trotsky ou Trotsky as alternative (non-traduits en français) ? Non plus. Ni lun ni lautre ne représentent une quelconque contribution à notre compréhension de Trotsky ni à la nature de la politique révolutionnaire.
Ses principaux écrits pour débutants Initiation à léconomie marxiste et Introduction au Marxisme (1972) serviront toujours, au lecteur averti de lopportunisme de certains chapitres. Ses réels talents de pédagogue à partir de 1970 il fut professeur déconomie à lUniversité libre de Bruxelles sexpriment clairement à travers les pages de ces textes.
Enfin, son excellent livre sur la deuxième guerre mondiale The Meaning of the Second World War (1985 ; non-traduit en français) fournira toujours une analyse marxiste des causes et du déroulement de cet événement majeur de notre siècle quaucun autre livre ne peut actuellement concurrencer.
Mais nous pouvons être sûrs que, pour Ernest Mandel, ces oeuvres ne constituaient pas son véritable legs. En fait, son oeuvre était la Quatrième Internationale et son successeur principal, le SUQI.
De tous les points de vue, la vie de Mandel a suivi celle de lInternationale. Pendant plus dun demi-siècle, Mandel a lutté pour maintenir lunité de lInternationale, quel quen soit le prix politique. Comme il lécrivit en 1953 au trotskyste nord-américain George Breitman, peu de temps après la scission de lInternationale menée par le SWP-US afin de créer le Comité International :
Il est bien connu quun programme commun na jamais empêché des divergences tactiques de se manifester périodiquement et ne lempêchera jamais. Il ny a donc quune seule loyauté fondamentale susceptible de maintenir la cohésion de notre mouvement, cest la loyauté à légard de lInternationale ! Il faut se pénétrer soi-même, dans le plus profond de sa conscience, de la conviction que lInternationale, non seulement comme un programme ou un corps idéologique, mais comme une organisation, avec une structure déterminée, qui représente tout lespoir de lhumanité à notre époque. (...) Scinder lInternationale avant quelle nait démontré son inaptitude dans des événements dune importance historique colossale, cest là un crime véritable contre le mouvement ouvrier. (13)
Mandel avait horreur des scissions. Il était prêt à tolérer lopportunisme grossier au sein du SUQI, à condition quil puisse être habillé ou défendu au nom de lorthodoxie trotskyste. Et il a souffert lorsque des sections ou des fractions poursuivaient la logique de leur adaptation jusquà la rupture avec les positions de base du trotskysme. Cest ce qui sest passé avec le SWP-US sur la question de Nicaragua et de Cuba.
Au milieu des années 80, devant lattaque de la direction du SWP contre le rôle historique de Trotsky et du trotskysme avant et après 1917, Mandel fut obligé davancer une défense polémique, longue mais insuffisante, de la théorie de la révolution permanente élaborée par Trotsky.
Ce document révèle clairement la nature et les limites des talents de Mandel. Sa description abstraite de la nature de la révolution permanente est correcte et constitue largement une répétition des écrits de Trotsky.
Mais le Trotsky que Mandel copiait nétait pas le révolutionnaire de 1917 qui avait adhéré aux thèses de Lénine, mais plutôt le centriste davant 1917, le théoricien brillant qui confondait potentiel et processus, considérant que des tendances objectives pousseraient la situation vers la gauche. Cet objectivisme, avec lequel Trotsky a rompu en 1917, constituait lessence de la méthode centriste de Mandel. De cette façon, même ses polémiques les plus à gauche sont dévaluées par le fait quelles soient basées sur une méthode fausse.
A plusieurs reprises, Mandel joua ce rôle. Une période dopportunisme, approuvée par la direction internationale, conduisit à un résultat prévisible : une section ou une fraction de lInternationale jetterait par la fenêtre tout son bagage trotskyste, à la poursuite dun quelconque but centriste. Cela fut le cas en 1964 : le LSSP de Sri Lanka entra dans un gouvernement bourgeois. Ensuite, Mandel, dégrisé, prenait sa plume et dissociait le SUQI des conséquences de sa politique opportuniste antérieure, tout en déplorant la scission.
Cela résume lhomme. Comme dans sa lettre de 1953 citée ci-dessus, il a toujours insisté sur le fait que, parce que le SUQI navait pas trahi comme la Deuxième ou la Troisième Internationale, tout révolutionnaire devrait se trouver dans ses rangs. En fait, cet argument, souvent répété par les critiques de gauche au sein du SUQI à ceux de lextérieur, offrait à la direction un chèque en blanc. Elle pouvait effectuer autant de tournants et de manoeuvres opportunistes quelle souhaitait, à condition de demeurer impuissante. Sans une trahison dans les faits, le prestige révolutionnaire de lInternationale restait inviolé.
De cette façon, la question du programme fut systématiquement reléguée au second plan, loin derrière la loyauté envers une organisation, avec une structure déterminée, cest-à-dire le SUQI. Voilà le véritable legs de Mandel. Voilà aussi lexplication de du fait quil continuait à dominer lorganisation quil avait reconstruite et quil avait, sans le vouloir, sabotée politiquement.
La faiblesse et linertie actuelle du SUQI ne sont un secret pour personne. Sa survie est en jeu. Il considère lui-même quil ne jouera pas le rôle dembryon dune future Internationale de masse. Son utilité est quasiment nulle. Sous cette lumière, fondamentale, la vie de Mandel peut être considérée comme le gaspillage tragique dun talent bien réel.
NOTES
1 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p455
2 Quatrième Internationale, mai 1959, p19. Italiques originales.
3 International Viewpoint, 30.10.89. Notre traduction
4 International Socialist Review nov-déc 1968, p 2. Notre traduction
5 E. Mandel, Le troisième âge du Capitalisme, 1972, p17
6 Ibidem
7 E. Mandel, Le Krach, 13 questions, 13 réponses, Dossier Rouge 1987.
8 Quatrième Internationale, n° spécial 1963, p19
9 Ibidem
10 Op. cit., p13
11 Quatrième Internationale, avril 1968
12 L. Trotsky, Oeuvres t19, p154
13 E. Mandel à G. Breitman, 9.12.53, Bulletin du Comité International de la QI, 26.2.54, p26
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