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11 novembre 2001
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La Ligue Internationale des Travailleurs 1982-1992

La faillite du centrisme

[Aujourd'hui la Ligue Internationale des Travailleurs (LIT) n'existe plus. Ses ex-militants français ont depuis longtemps adheré d'abord à la Voix des Travailleurs, ensuite, avec la VdT, à la LCR. En Argentine, centre historique de la LIT, il exist aujourd'hui plusieurs organisations issues de cette tendance, dont le PTS, avec qui nous avons récemment signé un appel internationale contre la guerre. Cet article, écrit en 1992, trace une partie importante de l'histoire de cette tendance internationale. Les notes de chaque article se trouvent après le texte correspondant.]


En janvier 1982, la Ligue Internationale des Travailleurs (Quatrième Internationale) (LIT-QI) était fondée lors d’une petite conférence de 20 délégués, tenue à Sao Paolo, au Brésil, et présidée par son fondateur, Nahuel Moreno. (1)

La fondation de la LIT a marqué le point culminant d’un processus qui avait duré plusieurs années et a vu la transformation du “morénisme” en tendance internationale clairement définie.

Avant , il avait d’abord pris la forme d’une partie latino-américaine de l’une ou de l’autre des tendances centristes internationales se réclamant de la Quatrième Internationale.

Selon la LIT, leur influence internationale avait grandi de façon significative. En 1969 ils ne revendiquaient que 65 membres en dehors de l’Argentine. A sa fondation, la LIT se réclamait de 3.500 adhérents, et des sections en vingt pays. La section argentine - le MAS - de loin la composante la plus grande, a revendiqué jusqu’au 6.000 militants.

Une décennie plus tard, la LIT vient d’être ébranlée par une scission importante au sein du MAS : un tiers des militants sont partis, y compris les deux seuls députés.

Cette rupture a suivi de près le dernier Congrès Mondial de la LIT, tenu en février-mars 1992, au cours duquel pas moins de quatre tendances différentes se sont affrontées. Le débat n’a rien résolu et un nouveau Congrès se tiendra en 1994, le quatrième en cinq ans.

La LIT prétend représenter ce qu’elle appelle le trotskysme “orthodoxe”, et que sa méthode, sa politique et son programme sont qualitativement meilleurs que ceux des autres prétendants au titre de Quatrième Internationale.

Ces prétentions sont totalement injustifiées : comme nous allons démontrer, la LIT est victime de la même dégénérescence centriste qui a mené entre 1948 et 1951 à l’effondrement politique de la Quatrième Internationale. La LIT commet exactement le même genre d’erreurs opportunistes grossières que ses rivales internationales.

Aujourd’hui, la LIT souffre des effets de l’écart entre ses fausses perspectives qui prévoyaient une révolution imminente, et le tournant de la politique argentine et mondiale depuis 1989.

Plus spécifiquement, elle subit les conséquences d’une politique vouée deà une tactique électorale opportuniste depuis l’aventure des Malouines qui a conduit à la défaite de l’Argentine, au discrédit et à la chute de la junte militaire.

La recherche constante d’une réussite électorale au sein d’un bloc avec des partenaires réformistes a mené inéluctablement à la dégénérescence du programme trotskyste et au rejet du concept léniniste de parti révolutionnaire.


La fondation du MAS

A sa fondation, la section la plus importante de la LIT était le Partido Socialista des Trabajadores (PST) d’Argentine. A l’époque, la LIT considérait que sa tâche la plus importante était la consolidation du PST, clandestin depuis le coup militaire du Général Videla en 1976.(2)

Au début des années 80, les syndicats et la gauche avaient commencé à se reconstruire. C’était la reprise de l’activité syndicale, notamment la grande manifestation de mars 1982, qui poussait le Général Galtieri à s’emparer des Malouines. Il a été obligé d’autoriser, voire d’encourager, des manifestations anti-britanniques de masse, qui permettaient à la gauche et aux organisations ouvrières de s’organiser.

Dix ans plus tard le MAS a dit qu’étant donné la détermination de l’impérialisme britannique, cette aventure mal-conçue était vouée à l’échec. Mais à l’époque le PST a surestimé le potentiel révolutionnaire et anti-impérialiste de la guerre et a minimisé ses critiques du régime. Ainsi le PST prétendait en avril 1982 que l’envoi des troupes ouvrait “la plus extraordinaire montée révolutionnaire que le pays n’a jamais connue … la révolution socialiste est en marche.” (3)

Au mois de juin, la guerre s’est soldée par un échec cuisant; les partis bourgeois traditionnels et la gauche étaient démoralisés et n’ont pas su appuyer une attaque frontale contre le régime. La combinaison d’une crise économique, des divisions profondes au sein de la classe dirigeante et de l’armée, la remontée ouvrière et les manifestations des Mères de la Plaza de Mayo, ont montré qu’une situation pré-révolutionnaire existait en Argentine. Ce qui faisait défaut était une direction révolutionnaire, armée d’un programme révolutionnaire.

La tâche principale des révolutionnaires argentins était de proposer des revendications-clés d’un programme d’action. Il fallait avancer des revendications correspondants aux besoins économiques et démocratiques des travailleurs. Le point central aurait du être le combat pour une grève générale pour chasser les militaires et convoquer une Assemblée Constituante. Au cœur de toutes les revendications aurait du se trouver l’action de masse de la classe ouvrière.

Dans ces circonstances, il était essentiel de poser la nécessité d’une rupture avec le péronisme, la construction d’un parti ouvrier révolutionnaire et le combat pour un gouvernement ouvrier révolutionnaire, basé sur des conseils ouvriers.

La politique du PST en était loin. En juillet 1982 les partis politiques bourgeois étaient légalisés et le PST commençait à travailler plus ouvertement. En septembre le PST décidait que la situation exigeait de donner une priorité au travail électoral. Le PST déclarait que : “Il s’ouvre une étape non seulement légale mais fondamentalement électorale. La conclusion est évidente : non seulement nous devons utiliser la légalité par tous les moyens, mais notre principal objectif doit être d’intervenir dans les élections, tant que nous n’arriverons pas à la conclusion qu’une nouvelle étape s’est ouverte, celle des grandes luttes. Si nous reconnaissons et acceptons le fait que l’étape ouverte sera essentiellement électorale, notre politique doit l’être elle aussi.» (4)

En fait, pendant la deuxième moitié de 1982 et la première partie de 1983, la scène politique fut dominée par le mouvement de masse, et non par les élections, qui ne se déroulèrent qu’en octobre 1983, après une campagne électorale très brève. Cet intervalle était en partie la conséquence de la timidité des partis bourgeois péronistes et radicaux, qui n’ont pas osé appeler immédiatement aux élections.

Les grèves de paiement des impôts nationaux et locaux, suivi par le mouvement des droits de l’homme constituèrent les premières formes d’opposition. A la fin de 1982, les syndicats descendaient dans la rue. Cette phase a culminé, le 16 décembre, avec une grève générale et une manifestation de 100.000 travailleurs. Le destin des militaires était décidé, et la junte se trouvait obligé de préparer des élections.

Pour les trotskystes, aucune phase de la politique - à part la campagne elle-même - ne peut être “essentiellement électorale”. Le fait que le PST ait adopté cette position plusieurs mois avant l’annonce des élections, et face à un mouvement de protestation encore croissant, témoigne d’un appétit opportuniste pour la recherche des raccourcis. Pour mettre en œuvre cette perspective, le PST a commencé à chercher des partenaires électoraux. Finalement, il en a trouvé un sous la forme du Movimiento Al Socialisme (MAS - Mouvement vers le socialisme), une petite organisation social-démocrate.

L’idée était de “créer un front socialiste qui utilise la légalité et se présente aux élections : revendiquant - comme base minimum - une Argentine socialiste pour programme, et étant indépendant de tous les partis ou fronts électoraux bourgeois ou front-populistes (...) Ce que nous voulons fondamentalement, c’est attirer vers un large front socialiste non sectaire, sans condition d’être trotskyste, des milliers et des milliers de travailleurs et de militants.” (5) Plus brièvement, Moreno expliqua au Comité Central du PST que le but était « de créer un front ou un parti non-révolutionnaire, réformiste ». (6)


Une précédente

Ce schéma sans principe devait beaucoup au projet des trotskystes français Raymond Molinier et Pierre Frank, qui en 1935 avaient lancé “La Commune”, une “organisation large », dont le but était d’attirer les masses à un programme qui était moins que révolutionnaire. La différence, c’était que Molinier et Frank ont proposé un programme centriste, tandis que Moreno avançait un programme bêtement réformiste.

Trotsky attaquait ce projet opportuniste, utilisant des phrases qui s’appliquent, cinquante ans plus tard, encore plus fortement à la politique de Moreno : “très souvent, l’impatience révolutionnaire - qui se transforme très facilement en impatience opportuniste - mène à cette conclusion que les masses n’affluent pas parce que nos idées sont trop compliquées et nos mots d’ordre trop avancés. Il faut donc simplifier notre programme, alléger nos mots d’ordre, bref, jeter du lest. » (7)

Après sept ans de dictature, Moreno considérait que le trotskysme serait trop compliqué pour les masses. Sans doute, lors de la première phase d’une ouverture démocratique, il est peu probable que le parti révolutionnaire arriverait à se mettre à la tête des masses.

Mais il fallait d’abord faire appel à l’avant-garde de la classe ouvrière, et l’aider patiemment à se reconstruire politiquement. Il fallait différencier la minorité avancée pour réunir l’ensemble du prolétariat lors des actions concrètes. Mais au lieu de combattre pour une alternative révolutionnaire claire, les morénistes pensaient qu’un espace social-démocrate était en train de s’ouvrir au sein de la vie politique argentine, et qu’ils pourraient le remplir, si seulement ils jetaient du “lest” trotskyste.

Formé lors de la dégénérescence centriste de la Quatrième Internationale, Moreno cherchait des outils “adéquats” pour faire avancer le “processus révolutionnaire”. L’un des premiers éléments de “lest” marxiste que Moreno balança fut la question-clé de la nature de l’Etat et des forces armées. Dans son Manifeste du Premier Mai de 1983 il y avait un long programme “pour une Argentine socialiste” mais pas un seul mot sur l’Etat! (8) Et quand le MAS adopta finalement une position, ce fut la vieille formulation centriste de Moreno qui prévoyait la “démocratisation” des forces armées! (Voir
ici)

Derrière cet opportunisme il y a une logique simple à comprendre : le MAS s’est adapté aux préjugés des sympathisants ouvriers des nationalistes bourgeois péronistes autour du Partido Justicialista et des diverses “tendances dissidentes”. Tous ces secteurs de la classe ouvrière avaient des illusions à propos de la possibilité de réformer l’Etat en général et les forces armées en particulier.

Le MAS a poursuivi cette orientation opportuniste en luttant au sein de la classe ouvrière argentine autour du mot d’ordre d’une “seconde indépendance”, vielle revendication des nationalistes bourgeois d’Amérique Latine. Pour les nationalistes, la première “indépendance” était celle par rapport à l’Espagne, tandis que la “seconde” devait conduire à la création d’un capitalisme indigène et d’un Etat bourgeois souverain, indépendant de l’impérialisme.

Le MAS voulait donner à cette revendication un “contenu de gauche”, sous la forme d’un “programme d’action”, soigneusement limité aux appels à la nationalisation des banques et des monopoles., évitant ainsi les revendications révolutionnaires portant sur l’expropriation de la classe capitaliste et la formation d’un gouvernement ouvrier capable de mettre en œuvre cette politique.

Même l’une des revendications les plus importantes en l’Amérique latine, le refus de la dette extérieure, fut rejetée par le MAS en faveur de “la suspension du paiement de la dette extérieure. Faisons un front international des endettés pour arrêter le paiement de la dette.” (9) En Amérique latine, cette revendication de “non-paiement” est typique des courants bourgeois et réformistes qui cherchent aujourd’hui à ne pas payer la dette mais qui demain seraient prêts à suivre la volonté des impérialistes. Ceci n’était pas une “erreur” mais une adaptation délibérée du programme révolutionnaire aux exigences d’une alliance opportuniste avec des forces nationalistes bourgeoises et social-démocrates.

La revendication indiquant le plus l’orientation du MAS fut son mot d’ordre gouvernemental : “Que le gouvernement militaire s’en aille tout de suite! Convocation immédiate du Congrès de 1976, pour qu’il élise un gouvernement provisoire et appelle à des élections sans proscription ni état de siège.” (10)

Le mouvement des masses avait mis la dictature militaire sur la défensive, et pourtant le mieux que ces “révolutionnaires” atypiques trouvaient à dire était de faire appel à la majorité parlementaire péroniste de 1976, discréditée depuis longtemps, pour former un nouveau gouvernement!

Ceci était d’autant plus absurde que le vent politique soufflait plutôt vers les Radicaux. L’aile Alfonsin chez les Radicaux centrait clairement son appel sur la question de “la démocratie, pas l’autoritarisme”.

Habilement, ils présentaient le corporatisme corrompu des péronistes comme peu différent de la dictature militaire qui l’avait renversé en 1976. Le point de départ de la politique du MAS était complètement faux : même des militants et des électeurs ouvriers du Parti Communiste ont soutenu la campagne des Radicaux.

Dans ces circonstances, le centre d’un programme orienté sur la question de la démocratie politique aurait du être l’appel à une Assemblé constituante, convoquée, supervisée et défendue par les organisations de masses des travailleurs et des droits de l’homme.

Une telle politique aurait contré l’appel hypocrite à la démocratie lancé par les Radicaux, qui étaient prêts à accepter le cadre constitutionnel dicté par la junte militaire sortante. Elle aurait marqué un point de rupture avec les structures politiques discréditées des anciens régimes péronistes. Encore plus important, elle aurait pu rassembler tous ceux qui refusaient la tentative des militaires de se donner des alibis légaux à propos des “disparus”.

Mais pour le MAS les revendications politiques, tout comme le programme social, avaient comme point de départ non pas les intérêts révolutionnaires de la classe ouvrière, mais des schémas générés par une adaptation centriste systématique à l’influence péroniste au sein du prolétariat argentin.

La plate-forme du MAS, comme tout programme centriste, contient des éléments repris du programme communiste. Ainsi elle peut apparaître qualitativement supérieure au réformisme ou au nationalisme. C’est une illusion. La puissance du programme révolutionnaire ne réside pas dans l’utilité de chacune de ses revendications, mais dans l’effet combiné de toutes les revendications prises ensemble, en tant que stratégie pour la prise du pouvoir. Un parti comme le MAS, qui se présente aux élections sur la base d’une plate-forme qui ne comprend qu’une partie du programme révolutionnaire, et qui mélange ces revendications avec une stratégie réformiste, est un parti qui mènerait la classe ouvrière à la catastrophe.


Les élections et après

Les élections d’octobre 1983 furent un désastre pour le MAS. Malgré l’envoi de milliers de militants sur le terrain, malgré la revendication - soi-disante gagnante - d’“Une Argentine socialiste, sans généraux ni capitalistes”, malgré l’ouverture de plus de 600 locaux à travers le pays,11 et malgré 60.000 électeurs inscrits, le MAS n’a gagné qu’un tiers des voix obtenues par le PST pendant les années 70 - moins de 1% des voix. (12)

Pendant ce temps, Alfonsin, le candidat du Parti Radical, obtenait 52% des suffrages exprimées. Ce résultat collait mal avec l’analyse du MAS, émise peu avant les élections, selon laquelle l’Argentine était entrée dans une situation révolutionnaire. (13)

Ce n’était pas seulement le résultat des élections qui était mauvais pour le MAS : la campagne électorale n’avait pas conduit comme prévu à un changement qualitatif dans la structure et la taille de l’organisation. La grande majorité des adhérents était toujours composée des militants “trotskystes” du PST. En tant que front électoral et combine de recrutement, le MAS n’avait pas réussi. Dans cette situation, la transformation du mouvement en organisation se reclamant du trotskysme n’était pas compliquée. (14)

Moreno et les autres dirigeants reconnaissaient qu’il y avait eu une “déviation électoraliste” : “Nous nous sommes enivrés de nos succès et de la sympathie que nous recevions de la part des gens, et nous avons cessé d’être objectifs. Nous avons cessé de voir la réalité, d’écouter et de reconnaître ce qui était vraiment en train de se passer dans la classe ouvrière.” (15)

En fait, cette “auto-critique” n’a pas eu lieu à cause de l’opportunisme en soi, mais parce que la politique opportuniste n’avait pas récolté les fruits attendus! Le MAS a commencé à chercher un bouc émissaire : de façon typiquement centriste, le premier responsable était “l’état politiquement arriéré” de la classe ouvrière, plutôt que l’incapacité du MAS à s’orienter vers les besoins réels des travailleurs. (16)

“L’auto-critique” de la direction avait pour but de court-circuiter une étude plus profonde de la méthode centriste systématique qui se trouvait à l’origine des années d’erreurs tactiques qui semblaient isolées les unes des autres. Vite fait, Moreno a renvoyé la balle vers les militants du rang : “C’était une erreur de tout le parti, de la base comme de la direction. » (17) Oui, disait Moreno, la direction avait tort - mais les militants tout autant, pour lui avoir fait confiance!


Une déviation électoraliste peut en cacher une autre...

La nature inconséquente de cette “auto-critique” est démontrée par le nouvel épisode d’opportunisme électoraliste effectué par le MAS. Les deux premières années de la présidence Alfonsin furent dominées par la lutte économique. Ayant voté massivement pour le candidat du Parti Radical, les travailleurs étaient très déçus par les programmes d’austérité, inspirés du FMI, que le gouvernement voulait leur imposer.

Au milieu de 1985, l’inflation atteignait 2.000% par an. En août les salaires réels équivalaient à 73% du niveau de juillet 1984. En juillet 1985, Alfonsin imposa un gel des prix et des salaires; immédiatement il s’en suivit une récession, qui entraîna des dizaines de milliers de licenciements.

Les travailleurs ont lancé une riposte. En 1984 il y eut 717 grèves, impliquant 4,5 millions de grévistes. En janvier la CGT - qui avait scissionné sous la dictature militaire - s’unifia, et une vague d’élections syndicales consacra la force de l’organisation de la base. En mai 1985 le régime fut ébranlé par deux grèves générales, organisées en protestation contre les attaques sur le niveau de vie des travailleurs. Mais malgré ces luttes, la direction péroniste de la CGT maintenait son contrôle sur le syndicat et restait orientée vers un accord avec le gouvernement Alfonsin.

L’incapacité du Parti Justicialiste (péroniste) à reprendre le pouvoir lors des élections d’octobre 1983 l’avait mené à la scission et à la création de plus de 30 courants différents. En 1985 la déception face à Alfonsin grandissait, tandis que la trahison de la direction de la CGT conduisait à l’apparition d’un grand nombre de péronistes dissidents. Le MAS était prêt pour un nouveau tournant opportuniste sur le plan électoral.

Sa méthode était la même qu’auparavant. A l’automne 1985, de longues négociations entre le MAS, le Parti Communiste Argentin (PCA) et le “Péronisme ouvrier” aboutirent au lancement du Frente des Pueblo (FREPU - Front du Peuple).

Sur le fond, le programme du FREPU reproduisait les erreurs réformistes du programme du MAS, 30 mois avant. Ses revendications “socialistes” se limitaient à des appels pour un moratoire du paiement de la dette pendant 10 ans, pour la nationalisation des banques et des monopoles, et pour la réforme agraire. La question de l’Etat était expédiée avec une rapidité réformiste : “Plein respect et application des libertés démocratiques inscrites dans la Constitution nationale”, (18) dont l’une est, comme dans toutes les constitutions, le droit à la propriété privée!

La déception produite par la politique d’Alfonsin et le désarroi du Parti Justicialiste ont entraîné une chute de 6% des voix aux élections du mois de novembre, qui ont révélées une polarisation de la vie politique. Le PI, une scission des Radicaux, a gagné 6% des voix, et la troisième place, tandis que le FREPU obtenait 360.000 voix (2%). A droite, l’UCD doublait aussi ses voix en comparaison de 1983.

Mais pourquoi les travailleurs ont-ils voté pour le FREPU? Sur le plan politique c’était les travailleurs péronistes qui avaient pris le dessus sur les “socialistes”. Le léger programme réformiste du FREPU et sa focalisation sur des propositions capitalistes d’Etat correspondaient exactement au réformisme nationaliste bourgeois du péronisme - tout comme le symbole “FP” du FREPU, qui copiait exactement le “V” du symbole “FP” des péronistes! De cette façon, l’avant-garde ouvrière pourrait exprimer son insatisfaction devant le Parti Justicialiste, sans pour autant rompre avec le programme péroniste, déguisé par la gauche.

Pour le PCA, cet opportunisme n’était guère étonnant. Les réformistes et le “Péronisme ouvrier” pourraient être d’accord sur leur perspective fondamentale : la préservation et la réforme de l’Etat capitaliste. Mais les révolutionnaires ne peuvent pas faire de compromis sur cette question. Les révolutionnaires cherchent à gagner les travailleurs réformistes à travers l’action unie autour des luttes concrètes, et un combat contre les illusions réformistes - sûrement pas en appuyant ces illusions auprès des masses. Mais ce n’était pas la méthode du centrisme de Moreno - ni en 1985, ni avant, ni après.


Vers la prise du pouvoir en Argentine?

L’Argentine a toujours été le centre d’activité de la LIT. En avril 1988 une réunion du Comité Exécutif International (CEI) a expliqué encore une fois sa position, soulignant que “l’Argentine est par rapport au trotskysme et à la tâche de résoudre la crise de direction (...) l’axe de la révolution mondiale” (19) et que “la responsabilité et la tâche centrale de toute la LIT-QI et en particulier de sa direction est de maintenir et d’approfondir le tournant politique vers l’Argentine.” (20)

En 1987-88 la situation économique et politique en Argentine n’était pas stable, mais sur plusieurs plans, les défis lancé à Alfonsin par les travailleurs les plus militants, étaient déjà passés. L’armée était mécontente, à la fois à cause de l’incapacité du gouvernement de maîtriser la classe ouvrière et de l’ambiguïté d’Alfonsin devant la pression des masses visant à punir les responsables militaires pour les atrocités et la torture. Il y eut une série de révoltes militaires (notamment à Pacques 1987) et des rumeurs circulaient sans cesse sur une tentative de coup d’Etat.

Pourtant, en avril 1987, Alfonsin a pu trouver un compromis, se servant de la menace d’un coup militaire pour obliger les principaux partis d’opposition - y compris le PCA - à signer un “Pacte pour le compromis démocratique” qui impliquait également des concessions importantes aux militaires. Le MAS refusa de signer le pacte et le FREPU, bloc électoral avec le PCA, s’effondra par la suite.

Pendant la période qui suivi, le MAS allait dans le sens du courant, incertain sur la manière de s’orienter. Aux élections sénatoriales et municipales de septembre 1987, on assista à une remontée du parti péroniste, qui gagnait des sièges et des villes entières.

Moins d’un an plus tard, la question-clé de la position pro-Alfonsin du PCA était oubliée : le MAS faisait encore une fois la cour aux staliniens. En octobre 1988 l’Izquierda Unida (IU - Gauche Unie) était formée, entre le MAS, le PCA et quelques petits partis bourgeois et petit-bourgeois. Comme pour le FREPU, le programme de l’IU était soigneusement taillé - deux fois! - d’abord pour correspondre à la politique réformiste du PCA, ensuite pour ne pas effrayer les nationalistes bourgeois.

Selon la LIT, l’IU s’était dotée “d’un programme ouvrier, anti-impérialiste et anti-capitaliste”. (21) Mais le programme qui s’orientait sur une voie réformiste, parlementaire vers le « socialisme” (quoique le mot ne s’y trouve pas!), ne faisait aucune référence au besoin d’exproprier les capitalistes et ne proposait des contrôles de prix des principales sociétés que “là où elles sont d’accord”! (22)

Alors que l’inflation s’élevait à plus de 80% par mois, le MAS n’osait même pas insister pour que l’IU soulève la revendication de l’échelle mobile des salaires! C’est un drôle “d’anti-capitalisme”.

Encore une fois, les morénistes ont jeté du lest révolutionnaire, en échange d’une alliance pourrie avec les staliniens et les nationalistes bourgeois.

En juin 1988, le Troisième Congrès du MAS soulignait que les tensions croissantes au sein de la société argentine conduiraient à “la lutte des classes pour le pouvoir politique. C’est-à-dire, la victoire de la révolution ouvrière, de l’Octobre socialiste, ou de la contre-révolution bourgeoise. Car la question n’est déjà plus le changement de régime, mais de changer la classe au pouvoir pour former un Etat ouvrier.” (23)

Aux élections parlementaires de mai 1989, le Partido Justicialista (péroniste) du nouveau Président Menem a obtenu une nette victoire. Mais en même temps, l’IU a gagné 500.000 voix, lui donnant droit à un siège de Député national pour le porte-parole du MAS, Luis Zamora, et un siège de Député régional pour Silvia Diaz. Le MAS se sentait le vent en poupe.

Cette impression était renforcée quelques jours plus tard quand, le 28 mai 1989, les masses de Rosario, la deuxième ville d’Argentine, se soulevèrent contre l’hyperinflation de 12.000% par an, participant à une émeute qui, pendant trois jours, électrisa la ville. Des barricades furent érigées et une état d’urgence fut déclaré. A la fin, on comptait 15 morts et des centaines de magasins pillés.

Le numéro suivant du Correo Internacional, le journal de la LIT, criait “La révolution socialiste a commencé” (24) et expliquait que “sans mot d’ordre ni direction politique, et sans avoir encore institutionnalisé un pouvoir ouvrier alternatif, elles ont réalisé une grandiose insurrection populaire anti-capitaliste, dans le sens objectif du terme, tel que Lénine l’a définie”. (25)

Franchement, c’est n’importe quoi et c’est aussi loin du léninisme que le programme réformiste sur lequel les dirigeants du MAS ont gagné leurs sièges. Pour Lénine une “insurrection populaire anti-capitaliste” consistait en la prise du pouvoir par des milices armées des conseils ouvriers et des comités militaires du parti révolutionnaire.

C’est une action organisée et planifiée qui a comme objectif la fin de la dualité du pouvoir qui marque une situation révolutionnaire. On peut dire qu’avec l’insurrection la révolution socialiste a réussi, et non qu’elle “a commencé”.

Mais pour la LIT, une véritable insurrection anti-capitaliste a eu lieu à Rosario, sans direction, sans organe de pouvoir ouvrier. Ce qui s’est passé à Rosario était une rébellion pour la survie, un refus sauvage de l’exploitation capitaliste, une explosion de fureur - éphémère, spectaculaire et diffuse - qui n’annonçait pas la révolution socialiste mais qui information la bourgeoisie de la vague montante de rejet face à sa politique d’austérité.

Cet impressionnisme grossier était codifié au Quatrième Congrès du MAS, qui créait une parallèle entre le gouvernement Menem et le Gouvernement Provisoire de Kerenski, établi après la révolution de février 1917. L’implication était évidente : si “février” faisait déjà partie du passé, “octobre” n’était pas loin!

Le MAS prétendait que l’Argentine était caractérisée par « un double pouvoir atomisé” formé par des coordinations, syndicats et des “soupes populaires”! (26) “Nous pouvons triompher,” insistaient les morénistes, “parce que le gouvernement et le régime sont faibles, que les masses luttent, que le péronisme a éclaté et que le parti est en train de gagner une influence de masse.” (27)

Durant cette période, le MAS revendiquait une diffusion de 85.000 exemplaires de son hebdomadaire (mais pas plus de 6000 militants); il cherchait à s’orienter vers les travailleurs péronistes dissidents, avec comme objectif la création d’une « opposition conséquente” :

“Nous pouvons et nous devons organiser ces centaines de milliers de travailleurs; faire qu’ils choisissent naturellement leur place dans les groupes ou dans la périphérie, comme partie du parti (. . .) Notre proposition pour l’action, que nous adressons aux masses et plus spécialement aux travailleurs péronistes qui reflètent l’éclatement de leur parti, est de les appeler à construire ensemble notre parti. Facilitons l’incorporation des travailleurs péronistes dans nos groupes et cellules! C’est avec eux que nous devons construire le parti!” (28)

Mais le programme que le MAS proposait aux travailleurs péronistes n’était nullement adéquat. D’abord, le MAS surestimait la perte d’influence du péronisme au sein de la classe ouvrière et la faiblesse du gouvernement. Ensuite, son programme n’a pas conduit les travailleurs péronistes à rompre avec la politique que - selon le MAS - ils étaient en train de dépasser.

Selon les morénistes, le “parti révolutionnaire” devait être construit autour de quatre revendications principales : “Contre le gouvernement ouvrier, pour le gouvernement ouvrier et socialiste! Que la base décide! Pour l’auto-détermination démocratique du mouvement ouvrier et populaire! Unissons les luttes du Cône Sud! Construisons ensemble le parti!” (29)

Comme dans les autres programmes avancés par le MAS pour les masses, il n’y avait aucun appel à l’expropriation de la bourgeoisie, pour l’occupation des entreprises, pour une grève générale ou pour l’échelle mobile des salaires. Il ne parlait pas de la nature de l’Etat, ni du besoin de créer une milice ouvrière pour défendre les grèves et les occupations et les préparer à l’intervention de l’armée.

Encore plus frappant, il n’y avait aucun programme pour la solution de ce “double pouvoir atomisé” que le MAS prétendait pouvoir détecter. Il n’y avait aucune revendication unificatrice qui aurait pu être utilisée pour concentrer ce double pouvoir. Non, pour le MAS “l’autodétermination démocratique” devrait être limitée à la démocratisation des syndicats péronistes et au soutien aux “soupes populaires”.

Ce paradoxe centriste a toujours été le marque du sceau du morénisme : une surestimation de la profondeur réelle de la crise révolutionnaire, et un programme totalement inadéquat pour répondre à cette crise.


Les lendemains qui déchantent...

Même les meilleures cuites ont une fin. Petit à petit, le véritable équilibre des forces en Argentine à la suite de l’élection de Menem s’est fait sentir sur le MAS. L’émeute de Rosario n’a pas annoncé la révolution, les masses argentines n’ont pas adhéré au MAS.

Le gouffre entre les promesses de Menem et sa rapide conversion au néo-libéralisme conduisait à un désarroi profond des travailleurs influencés par le péronisme. Pendant les deux années qui ont suivies, Menem détruisait plusieurs éléments de base de l’alliance entre le péronisme et la CGT, cette dernière étant d’abord enracinée dans les industries étatisées et les services du secteur public, cibles préférées de l’action Menem.

Des luttes ont eu lieu, souvent longues et amères. Mais l’intervention de la bureaucratie de la CGT a fait en sorte qu’en général, les travailleurs perdaient, démontrant ainsi - encore une fois - la terrible crise de direction que connait la classe ouvrière.

Au cours de l’automne 1990, des sections de la direction de la LIT ont commencé à admettre que tout n’allait pas comme prévu.

Malgré leur affirmation qu’en 1990 le MAS recueillerait 16% dans la région de Buenos Aires, lors des élections d’octobre 1991 le MAS n’a obtenu que 2,5% des voix. Le péronisme, loin d’avoir “éclaté”, a pu ressouder ses forces et a obtenu une nette victoire lors des élections.L’explication de la LIT était simple : “le Menem qui arrivait au pouvoir était tributaire de ces mobilisations et par conséquent, faible. Mais le seul fait d’assurer le gouvernement en préservant ainsi le régime démocratique bourgeois, malgré la situation chaotique, lui avait permis de refermer la crise révolutionnaire.” (30)

Si la LIT avait été plus honnête, elle aurait dit que Menem n’était pas “tributaire” des mobilisations de masse, mais qu’il était plutôt tributaire de l’illusion des masses qu’une rupture avec le programme d’austérité mené auparavant par Alfonsin serait possible sans d’autres mobilisations. Menem a pu utiliser son mandat démocratique pour diviser et régner sur la classe ouvrière, malgré un programme d’austérité qui a fait payer aux masses argentines les frais de la maîtrise de l’hyperinflation. « Menem ne peut pas faire dérailler ce mouvement” s’était vanté le MAS. (31) Mais c’est exactement ce qu’il a fait.

Rien ne s’était passé comme la LIT l’avait prévu. Il fallait trouver un coupable. Le stalinisme était un bon candidat - d’abord, en ce qui concernait l’Argentine, ensuite à l’échelle mondiale. En ce qui concernait l’échec du MAS, les camarades de la LIT l’ont expliqué de la façon suivante : la bourgeoisie argentine, comme ses organisations sœurs partout dans le monde, avait lancé une offensive idéologique qui identifiait le stalinisme et le socialisme (il faut dire en passant que les staliniens aussi l’avaient fait, et que la LIT s’était montrée pour le moins ambiguë).

Malgré l’éclatement de l’accord électoral entre le PCA et le MAS juste avant les élections (à cause des allégations sur la corruption), l’existence de cette “alliance électorale avec le PC argentin, c’est-à-dire l’agence dans le pays de la bureaucratie stalinienne, a également affaibli la force de la conviction des trotskystes argentins pour s’opposer à cette campagne de la bourgeoisie.” (32)

C’est-à-dire qu’à cause du manque de différenciation politique de la part du MAS - soigneusement entretenu par ce dernier depuis des années - les différences entre le trotskysme et le stalinisme n’étaient pas évidentes pour les travailleurs. L’orientation du MAS vers le PCA a marché - en arrière.

En décembre 1990 le MAS tient un Congrès Extraordinaire. La direction était divisée sur les questions de perspectives et du programme. Au Congrès suivant, tenu au printemps 1991, autour d’un tiers des adhérents se formait une “Tendance moréniste” (TM), qui soulignait que la prise du pouvoir était toujours proche, que la crise du stalinisme et du péronisme porterait ses fruits, et qu’il fallait maintenir à tout prix l’alliance électorale avec le PCA. Il n’est pas surprenant d’apprendre que ce regroupement était dirigé par ceux qui avaient gagné le plus dans le cours électoraliste de l’organisation moréniste : les deux élus, Zamora et Diaz.


Le Quatrième Congrès Mondial et la scission au sein du MAS

Le Quatrième Congrès Mondial de la LIT, ténu en février-mars 1992, a été le centre de débats féroces. Divisée en quatre tendances, la LIT a commencé une période de luttes intestines qui continue aujourd’hui. Les perspectives de l’organisation - la continuité méthodologiques de celles de sa fondation - étaient attaquées de tout part. La direction de la LIT s’est centrée sur les erreurs les plus évidentes au lieu de chercher la racine du problème. Comme pour l’Argentine, la LIT reprochait au stalinisme sa capacité à confondre les pauvres trotskystes en ne s’effondrant pas de la manière prévue par Moreno:

“la LIT(QI) a adopté, à ses IIe et IIIe Congrès (juillet 1989 et mai 1990), une orientation que toute l’Internationale s’accorde aujourd’hui à considérer comme ‘globalement erronée’. Les deux congrès précédents avaient ainsi tiré mécaniquement de la crise terminale, puis de l’effondrement du stalinisme, la conclusion erronée qu’était arrivée ‘l’heure du trotskysme’ et que s’était ouverte, la possibilité de ‘nouveaux octobres’ - c’est-à-dire de révolutions dirigées par les marxistes révolutionnaires. Cette analyse superficielle et ‘objectiviste’ avait conduit à orienter les principales sections de l’Internationale vers la ‘construction de partis à l’influence de masse’, en posant y compris, dans le cas de l’Argentine, la question de la préparation a la ‘lutte pour le pouvoir’. Le bilan adopté majoritairement par le IVe Congrès signale que cette orientation, ultra-gauchiste dans ses caractérisations, avait mené en pratique à une déviation opportuniste classique”. (33)

La tendance Zamora-Diaz, organisée sous la forme de la Tendance Moreniste Internationale (TMI) regroupa autour de 15% des délégués, et, sur le fond, appuyait la vieille ligne. Rien n’a été résolu au Congrès. Ainsi, aussitôt le Congrès terminé, le MAS scissionnait. Peu avant le Premier mai, la “Tendance moréniste”, dirigée par Diaz et Zamora, est partie, emportant autour de 30% des adhérents.

Cette scission a offert aux dirigeants du MAS une occasion en or pour se refaire une image de gauche. (34) Lors de son discours au rassemblement du Premier Mai, Ernesto Gonzalez, vieux dirigeant du MAS, a dit que

“En tirant avantage des élections et d’autres succès, nous avons oublié que notre raison d’être était le mouvement ouvrier. Nous nous sommes dévoués plus aux campagnes électorales qu’à nous lier étroitement à notre classe. Nous nous sommes adaptés à une démocratie qui n’est pas la nôtre, qui n’est pas la démocratie ouvrière, mais une farce électorale et parlementaire de la bourgeoisie et de l’impérialisme. . . Nous avons pensé que des alliances avec d’autres forces travaillant au sein du mouvement ouvrier, comme le Parti Communiste, étaient plus importantes que la consolidation du parti révolutionnaire. En même temps nous avons couvert ce cours opportuniste par une analyse creuse et stupide de la réalité mondiale et argentine. Ceci a empiré parce qu’en même temps, en Europe, la révolution anti-bureaucratique a éclaté. Alors que le Mur de Berlin tombait, et que les travailleurs commençait à écraser les bureaucrates et les partis communistes, nous sommes parus devant les masses la main dans la main avec Patricio Echegaray (dirigeant du PCA - ndlr)”. (35)

Il y a plus qu’un soupçon d’opportunisme dans tout ça. Pendant des décennies bon nombre de travailleurs ont identifié l’URSS et Cuba avec une espèce de “socialisme”, et le MAS était tout à fait prêt à s’accommoder de ceci. Aujourd’hui la situation a changé et il faut laisser tomber les anciens alliés électoraux. On traite le symptôme, non la maladie.

De cette façon, la scission de Zamora sert bien les dirigeants du MAS. La critique de la déviation électoraliste n’est pas sérieuse. On l’a déjà entendue dans le passé. Tandis que les dirigeants de la LIT s’appuient sur le génie de leur “maître” Moreno, les erreurs centristes vont revenir. Une rupture avec Zamora était nécessaire parce que ses liens continus avec le stalinisme et Cuba étaient perçus par le MAS comme une entrave : il valait donc mieux s’en débarrasser que de le garder et risquer de se noyer. . .

Ce que le MAS ne comprend pas, c’est qu’un front unique de principe avec le PCA ne serait pas impossible et pourrait même servir la classe ouvrière - la question-clé, comme toujours, est celle du programme, de l’action que le front unique doit mener. Si, à cause de son opportunisme nouveau et le discrédit idéologique que connait aujourd’hui le stalinisme, le MAS met des obstacles sur la voie d’une telle unité de combat, il sera coupable d’une erreur centriste aussi grossière que par le passé, quand il faisait la cour aux staliniens, sans les critiquer.


La seule voie…

Après avoir compris que la prise de pouvoir n’était pas à l’ordre du jour, les sections de la LIT, qui avaient suivi sans faute une défense ultra-gauche de l’opportunisme du MAS, ont soudainement retrouvé leur voix et ont exprimé leur amertume née de la trahison. Comme l’a dit un des dirigeants de la section française, réduite pendant plusieurs années à une agence de publicité pour ses camarades argentins :

“C’est en Argentine que la déviation avait atteint son point culminant. Interprétant mal les premiers développements de la révolution politique à l’Est, perdant la tête après des succès organisationnels (. . .), la direction du MAS s’est lancée dans des spéculations aventuristes sur la possibilité à court terme d’une prise du pouvoir par les travailleurs. (…) Le glissement d’une tactique circonstancielle devant servir à briser l’obstacle représenté par le parti stalinien argentin, vers la conception d’une alliance quasi-stratégique (un peu à l’image de la politique du Secrétariat Unifié) s’exprimait spectaculairement au Congrès du MAS en mai 1990, lorsqu’une partie de la direction allait jusqu’à envisager la formation d’un parti commun avec le PCA.” (36)

Encore plus significatif, deux tendances - la Tendance pour l’Unité et la Réorientation de la LIT, basée au Brésil et en Europe, et la section colombienne - ont critiqué la majorité du CEI, soulignant qu’une réélaboration programmatique était nécessaire. Si l’une ou l’autre de ces deux tendances critiques veut aller au cœur des erreurs récentes, elle devrait ré-examiner les fondations de la LIT et du MAS.

Le résultat du IVe Congrès - un accord pour dissoudre les tendances et organiser un nouveau Congrès en 1994 - ne va pas aider le processus de rupture avec le passé centriste. Malgré le tournant récent, la LIT n’a pas rompu avec sa méthode. Elle ne fait que préparer de futures défaites.

Nous avons exprimé une critique de fond de la méthode du morénisme il y a trois, quatre, voire dix ans. Nos positions n’ont pas été bien accueillies par les militants de la LIT, même si aujourd’hui ils en ont adoptée certaines. Les militants critiques d’aujourd’hui doivent se demander pourquoi, et en tirer les conséquences.

La LIT a dit que l’un des thèmes de son prochain congrès sera celui de “la réélaboration programmatique.” Très bien. Il y a trois ans, tandis que la LIT rêvait de la prise du pouvoir à Buenos Aires, la LICR s’était donnée cette tâche fondamentale. Notre programme de transition réélaboré, “le Manifeste Trotskyste”, fournit une grande partie des réponses recherchées par les militants révolutionnaires au sein et autour de la LIT.

En discutant avec des militants, blessés et déçus par le morénisme, notre tradition, notre intervention et nos analyses critiques peuvent conduire à un grand pas en avant dans le processus de renaissance du trotskysme authentique. Le point de départ doit être une étude critique de l’histoire du morenisme et de la dégénérescence de la Quatrième Internationale.


Notes

1 Moins d’un an plus tôt, en grande pompe, les forces qui allaient devenir la LIT avaient fusionné avec l’organisation internationale de Pierre Lambert pour créer la Quatrième Internationale (Comité International) (QI-CI). Les fondateurs de la QI-CI avaient décrit sa création comme “le plus grand pas en avant depuis la création de l’Internationale Communiste”. Elle n’a pas fait long feu. Moins de neuf mois plus tard la QI-CI, divisée par les différences politiques que Lambert et Moreno avaient tentées de cacher, scissionna, recréant ainsi les deux composantes originelles.
2 Ligue Socialiste des Travailleurs (LST), Bulletin interne, 29.9.83
3 Cité par R. Munck, “Latin America : The Transition to Democracy » (London 1989, p107).
4 Projet de document national (15.9.82). LST Bulletin interne n° 5, 1982, p9
5 Ibidem., p12
6 Ibidem., p17
7 L. Trotsky, Œuvres, t 7, p174
8 Solidaridad Socialista 22.4.83. Traduction : Courrier International 5, mai 1983, p17
9 Ibidem.
10 Ibidem.
11 MAS Circulaire interne n° 27, 4.11.83
12 Y compris 42.359 voix pour l’élection présidentielle.
13 Tribune Ouvrière 17, octobre 1983, p4. Les revendications-clés avancées par le MAS pour 1984, loin d’être centrées sur la question de la prise du pouvoir comme on pouvait s’y attendre sur la base d’une telle position, furent d’abord des revendications économiques relatives à la hausse des salaires, la réintégration des travailleurs licenciés pendant le junte militaire, pour des assemblées d’usine et pour l’élection des délégués! Le MAS ne prenait pas sa propre position au sérieux. Ceci suggère qu’au mieux, l’Argentine connaissait une situation pré-révolutionnnaire en 1983-84. Voir le document d’orientation du Comité Central du MAS, 8.12.83.
14 Moreno l’avait déjà fait, suite à l’incapacité du bloc avec Coral, qui avait créé le PST, d’attirer les masses.
15 MAS Circulaire interne n° 27, 4.11.83, p1
16 R. Munck, op. cit.
17 MAS Circulaire interne n° 27, 4.11.83, p1
18 Tribune Ouvrière 30, 29.11.85 p20
19 Tribune Ouvrière 52, juillet 1988, p12
20 Ibidem.
21 International Courier 38, janvier 1989, p37
22 Programme d’Izquierda Unida, Tribune Ouvrière 55, janvier 1989, pp16-17
23 Tribune Ouvrière 59, septembre 1989, p10
24 Tribune Ouvrière 59, septembre 1989, p2
25 Ibidem.
26 Tribune Ouvrière 60, octobre 1989, p5
27 Ibidem., p4
28 Ibidem., pp8-10
29 Ibidem, pp 9-10
30 Coordination 10, novembre 1991, p7
31 International Courier, novembre 1989, p21
32 Coordination 10, novembre 1991, p8
33 Coordination 14, avril 1992, p6
34 Espérant que la base ne se rappelerait pas de la conception du MAS avancée par Moreno, la direction a eu le culot de suggérer que “la TM défendait la conception d’un ‘parti pour l’action’ dont la politique s’exprime dans ‘trois ou quatre mots d’ordre’, en opposition à la conception léniniste-trotskyste-moréniste (!) d’un parti pour le socialisme, doté d’un programme transitoire et se construisant à travers une combinaison de tâches d’agitation, de propagande et d’organisation.” Coordination Supplément International 5, mai 1992, p23
35 Solidaridad Socialista, 6.5.92
36 Coordination Supplément International 5, mai 1992, p23




Le morénisme et l’état argentin

A travers son histoire, le morénisme a délibérément cultivé une position ambiguë à l’égard des forces armées en Argentine. Tandis que des positions léninistes “orthodoxes” peuvent être trouvées dans les écrits “théoriques », qui expliquent comment il faut détruire l’Etat capitaliste, quand on regarde la question concrète de “que faire” avec les forces armées argentines, les choses sont beaucoup moins claires.

Par exemple, en 1972 le PSR de Moreno a fusionné avec le Partido Socialista di Argentina (PSA) de Carlos Coral. Le programme de fusion contenait l’appel - pas très léniniste - à “la démocratisation des forces armées”, à la fin de “leur utilisation au service du capital » et à la suppression de leur “rôle répressif”.1

Cette concession programmatique décisive révélait clairement que l’aile réformiste de la fusion avait pris le dessus sur les “trotskystes orthodoxes”!

Il semble que la LIT a bien aimé cette formulation réformiste, parce qu’on la retrouve dans les positions du MAS. A la fin de 1988, l’hebdomadaire du MAS, Solidaridad Socialista, appelait aux changements au sein des forces armées « menant à leur démocratisation, pour qu’elles cessent être des institutions des exploiteurs, destinées à la répression des travailleurs.”2

Cette position crée des illusions dangereuses sur la possibilité de réformer l’Etat bourgeois. De plus, elle représente une adaptation à la politique péroniste qui consistait en la punition des seuls officiers directement responsables de la “sale guerre” contre les masses lors de la dictature militaire.

Aujourd’hui le MAS colporte toujours ces sottises, malgré “l’auto-critique” de l’opportunisme passé qui fait tant de bruit : “Le MAS propose une restructuration et une démocratisation organique, politique et sociale complète des forces armées, différentes de tous les modèles de Menem, de la bourgeoisie ou de l’impérialisme (. . .) Les Forces Armées doivent avoir comme seule tâche la défense contre l’agression impérialiste externe et doivent être complètement interdites de jouer un rôle répressif dans le pays.”3

Le fait que le MAS continue à parler de “l’armement massif de la population ouvrière” et de “la formation militaire dans les entreprises” n’est que de la rhétorique “orthodoxe”. Son évasion stratégique centriste sur la question de l’Etat montre la réalité de ses prétentions « trotskystes”.

A côté de cette ligne soigneusement ambiguë, le MAS s’est efforcé de se distancier de toute action armée contre l’Etat, au point que les morénistes ont, de façon répétée, mis sur le même plan la violence des opprimés et la violence de l’oppresseur, se mettant au côté de l’Etat contre les guérillas petit-bourgeois!

Encore une fois, cet opportunisme, qui vise à ne pas “effrayer” les travailleurs réformistes et péronistes, gomme en fait la ligne décisive entre le réformisme et la révolution.

A la fin de 1983, Mario Firmenich, dirigeant des guérillas “Monteneros”, voulait rentrer en Argentine. Si le MAS insistait pour qu’il lui soit permis de rentrer, il déclarait aussi qu’il devait être jugé comme les bourreaux militaires :   l’orientation de Firmenich pourrait être cataloguée comme d’une politique criminelle et une variante du génocide, d’une signe différente mais d’un contenu identique à ceux qui ont exercé le terrorisme d’Etat.”4

Tandis qu’en 1987 des militants de la guérilla ERP occupaient la caserne de Tablada et étaient massacrés par l’armée, le MAS refusait de défendre l’ERP. A la place, le MAS s’empressait de montrer son appui à la légalité bourgeoise, en s’éloignant du “putschisme” et en proclamant avec fierté que “le terrorisme n’est pas le marxisme”.5

Quelque semaines plus tard, le MAS a même refusé de participer à une manifestation contre la “sale guerre” parce qu’elle dénonçait aussi le massacre de Tablada!

Cette évasion autour de la question de la destruction des forces armées et le refus d’accorder une solidarité élémentaire à ceux qui ont été tués par l’Etat, malgré leurs méthodes erronées, sont autant de signes du profond centrisme qui se trouve à la racine de la méthode moréniste.

L’impatience est le père et la mère de l’opportunisme : à plusieurs reprises les perspectives “révolutionnaires” des morénistes les ont mené dans les bras des réformistes et des nationalistes bourgeois.

Cette position centriste à l’égard de l’Etat fait en sorte qu’aucune question fondamentale du marxisme n’est en mesure d’embarrasser la LIT sur sa voie opportuniste.

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Notes
1 Intercontinental Press, 13.11.72
2 Cité par La Aurora, 2.2.89
3 Solidaridad Socialista, 14.11.91, p4
4 Solidaridad Socialista 52; article reproduit par Tribune Internationale-La Vérité 21, janvier 1984.
5 Cité par Prensa Obrera 260, p1




Le Premier Congrès de la LIT

En 1985 la LIT a tenu son congrès de fondation; pour la première fois la direction analysait les développements à l’échelle mondiale et donnait une réponse programmatique générale.

Les perspectives adoptées à la réunion étaient confirmées au Deuxième (1989) et au Troisième (1990) congrès; elles sont largement responsables de la confusion et de la désorientation croissantes qui ont marquées depuis l’organisation.

Dès sa fondation, la LIT a eu tendance à percevoir des “situations révolutionnaires” là où d’autres ne voyaient rien venir. L’Argentine n’est pas le seul pays où la section de la LIT a souffert d’un excès d’optimisme.

Par exemple, la France, après l’élection de Mitterrand en mai 1981, était - selon la LST, section française de la LIT - sous l’influence “d’une situation pré-révolutionnaire dans laquelle la question du pouvoir tend à se poser pour la classe ouvrière de façon immédiate.” (1) Le Manifeste de la LIT, adopté à son congrès de fondation, a étendu cette analyse à l’échelle mondiale, avec des conséquences hallucinogènes.

La première page du document montrait que, encore une fois, la direction autour de Moreno était “enivré par ses succès” :

“Un soulèvement de masse est en train d’ébranler le monde” nous dit-on, créant ainsi “une situation révolutionnaire à l’échelle mondiale ». (2)

“Depuis quarante ans, nous avons vécu une révolution socialiste colossale à l’échelle mondiale. Même si l’impérialisme n’a pas été battu dans ces centres fondamentaux, les luttes des masses l’ont coincé, lui ont donné des coups durs, ont gagné des victoires spectaculaires, et ont obtenu des bastions significatifs partout dans le monde. Les travailleurs et les combattants révolutionnaires doivent se rendre compte de ce qui se passe parce que c’est si immense qu’il pourrait nous aveugler.” (3)

Et au cas où les lecteurs de la LIT n’étaient pas seulement aveugles mais aussi stupides, la nature de ces “victoires spectaculaires” et la position de ces “bastions significatifs” de la “révolution socialiste” étaient clairement décrites :

“La chute de la contre-révolution a commencé en 1943. A Stalingrad les masses soviétiques ont donné à Hitler sa première défaite écrasante, initiant une période de soulèvements rapides et massifs qui continue aujourd’hui. La carte du monde a commencé à être colorée du rouge de la révolution, qui est allée d’une victoire à l’autre. En l’espace de 42 ans des peuples entiers se sont soulevés contre les bastions de l’oppression et de l’exploitation, inaugurant la véritable époque de la révolution socialiste mondiale.” (4)

Ces positions - qui sont toujours celles de la LIT - montrent à quel point l’organisation est loin du trotskysme.

Pour Moreno et Cie, les renversements contre-révolutionnaires du capitalisme en Europe de l’Est, en Yougoslavie, en Chine, à Cuba ou au Vietnam, effectués par le stalinisme contre les rythmes et les développements de la lutte des classes, et ayant souvent comme préalable l’écrasement violent des organisations ouvrières indépendantes, ont “coloré la carte du monde du rouge de la révolution.”

Cette position pro-stalinienne n’est pas nouvelle. Pendant les années 60, Moreno avait avancé des tactiques de guérilla maoïstes et puis guévaristes. (5)
Dans son livre de 1979, “La dictature révolutionnaire du prolétariat”, Moreno chantait les louanges de la dictature sanglante de Mao et de ses syndicats bureaucratiques, prétendant que “la révolution ouvrière en Chine, même si elle était dirigée par la bureaucratie, conduisait à une expansion colossale de la ‘démocratie ouvrière’”. (6)

Lors d’un entretien en 1985, Moreno a prétendu que “Mao, Tito, Castro, pour les travailleurs de ces pays (la Chine, la Yougoslavie et Cuba - ndlr) sont leurs libérateurs parce qu’ils ont liquidé les exploiteurs, distribué la terre, supprimé la faim et l’analphabétisme, concrètement parce qu’ils ont dirigé la révolution socialiste dans leur pays.” (7)

Il a aussi expliqué qu’il y avait une différence qualitative entre ces Etats ouvriers dégénérés et l’URSS parce qu’ils étaient des Etats ouvriers “où les masses n’ont souffert aucune défaite historique comme l’ont connue les travailleurs soviétiques.” (8)

Cette analyse n’a rien à voir avec le trotskysme et tout à voir avec le centrisme de la Quatrième Internationale dégénérée. Le saut qualitatif dans le dégénérescence centriste de l’Internationale a eu lieu en 1951 quand le Troisième Congrès a avancé que Tito n’était pas un stalinien, qu’il avait fait une révolution socialiste et qu’aucune révolution politique n’était nécessaire en Yougoslavie.

Les positions de Moreno des années 80 n’étaient pas différentes de celles de Pablo dans les années 50. Loin de représenter une rupture avec le centrisme du “trotskysme” dégénéré, la LIT, comme tous les autres fragments de la Quatrième Internationale, a maintenu la même méthode centriste qui a mené l’Internationale à sa faillite il y a un demi-siècle.

Pour ces marxistes “orthodoxes” la classe ouvrière n’est pas le seul et nécessaire agent de sa propre libération : des forces d’autres classes (Castro, Mao, Tito) peuvent agir en tant que substituts.
Quelle caricature du trotskysme!

Notes
1 Programme d’Action de la LST, avril 1982, p1. Italiques dans l’originale
2 Working Class Opposition, juin 1986, p8
3 Ibidem., p31
4 Ibidem.
5 Voir Trotskyist International 1, été 1988 pour notre critique
6 D. Karim (N. Moreno), The revolutionary dictatorship of the proletariat, Bogota 1979, p93
7 Tribune Ouvrière 30, novembre 1985, p10
8 Ibidem., p8




Le “Front Unique Révolutionnaire”

La politique avancée par la LIT n’est pas seulement caractérisée par une analyse erronée. Elle est aussi viciée par un suivisme centriste qui caractérise les autres fragments de la Quatrième Internationale dégénérée.
Si la vague révolutionnaire monte toujours, si la révolution socialiste a déjà été effectuée sans direction révolutionnaire consciente, quel est le rôle des trotskystes?

Selon cette vision centriste, nous n’avons qu’à appuyer la “révolution mondiale” et construire de grandes organisations, peu importe leur programme. Les questions-clés de direction et de programme n’existent pas dans la politique centriste de la LIT.

De 1985 à 1992, chacun des quatre Congrès Mondiaux de la LIT a centré sa politique de construction de l’organisation autour du combat pour un “front unique révolutionnaire”, l’application de la méthode argentine à l’échelle mondiale.

Le Secrétariat International de la LIT expliquait ce projet centriste, utilisant des mots qu’on retrouverait aussi bien dans la bouche d’un Pablo, d’un Mandel ou d’un Lambert :

“Le front unique révolutionnaire pour lequel nous combattons est un pas transitoire vers un parti révolutionnaire de masse (...) la construction d’une internationale de masse passera par la construction des partis de masse, ouvriers et révolutionnaires, à l’échelle nationale. Peut-être que ces partis ne seront pas trotskystes, et que les trotskystes n’y seront pas majoritaires, sauf dans des circonstances exceptionnelles. Elles seront des organisations semi-trotskystes qui sont trotskysantes mais qui ne vont pas jusqu’au bout.” (1)

Comme Pablo appuyait l’entrisme au sein des organisations sociales-démocrates, staliniennes et nationalistes, avec comme objectif leur transformation en outils “adéquats” entre les mains des travailleurs; comme Mandel a conseillé les sections du SUQI à se fondre au sein d’une « recomposition du mouvement ouvrier mondial” fictive; comme Lambert a dissout son organisation au sein d’un « Parti des Travailleurs” mythique, la LIT, sœur jumelle de ces centristes, avance une stratégie de la construction des « organisations semi-trotskystes qui ne vont pas jusqu’au bout ».

Imaginons l’histoire de 1917 si les masses russes n’avaient eu qu’un “parti semi-bolchévique” qui ne voulait pas aller « jusqu’au bout”!
Ceci s’appelle centrisme et non léninisme, et, comme le montre toute crise révolutionnaire (y compris 1917), le centrisme est un poison pour la classe ouvrière internationale.

Quelques exemples révèlent les conséquences opportunistes de cette orientation, dont Moreno prétendait qu’elle avait produit “d’excellents résultats”. (2)

• En 1984 la plus grande section européenne, le PST espagnol, avançait les points suivants comme base d’une “unité révolutionnaire” avec les fragments du stalinisme espagnol : Contre la monarchie et les institutions réactionnaires; indépendance totale du gouvernement et du Parti Socialiste; soutien à l’auto-détermination et à tous ceux qui luttent contre l’impérialisme; pour la démocratie interne et le centralisme démocratique. (3)

Quel programme “révolutionnaire”! Il doit beaucoup plus à la “révolution par étapes” du stalinisme qu’à la politique trotskyste.

• En France la LST lançait “Alerte”, un journal de la jeunesse qui avait comme base trois revendications : contre le gouvernement; pour la satisfaction de toute les revendications (!); solidarité avec tous ceux qui luttent contre l’impérialisme et la bureaucratie.
Pour la direction de la LST, ce programme minimum était bel et bien « trotskysant”! (4)

• En Colombie le PST a participé à la création de “A Luchar”, un front syndical composé des syndicalistes liés au M19 et d’autres guérillas, et des militants du SUQI. Malgré la prétention de Moreno qu’A Luchar avait un programme “extraordinaire”,5 ce programme n’allait pas jusqu’à développer la petite question du parti!

A Luchar n’était pas un “parti trotskysant” - ce n’était pas un parti du tout! Pourtant, le Congrès de fondation reconnut que le PST devrait arrêter de publier sa presse et fermer sa cellule principale.
Durant 18 mois le PST était quasiment absent de la scène politique. Pendant ce temps-là, les guérillas ont transformé A Luchar en organisation politique soutenant leur programme.

• Au Mexique, la section a fusionné avec un groupe centriste localiste, Nuacapac, pour créer le Parti dos Trabajadores Zapatistas qui, comme son nom l’indique, s’est réclamé d’abord du révolutionnaire bourgeois Zapata!
Moreno disait que cette organisation avait “un programme ultra-révolutionnaire »,6 mais un an plus tard la vérité était connue de tous quand la LIT dût admettre que sa section a été “soumise aux pressions, (. . .) se déformant et perdant son indépendance politique. » (7) Le programme, “ultra-révolutionnaire” ou non, n’avait compté que pour des prunes.

“D’excellents résultats!” Le Front Unique Révolutionnaire est la mauvaise réponse à un faux problème. Le congrès de fondation de la LIT prétendait que “les contradictions et affrontements accumulés à l’échelle mondiale conduisent à ce que des mobilisations révolutionnaires éclatent pratiquement à n’importe quel moment et en n’importe quel endroit de la planète.” (8)

La LIT avait tort en 1985, elle a tort aujourd’hui. Oui, il y a des luttes de classe massives partout dans le monde, mais il n’y a pas de “situation révolutionnaire mondiale”.

Et quelle est la réponse programmatique de la LIT à cette soi-disante montée révolutionnaire? Des « partis semi-trotskystes”, du compromis politique et de l’effondrement organisationnel!

Une condamnation plus claire de leur centrisme serait difficile à imaginer. Et pourtant, c’est la méthode de la LIT, et de plus de trente ans du morénisme avant cela.

Que tous ceux qui ont été séduits par la prétention de la LIT à incarner “l’orthodoxie léniniste” à cause de son refrain « construire des sections en chaque pays » réfléchissent.

Il n’est pas suffisant de construire le parti : il faut avoir un programme trotskyste conséquent sur lequel le parti doit être fondé.

Notes
1 What is to be done? 4(40), décembre 1984, p25
2 Courrier International 2, octobre 1986, p11
3 Tribune Ouvrière, avril 1984
4 LST, Bulletin interne 3.3.84
5 Courrier International 2, octobre 1986, p13
6 Ibidem., p15
7 LIT Bulletin interne, février 1987
8 Tribune Ouvrière 52, juillet 1988, p9




La LIT et la révolution politique

Devant l’effondrement du stalinisme, la LIT a répondu de façon typique : elle a soutenu sans critique le mouvement existant, tout en avançant un programme basé largement sur l’impressionnisme et l’appui de “l’inéluctabilité” de la révolution.

Dès le début - “l’orthodoxie” oblige - la LIT a insisté que “notre tâche centrale est de construire notre parti” (1) mais, encore une fois, le programme avancé était fondé sur la construction d’un mouvement “intermédiaire » entre les masses et la politique révolutionnaire.

Au milieu de 1988, au lieu d’avancer un programme pour la révolution politique, elle s’est appuyée sur la “nécessité de développer une grande campagne de solidarité avec cette révolution politique en cours”, (2) basée autour d’un “corps de mots d’ordre, pas au programme complet du trotskysme pour la révolution politique.” (3)

Ce programme était entièrement propagandiste, sans appels à l’action, n’allant pas au delà de “Pleine démocratie pour les travailleurs et peuples de l’URSS, et ceux des autres Etats ouvriers (...) Socialisme, oui, bureaucratie, non!” (4)

Et, d’une façon qui devrait être familière, il n’y avait pas question d’un programme pour la révolution politique, de la nécessité du parti révolutionnaire, ni de l’organisation indépendante des travailleurs.

Quand les crises révolutionnaires ont explosé en Chine et en Europe de l’Est en 1989, la LIT a maintenu sa méthode. Le problème-clé en Chine, il semblait, n’était pas le programme politique de la direction du Mouvement Démocratique, mais seulement son manque d’audace et son refus de prendre la voie de la “révolution de février” :

“Toutes les révolutions victorieuses ont comporté cet élément d’une direction proposant de s’emparer du pouvoir : par exemple, les sandinistes au Nicaragua ou Khomeini et les ayatollahs. Il ne s’agit pas que la direction soit ouvrière, socialiste, internationalistes, ni affiliée à la IVe Internationale. Nous parlons d’une direction qui ait pour objectif de renverser le régime existant et sache profiter de l’occasion, lorsque celle-ci se produit au point culminant de l’insurrection.” (5)

Cette passivité face à la question-clé de direction était liée au refus de comprendre le profondeur de la défaite infligée sur le mouvement par la bureaucratie, qui, pour la LIT, n’était qu’une “défaite limitée, momentanée, voire superficielle”. (6) Pour les morénistes, la révolution politique allait toujours de l’avant, même sous les chenilles des chars de Deng Xiaoping.

Au Troisième Congrès Mondial (mai 1990), l’analyse faite par la LIT des conséquences de l’effondrement du stalinisme était très optimiste. “L’heure du trotskysme a sonné,” ont-ils dit.

Le document d’orientation décrivait « l’ouverture d’une situation révolutionnaire dans les Etats ouvriers et l’approfondissement de la mobilisation indépendante des masses dans les pays arriérés - les pics les plus haut sont l’Intifada palestinienne et l’Amérique latine, avec l’Argentine en tête.” (7)
En Europe de l’Est la vague révolutionnaire balayait tout. Pas besoin d’un parti révolutionnaire, d’un programme révolutionnaire ou des organes révolutionnaires du pouvoir ouvrier, a dit le CEI en janvier 1990 :

“Par leur lutte, les masses sont en train de construire un nouveau pouvoir, institutionnalisé ou non, qui ne permet pas au gouvernement de gouverner et qui s’affronte aux privilèges de la bureaucratie et aux plans de restaurer une économie de marché. Dans le feu de l’action, les travailleurs sont en train de développer leurs propres organisations et directions révolutionnaires, et bientôt ils combattront pour imposer leur propre pouvoir.” (8)

La réalité n’avait pas le droit de contredire ce schéma. Ainsi, après août 1991, la LIT prétendait que “la tentative de coup d’Etat déclenchée par les sommets de l’appareil bureaucratique stalinien a provoqué en retour une véritable révolution démocratique ». (9)

En novembre 1991 l’éditorial de Correo Internacional soutenait que “la seule définition marxiste sérieuse est que nous nous trouvons face à une révolution.” (10)

Certes, il y avait des changements massifs de fait de la prise de pouvoir par Eltsine, mais ils ne peuvent pas être définis comme une “révolution” - ou au moins, pas par un “marxiste sérieux”. Malgré l’analyse « superficielle et objectiviste” de la LIT, la consolidation d’un gouvernement bourgeois restaurationniste en Russie représente un pas important sur la voie de la contre-révolution sociale.

Les révolutionnaires n’hésitaient pas à défendre les droits démocratiques aux côtés des forces dirigées par Eltsine pendant le coup, mais cela ne veut pas dire que ce qui s'était passé était “une révolution”.

Reconnaissant - peut-être - que cette révolution ne se développait pas dans le sens prévu, la LIT, dans son ébauche du document d’orientation pour le 1992 Congrès, insistait sur le fait que le renversement révolutionnaire du stalinisme en 1989 était l’équivalent de la révolution de février, mais nuançait son analyse par la suite :

“nous sommes en train de vivre un troisième moment du processus révolutionnaire des pays de l’ex-glacis. Bien qu’avec de grandes inégalités, il semble que nous nous trouvions face à une montée des luttes de résistance aux plans d’austérité et aux conséquences des mesures de restauration capitaliste.” (11)

Mais, comme lors des autres Congrès, la LIT n’était pas loin des succès extraordinaires : “l’élément nouveau et extra-ordinairement positif de l’étape actuelle est que la crise irréversible du stalinisme ainsi que le tournant à droite du reste des appareils et de l’immense majorité des directions du mouvement de masse, nous placent, dans ce sens, dans une situation exceptionnellement favorable pour mener la lutte afin de gagner cette avant-garde à la construction du parti révolutionnaire.” (12)

Comme elle avait dit en 1990 : “Des nouveaux octobres peuvent être encore victorieux (...) le stalinisme et toutes les directions qui l’ont empêché sont en train d'effondrer.” (13) Même en Europe occidentale, il semblait que “des millions de travailleurs chercheront une nouvelle direction syndicale et politique. Il n’y a jamais eu une telle possibilité pour que l’extraordinaire vide de direction soit rempli rapidement, à pas de géant, par des nouvelles organisations et directions révolutionnaires.” (14)

Mais suite à la scission de Zamora en avril 1992, cette perspective délirante était oubliée. Dans un tournant à 180°, la LIT affirmait toujours que le discrédit jeté par stalinisme sur tous les socialistes était la raison de l’incapacité de la LIT à se mettre à la tête de la montée révolutionnaire partout dans le monde.

Notes
1 Courrier International 3, novembre 1986, p9
2 Tribune Ouvrière 53, octobre 1988, p23
3 Ibidem.
4 Ibidem.
5 Tribune Ouvrière 59, septembre 1989, pp17-18
6 International Courier, novembre 1989, p12
7 International Courier, mars 1990, p1
8 Ibidem, p10
9 Coordination 9, septembre 1991, p2
10 Coordination Supplément International 4, février 1992, p2
11 Coordination Supplément International 2/3, août 1991, p25
12 Ibidem, p45
13 International Courier, mars 1990, p8
14 Ibidem, p11



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