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11 novembre 2001
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Ni dieu, ni maître... ni politique révolutionnaire :
Histoire et échecs de l’anarchisme


En ce début de siècle turbulent, secouée par l’effondrement du stalinisme et la mondialisation, l’anarchisme connaît une certaine renaissance. Une partie de son attrait vient de ses réponses à deux questions fondamentales soulevées par la révolution d’octobre 1917 :

• Comment la révolution russe, qui a suscité tant d’espoir dans les masses opprimées du monde entier, a-t-elle pu dégénérer ?

• Comment faire pour que la démocratie prolétarienne ne se transforme pas en dictature bureaucratique ? Les mesures prises par le gouvernement bolchevique répondaient-elles à la situation ? Y-avait-il une autre voie ?

Pour certains jeunes l’anarchisme semble en mesure de répondre à ces questions. C’est un mouvement qui, depuis plus de 80 ans, n’a pas hésité à afficher sa différence avec la politique de l’URSS, que ce soit celle de Lénine et Trotsky ou celle de la bureaucratie, de Staline à Gorbatchev. Il prétend que le centre de toute oppression se trouve dans l’État, qu’il faut le détruire tout de suite et le remplacer par une libre association d’individus.

Pour les anarchistes, toute énergie positive et émancipatrice vient d’abord de l’individu et de l’activité spontanée des masses et nécessite la plus grande liberté possible et l’absence de toute contrainte pour pouvoir s’exprimer et créer les formes d’une nouvelle société. L’erreur des bolcheviks aurait été de vouloir construire un parti, une organisation centralisée et autoritaire, et de vouloir recréer un État, oppressif et contre-révolutionnaire par nature.

Mais l’anarchisme ne représente nullement une alternative révolutionnaire pour les masses. Certes, les militants anarchistes sont dévoués, et se sont montrés souvent courageux face à l’oppression. Mais leur politique, leur méthode, ne sont pas à la hauteur des tâches politiques que doit remplir le prolétariat. La spontanéité, défendue par la politique anarchiste, les conduit à une passivité dangereuse devant les événements qui, que les militants le veuillent ou non, pousse ce courant vers la politique réformiste.

C’est la loi de la dialectique : la politique qui apparaît la plus révolutionnaire, la plus radicale, se révèle être tout l’opposé, le rêve petit-bourgeois d’une voie nouvelle, d’un État ouvrier sans État, d’une révolution sans parti, d’individus sans une société.

Dans cet article nous examinons les positions fondamentales de l’anarchisme, sa critique du bolchevisme et son épreuve la plus marquante, la révolution espagnole. Analyser à nouveau aujourd’hui les différences entre communisme révolutionnaire et anarchisme n’est pas un souci d’archiviste ou une velléité de polémique stérile.

Le cours de l’histoire met encore une fois à l’ordre du jour les questions et les problèmes qui sont à l’origine des divergences les plus profondes entre ces deux mouvements. Il est de la responsabilité de tous les courants politiques de les étudier, d’en tirer les leçons politiques et d’agir en conséquence.

L’État

Au coeur de l’idéologie anarchiste se trouve une révolte viscérale et compréhensible contre l’ordre établi, ses représentants (flics, prêtres, patrons), ses symboles et ses méthodes d’oppression et de répression. L’État, appareil de domination, de pouvoir et d’autorité dirigé contre la liberté des individus est le centre de ce système : contre l’État se dirigent alors les critiques les plus âpres des anarchistes.

C’est ce qui ressort clairement de l’analyse des points clés de la pensée anarchiste à partir de ses maîtres reconnus : Max Stirner (1806-1856), philosophe allemand précurseur de l’individualisme, Joseph Proudhon (1809-1865) et Michel Bakounine (1814-1876).

Stirner fulmine : “Tout État est une tyrannie, que ce soit la tyrannie d’un seul ou de plusieurs. (...) L’État n’a toujours qu’un but : borner, lier, subordonner l’individu, l’assujettir à la chose générale. (...) L’État cherche par sa censure, par sa surveillance, sa police, à faire obstacle à toute activité libre et tient cette répression pour son devoir, parce qu’elle lui est imposée (...) par l’instinct de sa conservation personnelle. (...) L’État ne me permet pas de tirer de mes pensées toute leur valeur et de les communiquer aux hommes (...) que si elles sont les siennes (...) Autrement il me ferme la bouche.” (1)

Proudhon lui fait écho : “Le gouvernement de l’homme par l’homme, c’est la servitude. (...) Quiconque met la main sur moi pour me gouverner est un usurpateur et un tyran. Je le déclare mon ennemi.”

Et Bakounine conclut : “L’État est la négation même de l’humanité...Il n’y a pas et il ne peut pas y avoir d’État bon juste, vertueux. Tous les États sont mauvais en ce sens que par leur nature, par leur base, par toutes les conditions et par le but suprême de leur existence, ils sont tout l’opposé de la liberté, de la morale et de la justice humaine”. (2)

Tout communiste révolutionnaire ne peut qu’éprouver une certaine sympathie pour cette haine de l’oppression à laquelle il doit se confronter quotidiennement, et partager la perspective d’une société libérée de cette chape de plomb.

Ainsi Engels, dans son oeuvre “L’origine de l’État, de la famille et de la propriété privée” écrivait qu’“avec la disparition des classes, disparaîtra inéluctablement l’État. La société qui réorganisera la production sur la base de l’association libre et égale des producteurs, reléguera la machine d’État à la place qui lui convient : au musée des antiquités, aux côtés du rouet et de la hache de bronze”. (3)

Mais même dans cette courte citation d’Engels, on voit émerger une différence significative. Alors que les anarchistes tonnent contre l’État compris comme contre un absolu, une entité autonome et a-historique qui existe depuis l’éternité, bref un monstre du mal qu’il faut détruire, les marxistes, allant au delà des réactions spontanées, se sont interrogés sur l’origine de cette formation sociale et sur son rapport avec la société humaine.

Pour nous, l’État est le résultat de la division de la société en classes et non une puissance autonome ou, pire, le générateur des différences sociales. C’est donc la société des classes qui est notre ennemi et non pas l’État en soi.

Depuis la division de la société en classes et la fin du “communisme primitif”, il y a 8.000 à 12.000 ans, il y a toujours eu une classe dominante. La nature de celle-ci a changé, au travers des changements dans sa composition et dans son rapport à la production et aux masses.

Mais à chaque époque, la classe dirigeante, qu’elle soit composée des prêtres, de l’aristocratie ou de la bourgeoisie, contrôlait la richesse sociale et les instruments de production : elle s’appropriait les produits du travail des classes opprimées.

Alors pourquoi les opprimés ne se sont-ils pas révoltés et n’ont-ils pas refusé cette exploitation ? Parfois, évidemment, ils l’ont fait, mais en général l’exploitation a pu continuer parce que la classe dirigeante a gardé entre ses mains les monopoles de la violence, du pouvoir et de l’autorité pour maintenir sa domination. Cette force, ces “bandes d’hommes armés” constituent l’État, qui aujourd’hui, à l’époque impérialiste, a pris sa forme la plus claire.

L’État reflète donc cet antagonisme irréconciliable au sein de la société et est toujours le serviteur fidèle des intérêts de la classe qui détient le pouvoir économique.

Pour abolir l’État, il faudra plus qu’une simple révolution afin de balayer les possédants. Une société communiste future - sans État, ni dieu ni maître, et étendue à l’échelle mondiale - impliquera une augmentation énorme de la productivité du travail humain, qui fournira à la société des biens en abondance tout en demandant le minimum d’effort de production.

Cette analyse scientifique ne constitue pas un accessoire de la politique révolutionnaire, elle est l’un de nos points de départ. Elle montre les rapports historiques entre la puissance despotique de l’État et la structure de la société de classe. La destruction de l’État apparaît alors comme une tâche complexe, bien plus longue et compliquée que la seule destruction de ses structures de pouvoir (police, armée) et le passage des usines et des terres sous contrôle ouvrier. Bref, là où les anarchistes introduisent des abstractions (l’Individu en révolte contre l’État, la Liberté contre la Dictature), les marxistes analysent des facteurs concrets (les classes et leurs intérêts, la lutte de classe, la classe ouvrière etc.) et font de la destruction de l’État le but d’un long processus qui commence aujourd’hui dans la lutte de classe et se prolongera demain, après la révolution.


L’individu unique

Face à la puissance des hiérarchies et du pouvoir les anarchistes opposent la force créative irréductible de l’individu. Stirner fut le premier à exalter la valeur intrinsèque de l’individu “unique” :

“En quoi consiste ta grandeur ? En ce que tu es un homme unique. Ce qu’un homme peut accomplir, tu ne l’as fait qu’en tant que ‘homme unique’. (...) Que chacun de vous devienne un Moi tout puissant.” (4) Il va même jusqu’à dire : “Le bonheur du peuple est mon malheur (...) N’aspirons pas à la communauté mais à l’exclusivisme.” (5)

Certes la personnalité humaine ne s’exprime que d’une façon limitée et déformée dans une société de classes. Toute sa richesse ne pourra pleinement se réaliser que dans une société émancipée. Mais depuis des siècles, l’expérience de la lutte de classe montre plutôt la nécessité des rapports sociaux pour obtenir une telle émancipation. L’individu ne suffit pas. Ce sont les classes qui comptent.

Stirner, censé être à l’origine de tous les développements futurs de l’anarchisme, en cherchant une voie à la libération, apparaît prisonnier des illusions, comme une caricature affreuse de l’aliénation de l’homme bourgeois. Cela n’a pas empêché Bakounine de continuer dans cette voie et de prôner une liberté absolue et complète pour l’individu : “La liberté ne peut et ne doit se défendre que par la liberté ; et c’est un contresens dangereux que de vouloir y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger.” (6)

Dans la réalité de la lutte de classe, cette conception se révèle dangereuse. De quelle “liberté” s’agit-il ? Aucun anarchiste sérieux ne mettrait en question la nécessité absolue de refuser aux fascistes la liberté d’oeuvrer à l’écrasement de la classe ouvrière, de limiter et de nier la liberté des patrons d’exploiter les autres. Mener une politique dans ce sens - c’est le point de départ de la lutte de classe - “porte atteinte” sans aucun doute à la “liberté” de ces gens-là, afin de protéger la liberté de la plus grande masse. La liberté individuelle trouve alors sa limite dans la liberté d’autrui et encore plus dans les exigences de la société.

L’être humain individuel est certes une chose magnifique. Mais il ne devient réellement humain que dans ses rapports avec d’autres humains, à travers la société. Aujourd’hui, c’est donc la force organisée des classes, et non l’oeuvre des individus, qui peut changer fondamentalement la société.


La spontanéité des masses

L’un des points de départ de l’anarchisme est la spontanéité des masses. Les anarchistes abordent les masses de la même façon qu’ils abordent la question de l’individu : d’une façon abstraite, sans rien comprendre à la dynamique politique et idéologique de la classe ouvrière et de la paysannerie dans une société capitaliste. Selon Daniel Guérin, “Le peuple, quand il est livré à son seul instinct, voit toujours plus juste que lorsqu’il est conduit par la politique de ses meneurs. (...) Une révolution vraiment organique, produit de la vie universelle, bien qu’elle ait ses messagers et ses exécuteurs, n’est vraiment l’oeuvre de personne. (...) Les révolutions sont produites par la forces des choses.” (7)

Tandis que pour Barrué “La spontanéité, c’est la garantie pour le prolétariat de sauvegarder l’avenir, c’est la condition pour que l’émancipation des travailleurs soit l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes.” (8)

C’est faux, terriblement, tragiquement faux. Les pages de l’Histoire, tachées par le sang des travailleurs et des exploités, le montrent. La plupart des révolutions et des situations pre-révolutionnaires, là où le “peuple” n’était pas dirigé par un parti communiste révolutionnaire, se sont soldées par un échec, souvent par le triomphe d’une contre-révolution violente et meurtrière.

La révolution de 1848, la Commune, 1936, 1944-45 et mai 1968 ont été pour le prolétariat français des expériences historiques décisives : malgré certains succès limités de la révolution, celle-ci ne s’est pas attaquée à la racine du pouvoir bourgeois, économique, politique et militaire et a donc succombé à la contre-révolution.

Parfois cette dernière a été “démocratique” (1944-45), parfois elle a apporté de maigres acquis en échange d’une pacification (juin 36, mai 68). Mais elle a aussi été terriblement sanglante. Le massacre des Communards qui, dans leur humanisme généreux et aveugle, n’avaient pas voulu écraser sans pitié Versailles, est là pour le témoigner.

Cette politique désastreuse prônée par la direction de la Commune reflétait sans doute la conscience spontanée des masses. Pourtant ce ne fut pas une garantie. Loin de là.

Oui, sur le plan historique le prolétariat a mené des combats révolutionnaires, “spontanés”, contre le patronat. Mais ce combat n’engendre pas de lui-même une perspective politique consciente capable de mettre fin à la misère du prolétariat.

Des secteurs entiers du prolétariat sont sous l’empire de l’idéologie bourgeoise et de sa fausse conscience : soutien aux partis de droite, racisme, nationalisme réactionnaire voire soutien aux fascistes. La conscience de classe spontanée produit bien sûr les luttes économiques des ouvriers, les émeutes des jeunes des banlieues ; mais ni les unes ni les autres ne menacent réellement le système capitaliste et n’offrent une perspective de lutte générale contre celui-ci.

Pire, en misant tout sur la spontanéité des masses, les anarchistes ont une forte tendance à sous-estimer l’emprise de la politique réformiste sur les travailleurs. Et pourtant, le combat idéologique, basé sur les leçons de la lutte de classe, est toujours l’une des tâches fondamentales de tout révolutionnaire. Les masses ne vont pas rompre avec leurs dirigeants réformistes uniquement parce que les révolutionnaires le leur demandent, ou à cause d’une “spontanéité” quelconque.

Non. La rupture avec le réformisme se fait lors de la lutte de classe, lorsque le combat idéologique et programmatique entre les tendances réformistes et révolutionnaires au sein de la classe ouvrière s’exacerbe. Le rôle du parti est alors d’organiser l’avant-garde consciente du prolétariat et de constituer ainsi “la mémoire du prolétariat”. La conception passive des anarchistes est bien éloignée de la position marxiste qui fait de la lutte idéologique un aspect de la lutte de classe.

L’anarchisme, malgré ses appels à la révolution avant tout, néglige la question de la fausse conscience, du poids du réformisme et comment le combattre. En refusant ainsi le combat, il aide, malgré lui, ceux qui veulent maintenir la société de classes. La propagande et l’agitation communiste permettent justement de lier les nombreuses luttes partielles, de tirer les leçons des luttes actuelles et du passé, de souder jeunes et travailleurs contre le capitalisme.

Le parti, loin d’être cette espèce de dictateur collectif que décrivent les anarchistes, n’a pas pour fonction de donner des ordres aux masses : comment le pourrait-il ?

Faisant d’abord partie des masses, et ne se situaient ni à l’extérieur ni au-dessus d’elles, il va simplement leur soumettre une ligne politique - une ligne établie à partir de la participation du parti aux combats prolétariens, de la réalité de la lutte des classes - et elles seront libres de la suivre ou pas. Sans ce rôle, sans ce moyen puissant de renouveler la cohésion de classe, de centraliser les efforts, le raz de marée révolutionnaire sera dévié dans mille faibles ruisseaux et dépourvue ainsi de sa force de choc. Contre le commandement unifié de la bourgeoisie, une révolution de masse ne pourra l’emporter que si elle est organisée par un parti centralisé, une véritable conscience collective.


Dictature du prolétariat et dépérissement de l’État : l’expérience de l’URSS

Les anarchistes pourraient disposer d’un argument de choc avec la dégénérescence de la révolution russe. “Après tout,” disent-ils, “les léninistes ont mis leur politique en oeuvre et elle a mené tout droit au stalinisme.” C’est justement ce genre d’argument - avancé également par les sociaux-démocrates, ne l’oublions pas - qui aujourd’hui attire bon nombre de jeunes militants dans les ex-pays du “socialisme réel” (sic). Quelle est la réponse des marxistes ? Il faut d’abord rappeler que les trotskystes ne sont pas les derniers à avoir compris la réalité sanglante du stalinisme. Notre combat remonte à 1923, et des dizaines de milliers de nos camarades ont été exterminés par les staliniens en URSS, en Chine, en Espagne, et en France.

Notre position est simple : il n’y a pas de lien de parenté entre le léninisme et le stalinisme, et la construction d’un État ouvrier, loin d’être une trahison du prolétariat, constituait un pas absolument nécessaire pour l’avancée de la révolution.

La dictature du prolétariat, telle qu’elle s’est exercée après octobre 1917, n’était pas un État de type bourgeois. Sa tâche est de diriger la transition vers la société socialiste. Pour Marx la dictature du prolétariat constitue “le prolétariat organisé en classe dominante”. (9) C’est-à-dire qu’il ne s’agit plus d’un État au dessus de la société, appareil qui monopolise l’utilisation de la force, mais de la classe ouvrière organisée en milices armées et en conseils ouvriers, qui contrôlent l’économie et détiennent le pouvoir politique.

Marx a reconnu l’embryon de cette organisation dans la Commune, qui pour la première fois a adopté les mesures indispensables pour empêcher la résurgence d’une nouvelle classe dominante : responsabilité et révocabilité des délégués, salaire égal à celui d’un ouvrier etc.

La révolution russe est allée beaucoup plus loin et a montré quelle sera la forme de cette dictature du prolétariat : des “soviets” ou conseil ouvriers, qui organisent le prolétariat en tant que classe et non comme individus isolés (aussi “uniques” soient-ils !), conseils qui détiennent le pouvoir sans médiation bureaucratique ni parlementaire.

Mais pourquoi toute cette importance accordée à l’organisation de cette société ? Pourquoi a-t-on encore besoin d’un État ? Ne peut-on pas procéder tout de suite à la construction d’une société véritablement humaine ? Pourquoi parler encore de pouvoir et surtout de “dictature” ?

Lénine, la bête noire - ou plutôt rouge - des anarchistes avait répondu à ces questions juste avant la révolution, à l’automne 1917 :

“Tous les socialistes sont d’accord pour reconnaître que l’État et, avec lui, l’autorité politique, disparaîtront à la suite de la révolution sociale future ; c’est-à-dire que les fonctions publiques perdront leur caractère politique et se transformeront en de simples fonctions administratives, qui veilleront aux intérêts de la société. Mais les anti-autoritaires réclament que l’État politique soit aboli d’un seul coup, avant même que soient abolies les conditions sociales qui l’ont créé. Ils exigent que le premier acte de la révolution sociale soit la suppression de l’autorité. Ces messieurs ont-ils jamais vu une révolution ? Une révolution est à coup sûr la chose plus autoritaire qui soit. C’est un acte par lequel une partie de la population impose à l’autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est. Force est au parti vainqueur de maintenir sa domination par la crainte que ses armes inspirent aux réactionnaires.” (10)

L’autorité et la dictature exercées par le prolétariat sur une autre classe, n’a donc plus rien à voir avec l’ordre ou la dictature bourgeois. Il s’agit plutôt d’une forme d’organisation du prolétariat nécessaire pour mener jusqu’au bout la lutte contre la bourgeoisie, pour la liquider comme classe dominante. Voilà tout l’État dont on aura besoin.

Par contre on ne peut qu’offrir nos condoléances aux anarchistes qui refusent cette conception de la dictature du prolétariat, parce qu’ainsi il refusent toute possibilité de maintenir le pouvoir des travailleurs. Il serait plus agréable de s’en passer mais ce n’est pas possible. L’histoire le montre très clairement. Une fois encore, ils nous faudra prendre les armes avant de les faire taire pour toujours.

La répression de la Commune, les guerres contre-révolutionnaires menées par les impérialistes après 1917 nous montrent que, tant que des pays bourgeois conséquents existent, la révolution prolétarienne devra s’armer jusqu’aux dents pour résister, sous peine d’être écrasée sans pitié. C’est une triste vérité, mais c’est la vérité. Les anarchistes qui refusent cette évidence montrent que, loin de détenir la clé de la victoire de la révolution, ils n’assureraient que sa défaite sanglante. En cherchant une prétendue “continuité” entre le léninisme et le stalinisme, les anarchistes montrent encore une fois qu’ils regardent les événements par le mauvais bout de la lorgnette. Tout est mis sur le dos du bolchevisme comme si celui-ci était le seul facteur de la dégénérescence de la révolution.

Bien entendu, les bolcheviks ont fait des erreurs. Nous ne pensons pas que la suppression sanglante du soulèvement de Cronstadt, en 1921, en ait constituée une (voir encadré). Par contre la décision prise juste avant, d’interdire les tendances et les fractions, aida fortement le travail contre-révolutionnaire du stalinisme et de la bureaucratie. Cette décision n’était pas nécessaire du point de vue de “la sécurité de la révolution”, et allait contre la tradition bolchévique, vieille de plusieurs décennies, qui faisait de la “démocratie interne” une réalité bien vivante. Mais le facteur fondamental qui a conduit à la dégénérescence de la révolution fut son isolement à l’échelle internationale. Sans l’aide d’une révolution dans un pays fortement industrialisé, la bureaucratisation de la révolution était une menace, menace que Lénine comprit en 1922-1923 et qu’il tenta de combattre.

Qui plus est, dans la Russie révolutionnaire, il n’y avait pas que des prolétaires munis d’une tradition politique. Il y avait aussi plus de cent millions de paysans avec leur fardeau d’oppression, de misère et d’ignorance. L’État construit par les bolcheviks ne reflétait pas seulement leur volonté mais aussi la situation objective, le niveau culturel, économique et politique du peuple, la force de la contre-révolution impérialiste, l’isolement du premier État des soviets.

L’évolution de l’URSS a donc été le résultat d’une série de forces antagonistes, le résultat de la lutte de classe à l’échelle internationale et les bolcheviks, malgré le poids de l’URSS, n’étaient qu’un facteur parmi d’autres.

La défaite du prolétariat européen qui n’arriva pas à prendre le pouvoir, les terribles conditions que durent affronter les masses soviétiques pendant et après la guerre civile, leur fatigue, signifièrent l’échec du bolchevisme et le triomphe de la dictature bureaucratique de Staline, c’est-à-dire le triomphe de la contre-révolution. La naissance de l’opposition de gauche et sa lutte implacable contre le stalinisme témoignent de la vitalité politique du bolchevisme qui chercha à lutter contre cette dégénérescence.

Défendre cette politique, c’est aussi garantir que le stalinisme ne revienne pas, sous une forme ou une autre. Ce n’est pas pour rien que Staline et la bureaucratie naissante n’eurent de cesse de réduire le parti bolchévique à une chambre d’enregistrement et la démocratie des conseils à une coquille vide. Le combat des trotskystes pour la revitalisation des soviets, puis pour la révolution politique, dans le contexte d’une révolution mondiale, vaut beaucoup plus que les âneries anarchistes sur la production par les “coopératives” et le “fédéralisme communal”.

Dire que le stalinisme est le produit du bolchevisme est donc aussi stupide que d’affirmer que la contre-révolution est le produit de la révolution, que Charles X est le fils de 1791, ou que le fascisme et le nazisme sont le produit des luttes des ouvriers allemands et italiens. Une telle pensée, bien évidemment, ne mène nulle part.


La révolution espagnole : l’anarchisme à l’épreuve des faits

Bien entendu, si les anarchistes ont le droit de critiquer les marxistes pour ce qui s’est passé dans les années 20 en URSS, nous avons également le droit de regarder de près le moment historique de la politique anarchiste, la révolution espagnole (1936-39).

Là, les anarchistes étaient à la direction d’un syndicat de masse (la CNT). Là, malgré toutes leurs théories, ils avaient dans la Federacion Anarquista Ibérica (FAI) un appareil de parti politique bien implanté et centralisé. Là, face à la menace franquiste ils se trouvèrent à la tête d’un soulèvement populaire dans toute l’Espagne.

Là, leur échec fut total.

En 1936, après la victoire électorale du Frente Popular, les masses espagnoles entrèrent en action, organisant des grèves massives et des occupations de terres. Franco répondit par un putsch soutenu par l’armée. Il se trouva confronté dans toutes les grandes villes, à commencer par Barcelone, au soulèvement de toute la population à l’appel des syndicats, qui réussit à bloquer les troupes et à faire échouer le coup militaire. Ce fut le début de la révolution sociale. État, police, armée et administration se trouvèrent supplantés par des comités de guerre ou de quartier, des milices ouvrières sur le front.

Selon Daniel Guérin, “rien n’empêchait les comités ouvriers de saisir de jure le pouvoir qu’ils exerçaient déjà de facto. Ils ne le firent pas.” (11) Pourquoi ?

L’anarchisme espagnol avait prôné depuis des dizaines d’années la “primauté de l’économique contre les duperies de la politique”. Les anarchistes pensaient : “laissons les politiciens faire ce qu’ils veulent, nous les apolitiques mettront la main sur l’économie”. Ils s’illusionnaient sur le fait que l’expropriation économique en cours allait entraîner ipso facto “la liquidation de l’État bourgeois, réduit par asphyxie”.

Leur passivité était si totale que, deux mois avant que la révolution n’éclate, dans un document analysant le développement de la société espagnole et avançant les positions anarchistes pour y répondre, le CNT ne dit rien de clair sur la question-clé qui est celle de la prise du pouvoir, préférant servir une bouillie de fédéralisme basé sur les petites communes. (12) Un rêve petit-bourgeois à la veille de l’une des plus grandes confrontations de classe du siècle.

Les suites terribles de cette inconscience - ou plutôt de cette inconséquence - sont vite apparues. Parce que, malgré les illusions des anarchistes, l’État bourgeois n’avait été éliminé qu’en apparence. Une partie de la bourgeoisie était en fait du côté de la République, avec ses usines, ses banques, ses terres. En plus, elle pouvait compter sur le soutien des officiers, des juges, des bureaucrates.

Les anarchistes ne comprirent pas la soudaine amabilité de cette bourgeoisie et de ce reste d’État qui laissèrent faire, qui ne s’opposèrent pas à l’expropriation des terres, à l’autogestion des usines, bref à toutes les expériences économiques des anarchistes.

Pourquoi les possédants ont-ils agit ainsi ? Parce que, coincés entre l’avancée de Franco et le soulèvement populaire, la bourgeoisie n’avait pas assez de force pour mater tout de suite la révolution sociale dans cette phase de dualité de pouvoir. Le gros de l’armée se trouvait en fait du côté de Franco. La bourgeoisie ne pouvait s’opposer de front à la poussée révolutionnaire, et cherchait à limiter les ‘dégâts’ des luttes et à faire passer le mot d’ordre “d’abord la victoire contre Franco, après la révolution”.

Le gouvernement de front populaire où des ministres bourgeois siégeaient aux côtés des réformistes sociaux-démocrates et staliniens et... des anarchistes ! fut l’instrument essentiel pour mettre en oeuvre cette tactique. Opposants de “l’État”, les anarchistes s’en sont bien servis, afin d’avoir de vulgaires strapontins ministériels dans un gouvernement bourgeois. Comment les anarchistes, malgré leur hostilité déclarée à l’État et à la politique, ont-ils pu collaborer avec cet État bourgeois ?

L’explication des anarchistes est qu’ils devaient faire face à des circonstances “exceptionnelles” de guerre civile, qu’il était nécessaire de s’unir pour lutter contre le fascisme etc. Cette explication montre l’impuissance d’une compréhension théorique qui ne s’applique que dans des circonstances ‘normales’, de routine.

Quelle est alors l’utilité de l’anarchisme pour un révolutionnaire ? Car la révolution est bel et bien un moment de rupture et non de normalité.

L’attitude des dirigeants anarchistes s’expliquent pour nous de la façon suivante : d’un côté il y avait le désir des dirigeants de participer au gouvernement, de l’autre l’illusion que peut-être les capitalistes n’étaient pas si méchants, que la nouvelle économie sociale était déjà réalisée et que l’ombre de cet État bourgeois allait dépérir spontanément, sans intervention politique consciente.

Ce gouvernement allait au contraire mener la contre-révolution politique et sociale et la CNT lui servit de caution. D’abord il décréta la dissolution de tous les comités révolutionnaires : ainsi le Comité Central des Milices transféra ses pouvoirs aux ministres de la défense et de l’intérieur, les milices locales et les comités antifascistes furent remplacés par des administrations bourgeoises.

Ensuite il désarma le prolétariat en exigeant la restitution de toutes les armes à l’armée sous peine de punitions très sévères. L’armée fut normalisée par la réintroduction des officiers, de la discipline de caserne et d’un commandement aux ordres du gouvernement.

Ces mesures s’élargirent aussi au niveau économique pour étrangler la production des communautés agricoles et des usines sous contrôle ouvrier. Car la révolution n’avait pas touché aux banques qui demeuraient une arme puissante entre les mains du gouvernement.

Il utilisa donc le capital financier, ainsi que le contrôle sur les transport et plus tard la nationalisation des industries de guerres, pour bloquer les crédits à l’économie ‘sociale’, garantir les investissements des capitaux étrangers, encourager les entreprises capitalistes et les propriétaires terriens.

La “banque confédérale”, proposée par la CNT et inspirée de Proudhon, ne peut que faire sourire par sa naïveté idiote, par l’inégalité évidente entre les faibles ressources des usines autogérées et la puissance économique accumulée par la bourgeoisie.

Seule une prise du pouvoir politique, et pas seulement d’une partie du pouvoir économique, aurait pu faire basculer la situation.

Le point culminant de cette contre-révolution mené au nom de l’unité des forces “antifascistes” fut les journées de Mai 1937 à Barcelone. Là, les ouvriers de la CNT et du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) centriste se refusèrent de céder un de leurs bastions aux troupes du gouvernement.

Des barricades furent tout de suite érigées dans toute la ville. Les masses des ouvriers catalans, avant-garde révolutionnaire, la base de la CNT et du POUM étaient dans les rues et prirent le contrôle de la ville. Une nouvelle poussée du mouvement révolutionnaire aurait pu commencer et faire tomber l’instable gouvernement de front populaire.

Mais les dirigeants anarchistes appuyèrent pleinement le gouvernement et appelèrent à la démobilisation : “Nous vous appelons à baisser les armes. Pensez à notre grand but, commun à tous.... L’unité avant tout ! Déposez vos armes. Un seul mot d’ordre : Nous devons travailler à battre le fascisme !” (13) Les anarchistes refusaient la prise du pouvoir par la classe ouvrière.

Les dirigeants anarchistes, Vasquez, Garcia Oliver et Federica Montseny, firent de leur mieux pour renvoyer les ouvriers chez eux.

Malgré toutes les garanties du gouvernement, c’était livrer les meilleurs militants anarchistes et communistes à la répression brutale des staliniens qui ne tarda à venir et dont les anarchistes furent aussi les victimes. Comme l’a écrit à l’époque le trotskyste Felix Morrow : “La logique de fer de la politique est inexorable.” (14)

En grande partie à cause de la politique des dirigeants anarchistes, une bataille fondamentale de la lutte de classe a été perdue. Toute l’histoire du vingtième siècle a été changée. Les masses espagnoles ont en payé le prix jusqu’aux années 70.

Face à cette trahison, Trotsky émit une critique sans appel de ces dirigeants :

“Renoncer à la conquête du pouvoir, c’est le laisser volontairement à ceux qui l’ont, aux exploiteurs. Le fond de toute révolution a consisté et consiste à porter au pouvoir une nouvelle classe et à lui donner ainsi toutes possibilités de réaliser son programme. Impossible de faire la guerre sans désirer la victoire. Impossible de conduire les masses à l’insurrection sans se préparer à prendre le pouvoir... Le refus de conquérir le pouvoir rejette inévitablement toute organisation ouvrière dans le marais du réformisme et fait d’elle le jouet de la bourgeoisie ; il ne peut être autrement, vu la structure de classe de la société. Se dressant contre le but, la prise du pouvoir, les anarchistes ne pouvaient pas, en fin de compte, ne pas se dresser contre les moyens, la révolution. Les chefs de la CNT et de la FAI ont aidé la bourgeoisie, non seulement à retenir une ombre de pouvoir en juillet 1936, mais encore à rétablir morceau par morceau ce qu’elle avait perdu d’un seul coup. En mai 1937, ils ont saboté l’insurrection des ouvriers et sauvé par là la dictature de la bourgeoisie. Ainsi, l’anarchiste qui ne voulait être qu’anti-politique, s’est trouvé, en fait, anti-révolutionnaire et, dans les moments les plus critiques, contre-révolutionnaire.” (15)

Ces mots ne sont pas tombés dans le vide. Dans le feu de l’insurrection de Barcelone des pans entiers des ouvriers anarchistes, les Amis de Durruti, la Jeunesse Libertaire, comprirent cette vérité élémentaire et se rapprochèrent dans les faits de la ligne trotskyste de la révolution permanente et de la nécessité de la prise du pouvoir.

Tous les militants anarchistes les plus sérieux devraient réfléchir à l’expérience espagnole et se rallier aux communistes révolutionnaires.


L’impasse de l’anarchisme


Malgré sa prétention de radicalité et d’intransigeance l’anarchisme, aujourd’hui comme hier, mène à une impasse. Cela est dû à sa conception idéaliste d’une révolte absolue et sans compromis de l’individu contre l’ordre social et moral, l’État etc. Comme tous les idéalistes, les anarchistes sont donc condamnés à l’incompréhension et au suivisme en temps de paix, à un rôle contre-révolutionnaire en temps de lutte de classe aiguë.

Dans un cas il s’orientent en fait essentiellement vers des individus en révolte, qui sont une minorité insignifiante, refusant de construire un parti et de mettre en avant des mots d’ordre et d’indiquer des objectifs de lutte. Cela serait en fait pour eux “imposer” une solution et aller donc à l’encontre de la sainte spontanéité.

Dans des situations révolutionnaires ils se trouvent au contraire les adversaires résolus de tout État, de toute structure politique permanente, et donc les adversaires de la lutte sans quartier contre la bourgeoisie. En fait leur conception libertaire et a-classiste les porte à s’allier à la bourgeoisie libérale plutôt qu’à construire la dictature du prolétariat.

Dans un cas comme dans l’autre il n’apportent rien de positif au mouvement ouvrier.

On peut certes éprouver une sympathie pour leur idéalisme, leur générosité, leur bonne foi : mais comme on l’éprouve pour des manifestations primitives, spontanées et irréfléchies d’un esprit de révolte et de lutte de classe.

Historiquement l’anarchisme n’est rien de plus que cela, le fossile vivant d’une époque révolue de la pensée socialiste, dans ses errements d’enfance.

L’histoire et le socialisme ont beaucoup avancé depuis, même si c’est de façon pénible et tragique. Que tout militant anarchiste sincère en tienne compte et puisse ainsi rejoindre notre combat.

Notes
1 Cité par D. Guérin, L’anarchisme, (Gallimard 1981), p24
2 Citations de Jean Barrué, L’anarchisme aujourd’hui, (Spartacus 1970), p35
3 F. Engels, L’Origine de la famille, de la propriété et de l’Etat, (Editions Sociales 1983), p286
4 Guérin, op. cit., p267
5 Idem, p269
6 Idem, op. cit., p47
7 Idem, p49
8 Barrué, op. cit., p18
9 K. Marx et F. Engels, Le manifeste du Parti Communiste (Editions du Progrès 1978), p54
10 V. Lénine, L’Etat et la révolution, p92-93
11 Guérin, op. cit., p172
12 Ce document a récemment été réédité par la CNT de la région parisienne, sous le titre “Conception confédérale du communisme libertaire”.
13 F. Morrow, “Révolution et contre-révolution en Espagne” (La Brèche, 1980), p 116.
14 Idem, p127
15 L. Trotsky, Œuvres, t15, p399





La tragédie de Cronstadt

S’il y a une chose que les anarchistes reprochent aux bolcheviks en général et aux trotskystes en particulier, c’est bien l’écrasement du soulèvement de Cronstadt, en mars 1921.

Cronstadt était une base navale sur une île 30 km devant St Petersbourg qui domine l’embouchure de la Nieva. Les marins de Cronstadt - la ville en comportait plusieurs dizaines de milliers - furent parmi les héros de la révolution d’octobre 1917.

Après trois ans et demi de guerre civile, l’économie du pays était à bout de souffle. Ayant dû imposer le “communisme de guerre” - basé sur la réquisition - les bolcheviks se sont rendus compte qu’il fallait changer de système afin de permettre l’approvisionnement des villes et le fonctionnement de l’agriculture.

Déjà, à la fin du mois de février 1921, les travailleurs de Moscou et de St Petersbourg s’étaient révoltés contre l’absence de nourriture et de chauffage. Et puis Cronstadt a pris le relais. Une réunion regroupa 15.000 travailleurs qui soulevèrent une série de critiques plus ou moins justes du “communisme de guerre” et appelèrent à la création de “soviets sans communistes”.

Un nouveau soviet fut élu, et trois commissaires du gouvernement furent arrêtés, arrestation qui fut suivie par celle de 300 bolcheviks.

Le soviet, tenu largement par les anarchistes, refusa de rencontrer une délégation gouvernementale, espérant déclencher d’autres soulèvements dans d’autres villes.

Les bolcheviks étaient particulièrement inquiets car la guerre civile n’était pas terminée et Cronstadt pouvait menacer la sécurité du jeune État ouvrier si la garnison venait à l’aide - même temporairement - de la contre-révolution blanche.

Bien entendu, l’écrasante majorité des rebelles n’étaient pas des blancs.

Mais même Paul Avrich, historien de Cronstadt très favorable au soulèvement, souligne que le dirigeant de l’insurrection, Pétritchenko, écrira deux mois plus tard au Général Wrangel, dirigeant des armées contre-révolutionnaires que le mot d’ordre principal “Tout le pouvoir aux soviets et non aux partis” fut avancé comme une “manoeuvre politique commode” jusqu’à la défaite des bolcheviks.

Devant l’imminence de la fonte des glaces qui isolerait l’île et le refus répété du soviet de toute négociation, les bolcheviks ont dû agir rapidement.

De 2 au 18 mars ils ne cessent de chercher une sortie négociée, mélangeant - comme il le faut - promesses et menaces. Parmi ces dernières figure le malheureux tract diffusé par avion qui promettait, en cas de refus de se rendre qu’“on vous tirera comme des perdreaux”.

La question de Cronstadt fut discutée au Xème Congrès du Parti Bolchevik. L’unanimité fut telle qu’un quart des délégués - y compris ceux des deux oppositions - se portèrent volontaires pour l’assaut, devenu inévitable et prévu par un décret signé par Trotsky le 5 mars.

Le 18 mars, l’ordre est donné. L’assaut est réussit, le soulèvement est maté, sans triomphalisme.

Le bilan est lourd, d’abord chez les bolcheviks. Les seuls “perdreaux” tirés, ce furent les assaillants, cibles faciles sur la glace.

Toujours selon Avrich, 10.000 bolcheviks furent tués, contre 600 insurgés, même s’il y eut peut-être par la suite plusieurs centaines d’insurgés exécutés. Comment auraient dû agir les bolcheviks ? Pour les anarchistes, aveugles devant la guerre civile, il fallait à tout prix respecter la “démocratie ouvrière” de Cronstadt. Et celle du reste de l’URSS ? Comment accepter qu’en pleine guerre civile une base militaire aussi importante ne soit pas entre les mains du pouvoir central ? Pourquoi le soviet a-t-il refusé de négocier ? Pendant deux semaines il y avait la possibilité d’éviter la cata-strophe, ce sont les insurgés qui l’ont rejetée.

Les bolcheviks n’avaient pas d’autre choix, il fallait défendre la révolution face à la contre-révolution blanche et l’intervention impérialiste, il fallait payer ce prix, un prix terrible pour Cronstadt, et pour le parti bolchevik.

Trotsky - qui pendant toute cette période était à Moscou , et non en train de diriger l’assaut comme le croient certains anarchistes - écrira en 1938 :

“Je suis prêt à reconnaître que la guerre civile n’est pas une école d’humanité. Les idéalistes et les pacifistes accusent toujours la révolution de commettre des ‘excès’. Mais le point capital est que ces ‘excès’ découlent de la nature même de la révolution, laquelle n’est en elle-même qu’un ‘excès’ de l’histoire. Celui qui le désire peut rejeter sur cette base (dans de petits articles) la révolution en général. Je ne la rejette pas. Dans ce sens, je prends la pleine et entière responsabilité de la répression de la révolte de Cronstadt.”





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