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22 avril 2002
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Léon Trotsky : La révolution russe (1932)
Chers auditeurs, permettez-moi dès le début dexprimer le regret sincère de ne pas avoir la possibilité de parler en langue danoise devant un auditoire de Copenhague. Ne nous demandons pas si les auditeurs ont quelque chose à y perdre. En ce qui concerne le conférencier, lignorance de la langue danoise lui dérobe toutefois la possibilité de suivre la vie scandinave et la littérature scandinave directement, de première main et dans loriginal. Et cela est une grande perte !
La langue allemande à laquelle je suis contraint de recourir ici est puissante et riche. Mais ma langue allemande est assez limitée. Du reste, sur des questions compliquées on ne peut sexpliquer avec la liberté nécessaire que dans sa propre langue. Je dois par conséquent demander par avance lindulgence de lauditoire.
Je fus pour la première fois à Copenhague au Congrès socialiste international et jemportais avec moi les meilleurs souvenirs de votre ville. Mais cela remonte à près dun quart de siècle. Dans le Ore-sund et dans les fjords, leau a depuis plusieurs fois changé. Mais pas leau seulement. La guerre a brisé la colonne vertébrale du vieux continent européen. Les fleuves et les mers de lEurope ont charrié avec eux beaucoup de sang humain. Lhumanité, en particulier sa partie européenne, est passée à travers de dures épreuves, est devenue plus sombre et plus rude. Toutes les formes de lutte sont devenues plus âpres. Le monde est entré dans une époque de grands changements. Ses extériorisations extrêmes sont la guerre et la révolution.
Avant de passer au thème de ma conférence -- à la Révolution russe -- jestime devoir exprimer mes remerciements aux organisateurs de la réunion, lAssociation de Copenhague des étudiants sociaux-démocrates. Je le fais en tant quadversaire politique. Il est vrai que ma conférence poursuit des tâches scientifiques-historiques et non des tâches politiques. Je le souligne aussitôt dès le début. Mais il est impossible de parler dune révolution doù est sortie la République des Soviets sans occuper une position politique. En ma qualité de conférencier, mon drapeau reste le même que celui sous lequel jai participé aux événements révolutionnaires.
Jusquà la guerre, le parti bolchévique appartint à la social-démocratie internationale. Le 4 août 1914, le vote de la social-démocratie allemande en faveur des crédits de guerre a mis une fois pour toutes une fin à ce lien et a conduit à lère de la lutte incessante et intransigeante du bolchevisme contre la social-démocratie. Cela doit-il signifier que les organisateurs de cette réunion commirent une erreur en minvitant comme conférencier ?
Là-dessus, lauditoire sera en état de juger seulement après ma conférence. Pour justifier mon acceptation de linvitation aimable à faire un exposé sur la Révolution russe, je me permets de rappeler que pendant les 35 années de ma vie politique, le thème de la Révolution russe constitua laxe pratique et théorique de mes préoccupations et de mes actions. Peut-être cela me donne-t-il un certain droit despérer que je réussirai à aider non seulement mes amis et amis didées, mais aussi des adversaires, du moins en partie, à mieux saisir maints traits de la Révolution qui jusquà aujourdhui échappaient à leur attention. Toutefois, le but de ma conférence est daider à comprendre. Je ne me propose pas ici de propager la Révolution ni dappeler à la Révolution, je veux lexpliquer.
La Révolution signifie un changement du régime social. Elle transmet le pouvoir des mains dune classe qui sest épuisée entre les mains dune autre classe en ascension. Linsurrection constitue le moment le plus critique et le plus aigu dans la lutte de deux classes pour le pouvoir. Le soulèvement ne peut mener à la victoire réelle de la révolution et à lérection dun nouveau régime que dans le cas où il sappuie sur une classe progressive qui est capable de rassembler autour delle la majorité écrasante du peuple.
A la différence des processus de la nature, la Révolution est réalisée par des hommes au moyen des hommes. Mais dans la Révolution aussi, les hommes agissent sous linfluence des conditions sociales qui ne sont pas librement choisies par eux, mais qui sont héritées du passé et qui leur montrent impérieusement la voie. Cest précisément à cause de cela, et rien quà cause de cela que la Révolution a ses propres lois.
Mais la conscience humaine ne reflète pas passivement les conditions objectives. Elle a lhabitude de réagir activement sur celles-ci. A certains moments, cette réaction acquiert un caractère de masse, tendu, passionné. Les barrières du droit et du pouvoir sont renversées. Précisément, lintervention active des masses dans les événements constitue lélément le plus essentiel de la révolution.
Mais même lactivité la plus fougueuse peut rester au niveau dune démonstration, dune rébellion, sans sélever à la hauteur de la révolution. Le soulèvement des masses doit mener au renversement de la domination dune classe et à létablissement de la domination dune autre. Cest alors seulement que nous avons une révolution achevée. Le soulèvement des masses nest pas une entreprise isolée que lon peut déclencher à son gré. Il représente un élément objectivement conditionné dans le développement de la révolution de même que la révolution est un processus objectivement conditionné dans le développement de la société. Mais les conditions du soulèvement existent-elles, on ne doit pas attendre passivement, la bouche ouverte : dans les affaires humaines aussi, il y a comme le dit Shakespeare, des flux et des reflux : There is a tide in the affairs of man which, taken at the flood, leads on to fortune.
Pour balayer le régime qui se survit, la classe progressive doit comprendre que son heure a sonné, et se poser pour tâche la conquête du pouvoir. Ici souvre le champ de laction révolutionnaire consciente où la prévoyance et le calcul sunissent à la volonté et la hardiesse. Autrement dit : ici souvre le champ daction du parti.
Le coup dEtat
Le parti révolutionnaire unit en lui le meilleur de la classe progressiste. Sans un parti capable de sorienter dans les circonstances, dapprécier la marche et le rythme des événements et de conquérir à temps la confiance des masses, la victoire de la révolution prolétarienne est impossible. Tel est le rapport des facteurs objectifs et des facteurs subjectifs de la révolution et de linsurrection.
Comme vous le savez, dans des discussions, des adversaires -- en particulier dans la théologie -- ont lhabitude de discréditer fréquemment la vérité scientifique en la poussant à labsurde. Cette vérité sappelle même en logique en : Reduction ad absurdum. Nous allons tenter de suivre la voie opposée : cest-à-dire que nous prendrons comme point de départ une absurdité afin de nous rapprocher plus sûrement de la vérité. En tout cas, on ne peut se plaindre dun manque dabsurdités. Prenons-en une des plus fraîches et des plus crues.
Lécrivain italien Malaparte, quelque chose comme un théoricien fasciste -- il en existe aussi -- a récemment lancé un livre sur la technique du coup dEtat ; lauteur consacre bien entendu un nombre de pages non négligeables de son investigation à linsurrection dOctobre.
A la différence de la stratégie de Lénine qui reste liée aux rapports sociaux et politique de la Russie de 1917, la tactique de Trotsky nest -- selon les termes de Malaparte -- au contraire nullement liée aux conditions générales du pays. Telle est lidée principale de louvrage ! Malaparte oblige Lénine et Trotsky, dans les pages de son livre, à conduire de nombreux dialogues dans lesquels les interlocuteurs font tous les deux montre daussi peu de profondeur desprit que la nature en a mis à la disposition de Malaparte. Aux objections de Lénine sur les prémisses sociales et politiques de linsurrection, Malaparte attribue à Trotsky soi-disant la réponse littérale suivante : Votre stratégie exige beaucoup trop de conditions favorables ; linsurrection na besoin de rien, elle se suffit à elle-même. Vous entendez ? Linsurrection na besoin de rien. Telle est précisément, chers auditeurs, labsurdité qui doit nous servir à nous rapprocher de la vérité. Lauteur répète avec persistance quen octobre ce nest pas la stratégie de Lénine mais la tactique de Trotsky qui a triomphé. Cette tactique menace, selon ses propres termes, encore maintenant, la tranquillité des Etats européens. La stratégie de Lénine -- je cite textuellement -- ne constitue aucun danger immédiat pour les gouvernements de lEurope. La tactique de Trotsky constitue pour eux un danger actuel et par conséquent permanent. Plus concrètement : Mettez Poincaré à la place de Kerensky et le coup dEtat bolchévik dOctobre 1917 eut tout aussi bien réussi. Il est difficile de croire quun tel livre soit traduit en diverses langues et accueilli sérieusement.
En vain chercherions-nous à approfondir pourquoi en général la stratégie de Lénine dépendant des conditions historiques est nécessaire, si la tactique de Trotsky permet de résoudre la même tâche dans toute la situation. Et pourquoi les révolutions victorieuses sont-elles si rares si, pour leur réussite, il ne suffit que dune paire de recettes techniques ?
Le dialogue entre Lénine et Trotsky présenté par lécrivain fasciste est dans lesprit comme dans la forme une invention inepte du commencement jusquà la fin. De telles inventions circulent beaucoup dans le monde. Par exemple maintenant à Madrid un livre est imprimé sous mon nom : La vida del Lenin (La vie de Lénine) pour lequel je suis aussi peu responsable que pour les recettes tactiques de Malaparte. Lhebdomadaire de Madrid Estampa présenta de ce soi-disant livre de Trotsky sur Lénine en bonnes feuilles, des chapitres entiers qui contiennent des outrages abominables contre la mémoire de lhomme que jestimais et que jestime incomparablement plus haut que quiconque parmi mes contemporains.
Mais abandonnons les faussaires à leur sort. Le vieux Wilhelm Leibknecht, le père du combattant et héros immortel Karl Leibknecht, aimait répéter : Lhomme politique révolutionnaire doit être pourvu dune peau épaisse. Le docteur Stockmann recommandait encore plus clairement à celui qui se propose daller à lencontre de lopinion sociale de ne pas mettre de pantalons neufs.
Nous enregistrons ces deux bons conseils, et nous passons à lordre du jour.
Quelles questions la Révolution dOctobre éveille-t-elle chez un homme qui réfléchit ?
1) Pourquoi et comment cette révolution a-t-elle abouti ? Plus concrètement : pourquoi la révolution prolétarienne a-t-elle triomphé dans un des pays les plus arriérés dEurope ?
2) Qua apporté la Révolution dOctobre ?
Et enfin :
3) A-t-elle fait ses preuves ?
Les causes dOctobre
A la première question -- sur les causes -- on peut déjà maintenant répondre dune façon plus ou moins complète. Jai tenté de le faire le plus explicitement dans mon Histoire de la Révolution. Ici, je ne puis que formuler les conclusions les plus importantes.
Le fait que le prolétariat soit arrivé au pouvoir pour la première fois dans un pays aussi arriéré que lancienne Russie tsariste, napparaît mystérieux quà première vue ; en réalité cela est tout à fait logique. On pouvait le prévoir et on la prévu. Plus encore : sur la perspective de ce fait, les révolutionnaires marxistes édifièrent leur stratégie longtemps avant les événements décisifs.
Lexplication première est la plus générale : la Russie est un pays arriéré mais elle nest seulement quune partie de léconomie mondiale, quun élément du système capitaliste mondial. En ce sens, Lénine a résolu lénigme de la Révolution russe par la formule lapidaire : la chaîne est rompue à son maillon le plus faible.
Une illustration nette : la grande guerre, issue des contradictions de limpérialisme mondial, entraîna dans son tourbillon des pays qui se trouvaient à des étapes différentes de développement, mais elle posa les mêmes exigences à tous les participants. Il est clair que les charges de la guerre devaient être particulièrement insupportables pour les pays les plus arriérés. La Russie fut la première contrainte à céder le terrain. Mais pour se détacher de la guerre, le peuple russe devait abattre les classes dirigeantes. Ainsi la chaîne de la guerre se rompit à son plus faible chaînon.
Mais la guerre nest pas une catastrophe venue du dehors comme un tremblement de terre, cest, pour parler avec le vieux Clausewitz, la continuation de la politique par dautres moyens. Pendant la guerre, les tendances principales du système impérialiste du temps de paix ne firent que sextérioriser plus crûment. Plus hautes sont les forces productives générales, plus tendue la concurrence mondiale, plus aigus les antagonismes, plus effrénée la course aux armements, et dautant plus pénible est la situation pour les participants les plus faibles. Cest précisément pourquoi les pays arriérés occupent les premières places dans la série des écroulements. La chaîne du capitalisme mondial a toujours tendance à se rompre au chaînon le plus faible.
Si à la suite de quelques conditions extraordinaires ou extraordinairement défavorables (par exemple une intervention militaire victorieuse de lextérieur ou des fautes irréparables du gouvernement soviétique lui-même) le capitalisme russe était rétabli sur limmense territoire soviétique, en même temps que lui serait aussi inévitablement rétablie son insuffisance historique, et lui-même serait bientôt à nouveau la victime des mêmes contradictions qui le conduisirent en 1917 à lexplosion. Aucune recette tactique naurait pu donner la vie à la Révolution dOctobre si la Russie ne lavait portée dans son corps. Le parti révolutionnaire ne peut finalement prétendre pour lui quau rôle daccoucheur qui est obligé davoir recours à une opération césarienne.
On pourrait mobjecter : vos considérations générales peuvent suffisamment expliquer pourquoi la vieille Russie, ce pays où le capitalisme arriéré auprès dune paysannerie misérable était couronné par une noblesse parasitaire et une monarchie putréfiée, devait faire naufrage. Mais dans limage de la chaîne, et du plus faible maillon, il manque toujours encore la clé de lénigme proprement dite : comment dans un pays arriéré, la révolution socialiste pouvait-elle triompher ? Mais lhistoire connaît beaucoup dexemples de décadence de pays et de cultures avec lécroulement simultané des vieilles classes pour qui il ne sest trouvé aucune relève progressiste. Lécroulement de la vieille Russie aurait dû, à première vue, transformer le pays en une colonie capitaliste plutôt quen un Etat socialiste.
Cette objection est très intéressante. Elle nous mène directement au coeur de tout le problème. Et cependant cette objection est vicieuse, je dirais dépourvue de proportion interne. Dune part elle provient dune conception exagérée en ce qui concerne le retard de la Russie, dautre part dune fausse conception théorique en ce qui concerne le phénomène du retard historique en général.
Les êtres vivants, entre autres les hommes naturellement aussi, traversent suivant leur âge des stades de développement semblables. Chez un enfant normal de 5 ans, on trouve une certaine correspondance entre le poids, le tour de taille et les organes internes. Mais il en est déjà autrement avec la conscience humaine. En opposition avec lanatomie et la physiologie, la psychologie, celle de lindividu comme celle de la collectivité, se distingue par lextraordinaire capacité dassimilation, la souplesse et lélasticité : en cela même consiste aussi lavantage aristocratique de lhomme sur sa parenté zoologique la plus proche de lespèce des singes. La conscience, susceptible dassimiler et souple, confère comme condition nécessaire du progrès historique aux organismes dits sociaux, à la différence des organismes réels, cest-à-dire biologiques, une extraordinaire variabilité de la structure interne. Dans le développement des nations et des Etats, des Etats capitalistes en particulier, il ny a ni similitude ni uniformité. Différents degrés de culture, même leurs pôles se rapprochent et se combinent assez souvent dans la vie dun seul et même pays.
Noublions pas, chers auditeurs, que le retard historique est une notion relative. Sil y a des pays arriérés et avancés, il y a aussi une action réciproque entre eux ; il y a la pression des pays avancés sur les retardataires ; il y a la nécessité pour les pays arriérés de rejoindre les pays avancés, de leur emprunter la technique, la science, etc. Ainsi surgit un type combiné du développement : des traits de retard saccouplent au dernier mot de la technique mondiale et de la pensée mondiale. Enfin, les pays historiquement arriérés, pour surmonter leur retard, sont parfois contraints de dépasser les autres.
La souplesse de la conscience collective donne la possibilité datteindre dans certaines conditions sur larène sociale le résultat que lon appelle dans la psychologie individuelle, la compensation. Dans ce sens, on peut dire que la Révolution dOctobre fut pour les peuples de la Russie un moyen héroïque de surmonter leur propre infériorité économique et culturelle.
Mais passons sur ces généralisations historico-politiques, peut-être quelque peu trop abstraites, pour poser la même question sous une forme plus concrète, cest-à-dire à travers les faits économiques vivants. Le retard de la Russie au XXème siècle sexprime le plus clairement ainsi : lindustrie occupe dans le pays une place minime en comparaison du village, le prolétariat en comparaison de la paysannerie. Dans lensemble, cela signifie une faible productivité du travail national. Il suffit de dire quà la veille de la guerre, lorsque la Russie tsariste avait atteint le sommet de sa prospérité, le revenu national était 8 à 10 fois plus bas quaux Etats-Unis. Cela exprime numériquement lamplitude du retard, si lon peut en général se servir du mot amplitude en ce qui concerne le retard.
En même temps la loi du développement combiné sexprime dans le domaine économique à chaque pas dans les phénomènes simples comme dans les phénomènes complexes. Presque sans routes nationales, la Russie se vit obligée de construire des chemins de fer. Sans être passée par lartisanat européen et la manufacture, la Russie passa directement aux entreprises mécaniques. Sauter les étapes intermédiaires, tel est le sort des pays arriérés.
Tandis que léconomie paysanne restait fréquemment au niveau du 17ème siècle, lindustrie de la Russie, si ce nest par sa capacité du moins par son type, se trouvait au niveau des pays avancés et dépassait ceux-ci sous maints rapports. Il suffit de dire que les entreprises géantes avec plus de mille ouvriers occupaient aux Etats-Unis moins de 18% du total des ouvriers industriels, et par contre en Russie plus de 41%. Ce fait se laisse mal concilier avec la conception banale du retard économique de la Russie. Toutefois, il ne contredit pas le retard, il complète dialectiquement celui-ci.
La structure de classe du pays portait aussi le même caractère contradictoire. Le capital financier de lEurope industrialisa léconomie russe à un rythme accéléré. La bourgeoisie industrielle acquit aussitôt un caractère de grand capitalisme, ennemi du peuple. De plus, les actionnaires étrangers vivaient hors du pays. Par contre, les ouvriers étaient bien entendu des Russes. Une bourgeoisie russe numériquement faible qui navait aucune racine nationale se trouvait de cette manière opposée à un prolétariat relativement fort avec de fortes et profondes racines dans le peuple.
Au caractère révolutionnaire du prolétariat contribua le fait que la Russie -- précisément comme pays arriéré obligé de rejoindre les adversaires -- nétait pas arrivée à élaborer un conservatisme social ou politique propre. Comme pays le plus conservateur de lEurope, même du monde entier, le plus ancien pays capitaliste, lAngleterre me donne raison. Le pays dEurope le plus libéré du conservatisme pouvait bien être la Russie.
Le prolétariat russe, jeune, frais, résolu, ne constituait cependant toujours quune minorité infime de la nation. Les réserves de sa puissance révolutionnaire se trouvaient en dehors du prolétariat même : dans la paysannerie, vivant dans un semi-servage, et dans les nationalités opprimées.
La paysannerie
La question agraire constituait la base de la révolution. Lancien servage Etatique-monarchique était doublement insupportable dans les conditions de la nouvelle exploitation capitaliste. La communauté agraire occupait environ 140 millions de déciatines. A trente mille gros propriétaires fonciers, dont chacun possédait en moyenne plus de 2 000 déciatines, revenait un total de 70 millions de déciatines, cest-à-dire autant quà environ 10 millions de familles paysannes, ou 50 millions dêtres formant la population agraire. Cette statistique de la terre constituait un programme achevé du soulèvement paysan.
Un noble, Boborkin, écrivit en 1917 au Chambellan Rodzianko, le président de la dernière Douma dEtat : Je suis un propriétaire foncier et il ne me vient pas à lidée que je doive perdre ma terre, et encore pour un but incroyable, pour expérimenter lenseignement socialiste. Mais les révolutions ont précisément pour tâches daccomplir ce qui ne pénètre pas dans les classes dominantes.
A lautomne 1917, presque tout le pays était atteint par le soulèvement paysan. Sur 621 districts de la vieille Russie, 482 -- cest à dire 77% -- étaient touchés par le mouvement. Le reflet de lincendie du village illuminait larène du soulèvement dans les villes.
Mais la guerre paysanne contre les propriétaires fonciers, allez-vous mobjecter, est un des éléments classiques de la révolution bourgeoise et pas du tout de la révolution prolétarienne !
Je réponds : tout à fait juste, il en fut ainsi dans le passé ! Mais cest précisément limpuissance de vie de la société capitaliste dans un pays historiquement arriéré qui sexprime en cela même, que le soulèvement paysan ne pousse pas en avant les classes bourgeoises de la Russie, mais au contraire les rejette définitivement dans le camp de la réaction. Si la paysannerie ne voulait pas sombrer, il ne lui restait rien dautre que lalliance avec le prolétariat industriel. Cette jonction révolutionnaire des deux classes opprimées, Lénine la prévit génialement, et la prépara de longue main.
Si la question agraire avait été résolue courageusement par la bourgeoisie, alors, assurément le prolétariat russe naurait nullement pu arriver au pouvoir en 1917. Venue trop tard, tombée précocement en décrépitude, la bourgeoisie russe, cupide et lâche, nosa cependant pas lever la main contre la propriété féodale. Ainsi, elle remit le pouvoir au prolétariat, et en même temps le droit de disposer du sort de la société bourgeoise.
Afin que lEtat soviétique se réalise, laction combinée de deux facteurs de nature historique différente était par conséquent nécessaire : la guerre paysanne, cest-à-dire un mouvement qui est caractéristique de laurore du développement bourgeois, et le soulèvement prolétarien qui annonce le déclin du mouvement bourgeois. En cela même réside le caractère combiné de la Révolution russe.
Quil se dresse une fois sur ses pattes de derrière, et lours paysan devient redoutable dans son emportement. Cependant il nest pas en état de donner à son indignation une expression consciente. Il a besoin dun dirigeant. Pour la première fois dans lhistoire du monde, la paysannerie insurgée a trouvé dans la personne du prolétariat un dirigeant loyal.
4 millions douvriers de lindustrie et des transports dirigent 100 millions de paysans. Tel fut le rapport naturel et inévitable entre le prolétariat et la paysannerie dans la révolution.
La question nationale
La seconde réserve révolutionnaire du prolétariat était constituée par les nations opprimées, dailleurs à composition paysanne prédominante également. Le caractère extensif du développement de lEtat, qui sétend comme une tache de graisse du centre moscovite jusquà la périphérie, est étroitement lié au retard historique du pays. A lest, il subordonne les populations encore plus arriérées pour mieux étouffer, en sappuyant sur elles, les nationalités plus développées de louest. Aux 10 millions de grands-russes qui constituaient la masse principale de la population, sadjoignaient successivement 90 millions dallogènes.
Ainsi se composait lempire dans la composition duquel la nation dominante ne constituait que 43% de la population, tandis que les autres 57% relevaient de nationalités de culture et de régime différents. La pression nationale était en Russie incomparablement plus brutale que dans les Etats voisins, et à vrai dire non seulement de ceux qui étaient de lautre côté de la frontière occidentale, mais aussi de la frontière orientale. Cela conférait au problème nationale une force explosive énorme.
La bourgeoisie libérale russe ne voulait, ni dans la question nationale, ni dans la question agraire, aller au-delà de certaines atténuations du régime doppression et de violence. Les gouvernements démocratiques de Milioukov et de Kerensky qui reflétaient les intérêts de la bourgeoisie et de la bureaucratie grand-russe se hâtèrent au cours des huit mois de leur existence précisément de le faire comprendre aux nations mécontentes : vous nobtiendrez que ce que vous arracherez par la force.
Lénine avait très tôt pris en considération linévitabilité du développement du mouvement national centrifuge. Le parti bolchévique lutta durant des années opiniâtrement pour le droit dautodétermination des nations, cest-à-dire pour le droit à la complète séparation étatique. Ce nest que par cette courageuse position dans la question nationale que le prolétariat russe put gagner peu à peu la confiance des populations opprimées. Le mouvement de libération nationale, comme aussi le mouvement paysan se tournèrent forcément contre la démocratie officielle, fortifièrent le prolétariat, et se jetèrent dans le lit de linsurrection dOctobre.
Lé révolution permanente
Ainsi se dévoile peu à peu devant nous lénigme de linsurrection prolétarienne dans un pays historiquement arriéré.
Longtemps avant les événements, les révolutionnaires marxistes ont prévu la marche de la révolution et le rôle historique du jeune prolétariat russe. Peut-être me permettra-t-on de donner ici un extrait de mon propre ouvrage sur lannée 1905 :
(...) Dans un pays économiquement plus arriéré, le prolétariat peut arrivé plus tôt au pouvoir que dans un pays capitaliste avancé.
(...) La révolution russe crée (...) de telles conditions dans lesquelles le pouvoir peut passer (et avec la victoire de la révolution, doit passer) au prolétariat, même avant que la politique du libéralisme bourgeois ait eu la possibilité de déployer dans toute son ampleur son génie étatique.
(...) Le sort des intérêts révolutionnaires les plus élémentaires de la paysannerie (...) se noue au sort de toute la révolution, cest-à-dire au sort du prolétariat. Le prolétariat arrivant au pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme le libérateur de classe.
(...) Le prolétariat entre au gouvernement comme représentant révolutionnaire de la nation, comme dirigeant reconnu du peuple en lutte contre labsolutisme et la barbarie du servage.
(...) Le régime prolétarien devra dès le début se prononcer pour la solution de la question agraire à laquelle est liée la question du sort de puissantes masses populaires de la Russie.
Je me suis permis dapporter cette citation pour témoigner que la théorie de la Révolution dOctobre présentée aujourdhui par moi nest pas une improvisation rapide, et ne fut pas construite après coup sous la pression des événements. Non, elle fut émise sous la forme dun pronostic politique longtemps avant linsurrection dOctobre. Vous serez daccord que la théorie na de valeur en général que dans la mesure où elle aide à prévoir le cours du développement, et à influencer vers ses buts. En cela même consiste, pour parler de façon générale, limportance inestimable du marxisme comme arme dorientation sociale et historique. Je regrette que le cadre étroit de lexposé ne me permette pas détendre la citation précédente dune façon plus large, cest pourquoi je me contente dun court résumé de tout lécrit de lannée 1905.
Daprès ses tâches immédiates, la Révolution russe est une révolution bourgeoise. Mais la bourgeoisie russe est anti-révolutionnaire. Par conséquent la victoire de la révolution nest possible que comme victoire du prolétariat. Or, le prolétariat victorieux ne sarrêtera pas au programme de la démocratie bourgeoise, il passera au programme du socialisme. La Révolution russe deviendra la première étape de la révolution socialiste mondiale.
Telle était la théorie de la révolution permanente, édifiée par moi en 1905 et depuis exposée à la critique la plus acerbe sous le nom de trotskysme.
Pour mieux dire : ce nest quune partie de cette théorie. Lautre, maintenant particulièrement dactualité, exprime :
Les forces productives actuelles ont depuis longtemps dépassé les barrières nationales. La société socialiste est irréalisable dans les limites nationales. Si importants que puissent être les succès économiques dun Etat ouvrier isolé, le programme du socialisme dans un seul pays est une utopie petite bourgeoise. Seule une Fédération européenne, et ensuite mondiale, de républiques socialistes, peut ouvrir la voie à une société socialiste harmonieuse.
Aujourdhui, après lépreuve des événements, je vois moins de raisons que jamais de me dédire de cette théorie.
Le bolchévisme
Après tout ce qui vient dêtre dit, est-il encore la peine de se souvenir de lécrivain fasciste Malaparte, qui mattribue une tactique indépendante de la stratégie et découlant de recettes insurrectionnelles techniques qui seraient applicables toujours et sous tous les méridiens ? Il est du moins bon que le nom du malheureux théoricien du coup dEtat permette de le distinguer sans peine du praticien victorieux du coup dEtat : personne ne risque ainsi de confondre Malaparte avec Bonaparte.
Sans le soulèvement du 7 novembre 1917, lEtat soviétique nexisterait pas. Mais le soulèvement même nétait pas tombé du ciel. Pour la Révolution dOctobre, une série de prémisses historiques était nécessaire.
1° La pourriture des anciennes classes dominantes, de la noblesse, de la monarchie, de la bureaucratie ;
2° La faiblesse politique de la bourgeoisie qui navait aucune racine dans les masses populaires ;
3° Le caractère révolutionnaire de la question agraire ;
4° Le caractère révolutionnaire du problème des nationalités opprimées ;
5° Le poids social imposant du prolétariat.
A ces prémisses organiques, on doit ajouter des conditions conjoncturelles hautement importantes :
6° La Révolution de 1905 fut la grande école ou, selon lexpression de Lénine, la répétition générale de la Révolution de 1917. Les soviets, comme forme dorganisation irremplaçable du front unique prolétarien dans la révolution, furent constitués pour la première fois en 1905 ;
7° La guerre impérialiste aiguisa toutes les contradictions, arracha les masses arriérées à leur état dimmobilité, et prépara ainsi le caractère grandiose de la catastrophe ;
Mais toutes ces conditions qui suffisaient complètement pour que la Révolution éclate, étaient insuffisantes pour assurer la victoire du prolétariat dans la Révolution. Pour cette victoire, une condition était encore nécessaire :
8° Le parti bolchévique.
Si jénumère cette condition comme la dernière de la série, ce nest que parce que cela correspond à la conséquence logique, et non parce que jattribue au parti la place la moins importante.
Non, je suis très éloigné de cette pensée. La bourgeoisie libérale, elle, peut semparer du pouvoir et la pris déjà plusieurs fois comme résultat de luttes auxquelles elle navait pas pris part : elle possède à cet effet des organes de préhension magnifiquement développés. Cependant, les masses laborieuses se trouvent dans une autre situation, on les a habituées à donner et non à prendre. Elles travaillent, patientes, aussi longtemps que cela va, espèrent, perdent patience, se soulèvent, combattent, meurent, apportent la victoire aux autres, sont trompées, tombent dans le découragement, elles courbent à nouveau la nuque, elles travaillent à nouveau. Telle est lhistoire des masses populaires sous tous les régimes. Pour prendre fermement et sûrement le pouvoir dans ses mains, le prolétariat a besoin dun parti qui dépasse de loin les autres partis comme clarté de pensée et comme décision révolutionnaire.
Le parti des bolchéviks que lon désigna plus dune fois et à juste titre comme le parti le plus révolutionnaire dans lhistoire de lhumanité, était la condensation vivante de la nouvelle histoire de la Russie, de tout ce qui était dynamique en elle. Depuis longtemps déjà la chute de la monarchie était devenue la condition préalable du développement de léconomie et de la culture. Mais pour répondre à cette tâche, les forces manquaient. La bourgeoisie seffrayait devant la Révolution. Les intellectuels tentèrent de dresser la paysannerie sur ses jambes. Incapable de généraliser ses propres peines et ses buts, le moujik laissa cette exhortation sans réponse. Lintelligentsia sarma de dynamite. Toute une génération se consuma dans cette lutte.
Le 1er Mars 1887, Alexandre Oulianov exécuta le dernier des grands attentats terroristes. La tentative dattentat contre Alexandre III échoua. Oulianov et les autres participants furent pendus. La tentative de remplacer la classe révolutionnaire par une préparation chimique, avait fait naufrage. Même lintelligentsia la plus héroïque nest rien sans les masses. Sous limpression immédiate de ces faits et de ses conclusions, grandit et se forma le plus jeune frère de Oulianov, Vladimir, le futur Lénine, la plus grande figure de lhistoire russe. De bonne heure dans sa jeunesse, il se plaça sur le terrain du marxisme et tourna le visage vers le prolétariat. Sans perdre des yeux un instant le village, il chercha le chemin vers la paysannerie à travers les ouvriers. En héritant de ses précurseurs révolutionnaires la résolution, la capacité de sacrifice, la disposition à aller jusquau bout, Lénine devint dans ses années de jeunesse léducateur de la nouvelle génération intellectuelle et des ouvriers avancés. Dans les luttes grévistes et de rues, dans les prisons et en déportation, les travailleurs acquirent la trempe nécessaire. Le projecteur du marxisme leur était nécessaire pour éclairer dans lobscurité de lautocratie leur voie historique.
En 1883 naquit dans lémigration le premier groupe marxiste. En 1898, à une assemblée clandestine fut proclamée la création du parti social-démocrate ouvrier russe (nous nous appelions tous en ce temps sociaux-démocrates). En 1903, eut lieu la scission entre bolchéviks et mencheviks. En 1912, la fraction bolchévique devint définitivement un parti indépendant.
Il enseigna à reconnaître la mécanique de classe de la société dans les luttes, dans de grandioses événements, pendant 12 ans (1905-1917). Il éduqua des cadres aptes également à linitiative comme à lobéissance. La discipline de laction révolutionnaire sappuyait sur lunité de la doctrine, les traditions des luttes communes et la confiance envers une direction éprouvée.
Tel était le parti en 1917. Tandis que lopinion publique officielle et les tonnes de papier de la presse intellectuelle le mésestimaient, il sorientait selon le mouvement des masses. Il tenait fermement le levier en main au-dessus des usines et des régiments. Les masses paysannes se tournaient toujours plus vers lui. Si lon entend par nation non les sommets privilégiés, mais la majorité du peuple, cest-à-dire les ouvriers et les paysans, alors le bolchevisme devint au cours de lannée 1917 le parti russe véritablement national.
En 1917, Lénine, contraint de se tenir à labri, donna le signal : La crise est mûre, lheure du soulèvement approche. Il avait raison. Les classes dominantes étaient tombées dans limpasse en face des problèmes de la guerre et de la libération nationale. La bourgeoisie perdit définitivement la tête. Les partis démocratiques, les mencheviks et les socialistes révolutionnaires, dissipèrent le dernier reste de leur confiance auprès des masses, en soutenant la guerre impérialiste par la politique de compromis impuissants et de concessions aux propriétaires bourgeois et féodaux. Larmée réveillée ne voulait plus lutter pour les buts de limpérialisme qui lui étaient étrangers. Sans faire attention aux conseils démocratiques, la paysannerie expulsa les propriétaires fonciers de leurs domaines. La périphérie nationale opprimée de lempire se dressa contre la bureaucratie petersbourgeoise. Dans les conseils douvriers et de soldats les plus importants, les bolchéviks dominaient. Les ouvriers et les soldats exigeaient des actes. Labcès était mûr. Il fallait un coup de bistouri.
Le soulèvement ne fut possible que dans ces conditions sociales et politiques.
Et il fut aussi inéluctable. Mais on ne peut plaisanter avec linsurrection. Malheur au chirurgien qui manie négligemment le bistouri. Linsurrection est un art. Elle a ses lois et ses règles.
Le parti réalisa linsurrection dOctobre avec un calcul froid et une résolution ardente. Grâce à cela précisément, elle triompha presque sans victimes. Par les soviets victorieux, les bolchéviks se placèrent à la tête du pays qui englobe un sixième de la surface terrestre.
Il est à supposer que la majorité de mes auditeurs daujourdhui ne soccupaient en 1917 encore nullement de politique. Cela est dautant mieux. La jeune génération a devant elle beaucoup de choses intéressantes, mais aussi des choses pas toujours faciles.
Mais les représentants des vieilles générations dans cette salle se rappelleront certainement très bien comment fut accueillie la prise du pouvoir par les bolchéviks : comme une curiosité, un malentendu, un scandale, le plus souvent comme un cauchemar qui devait se dissiper au premier rayon de soleil. Les bolchéviks se maintiendraient 24 heures, une semaine, un mois, une année. Il fallait repousser les délais toujours plus... Les maîtres du monde entier armaient contre le premier Etat ouvrier : déclenchement de la guerre civile, nouvelles et nouvelles interventions, blocus. Ainsi passa une année après lautre. Lhistoire a eu à enregistrer entre temps quinze années dexistence du pouvoir soviétique.
Oui, dira quelque adversaire : laventure dOctobre sest montrée beaucoup plus solide que beaucoup dentre nous le pensions. Peut-être ne fut-ce pas complètement une aventure. Néanmoins la question conserve toute sa force : qua-t-on obtenu pour ce prix si élevé ? Peut-être a-t-on réalisé ces tâches si brillantes annoncées par les bolchéviks à la veille de linsurrection ? Avant de répondre à ladversaire supposé, observons que la question en elle-même nest pas nouvelle. Au contraire, elle sattache aux pas de la Révolution dOctobre depuis le jour de sa naissance.
Le journaliste français Claude Anet qui séjournait à Petrograd pendant la Révolution, écrivait déjà le 27 Octobre 1917 :
Les maximalistes (cest ainsi que les français appelaient alors les bolchéviks) ont pris le pouvoir, et le grand jour est arrivé. Enfin, me dis-je, je vais voir se réaliser lÉden socialiste quon nous promet depuis tant dannées... Admirable aventure ! Position privilégiée !, etc., etc., et ainsi de suite. Quelle haine sincère derrière ces salutations ironiques ! Dès le lendemain de la prise du Palais dHiver, le journaliste réactionnaire sempressait dannoncer ses prétentions à une carte dentrée pour lÉden. Quinze années se sont écoulées depuis linsurrection. Avec un manque de cérémonie dautant plus grand, les adversaires manifestent leur joie maligne quaujourdhui encore le pays des Soviets ressemble très peu à un royaume de bien-être général. Pourquoi donc la Révolution et pourquoi les victimes ?
Bilan dOctobre
Chers auditeurs, je me permets de penser que les contradictions, les difficultés, les fautes et les insuffisances du régime soviétique ne me sont pas moins connues quà qui que ce soit. Personnellement, je ne les ai jamais dissimulées, ni en paroles ni en écrits. Je pensais et je pense que la politique révolutionnaire -- à la différence de la politique conservatrice -- ne peut être édifiée sur le camouflage. Dire ce qui est doit être le principe le plus élevé de lEtat ouvrier.
Mais il faut des perspectives dans la critique, comme dans lactivité créatrice. Le subjectivisme est un mauvais aiguilleur, surtout dans les grandes questions. Les délais doivent être adaptés aux tâches et non aux caprices individuels. Quinze années ! Quest-ce pour une seule vie ? Pendant ce temps, nombreux sont ceux de notre génération qui furent enterrés, chez les survivants les cheveux gris se sont beaucoup multipliés. Mais ces mêmes quinze années : quelle période minime dans la vie dun peuple ! Rien quune minute sur la montre de lhistoire.
Le capitalisme eut besoin de siècles pour saffirmer dans la lutte contre le moyen âge, pour élever la science et la technique, pour construire les chemins de fer, pour tendre des fils électriques. Et alors ? Alors, lhumanité fut jetée par le capitalisme dans lenfer des guerres et des crises ! Mais au socialisme, ses adversaires, cest-à-dire les partisans du capitalisme, naccordent quune décade et demi pour instaurer sur terre le paradis avec tout le confort. Non, nous navons pas à assumer sur nous de telles obligations. Nous navons pas posé de tels délais. On doit mesurer les processus de grands changements avec une échelle qui leur soit adéquate. Je ne sais si la société socialiste ressemblera au paradis biblique. Jen doute fort. Mais dans lUnion soviétique, il ny a pas encore de socialisme. Un Etat de transition, plein de contradictions, chargé du lourd héritage du passé, en outre, sous la pression ennemie des Etats capitalistes y domine. La Révolution dOctobre a proclamé le principe de la nouvelle société. La République soviétique na montré que le premier stade de sa réalisation. La première lampe dEdison fut très mauvaise. Sous les fautes et les erreurs de la première édification socialiste, on doit savoir discerner lavenir.
Et les calamités qui sabattent sur les êtres vivants ?
Les résultats de la Révolution justifient-ils peut-être les victimes causées par elles ? Question stérile et profondément rhétorique : comme si les processus de lhistoire relevaient dun plan comptable ! Avec autant de raison, face aux difficultés et peines de lexistence humaine, on pourrait demander : cela vaut-il vraiment la peine dêtre sur la terre ? Lénine écrivit à ce propos : Et le sot attend une réponse... Les méditations mélancoliques nont pas interdit à lhomme dengendrer et de naître. Même dans ces jours dune crise mondiale sans exemple, les suicides constituent heureusement un pourcentage peu élevé. Mais les peuples nont pas lhabitude de chercher refuge dans le suicide. Ils cherchent lissue aux fardeaux insupportables dans la Révolution.
En outre, qui sindigne au sujet des victimes de la Révolution socialiste ? Le plus souvent, ce sont ceux qui ont préparé et glorifié les victimes de la guerre impérialiste ou du moins qui sen sont très facilement accommodés. Cest notre tour de demander : la guerre sest-elle justifiée ? Qua-t-elle donné ? Qua-t-elle enseigné ?
Dans ses 11 volumes de diffamation contre la grande Révolution française, lhistorien réactionnaire Hyppolyte Taine décrit non sans joie maligne les souffrances du peuple français dans les années de la dictature jacobine et celles qui la suivirent. Elles furent surtout pénibles pour les couches inférieures des villes, les plébéiens, qui, comme sans-culotte, donnèrent à la Révolution la meilleure partie de leur âme. Eux ou leurs femmes passaient des nuits froides dans des queues pour retourner le lendemain les mains vides, au foyer familial glacial. Dans la dixième année de la Révolution, Paris était plus pauvre quavant son éclosion. Des faits soigneusement choisis, artificiellement compilés, servent à Taine pour fonder son verdict destructeur contre la Révolution. Voyez-vous, les plébéiens voulaient être des dictateurs et se sont jetés dans la misère !
Il est difficile dimaginer un moraliste plus plat : premièrement, si la Révolution avait jeté le pays dans la misère, la faute en retombait avant tout sur les classes dirigeantes qui avaient poussé le peuple à la révolution. Deuxièmement : la grande Révolution française ne sépuisa pas en queues de famine devant les boulangeries. Toute la France moderne, sous certains rapports toute la civilisation moderne sont sorties du bain de la Révolution française !
Au cours de la guerre civile aux Etats-Unis, pendant lannée soixante du siècle précédent, 50 000 hommes sont tombés. Ces victimes se justifient-elles ?
Du point de vue des esclavagistes américains et des classes dominantes de Grande-Bretagne qui marchaient avec eux -- Non ! Du point de vue du négre ou du travailleur britannique Complètement ! Et du point de vue du développement de lhumanité dans lensemble -- il ne peut aussi là-dessus y avoir de doute. De la guerre civile de lannée 60, sont issus les Etats-Unis actuels avec leur initiative pratique effrénée, la technique rationaliste, lélan économique. Sur ces conquêtes de laméricanisme, lhumanité édifiera la nouvelle société.
La Révolution dOctobre a pénétré plus profondément que toutes celles qui la précédèrent dans le saint des saints de la société, dans les rapports de propriété. Des délais dautant plus longs sont nécessaires pour que se manifestent les suites créatrices de la Révolution dans tous les domaines de la vie. Mais lorientation générale du bouleversement est maintenant déjà claire : devant ses accusateurs capitalistes, la République soviétique na aucune raison de courber la tête et de parler le langage de lexcuse.
Pour apprécier le nouveau régime au point de vue du développement humain, on doit dabord répondre à la question : en quoi sextériorise le progrès social, et comment peut-il se mesurer ?
Le critère le plus objectif, le plus profond et le plus indiscutable, cest le progrès qui peut se mesurer par la croissance de la productivité du travail social. Lestimation de la Révolution dOctobre, sous cet angle, est déjà donnée par lexpérience. Pour la première fois dans lhistoire, le principe de lorganisation socialiste a montré sa capacité en fournissant des résultats de production jamais obtenus dans une courte période.
En chiffres dindex globaux, la courbe du développement industriel de la Russie sexprime comme suit : Posons pour lannée 1913, la dernière année avant la guerre, le nombre 100. Lannée 1920, le sommet de la guerre civile est aussi le point le plus bas de lindustrie : 25 seulement, cest-à-dire un quart de la production davant guerre ; 1925, un accroissement jusquà 75, cest-à-dire jusquaux trois-quarts de la production davant-guerre ; 1929, environ 200 ; 1932, 300 ; cest-à-dire trois fois autant quà la veille de la guerre.
Le tableau devient encore plus clair à la lumière des index internationaux. De 1925 à 1932, la production industrielle de lAllemagne a diminué denviron une fois et demie, en Amérique environ du double ; dans lUnion soviétique, elle a monté à plus du quadruple ; le chiffre parle pour lui-même.
Je ne songe nullement à nier ou dissimuler les côtés sombres de léconomie soviétique. Les résultats des index industriels sont extraordinairement influencés par le développement non favorable de léconomie agraire, cest-à-dire du domaine qui ne sest pas encore élevé aux méthodes socialistes, mais qui fut en même temps mené sur la voie de la collectivisation, sans préparation suffisante, plutôt bureaucratiquement que techniquement et économiquement. Cest une grande question qui, cependant, déborde les cadres de ma conférence.
Les chiffres des indices présentés appellent encore une réserve essentielle. Les succès indiscutables et brillants à leur façon de lindustrialisation soviétique exigent une vérification économique ultérieure du point de vue de lharmonie réciproque des différents éléments de léconomie, de leur équilibre dynamique et, par conséquent, de leur capacité de rendement. De grandes difficultés et même des reculs sont encore inévitables. Le socialisme ne sort pas dans sa forme achevée du plan quinquennal comme Minerve de la tête de Jupiter ou Vénus de lécume de la mer. On est encore devant des décades de travail opiniâtre, de fautes, damélioration et de reconstruction. En outre, noublions pas que lédification socialiste, daprès son essence, ne peut atteindre son achèvement que sur larène internationale. Mais même le bilan économique le plus défavorable des résultats obtenus jusquà présent ne pourrait révéler que linexactitude des données, les fautes du plan et les erreurs de la direction, il ne pourrait contredire le fait établi empiriquement : la possibilité délever la productivité du travail collectif à une hauteur jamais existante, à laide de méthodes socialistes. Cette conquête, dune importance historique mondiale, personne et rien ne pourra nous la dérober.
Après ce qui vient dêtre dit, à peine faut-il sattarder aux plaintes selon lesquelles la Révolution dOctobre a mené la Russie au déclin de la culture. Telle est la voix des classes régnantes et des salons inquiets. La culture aristocratico-bourgeoise renversée par la révolution prolétarienne nétait quune simili-parure de la barbarie. Pendant quelle restait inaccessible au peuple russe, elle apportait peu de neuf au trésor de lhumanité.
Mais aussi en ce qui concerne cette culture tant pleurée par lémigration blanche, on doit préciser la question : dans quel sens est-elle détruite ? Dans un seul sens : le monopole dune petite minorité sur les biens de la culture est anéanti. Mais tout ce qui était réellement culturel dans lancienne culture russe est resté intact. Les Huns du bolchevisme nont piétiné ni la conquête de la pensée ni les oeuvres de lart. Au contraire, ils ont soigneusement rassemblé les monuments de la création humaine et les ont mis en ordre exemplaire. La culture de la monarchie, de la noblesse et de la bourgeoisie est maintenant devenue la culture des musées historiques.
Le peuple visite avec zèle ces musées. Mais il ne vit pas dans les musées. Il apprend. Il construit. Le seul fait que la Révolution dOctobre ait enseigné au peuple russe, aux dizaines de peuples de la Russie tsariste, à lire et à écrire, se place incomparablement plus haut que toute la culture russe en serre dautrefois.
La Révolution dOctobre a posé la base pour une nouvelle culture destinée non à des élus mais à tous. Les masses du monde entier le sentent. Doù leurs sympathies pour lUnion soviétique, aussi ardentes quétait jadis leur haine contre la Russie tsariste.
Chers auditeurs, vous savez que le langage humain représente un outil irremplaçable, non seulement pour la désignation des événements, mais aussi pour leur estimation. En écartant laccidentel, lépisodique, lartificiel, il absorbe en lui le réel, il le caractérise et le ramasse. Remarquez avec quelle sensibilité les langues des nations civilisées ont distingué deux époques dans le développement de la Russie. La culture aristocratique apporta dans le monde des barbarismes tels que tsar, cosaque, pogrom, nagaika. Vous connaissez ces mots et vous savez ce quils signifient. Octobre apporta aux langues du monde des mots tels que bolchévik, soviet, kolkhoz, Gosplan, piatiletka. Ici la linguistique pratique rend son jugement historique suprême !
La signification la plus profonde, cependant plus difficilement soumise à une mesure immédiate, de chaque révolution consiste en ce quelle forme et trempe le caractère populaire. La représentation du peuple russe comme un peuple lent, passif, mélancolique, mystique est largement répandue et non par hasard. Elle a ses racines dans le passé. Mais jusquà présent, ces modifications profondes que la Révolution a introduites dans le caractère du peuple ne sont pas suffisamment prises en considération en Occident. Pouvait-il en être autrement ?
Chaque homme avec une expérience de la vie peut éveiller dans sa mémoire limage dun adolescent quelconque connu de lui qui -- impressionnable, lyrique, sentimental enfin -- devient plus tard, dun seul coup, sous laction dun fort choc moral, plus fort, mieux trempé, et nest plus à reconnaître. Dans le développement de toute une nation, la Révolution accomplit des transformations morales du même genre.
Linsurrection de février contre lautocratie, la lutte contre la noblesse, contre la guerre impérialiste, pour la paix, pour la terre, pour légalité nationale, linsurrection dOctobre, le renversement de la bourgeoisie et des partis qui tendaient aux accords avec la bourgeoisie, trois années de guerre civile sur une ceinture de front de 8 000 kilomètres, les années de blocus, de misère, de famine et dépidémies, les années dédification économique tendue, les nouvelles difficultés et privations ; cest une rude, mais bonne école. Un lourd marteau détruit le verre, mais il forge lacier. Le marteau de la Révolution forge lacier du caractère du peuple.
Qui le croira ? On devait déjà le croire. Peu après linsurrection un des généraux tsaristes, Zaleski, sétonnait quun portier ou quun gardien devienne dun coup un président de tribunal ; un infirmier, directeur dhôpital ; un coiffeur, dignitaire ; un enseigne, commandant suprême ; un journaliste, maire ; un serrurier, dirigeant dentreprise.
Qui le croira ? On devait déjà le croire. On ne pouvait dailleurs pas ne pas le croire, tandis que les enseignes battaient les généraux, le maire, autrefois journalier, brisait la résistance de la vieille bureaucratie, le lampiste mettait de lordre dans les transports, le serrurier, comme directeur, rétablissait lindustrie. Qui le croira ? Quon tente seulement de ne pas le croire.
Pour expliquer la patience inhabituelle que les masses populaires de lUnion soviétique montrèrent dans les années de la Révolution, nombre dobservateurs étrangers font appel par ancienne habitude à la passivité du caractère russe. Anachronisme grossier ! Les masses révolutionnaires supportèrent les privations patiemment mais non passivement. Elles construisirent de leurs propres mains un avenir meilleur et elles veulent le créer à tout prix. Que lennemi de classe essaie seulement dimposer à ces masses patientes du dehors sa volonté ! Non, mieux vaut quil ne lessaie pas!
Pour conclure, essayons de fixer la place de la Révolution dOctobre non seulement dans lhistoire de la Russie, mais dans lhistoire du monde. Pendant lannée 1917, dans lintervalle de 8 mois, deux courbes historiques se rencontrèrent. La Révolution de février -- cet écho attardé des grandes luttes qui se sont déroulées dans les siècles passés sur les territoires des Pays-Bas, dAngleterre, de France, de presque toute lEurope continentale -- se lie à la série des révolutions bourgeoises. La Révolution dOctobre proclame et ouvre la domination du prolétariat. Cest le capitalisme mondial qui subit sur le territoire de la Russie sa première grande défaite. La chaîne cassa au plus faible maillon. Mais cest la chaîne et non seulement le maillon qui cassa.
Vers le socialisme
Le capitalisme comme système mondial sest historiquement survécu. Il a cessé de remplir sa mission essentielle ; lélévation du niveau de la puissance humaine et de la richesse humaine. Lhumanité ne peut stagner sur le palier atteint. Seule une puissante élévation des forces productives et une organisation juste, planifiée, cest-à-dire socialiste, de production et de répartition, peut assurer aux hommes -- à tous les hommes -- un niveau de vie digne, et conférer en même temps le sentiment précieux de la liberté en face de leur propre économie. De la liberté sous deux sortes de rapports : premièrement, lhomme ne sera plus obligé de consacrer la principale partie de sa vie au travail physique. Deuxièmement, il ne dépendra plus des lois du marché, cest-à-dire des forces aveugles et obscures qui sédifient derrière son dos. Il édifiera librement son économie, cest-à-dire selon un plan, le compas en main. Cette fois, il sagit de radiographier lanatomie de la société, de découvrir tous ses secrets et de soumettre toutes ses fonctions à la raison et à la volonté de lhomme collectif. En ce sens, le socialisme doit devenir une nouvelle étape dans la croissance historique de lhumanité. A notre ancêtre qui sarma pour la première fois dune hache de pierre, toute la nature se présenta comme la conjuration dune puissance mystérieuse et hostile. Depuis, les sciences naturelles en collaboration étroite avec la technologie pratique ont éclairé la nature jusque dans ses profondeurs les plus obscures. Au moyen de lénergie électrique, le physicien rend maintenant son jugement sur le noyau atomique. Lheure nest plus loin où, en se jouant, la science résoudra la tâche de lalchimie, transformant le fumier en or, et lor en fumier. Là où les démons et les furies de la nature se déchaînaient, règne maintenant toujours plus courageusement la volonté industrieuse de lhomme.
Mais tandis quil lutta victorieusement avec la nature, lhomme édifia aveuglément ses rapports avec les autres hommes, presque comme les abeilles ou les fourmis. Avec retard et beaucoup dindécision, il aborda les problèmes de la société humaine. Il commença par la religion pour passer ensuite à la politique. La réforme représenta le premier succès de lindividualisme et du rationalisme bourgeois dans un domaine où avait régné une tradition morte. La pensée critique passa de lEglise à lEtat. Née dans la lutte contre labsolutisme et les conditions moyenâgeuses, la doctrine de la souveraineté populaire et des droits de lhomme et du citoyen grandit. Ainsi se forma le système du parlementarisme. La pensée critique pénétra dans le domaine de ladministration de lEtat. Le rationalisme politique de la démocratie signifiait la plus haute conquête de la bourgeoisie révolutionnaire.
Mais entre la nature et lEtat se trouve léconomie. La technique a libéré lhomme de la tyrannie des anciens éléments : la terre, leau, le feu et lair, pour le soumettre aussitôt à sa propre tyrannie. Lhomme cesse dêtre lesclave de la nature pour devenir lesclave de la machine et, pis encore, lesclave de loffre et de la demande. La crise mondiale actuelle témoigne dune manière particulièrement tragique combien ce dominateur fier et audacieux de la nature reste lesclave des puissances aveugles de sa propre économie. La tâche historique de notre époque consiste à remplacer le jeu déchaîné du marché par un plan raisonnable, à discipliner les forces productives, à les contraindre dagir avec harmonie, en servant docilement les besoins de lhomme. Cest seulement sur cette nouvelle base sociale que lhomme pourra redresser son dos fatigué et -- non seulement des élus -- mais chacun et chacune, devenir un citoyen ayant plein pouvoir dans le domaine de la pensée.
Mais cela nest pas encore lextrémité du chemin. Non, ce nen est que le commencement. Lhomme se désigne comme le couronnement de la création. Il y a certains droits. Mais qui affirme que lhomme actuel soit le dernier représentant le plus élevé de lespèce homo sapiens ? Non, physiquement comme spirituellement, il est très éloigné de la perfection, cet avorton biologique dont la pensée est malade et qui ne sest créé aucun nouvel équilibre organique.
Il est vrai que lhumanité a plus dune fois produit des géants de la pensée et de laction qui dépassent les contemporains comme des sommets sur des chaînes de montagne. Le genre humain a le droit dêtre fier de ses Aristote, Shakespeare, Darwin, Beethoven, Goethe, Marx, Edison, Lénine. Mais pourquoi ceux-ci sont-ils si rares ? Avant tout, parce quils sont issus à peu près sans exception des classes les plus élevées et moyennes. Sauf de rares exceptions, les étincelles du génie sont étouffées dans les profondeurs opprimées du peuple, avant quelles puissent même jaillir. Mais aussi parce que le processus de génération, de développement et déducation de lhomme resta et reste en son essence le fait du hasard ; non éclairé par la théorie et la pratique, non soumis à la conscience et à la volonté.
Lanthropologie, la biologie, la physiologie, la psychologie ont rassemblé des montagnes de matériaux pour ériger devant lhomme, dans toute leur ampleur, les tâches de son propre perfectionnement corporel et spirituel, et de son développement ultérieur. Par la main géniale de Sigmund Freud, la psychanalyse souleva le couvercle du puits nommé poétiquement lâme de lhomme. Et quest-il apparu ? Notre pensée consciente ne constitue quune petite partie dans le travail des obscures forces psychiques. De savants plongeurs descendent au fond de lOcéan et y photographient de mystérieux poissons. Pour que la pensée humaine descende au fond de son propre puits psychique, elle doit éclairer les forces motrices mystérieuses de lâme et les soumettre à la raison et à la volonté.
Quand il aura terminé avec les forces anarchiques de sa propre société, lhomme sintégrera, dans les mortiers, dans les cornues du chimiste. Pour la première fois, lhumanité se considérera elle-même comme une matière première, et dans le meilleur des cas comme une semi-fabrication physique et psychique. Le socialisme signifiera un saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté, aussi en ce sens que lhomme daujourdhui plein de contradictions et sans harmonie frayera la voie à une nouvelle race plus heureuse.
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