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18 janvier 2002
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Crise révolutionnaire en Argentine



Vue de loin, la mondialisation peut parfois apparaître comme un phénomène abstrait, un décor rythmé par le ballet des capitaux. Vu de près, la réalité prend un aspect terrible : misère, vies humaines sacrifiées, ruine du pays tout entier. L’Argentine paie aujourd’hui le prix de la mondialisation capitaliste.

La crise qui secoue actuellement le pays, voire le continent, s’explique largement par l’action du capital international, toujours à la recherche de profits démesurés et l’action des dirigeant impérialistes, qui n’hésitent pas à s’ingérer dans la politique d’un pays afin de mieux arranger leurs affaires. Depuis 10 ans, l’Argentine sert de vache à lait pour les banquiers et le FMI, qui ont imposé des vagues successives d’austérité afin de protéger leurs profits et assurer le remboursement des “dettes”.

Mais le mois dernier, la domination impérialiste y a subie un fort revers. Les 19 et 20 décembre, des centaines de milliers d’Argentins sont descendus dans la rue pour protester contre la politique d’austérité décrétée par le Président De la Rua, aux ordres du FMI, qui visait à assurer le remboursement de la dette aux banques étrangères. Le pays doit la coquette somme de 140 milliards d’euros !

Et, comme toujours, le FMI fait passer le profit avant tout.

Les masses argentines ont faim. Le gouvernement menaçait de geler les comptes en banque des Argentins, privant ainsi les ménages de quoi vivre. Déjà, les retraits en argent ont été limités. Face à cette situation, les masses n’avaient qu’une solution : descendre dans la rue.

Dans les grandes villes, en particulier à Buenos Aires, de véritables batailles ont eu lieu lorsque la police a sauvagement attaqué les manifestants. Au moins 30 personnes ont été tuées par les “forces de l’ordre”. Lié à la grève générale qui l’a précédée, ce mouvement a clairement annoncé une situation révolutionnaire en Argentine — ou au moins aussi révolutionnaire qu’on puisse l’avoir, sans direction ouvrière claire.



De la Rua, sentant bien le danger, a cherché à répondre par la force, imposant l’état d’urgence pour mettre fin au mouvement. Mais les manifestants ont rejeté cette attaque contre leurs droits démocratiques et ont continué à protester.

Quelques heures plus tard, De la Rua a été obligé de fuir le palais présidentiel à bord d’un hélicoptère, sous les quolibets des manifestants.

Ensuite, trois autres Présidents se sont succédés, tous plus impuissants les uns que les autres, devant la profondeur de la crise. Ils sont tombés comme autant de dominos, face au refus des masses d’accepter leur politique. Devant les souffrances infligées et les victimes de la répression, le cynisme et la corruption des partis politiques et de leurs dirigeants ont été perçus par les masses comme un véritable camouflet.

Les masses ont montré leur courage et leur détermination, et ont également montré que le monde n’a pas changé fondamentalement depuis le 11 septembre et que toute la planète n’est pas en croisade derrière Bush, Blair et leurs alliés. L’Argentine le montre: la lutte des classes existe toujours !

Aujourd’hui, la bourgeoisie argentine a obtenu un certain répit, avec la nomination du nouveau président (le cinquième en deux semaines!), Eduardo Duhalde — le dirigeant péroniste que les électeurs argentins écarté, il y a deux ans !

Confronté à la menace de protestation populaire, Duhalde, fin politique, a fait un tournant populiste, attaquant “le modèle du marché” et promettant de redistribuer les richesses et de créer des emplois.

Mais d’où viendra l’argent pour payer cette politique ? Duhalde, qui est un dirigeant bourgeois, n’a pas du tout l’intention de prendre l’argent là où il est — dans les poches des patrons, et avant tout chez les sociétés et les banques multinationales qui ont récolté des profits énormes pour leurs actionnaires, sur le dos des travailleurs argentins.

Obligé d’interrompre le paiement de la dette — d’une part il fallait faire un geste pour apaiser les manifestants, d’autre part il n’y avait tout simplement plus rien pour la payer ! — le gouvernement ne peut plus toucher l’argent venu de l’étranger. Il espère que le FMI sera clément et compréhensif, mais les banquiers ne comprennent qu’une chose — le profit.

Quant aux USA, véritables maîtres du jeu, ils sont pour le moment plus préoccupés par leur “guerre contre le terrorisme” que par les événements en Amérique du Sud. En effet, à ce jour, la protestation populaire s’est limitée à l’Argentine. Dans ces circonstances, les dirigeants impérialistes et leurs laquais dans les grandes banques sont prêts à laisser couler l’Argentine.

Sans solution radicale à la crise, Duhalde va vite se trouver dans l’obligation de mener des attaques contre la classe ouvrière et la classe moyenne. Déjà, la dévaluation va réduire l’épargne des masses, les salaires et rendre les importations plus chères.

En fait, il n’y a pas de solution durable sans une offensive de l’une des deux principales classes de la société argentine contre l’autre. Soit ce sont les travailleurs qui feront les frais de la crise capitaliste, comme le veut le FMI et Duhalde, soit ce sont les patrons qui devront passer à la caisse. Mais pour que la capitalisme règle ses dettes, il faut que la classe ouvrière argentine, puissante et forte d’une grande tradition de luttes, organise son propre pouvoir et agisse dans son propre intérêt.

Au mois de décembre, les travailleurs ont joué un très grand rôle dans l’effondrement du pouvoir. Depuis un an, plusieurs grèves générales, organisées par les centrales syndicales dont l’objectif est avant tout de sauver le système, ont permis aux masses d’exprimer leur colère sans aller plus loin. Parfois, lors de soulèvements contre la faim dans des villes comme Mosconi ou Tartagal, les masses ont dépassé le cadre imposé par les directions syndicales.

Mais les dirigeants syndicaux craignaient tellement le mécontentement des masses, qui s’est exprimé lors de la grève générale du 13 décembre, qu’ils ont tout fait pour empêcher l’intervention des syndicats lors des journées révolutionnaires des 19 et 20 décembre, allant jusqu’à annuler la grève générale de 48 heures qu’ils avaient prévue.



Ainsi, si les militants ouvriers étaient à l’avant-garde des manifestations, les syndicats, eux, étaient littéralement nulle part. Même les “piqueteros”, les assemblées des piquets, n’ont pas participé en tant que telles. Certes, une fois la vague de manifestations radicales terminée, les dirigeants syndicaux sont descendus dans la rue, mais leur objectif affiché était de récupérer le mouvement, contribuant ainsi à freiner, momentanément, l’élan révolutionnaire de la mi-décembre. Remplacer cette direction traître, trouver une nouvelle voie politique qui ne cherche qu’à défendre l’intérêt des masses, est donc la clé de la crise actuelle.

Face à cette situation, les masses argentines n’ont qu’une solution : s’organiser et combattre.

La première tâche est simple : il faut trouver l’argent et permettre aux masses de manger et de vivre décemment, y compris de se soigner — au milieu du mois de janvier, il n’y avait plus d’insuline dans le pays, et d’autres médicaments étaient devenus rares, à cause du manque de devises étrangères. Pour les malades comme pour les autres, résoudre la crise est devenue littéralement une question de vie ou de mort.

Avant tout, il faut exproprier, sous contrôle ouvrier, les banques et les sociétés financières qui détiennent les emprunts des masses. Il faut empêcher les actionnaires, qu’ils soient argentins ou étrangers, d’exporter leurs richesses.

Pour ce faire, il faut aller plus loin qui les assemblées de masse et encourager l’organisation indépendante des masses — dans les entreprises, dans les quartiers, dans la rue — au sein des structures démocratiques (comités de grève et d’entreprise, organisations de chômeurs, milices de défense, comités de quartier).

Dans ces structures les dirigeants doivent être responsables et révocables à tout moment, et les travailleurs doivent élire des délégués à une direction nationale de la lutte. De telles structures combineraient à la fois la représentation démocratique de la population et aussi la mise en oeuvre de la politique souhaitée par elle.

Face aux tentatives du gouvernement de restreindre les droits démocratiques et au refus des partis politiques de se présenter devant la population dans la situation de crise actuelle, il faut exiger la convocation d’une assemblée constituante, où les élus seraient révocables à tout moment. Mais même une telle assemblée ne pourrait répondre totalement aux besoins des masses.

Pour imposer la volonté des travailleurs contre celle des patrons et des riches, il faut renforcer la lutte des classes — l’expropriation et l’occupation des hypermarchés, la distribution équitable de la nourriture, les grèves et les occupations des entreprises. Les organisations démocratiques doivent organiser et diriger ces actions, mobiliser les travailleurs, les jeunes, les chômeurs, les femmes, pour que le mouvement de riposte et de rébellion rassemble réellement l’écrasante majorité de la population, et qu’une grève générale de masse puisse être lancée contre les projets d’austérité proposés par Duhalde.

Aujourd’hui la question fondamentale devient : qui dirige ? Duhalde ou les masses ? Le FMI ou les masses ? Les travailleurs et les masses argentins doivent répondre clairement : Nous ! Ce qu’il faut en Argentine pour répondre au chaos crée par l’ingérence impérialiste, c’est un gouvernement ouvrier révolutionnaire, basé sur les organisations démocratiques des masses.

Un tel gouvernement pourrait à la fois prendre les mesures nécessaires contre les patrons et leurs pantins politiques qui ont mené le pays au bord du gouffre, et aussi répondre à toutes les revendications économiques, politiques, sociales et culturelles des masses. En particulier, il ferait tout pour étendre le mouvement au-delà des frontières de la seule Argentine, en montrant l’aspect réellement international de la lutte, et les liens entre la situation en Argentine et l’oppression dont souffrent les masses dans les autres pays d’Amérique latine.

Un tel gouvernement — une telle révolution, parce que c’est de cela qu’il s’agit — ne tombera pas du ciel. Il faut un parti de masse de la classe ouvrière, armé d’un programme d’action révolutionnaire qui vise le pouvoir politique et économique de la bourgeoisie argentine et internationale, et qui sache mobiliser les masses dans leurs organisations démocratiques pour imposer cette politique.

La situation actuelle, où les partis traditionnels — tous bourgeois — sont discrédités et où les partis de gauche et d’extrême gauche, dont plusieurs se réclament du trotskysme, gagnent en influence électorale, est très propice à la création d’un tel parti de masse, enraciné dans les entreprises et les quartiers. En particulier, nous pensons que nos camarades du Partido (PTS), ont un rôle fondamental à jouer dans ce processus. Mais la création d’un tel parti n’équivaut pas au simple rassemblement des “forces de gauche”. La question fondamentale, comme toujours, est celle du programme : quelle réponse à la crise actuelle ?

Pour mobiliser les masses contre le capital et ses défenseurs armés, il faut une politique claire, et des militants qui sachent l’appliquer. Il faut appeler les masses à rompre avec leurs dirigeants syndicaux, qui se sont montrés incapables de défendre les intérêts des travailleurs et des pauvres, et avec les forces péronistes, qui sont les principales responsables de la situation terrible dans laquelle se trouve la population.


Appel à la solidarité internationale !

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